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Copyright Aspirateurs | Yves Pérotin Cette étude provient de notes laissées par Yves Pérotin, lors de son décès, au tout début du mois de mars 1981. Elle devait être présentée, quelques semaines plus tard, au 106e Congrès national des Sociétés savantes, à Perpignan. Le manuscrit le plus élaboré (sans doute la version définitive, ou à peu près), brutalement interrompu, a pu être complété à l'aide exclusive du brouillon, mené jusqu'à la conclusion, qui était conservé dans le même dossier. Avant tout soucieux de respecter la pensée de l'auteur, ainsi que son expression, et désireux de rendre aisément accessibles les résultats de recherches effectuées en vue d'une publication, les éditeurs n'ont rien fait d'autre ici qu'apporter de très rares corrections de pure forme, généralement signalées par des crochets, vérifier les références et développer des abréviations pour une meilleure compréhension du texte.
Le sujet que je me propose de traiter devant vous a déjà été abordé par M. Henri Guiter, dans une communication au Congrès [national des Sociétés savantes] de 1975, mais seulement de manière allusive car son thème, plus général, était La société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales dans l'exercice de ses activités diverses (1). J'estime que la présence de la langue et de la culture catalanes dans les travaux et publications de la Société agricole méritent une étude spécifique. C'est ce que je vais faire en distinguant deux approches : 1° les données, 2° leur signification.
Les données
Lors de la fondation de la Société, en 1833, sous le nom de Société philomatique, on est dans une période très active de francisation délibérée des Pyrénées-Orientales dont la grande masse de la population reste catalano parlante, les progrès de la langue française ne s'étant guère, depuis le début du processus commencé sous Louis XIV, étendus qu'aux «élites» - je mets le mot entre guillemets - surtout urbaines, c'est-à-dire perpignanaises.
De fait, pour le temps de la Monarchie de Juillet, au premier abord, on ne voit pas grand'chose de catalan se manifester dans la Société agricole et Bach, secrétaire de la Société, peut écrire, non sans abus (2) : «Dans l'ordre moral (sic), les progrès m'ont paru non moins remarquables que dans l'ordre matériel : l'usage de la langue française devenue familière dans presque toutes les classes... [en est un témoignage]». Pourtant dès 1834, Jaubert de Réart, citant un vers partiellement français («et l'écho des monts répète moriren alls»), ajoute : «Ces paroles confiées par notre langue catalane...». Et il est vrai qu'on s'[y] intéressait alors plus qu'il n'y paraît. En 1840, était lue à la Société une étude d'Izern, Dissertation historique et critique sur le dialecte roman-roussillonnais, contenant un vocabulaire de ce langage (3), dont malheureusement le texte n'était ni publié ni conservé, mais qui avait été envoyé et analysé dès 1837 (4). De même, en 1844, la Société agricole écoutait Léon de Costa lire un rapport sur la «grammaire française-catalane» de Mattes ; le rapporteur regrettait alors de n'avoir pas de prix à décerner pour un ouvrage de ce genre et de devoir se contenter de féliciter l'auteur.
Pour l'époque de la Seconde République, on notera que Morer, esquissant un aperçu des travaux présentés en 1848, 1849 et 1850, signalait un ouvrage envoyé à la Société par un auteur «espagnol», Fages de Roma, inspecteur général de l'agriculture pour la province de Gérone, et constitué d'aphorismes ruraux en vers catalans (5). Ce recueil fut jugé si utile que la Société le fit traduire en vers français et qu'il fut lu en séance publique en décembre 1849 et publié au volume 9 du bulletin.
Avant la toute dernière période du Second Empire, la présence du catalan dans les activités de la Société agricole demeure cependant sporadique. Signalons qu'en 1856 un mémoire, lu mais non publié, de Faure, traitait du Roussillon, de «son histoire, ses coutumes, son langage, ses anciens privilèges...» (6). En 1862, le président communiquait à la Société «une pièce de vers catalans avec la traduction en prose française, adressée aux poètes de la Provence par M. Danaso Calvet de Badaillès, membre correspondant (...) habitant de la Prusse-Rhénane» ; mais, là encore, pas de publication. Enfin en 1865, l'abbé Delhoste, membre résident, édite dans le bulletin des Noëls catalans, textes en langue vulgaire provenant de l'église Saint-Jean, intercalés dans la liturgie de la fête de Saint-Etienne, dans un manuscrit du XIV° ou du XV° siècle, retrouvés dans une couverture de parchemin (7).
