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Trafic de piastres à Perpignan au XVIIIe siècle
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| Historique Personnalités Bureau actuel Bibliothèque Conférences Cotisations Bulletin 2007 Publications en vente Bulletins Tables de recherche Autres articles Echanges académiques Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Par F. Bombré, professeur à l'Université de Perpignan Au cours de recherches concernant l'atelier monétaire de Perpignan, à la fin du XVIIIe siècle, nous avons pris connaissance aux Archives Départementales d'une liasse fort épaisse (cote C 1110) constituée de papiers personnels appartenant à M. Jean Ribes, Directeur de l'Atelier Monétaire et comprenant essentiellement 25 cahiers de grands formats intitulés : «Brouillard de mes affaires commence le et fini le... cahiers intéressant la période 1776-1787, ainsi qu'un petit carnet titré : «Carnet de mes envois commencés le 4 août 1787». Il s'agit en l'occurrence d'envois de piastres espagnoles aux Etablissements Roux, banquier à Marseille, envois qui se terminent le 21 juillet 1790. Ces volumineux dossiers sont complétés par une autre liasse (C 1109) qui contient la comptabilité de la Monnaie de Perpignan de 1781 à 1789, achat de piastres et frappe de monnaies. L'importance des transactions, son caractère particulier, un grand nombre de monnaies étaient, comme nous le verrons, introduites en contrebande, nous ont amené à nous interroger sur ce «trafic des piastres» avant la lettre et à essayer de préciser le rôle de Perpignan et de son directeur dans cette affaire. Bien que la grande période coloniale soit passée, la richesse de l'Espagne compte encore au XVIIIe siècle. Elle tire de ses ressources de la mise en valeur des mines d'Amérique, mines d'argent du Mexique et du Pérou en particulier. Cet afflux de métal précieux sera l'un des principaux moteurs du commerce européen et s'avère vital pour l'économie française, économie régionale d'abord ; il suffit d'un incident quelconque, retard dans l'arrivée de la flotte à Cadix, contrôle douanier qui limite la contrebande, pour que l'activité, la réussite des foires de Beaucaire, de Pézenas ou de Montagnac soient compromises : économie nationale enfin, la production des mines d'argent françaises ne suffit pas à satisfaire les besoins du pays tant pour la frappe des espèces nationales que pour l'approvisionnement, voire la frappe de monnaies étrangères. Le commerce extérieur se développe de plus en plus au XVIIIe siècle et nécessite pour être mené dans les meilleures conditions l'emploi de monnaies d'un type donné. Ainsi, par exemple, le commerce avec la Barbarie se doit d'être fait avec des espèces mexicaines et la Compagnie d'Afrique doit s'alimenter en «piastres à colonne». Les échanges avec le Levant se font exclusivement avec des thalers d'Autriche du type de Marie-Thérèse. Les expéditions avec l'Inde et la Chine se font en monnaies locales ; lingots et piastres espagnols sont alors convertis en roupies et taels qui servent à assurer les «retours», c'est-à-dire le chargement des navires qui regagnent leur port d'attache. L'argent vient donc d'Espagne, car si les Espagnols grâce à leur riéhesse achètent beaucoup à l'extérieur, ils n'ont pratiquement aucun produit à vendre pour équilibrer leurs acquisitions, ainsi J.-B. Aubert, Consul de France à Cadix, écrit en date du 18 mai 1784 : «Les Espagnols reçoivent beaucoup de l'étranger, ils n'ont à donner que des espèces en échanges et surtout à notre nation, qui n'a pas besoin de leurs vins et eaux-de-vie comme les Anglais, les Hollandais et autres». La France devient donc importatrice de monnaies espagnoles. Une première voie, non négligeable, se situe au niveau de Foires méridionales et correspond aux ventes de produits locaux ou nationaux. Mais le volume des transactions s'avère insuffisant et reste la difficulté, à moins d'être particulièrement organisé, de faire pénétrer les marchandises en Espagne où les droits de douanes sont élevés. L'Espagne, pour éviter la fuite de ses devises, pratique en effet le protectionnisme, protection douanière d'une part, contrôle des changes d'autre part. Ainsi en 1784, Charles III renouvelle les interdictions de sortie hors du Royaume d'Espagne des