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Copyright Aspirateurs | F. Méric, rapporteur
La Société des Pyrénées-Orientales nous a fait l'honneurde nous désigner comme membre du jury qu'elle a institué pour examiner les ouvrages littéraires, qui ont été envoyés au concours ouvert pour le prix de poésie.
Le sujet que la section des belles-lettres a donné à traiter aux concurrents, est l'éloge d'Hyacinthe Rigand. Il faut le dire à regret ; Messieurs, ce nom artistique, qui est environné d'une auréole de gloire, et qui devait attirer, dans la lice poétique, tout ce que notre Roussillon compte de joûteurs érudits ; ce nom, consacré, dans un monde d'élite, par une vénération séculaire, n'a inspiré que quelques poètes dont les louables intentions et les vers faciles sauront sans doute être appréciés, mais qui n'ont point rempli leur tâche d'historien assez consciencieusement, pour que vous deviez octroyer à leurs oeuvres imparfaites une autre distinction qu'une mention honorable.
Dans l'éloge historique de Rigaud, il y avait toute une époque d'illustration artistique et littéraire à retracer, - toute une galerie d'hommes éminents, dont la plume brillante du poète aurait pu élégamment esquisser la vie, comme Rigaud a reproduit leurs traits, sur ses admirables toiles, avec la touche si fine et si délicate de son savant pinceau. Il ne suffisait pas de jeter insoucieusement quelques fleurs, parfumées des suaves effluves de la poésie, sur la gloire artistique d'Hyacinthe Rigaud : les auteurs des pièces littéraires, adressées au concours, auraient dû, par d'intéressantes recherches historiques, évoquer les grands souvenirs d'un siècle qui a vu éclore des talents si fertiles et si variés, et qui restera éternellement debout sur le socle de l'histoire, comme un impérissable monument des lettres et des arts.
Ce qui peut encore nous induire à penser combien peu les concurrents se sont préoccupés de la partie historique du sujet, c'est que pas un seul d'entre eux n'a eu l'heureuse idée de rapprocher deux dates, qui auraient pu pourtant inspirer leur imagination poétique : je veux parler de l'année qui vit mourir Hyacinthe Rigaud et de celle qui suggéra, à la Société des Pyrénées-Orientales la mise au concours de son éloge historique. La période séculaire de 1743 à 1843 a sans doute échappé à la sagacité des concurrents ; et il faut convenir, Messieurs, qu'il y avait là tout un texte de beaux vers et de fécondes pensées.
Après toutes ces considérations, la Commission a le regret d'exposer à la Société que les oeuvres littéraires envoyées au concours ne remplissent pas exactement les conditions voulues, pour qu'elle puisse attribuer à une seule de ces productions la récompense honorifique qui leur était réservée. Néanmoins, le Jury d'examen mentionne, d'une manière toute spéciale, la poésie qui porte en tête les deux épigraphes suivantes : 1° «Quand on aspire à l'immortalité, c'est une grande avance que d'être chrétien». 2° «Les songes du génie descendent sur des fronts qui n'ont, dans l'insomnie, qu'une pierre pour oreiller.»
Nous avons l'honneur de vous proposer l'insertion de cette poésie dans le prochain Bulletin des travaux de la Société. Cette distinction bienveillante est un public hommage que nous devons rendre au talent de l'auteur, dont la versification pure et harmonieuse sera justement appréciée dans le monde littéraire.
Pour terminer loyalement sa tâche, la Commission est unanimement d'avis de remettre au concours l'éloge d'Hyacinthe Rigaud, en y joignant l'éloge historique de Dom Brial.
Vous le savez, Messieurs, Dom Brial est une des gloires littéraires dont le Roussillon s'enorgueillit à juste titre. Né à Perpignan, en 1743, dans cette même année où la France artistique se trouva tout-à-coup veuve du merveilleux talent de Rigaud, ses goûts pour l'étude et la retraite l'appelèrent, tout jeune encore, dans la célèbre congrégation des Bénédictins de St.-Maur.