Le 3 avril 1868, l'archiviste J. Bernard Alart fait une communication (8) qui marque une étape importante, que j'étudierai plus loin, dans la prise en considération de la catalanité et de la communauté de culture avec les voisins d'Outre-Pyrénées par la Société agricole. A une invitation à participer aux Jeux Floraux, restaurés à Barcelone depuis une décennie, il propose une réponse en catalan, qui est approuvée à l'unanimité : «... Tots los amichs de la llengua catalana, qui son molts en esta terra, accepter la vostra amical invitacio»... etc. Dans le bulletin, où paraît in extenso cette communication, figure aussi un texte catalan du XVII° siècle, lu et traduit par Louis Fabre, secrétaire général de la section des lettres. Mais ce bel enthousiasme est un peu factice. En fait, Alart ira seul à Barcelone.
Mais c'est encore Alart qui intervient sur le thème catalan en 1869 (9) pour recommander, à propos du serment de Strasbourg, une connaissance plus complète de l'idiome local et de ses origines ; en 1873 (10), on parlera des relations qu'il ouvre ou entretient au nom de la Société agricole avec «diverses sociétés espagnoles de langue catalane». Mais il est vrai que ce n'est plus dans le cadre de la Société qu'il poursuivra, jusqu'à sa mort en 1880, ses travaux linguistiques.
Quoi qu'il en soit, si les relations avec la grande Catalogne sont distendues, la relance du catalan à la Société agricole continue. En 1875 (11), c'est Numa Lloubes qui demandera la création d'une section spéciale pour «favoriser dans la Société l'étude du dialecte catalan». L'année suivante, Louis Favre lut une traduction en vers français de Montagnas regaladas (sic) et, en 1878 (12), Armand Izarn réitère, en séance publique et solennellement, la demande de l'établissement d'une section pour l'étude du catalan. La même année, Louis Fabre donnait en vers français des traductions de chansons traditionnelles dont il libellait les titres catalans dans une orthographe un peu flottante, puis Scipion Dumas présentait sa traduction en vers du Remerciement de Frédéric Mistral à Clémence Isaure, traduction qui lui valut les félicitations du poète provençal. On notera que, en cette année 1878, maintes références sont faites aux félibres ; j'y reviendrai.
Il n'est plus question pour moi d'énumérer, pour les volumes suivants du bulletin de la Société, les lectures relatées ou publications effectives en langue catalane ; elles deviennent très abondantes à partir de 1880 et, chose assez frappante, par une inversion de tendance, on traduit plus volontiers du français en catalan que le contraire. C'est d'ailleurs à cette occasion que se manifeste pour la première fois à la Société agricole Justin Pepratx, fabuliste et lexicographe. Bien que quinquagénaire - c'est une «vocation tardive» - il reprendra avec plus de succès qu'Alart les contacts avec Barcelone. Lors de l'un de ses voyages dans cette ville, la société littéraire locale et la société catalane d'excursionnistes proposèrent que soit organisé un banquet, au nord des Pyrénées mais près de la frontière, où se réuniraient «tous ceux qui parlent et aiment la langue catalane et désirent resserrer les liens qui existent entre deux peuples frères par leur histoire, leur langage, leurs relations». Propositions acceptées, ledit repas eut bien lieu avec succès à Banyuls le 17 juin 1883, mais nous n'avons pas de documents sur ce qui s'y dit. En tout cas, Pepratx continua sa participation active à la Société, manifestant son admiration à la fois pour Mistral et pour Jacinto Verdaguer dont il lut des extraits de l'Atlantide traduits par lui-même. C'est aussi lui qui lut, en catalan, un «discours de gracias» (sic) aux Jeux Floraux de Barcelone de l'année 1884, discours dont il me faudra reparler comme de celui de Jules de Lamer, directeur de la section des lettres, à propos du concours de la même année.
A ce concours, on voit dans la section française paraître une poésie de Saisset, alors âgé de quarante-six ans. Il ne s'exprime encore qu'en français ; la première place comme catalanisant est toujours tenue en 1887 par Pepratx. En 1888, le concours poétique, dans sa partie catalane, est si couru qu'on doit faire une distinction entre Roussillonnais et Catalans du Principat.