monnaies d'or et d'argent. Il en augmente les rigueurs allant jusqu'à interdire de circuler hors des villes avec 5 piastres, l'équivalent en petite monnaie étant uniquement autorisé. On doit donc recourir à la contrebande comme le confirme une lettre du 12 mai 1784 du Consul de France à Cadix, J.B. Aubert, déjà cité : «Les droits de la douane espagnole sont actuellement si exorbitants que la contrebande est devenue nécessaire à ceux qui tirent des marchandises étrangères pour soutenir leur commerce». Cette contrebande, l'interlope comme on l'appelle à cette époque, est facilité par le haut degré de perfection auquel est parvenue la Lettre de Change à cette période qui permet de faire des fonds sur n'importe quelle place. Les achats espagnols sont payés en France par Lettre de Change, ces billets sont souvent négociés, ce qui est une pratique bancaire courante, avant l'échéance sur les places de Bourses de Paris, Toulouse ou Marseille. Un réseau d'hommes d'affaires achètent au meilleur cours ce papier qui servira à acheter les piastres en Espagne, le transport des marchandises vendues et le retour des piastres se faisant en contrebande. Il s'agit donc non de phénomène isolé effectué par un passeur solitaire, mais d'une organisation très structurée et le trafic est important. En ce qui concerne notre région, qui est l'objet de ce propos, les piastres pénètrent par le Perthus et surtout par la Cerdagne d'où la majeure partie descend sur Perpignan par le Conflent, le reste allant vers le Pays de Foix et Toulouse par la vallée de Carol, Montlouis est le centre du trafic. Il arrive en paiement du bétail fourni à l'Espagne ou des grains du Languedoc ou encore des marchandises envoyées par les marchands du Roussillon et de Cerdagne, mais la majeure partie correspond, comme nous l'avons déjà indiqué, aux règlements des lettres de change. Le rapport de Monsieur de l'Epinay, fermier général à Mont-Louis, en date du 23 juin 1785 est particulièrement clair à cet égard : «... Un seul négociant de Montlouis... a expédié depuis la Foire de Beaucaire dernière pour deux cent soixante-dix mille neuf cent deux livres de marchandises... soyeries, draperies du Languedoc, bonneterie en tout genre, dont le payement ne lui a été fait qu'en piastres» ce qui ne représente environ que le tiers des espèces importées. «Les deux tiers en sus sont procurés par les lettres de change fournies par nos banquiers et négociants français sur les places de Cadiz, Madrid et Barcelone ; c'est dans cette ville où toutes les piastres sont entreposées et de là suivent leur route pour cette frontière...» L'opération se déroule ainsi : en échange du papier reçu, les Catalans dirigent les espèces sur Riba, Puigcerda et Veibez, avec des «albaras» ou acquits à caution - naturellement les «aduanistes» délivrent de faux albaras moyennant une honnête rétribution ; puis on les introduit en France par les premiers villages de Cerdagne, Err, Osseja, Palau, Pont de Llivia, Nahuja, Estavar et la Tour de Carol. Une partie de ces piastres reste dans le commerce régional, beaucoup sont fondues à la Monnaie de Perpignan, d'autres sont envoyées aux hôtels de Montpellier, Toulouse, Limoges et aux banques Lyonnaises». Le volume des transactions est considérable, la suite du rapport de L'Espinay indique : «Il n'y a pas de semaine qu'il n'en passe par cette dernière ville pour descendre en Roussillon, près de cinquante à soixantd mille ; hier, j'ai vu arriver vingt et un mulets qui portaient chacun 4 000 de ces piastres. On estime qu'il en passe par la seule route de Montlouis à Perpignan pour trente à quarante millions... Ce commerce se fait avec une fidélité et une bonne foy singulière ; ces convois considérables ne sont escortés que par les seuls muletiers». Il existe aussi une voie intéressante par voie maritime ; mais elle semble moins importante, la surveillance étant plus stricte dans le secteur catalan. Les transactions entre Perpignan et l'Espagne se font pratiquement exclusivement avec deux banquiers de Barcelone : Rita Mangin Mari et Louet aîné et Cie, leurs «correspondants» à Perpignan étant J.-B. Durieux le Jeune, Vve Ville-Delmas et surtout Jean Ribes. Le tableau ci-dessous d'après Rebuffet et Courdurie indique le volume des transactions entre 1785 et 1790.