Dom Brial fut envoyé à Paris en 1771, et placé aux Blancs-Manteaux pour y travailler avec Dom Clément à la Collection des historiens de France. Ils en rédigèrent en commun les tomes XII et XIII jusqu'en 1786. La suppression des ordres religieux vint interrompre Dom Brial dans ses paisibles et utiles occupations. Mais à peine l'Institut national avait-il été organisé, que le gouvernement sentit l'avantage qu'il y aurait à charger ce corps savant de la continuation des travaux historiques des Bénédictins. Dom Brial reçut alors la mission de poursuivre seul la tâche laborieuse et difficile qu'il avait entreprise dans sa jeunesse avec ses collègues. En 1805, il fut reçu membre de l'Institut, classe d'histoire et de littérature ancienne (aujourd'hui Académie royale des inscriptions et belles-lettres). L'année suivante, il fit paraître le XIVe volume des Historiens de France. Depuis lors jusqu'en 1818, il en publia successivement quatre autres volumes ; et malgré son grand âge et ses infirmités, il travaillait au XIXe lorsque la mort le frappa.
Ainsi Dom Brial est un des fondateurs de ce précieux recueil que les littératures étrangères peuvent nous envier ; c'est lui qui en a fourni le plus de volumes, et ceux qui lui appartiennent se font remarquer par une très vaste érudition et par une critique plus rigoureuse que celle de ses prédécesseurs.
Dom Brial est aussi un des auteurs des tomes 13, 14, 15 et 16 de l'Histoire littéraire de la France ; il a en outre participé à la rédaction de la Notice des manuscrits de la bibliothèque du Roi et enrichi la nouvelle série des Mémoires de l'Académie des inscriptions de plusieurs savants morceaux.
L'Annuaire historique et statistique du département des Pyrénées-Orientales, publié en 1834, et auquel nous empruntons une partie de la présente notice, dit que peu d'hommes ont été aussi versés que Dom Brial dans l'histoire ecclésiastique, littéraire, politique et civile du moyen-âge. Tous les faits de cette époque ténébreuse lui étaient familiers ; et tandis que ce bon vieillard , dans les derniers temps de sa vie, n'aurait peut-être pas pu désigner le nom du ministre de l'intérieur ou du préfet du département de la Seine, il ne se serait pas trouvé embarrassé pour dire, en ne consultant que sa mémoire, quel personnage était évêque de tel diocèse, quel seigneur possédait un tel fief en l'année du XIIe siècle qu'on lui aurait indiquée.
Ce qui nous reste à dire pourra donner une idée du caractère de Dom Brial. Peu de temps avant sa mort, il avait fondé des écoles gratuites en faveur des pauvres des communes de Baixas et de Pia, lieux d'habitation de la plus grande partie de sa famille. Pour l'entretien de ces écoles, il a doté chacune des communes, que nous venons de nommer, d'une rente perpétuelle de 600 francs. Cet homme vénérable a pris les soins les plus minutieux, dans l'acte de fondation, afin qu'aucun obstacle ne s'opposât à la prospérité de ces établissements.
Dom Brial mourut à Paris, le 24 Mai 1828. M. Daunou, président de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, prononça un remarquable discours sur la tombe du savant confrère que cette compagnie venait de perdre.
Ces quelques lignes, que nous venons de tracer, peuvent donner une juste idée du caractère et de 1a vaste érudition de l'écrivain, qui fut aussi un enfant du Roussillon. Un tel homme est bien digne d'inspirer nos poètes ; et nous aimons à croire qu'ils tiendront à coeur de prouver que, dans notre pays, on a encore des chants pour célébrer tout ce qui est glorieux. © S.A.S.L. des P-O. Ce rapport a été publié dans le volume VI(2) du Bulletin de la SASL, 1845, pp.285-290. |