L'année suivante, le même Saisset est mentionné, mais aussi «Oun Tal», comme auteur catalan populaire «ayant amené sur les lèvres par ses récits et ses fables (...) le franc sourire de la gaîté». L'identité des deux auteurs n'est pas dévoilée, mais elle le sera peu après. Les contributions de Saisset - Oun Tal continuèrent jusqu'à sa mort en 1894, à la suite de laquelle fut publié de lui un éloge dithyrambique dans le bulletin (13).
L'année 1900 devait être marquée par de nouvelles retrouvailles avec les catalanistes d'Outre-Pyrénées. Pépratx vivait encore (il avait soixante-et-onze ou soixante-douze ans) et il semble que, bien qu'il ait, en quelque sorte, perdu la vedette locale pendant le bref temps du succès local et fulgurant d'Oun Tal, il ait, pour son compte, gardé des liens de collaboration d'un haut niveau avec Verdaguer. L'occasion de ces retrouvailles fut la venue en Roussillon d'Alcover ; le 27 mai, il vint présenter son projet de dictionnaire et recruter des collaborateurs. On fit, en son honneur, une séance solennelle de la Société (14), où parut Mgr Carsalade du Pont, évêque nouvellement élevé au siège de Perpignan, qui devait jouer un rôle notable dans la seconde renaissance catalane. Alcover prit la parole en catalan, mais pas plus Carsalade que le président ne surent répondre dans la même langue.
En 1902, le bulletin, dans son volume 43, publie intégralement et en catalan les impressions de voyages d'Alcover. Il s'agit, en fait, de deux voyages (qui n'étaient pas les premiers en terre roussillonnaise du célèbre lexicographe - j'ai parlé du premier -) où l'auteur est reçu par la Société et rencontre Carsalade et son vieil ami Pepratx. Celui-ci était sur la fin de sa vie et le même volume contient son éloge funèbre.
En 1903 (15), c'est Jules Delpont qui commence à meubler les pages de la revue au titre de catalanisant, par un article sur Verdaguer, mort depuis peu, dont il est comme a été en son temps le traducteur et qu'il a connu à Barcelone de même qu'Alcover à Majorque. Delpont publie aussi et publiera par la suite de nombreuses poésies catalanes en cette orthographe traditionnelle (mais non phonétique) dont il se fera plus tard le défenseur passionné. Dans la même livraison du bulletin apparaît l'unique collaboration de Pons - alors tout jeune - qui est sans doute l'une de ses premières, sinon sa première publication. Jules Delpont poursuivra sa collaboration jusque pendant la première guerre mondiale, mais presque seul. Il existe, en effet, dès cette époque du début du siècle, une Revue catalane et une Société d'études catalanes. La Société agricole se voit en quelque sorte dépossédée de son rôle exclusif de maintenance de la culture catalane, comme bientôt la création de l'office agricole départemental, de l'organisation des syndicats professionnels ruraux et, plus tard, de la chambre d'agriculture, la déchargera de sa responsabilité en matière de vulgarisation agronomique.
Dès cette époque - la première guerre mondiale -, la Société agricole connut de considérables solutions de continuité, du moins quant à ses publications. Ainsi le volume 56 couvre les années 1915 à 1923 (le catalan n'en est d'ailleurs pas absent). Puis, pour le volume 57, il faut sauter à 1933. François Tresserre y raconte (16) l'histoire, d'ailleurs fort complexe, des rapports entre les mouvements catalans du Principat et les deux mouvements occitans du Félibrige et des Jeux Floraux et le rôle, joué ou non joué, dans ce qui prend souvent des allures d'imbroglio, par les Roussillonnais. Il y souligne l'influence de personnalités qui ont parlé et qui ont fait parler d'elles dans l'entre-deux-guerres et pendant les années suivantes, Jean Amade et Carles Grando.
L'année suivante, malgré [l'existence de] maintes associations ou publications plus spécifiquement catalanes ou catalanisantes, la Société agricole publie El clavelle oblidad de Grando et, dans le même bulletin, Vassal-Reig évoque à nouveau Cinto Verdaguer dont il donne le texte des Dos Campanars, classé hors concours pour la compétition littéraire de 1886 et demeuré inédit.