A titre d'exemple, au mois d'août 1786, Ribes achète 20 000 piastres à 5 livres 6 sols 6 deniers et 53 000 piastres à 5 livres 4 deniers et les vend à Roux à Marseille sur la base de 5 livres 9 sols en moyenne, une fois déduit les frais de transport et de commissions qui s'élèvent à 8 deniers par pièce, le gain s'établit à 20 deniers par piastre, soit un bénéfice de 1,55 % par rapport au capital engagé, profit intéressant puisque une opération durant environ 15 jours correspond à un bénéfice de 37 % par an. Il apparaît que Ribes agissait à la fois en tant que directeur de l'Hôtel de Monnaie local, mais aussi à titre privé. En tant que directeur de la Monnaie locale, il est l'un des principaux fournisseurs de la Caisse d'Escompte et du Gouvernement (Monnaies de Paris). Il utilise par ailleurs les monnaies espagnoles pour frapper après refonte des monnaies à Perpignan avec le différent local lettre Q. Ainsi ont été frappées à l'Atelier de Perpignan :
Affaire rapidement menée puisque d'après A. Blanchet, l'écu fabriqué à Perpignan est mis en circulation trois jours après que la piastre dont il provient est entrée en France. L'une des conséquences est d'ailleurs, contrairement à l'opinion de certains, que les monnaies de l'atelier de Perpignan de cette période ne sont pas particulièrement rares. Il apparaît aussi, à la lecture des dossiers, que J. Ribes exerçait ce négoce à titre privé, les indices existants en sont nombreux et leur énumération serait fastidieuse. La preuve la plus tangible est la suivante : émigré en 1792, J. Ribes prête serment de fidélité à la Constitution le 28 vendémiaire, an IX, et est rayé de la liste des émigrés par arrêté du 37 pluviôse, an X. Annobli sous la Restauration, M. le comte Jean de Ribes se fait représenter par son ex-directeur adjoint à la Monnaie de Perpignan, Joseph Dastros, devenu lui conseiller de Préfecture à Perpignan. Il entreprend une action pour récupérer ses biens confisqués sous la Révolution. L'acte notarié établi à cette époque les évalue à environ 2 millions pour lesquels le comte J. de Ribes touchera en 1827 au titre «d'émigré dépossédé» la somme de 96 989,31 Francs. Dans le dossier énumérant les biens à lui confisqués et à vendre, sous la Révolution, figure un Moulin à Farine et Fonderie de matière d'argent situés hors ville de Perpignan, au lieu-dit les Quatre Cazals.
Voici donc rapidement retracé l'histoire de ce trafic de piastres en Roussillon. Rappelons qu'il existait d'autres passages, Pyrénées-Atlantiques, surtout une voie maritime qui, partant des ports atlantiques Lorient, Brest, allait s'approvisionner, si ce n'est à la source, du moins avant que les piastres n'atteignent l'Espagne, les Canaries par exemple. Tout ce négoce verra son importance diminuer vers la fin du XVIIIe siècle en partie à cause du contrôle de plus en plus sévère exercé par les Espagnols. Il cessera complètement sous la Révolution. Les contrebandiers catalans n'en seront pas pour autant réduits au chômage. Des «reconversions» vers d'autres opérations leur permettront encore une longue carrière. BIBLIOGRAPHIE - Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Dossiers C 1109, C 1110, Q 697. - Marseille et le Négoce Monétaire International (1785-1790), Ferréol REBUFFAT, Marcel COURDURIE, MARSEILLE 1966. - Circuits de l'argent et milieux d'affaires au XVIIIe siècle, L. DERMIGNY. In : Revue Historique, octobre-décembre 1954. - Le Thaler de Marie-Thérèse. - M. M. FISCHEL, Thèse de Doctorat, DIJON 1912. - L'atelier de PERPIGNAN vers 1790. - A. BLANCHET, In : Rev. Numismatique, 4e série T.V. (398-401), 1901. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume XC du Bulletin de la SASL, 1982, pp.53-60. | |||||||