En novembre 1934, Tresserre, président de la Société, fait à l'Académie des Jeux Floraux de longues considérations (en français) sur la «Biblioteca catalana de la Vila de Perpinya» (17). Il aborde à cette occasion la question qui lui est chère des rapports littéraires de l'Occitanie et de la grande Catalogne, rappelant qu'en mai 1924, Muchart, maître ès-jeux, Chauvet, président de la Cobla del Rossello, A. Bausil, Grando, Francès et lui-même collaborèrent à la création de la Compagnie littéraire des Jeux Floraux et de ses concours bilingues. La même année fut faite une conférence sur la littérature catalane dans le cadre de la Société agricole. En 1935, le jour de la fête des Jeux Floraux, en mai, se tient une séance de la section littéraire de la Société agricole, dans la salle même où se tint la première session de la Maintenance catalane du Félibrige (18). En 1936, Grando faisait, dans le cadre de la Société agricole, une conférence sur «les poètes catalans du Roussillon».
Il nous faut ensuite arriver au volume 61, publié en 1943, pour trouver encore Carles Grando (qui avait succédé à Chauvet à la présidence de la Colla, récemment fusionnée avec la Société agricole) prendre la parole aux Jeux de 1941.
(Ici s'arrête le dernier manuscrit, demeuré inachevé, que permet de compléter, comme suit, le texte de la première rédaction.)
[Lors des Jeux Floraux de 1943], le matin, il y avait eu, au siège de la Société agricole, la séance de la Maintenance catalane du Félibrige et l'après-midi, sous la présidence de Jean Amade, la remise des prix (19). Dans le même numéro [62 du bulletin], on trouve des poèmes en catalan et un article linguistique de M. Guiter qui continuent la présence catalane.
Dans les années qui suivent, 1946, 1949, 1950, 1951, 1952, 1953, 1954, 1955, 1956, cette présence est surtout - mais pas exclusivement - manifestée par les poèmes catalans principalement dus à Grando, souvent destinés aux Jeux Floraux, et les nouvelles études linguistiques de M. Guiter. En 1951 notamment (20), Grando, M. Guiter étant président, brossa une fresque de l'activité littéraire des trois dernières décennies et souligna les dates majeures de ce qu'on a pu appeler la seconde renaissance roussillonnaise qui remonte au début du siècle, la fondation de la Colla en 1921 par Chauvet, la création du Genêt d'Or et la Maintenance catalane. Il ne manque pas de faire allusion à l'influence des catalans exilés du Principat, le plus célèbre étant Pau Casals, et cite de jeunes auteurs, aujourd'hui dans leur maturité et bien connus de tous les Roussillonnais... En 1954, toujours Grando rendait hommage à Pierre Talrich, Vallespirenc qui joua un rôle notable dans la première renaissance roussillonnaise avant même Pépratx (21). Et le même, en 1955 ou 1956 (22) traite de «la femme dans les lettres roussillonnaises», que celles-ci soient d'expression française ou d'expression catalane. Bien qu'il y ait au bureau de la Société des responsables de la langue catalane, il n'y a rien en cet idiome dans les volumes publiés en 1957 et 1958, je dis bien dans les volumes car toutes les conférences - c'était la forme qu'avaient prise définitivement les communications - n'étaient pas diffusées par le bulletin. Dans la décennie suivante, sont toujours présents Grando pour la poésie et la littérature et M. Guiter pour la linguistique catalane, mais il n'y a presque rien dans la langue elle-même ; en 1963, M. Guiter rend un hommage à J.S. Pons (seuls les textes cités sont en catalan) et l'année suivante il évoque J. Amade (23).
Le volume 81, en 1969, comporte une importante étude de Michel Dessège, «Le Père de la Renaissance roussillonnaise, Justin Pepratx» (24), qui comprend la publication (en catalan, bien entendu) des lettres adressées par Verdaguer à Pepratx. Dans le volume 82, M. Llech-Walter parle de la chanson catalane traditionnelle et moderne (le 28 février 1970) (25) et mentionne pour la première fois des noms comme Raimon et Lluis Llach.
On relèvera, dans les années suivantes, l'absence du catalan et de la culture catalane ; en quelque sorte, une petite panne comme nous en avons vu au cours d'une longue continuité, bien que M. Guiter introduise la problématique du catalan dans des études de linguistique générale. Ceci, d'ailleurs, ne veut dire aucunement un désintérêt des affaires locales, où l'histoire se fait de plus en plus importante.
En 1973, M. Pico fait une conférence en catalan sur les excès de la féodalité catalane. En janvier 1974 (remarquons que le bulletin porte la date de 1973), M. G. Costa étudie le «Sacaze», recueil important préparé à l'occasion de l'exposition nationale de Toulouse de 1887 et qui, grâce au questionnaire envoyé aux instituteurs roussillonnais de l'époque comme à tous leurs collègues des départements pyrénéens, [donne] une photographie de la langue catalane parlée à cette époque (26).
Les quatre dernières livraisons du bulletin (n° 85, 2e partie, 1974, à 88, 1978-1979) sont toujours largement marquées par la présence de la culture catalane, particulièrement par des études de M. Christian Camps sur Pons et surtout sur Jean Amade. Fait à remarquer : les citations catalanes sont parfois bilingues. M. Guiter s'y fait plus rare, mais M. G. Costa prend sa relève avec de nouveaux articles linguistiques (où il revient sur le «Sacaze» et l'Atlas linguistique des Pyrénées-Orientales de M. Guiter) et surtout une étude sur la Colla del Rossello, qui reprend, depuis la Société d'Etudes catalanes (1906-1920), l'étude de la seconde renaissance catalane (27). Dans les tout derniers volumes, on relève les noms de M. Jordi Mas, avec le résumé en français d'une étude lue en catalan de Mme Krutt (28),et à nouveau de M. Llech-Walter.
Interprétation
Après cet exposé un peu monotone, un peu linéaire aussi, il s'agit de savoir les volontés, les idéologies, les conflits, les succès comme les échecs que représentent les données que nous avons rapportées. Ce n'est pas toujours aisé.
Posons tout d'abord que le français a toujours été la langue de la Société agricole, scientifique et littéraire ; il n'y a pas de doute à avoir là-dessus. Et cette société débute sous la bourgeoise Monarchie de Juillet. Elle est progressiste, débarrassée des archaïsmes de la Restauration, probablement voltairienne (car on y remarque l'absence de prêtres). C'est donc naturellement qu'elle se félicite des progrès de la langue française. Néanmoins, elle s'intéresse au catalan qui demeure la langue des aïeux et celle des masses, en dépit des premiers efforts systématiques de scolarisation de celles-ci (le directeur et [un professeur] de l'école normale en sont membres), ce pourquoi, on l'a vu, Jaubert de Réart n'hésitait pas à parler de «notre langue catalane». Pourtant, à cette époque, lorsqu'on veut introduire un ouvrage catalan utile à l'agriculture, on le traduit en français.
Sous le Second Empire, les choses se présentent autrement car intervient entre-temps la consécration de deux renaissances, celle du catalan dans le Principat par la restauration des Jeux Floraux en 1859, celle, la même année, de l'occitan (sous le nom de «provençal») par la publication de Mireio de Mistral. Dès 1862, le président lit à la Société une pièce de vers catalans adressés aux poètes de la Provence.
On peut distinguer, dès lors, une double référence à la Provence et à la grande Catalogne, non sans repérer une tendance au court-circuitage du Roussillon, fréquemment oublié dans les rapports Provence-Catalogne, court-circuitage qu'on retrouvera à plusieurs reprises en dépit des efforts ou au contraire à cause des carences des sociétés locales dont la Société agricole. Courageusement, cependant, c'est dans le cadre de celle-ci qu'Alart tenta une percée vers le Principat en 1868. Les Barcelonais invitants, ayant fixé leur fête littéraire au 5 mai, il y fut répondu dans la lettre catalane dont j'ai parlé. Mais la Société ne suivit Alart qu'en principe. Il alla seul à Barcelone, où vint Mistral, et c'est, dit M. Guiter, la raison de son désintérêt, désormais acquis, des travaux de la Société agricole (29) ; [désintérêt] pas tout à fait absolu, cependant, puisqu'il croisera le fer l'année suivante et continuera à avoir, au nom de la Société, des relations avec les sociétés «espagnoles de langue catalane». Cet échec et cette première distanciation d'avec Barcelone peuvent être attribués à la position franchement anticatalane prise par Léon Fabre de Llaro (30) dans son rapport sur le concours de poésie et d'histoire de la même année : «La langue catalane (...) n'était pas prévue au programme, et avec raison. Trop souvent ses tournures, son accent, sa vivace énergie empiètent sur l'élégance, la clarté, la politesse exquise de notre langue française. Nous n'éprouvons aucun besoin de faire revivre l'idiome de nos aïeux (...) Ne tentons aucune restauration...» Profession de foi complétée par le début du paragraphe suivant : «Soyons utiles ! Tel est le cri, la préoccupation de notre temps...».
Ne pensons pas pourtant que l'ardent catalanisme d'Alart et l'anticatalanisme de Fabre de Llaro représentent des dans tranchés : des positions extrêmes, plutôt, dans un conflit. Le membre moyen de la Société agricole devait avoir ce sentiment que l'on rencontrera, souvent très explicite, lors de bien des déclarations de la suite des temps jusqu'à nos jours chez les membres de la Société : «Catalans, attachés à la langue et à la culture catalane, mais bons Français et sans tendances autonomistes ou indépendantistes à la différence des catalanistes d'Outre-Pyrénées». Quoi qu'il en soit, le catalan se maintient, nous l'avons vu, et en 1878, il est relancé, dans le compte-rendu de la séance du 15 décembre, mais encore une fois à l'instar du mistralisme : «Au moment où tous les idiomes locaux prennent partout, dans le midi surtout, une faveur nouvelle (...) n'est-ce pas le cas de prendre part à ce beau mouvement ? M. le Ministre de l'Instruction publique (il s'agit d'Agénor Bardoux, prédécesseur immédiat de J. Ferry), entouré des Félibres provençaux, l'a encouragé dernièrement au banquet de la Cigale d'Or (...) Cette restauration n'effaroucherait certainement personne» ; et de redemander la création d'une section pour l'étude du catalan.
Peu après, le même Bach qui se félicitait en 1837 des progrès du français participait à l'entrée en force du catalan tel qu'on le voit en 1881. Et cette même année, riche donc en textes catalans, on voit apparaître Justin Pepratx qui, déjà presque sexagénaire, va reprendre des mains d'Alart qui vient de mourir le flambeau de la catalanité, réunir des disciples pour une langue déjà presque oubliée de l'intelligentsia et lui donner un rôle important dans la Société agricole par des textes littéraires et linguistiques importants, en même temps qu'en renouant avec le Principat dont beaucoup de ressortissants sont membres de la Société et participent à ses concours. Et si l'on fait toujours mention des félibres, on incline vers Barcelone. C'est surtout Verdaguer qui est mis en valeur par Pepratx qui lit en 1882, entre autres textes, la traduction d'un chant de l'Atlantide. L'année suivante (21 mars 1883), le même Pepratx expose la proposition catalane suivie du banquet de Banyuls-sur-Mer, que j'ai rapporté dans la première partie de cet exposé. En 1884, à l'occasion de la parution de sa traduction de l'Atlantide de Verdaguer, on en rendra compte en disant [que] «c'est lui surtout qui a provoqué cette renaissance de la vieille langue du Roussillon...» (31). Dans son discours «de gracias» lu au Jeux Floraux de Barcelone en 1884, il se présente comme «foraster y, à mès això, un francès» ; mais il dit aussi que les invités languedociens et provençaux sont de la même «race» (c'est la «race latine», chère à Mistral qu'il évoque),[et] que - et revoilà la distanciation - il ne s'agit pas de rompre les frontières nationales ou de les miner : «No, en això no pensam, ni lo désitjam tampoch. No, no som nosaltres separatistas, com alguns necis voldrian fer-lo entender. Seriam mès aviat unionistas...» ; enfin, il ne veut, dit-il, à aucun prix faire de «politique»...
Malgré cela, Pepratx faisait un peu peur. Dans le rapport sur le concours de poésie catalane de 1884 (32), Jules de Lamer montre d'ailleurs que les anticatalanistes [n'ont pas désarmé] : «L'importance attachée depuis quelque temps, par quelques linguistes distingués, à l'étude du vieil idiome catalan, a éveillé chez quelques esprits la crainte que cette importance fût plutôt nuisible que salutaire dans un pays où les catalanismes ne sont déjà que trop en honneur (...) D'aucuns se sont même inquiétés de cette tendance à le [= le catalan] faire revivre». Et quand Justin Pepratx fera le rapport (publié en 1887) sur le concours de 1886 où le meilleur et le plus important vient de Catalogne, dans son long exposé, confondant patriotisme français et patriotisme catalan, il reviendra sur ses sentiments français. Tout en louant la belle langue de Verdaguer, il dit que le catalan est méprisé de ce côté-ci des Pyrénées parce que c'est un parler dégénéré et sans règles.
Et ainsi continuent les choses jusqu'en 1889 où aucun prix n'est donné, mais aussi où apparaît - sans doute n'est-ce pas fortuit - Saisset, directeur de la section des lettres, [qui est aussi] l'anonyme «Oun Tal», linguistiquement hyperroussillonnais parce qu'il prend une graphie quasi française. Après le nouvel échec du concours littéraire de 1890, nous retrouvons, comme par hasard, comme rapporteur de celui de 1891, Léon Fabre de Llaro qui, vingt ans auparavant, avait montré son hostilité au catalan. Nous allons voir qu'il n'avait pas changé foncièrement de position (33). Il salue Saisset, «poète français et catalan», mais ne cache guère sa jubilation devant l'échec des concours de catalan : «Notre section devint plus ambitieuse. Elle voulut faire écho à la grande voix du poète Verdaguer (...) Ce fut un beau moment d'enthousiasme (...) Mais cette ardeur excessive n'était pas feu qui dure. Il fut aisé de s'apercevoir bientôt que le catalan d'Espagne (sic) n'avait ni même vocabulaire, ni même grammaire que notre vulgaire catalan roussillonnais. La commission d'examen se récusa peu à peu. Faute de juges suffisants, il fallut ne plus appeler de justiciables». Ainsi se rejoignent les positions de Pepratx, catalaniste, et de son adversaire.
Ainsi, dans les rapports de concours des années suivantes, plus rien de catalan, et, dans les textes publiés, plus rien que du Saisset avec sa graphie phonétique française, comparable à celle de Mistral ou de Jasmin. Après sa mort (14 août 1894), il est, dans son éloge (34), fait état de sa langue parlée et de sa façon d'écrire qui scandalisa «les amateurs du vieux catalan» ; «(...) il a publié une grammaire (...) La dispute n'en a été que plus vive : d'un côté le public enchanté de pouvoir lire tout couramment la langue qu'il parle couramment, et de l'autre les catalanistes instruits...». L'auteur, J. Galaud, estime prudemment qu'il y a de bons arguments de part et d'autre, mais que, «sauf quelque érudits et les initiés», on ne comprenait plus la langue de Verdaguer, «comme si cette langue, qui est la nôtre cependant, était une langue étrangère». Singulier aveu qui montre que, même chez les élites, c'est l'idiome de Saisset qui était, majoritairement, lu et compris. Et, de fait, Pepratx, déjà âgé, semble se faire oublier, éclipsé semble-t-il par la courte mais fulgurante carrière de Saisset comme auteur et poète catalan.
De fait, du moins au sein de la Société agricole, scientifique et littéraire, l'épisode roussillonnais de Saisset, qui ne semble pas avoir donné naissance à un vrai mouvement, autre que d'intérêt pour l'oeuvre d'Oun Tal, laissa plutôt un vide temporaire et marqua une séparation d'avec Barcelone, et Pépratx, dont-il avait contrecarré le mouvement de renaissance en langue catalane plus orthodoxe, ne devait reparaître qu'en 1900. Cette date est à retenir parce qu'on a coutume de ne situer qu'un peu plus tard dans le temps la «seconde renaissance catalane roussillonnaise» (d'ailleurs chacun sait que le concept de renaissance est flottant). C'est à l'occasion de la venue, en mai 1900, d'Alcover. La Société le reçoit en présence de Pépratx (qui mourra l'année d'après), mais il est salué en français.
En 1902, je l'ai rapporté, Alcover raconte, en catalan, dans le bulletin, ses deux voyages d'études dans les Pyrénées-Orientales et ses contacts avec la Société agricole. Disciple et traducteur de Verdaguer, comme Pepratx, Jules Delpont, qui prendra part à la lutte contre les normes de l'Institut d'Estudes Catalans, semble (après la mort de Pepratx et celle de Verdaguer) avoir été le principal poète catalan à se manifester dans la revue et l'on reprend des études linguistiques et orthographiques qui, tout en marquant certains particularismes, consacrent l'échec de la tentative d'Oun Tal. Si l'on constate qu'en 1905 on couronnait comme poète Louis Pastre - qui devait s'attacher à l'enseignement de la grammaire - et surtout qu'on publiait en 1906, cinq ans avant Roses i xiprers, le poème Flordeneu a gentil (35) de J.S. Pons (peut-être sa première publication ?, il avait dix-sept ans), [on doit bien admettre] que, si deuxième renaissance il y a, elle s'est déjà manifestée à la Société agricole avant la création de la Société d'Etudes Catalanes, de la Revue catalane, et les appels d'Amade et son Anthologie catalane de 1908. Il faut noter qu'en ce début de siècle, comme ce sera du temps de Primo de Rivera et plus tard encore, l'influence des réfugiés patriotes d'Outre-Pyrénées - en l'espèce les insoumis de 1898 - se fera sentir par une injection de parler catalan orthodoxe en milieu roussillonnais.
La période de la Première Guerre mondiale pose des problèmes aux tenants de la culture et de la langue catalane, mais pas à la Société agricole qui est mise en sommeil et dont le bulletin ne reparaît qu'en 1923 avec quelques textes anciens en catalan. Nouveau sommeil jusqu'en 1932, où François Tresserre (36) fait un long historique des relations complexes entre l'institution des Jeux Floraux et celle du Félibrige, en employant délibérément le mot Occitanie «de Provence en Catalogne», «de la Loire au Llobregat». Il montre le rôle de Mgr Carsalade, l'influence d'Amade et de Grando, mais ne dit pas grand'chose du rôle de la Société agricole. Elle est cependant l'une des sociétés que Gaston Doumergue, président de la République retraité, visite à la chaîne, un beau jour de 1933. Tresserre y prononcera un nouveau discours, revenant sur son thème «provençal» favori, qui montre qu'il n'a pas compris grand'chose et qu'il joue lui-même le court-circuitage. Dans les années qui suivent, on continue à raconter le passé et les rapports complexes que nous avons évoqués entre catalanisme, Félibrige et Jeux Floraux ; et ceci continuera pendant la guerre, puisque tout est confondu en 1943, Félibrige, Jeux Floraux, section des lettres catalanes de la Société agricole. Après la guerre, toujours même confusion, lors des Jeux du 24 septembre 1950 présidés par Pau Casals. L'explication de cette confusion n'est pas à chercher très loin : ce sont, le plus souvent, les mêmes personnes qui participent aux différentes manisfestations ; autant les groupes ! Mais, malgré la permanence des thèmes, poèmes de Grando, études linguistiques ou littéraires de M. Guiter et retrospective sur la culture catalane avec évocation des querelles linguistiques, on remarque une réduction très notable des textes publiés en catalan - même lorsque, comme en février 1973, est prononcée une conférence en catalan : elle ne sera pas publiée. D'autres fois, des textes catalans sont publiés, mais avec traduction française, ou bien des résumés en français rendent compte de communications en catalan. Cette approche se continuera jusqu'à la livraison n° 88 (1978-1979) du bulletin.
Conclusions
Que conclure de tout cela ?
1° Que la Société agricole a toujours été une compagnie d'expression française ;
2° que néanmoins, mis à part quelques rares éclipses, la culture et la langue catalanes y ont toujours fait l'objet d'études, de publications de textes, de poèmes, etc., et qu'il y a eu, en dépit de quelques hostilités déclarées, un réel apport à la connaissance et à la diffusion de cette langue et de cette culture, en sorte qu'on ne peut taxer la Société agricole, sauf peut-être à ses tous débuts, d'agent de francisation ;
3° que la catalanité n'a pas été toujours ressentie de la même façon par tous ses membres et que la connaissance pratique ou littéraire de la langue catalane y a fait l'objet d'évolutions ; il y a des temps forts catalans - si l'on peut dire - et des temps faibles, dont l'évolution est à peu près parallèle à celle de l'intérêt porté à la langue et à la culture catalane dans le département ;
4° qu'enfin le catalanisme, même à ses époques les plus vivaces, n'y a jamais eu de signification politique ; ainsi il semble que l'action d'Alfons Mias (Vergés), pourtant membre de la Société, - auquel Pons avait opposé un refus aimable de collaboration - n'ait pas eu de prise sur la Société agricole, pas plus que n'en ont les mouvements politiques catalanisants de la dernière décennie.
En fait, on trouve toute cette histoire traversée par des contradictions, propres au pays, non éteintes de nos jours : la Principat est francophile (en dépit de l'influence des linguistes allemands), ce qui met mal à l'aise les anticentralistes de la Catalogne-Nord ; les Roussillonnais se reconnaissent comme Français mais aussi comme Catalans ; cependant, sauf quelques érudits ils ne pratiquent qu'un catalan populaire roussillonnais, ce qui crée des querelles linguistiques allant de l'orthographe à la grammaire, la morphologie, etc. En somme, [l'histoire de] la Société agricole, scientifique et littéraire représente une bonne illustration de ces contradictions, de ces confusions, de ces incertitudes.
© Yves PEROTIN © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le 92e volume de la SASL, Perpignan (1984), pp.89-106.
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