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Apparition des routiers dans le Conflent (1364)

 

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Par M. Bernard Alart

Après le traité de Brétigny (8 mars 1360), le roi d'Angleterre avait congédié beaucoup de ses gens d'armes qui s'étant débandés, couraient les provinces méridionales de la France sous divers chefs qu'ils avaient choisis, et portaient en tous lieux la désolation. Ces brigands, anglais ou gascons pour la plupart, connus sous le nom de Routiers, saccagèrent le Languedoc et l'Auvergne, brûlant ou rançonnant les villes et les monastères, détroussant les voyageurs, pillant les églises, arrêtant maints seigneurs et prud'hommes qui donnaient tous leurs biens pour n'être point occis, et ramassant partout, comme dit Froissard, beaux deniers et grandes pourveances. Ils se montrèrent en Roussillon dès l'an 1361 et dans les années suivantes. Les populations fuyaient à leur approche, et se retiraient, avec les vivres et leur argent dans les lieux forts, car les vassaux de la campagne n'étaient pas mieux traités que les bourgeois des villes dans cette guerre d'extermination contre toute propriété. L'Eglise surtout, opulente à cette époque, mais presque toujours trop faible pour défendre ses trésors, était exposée à toute la fureur des chefs de ces sociétés tyranniques, amis de Dieu et ennemis de tout le monde, et qui, dès leur début, avaient menacé le pape Innocent VI, de mettre toute la chrétienté en combustion s'il n'arrêtait la croisade npubliée contre eux (janvier 1361). Le pays de Conflent vit arriver ces nouveaux barbares au mois de mai de l'an 1364. A cette époque, une bande de ces compagnies, la même sans doute qui s'était déjà montrée du côté de Calce et de Rivesaltes, parcourut le pays de Fenouillet, s'empara de vive force du lieu de Montalba et s'y établit puissamment, en face et sur la limite des anciens domaines des comtes de Cerdagne. Les compagnies connaissaient bien le point faible de cette frontière, et suivaient à travers la vallée de Tarerach, le passage ouvert à tous les chefs de bande qui, à diverses époques, ont envahi le Conflent, sans traverser le Roussillon, notamment l'ex-roi de Mayorque, en 1347, et les huguenots en 1592. Les habitants de la Viguerie savaient aussi, par expérience, de quel côté leur venait le mal, et ne manquaient jamais, quand ils craignaient une attaque des ports de France, de mettre en état de défense les forces royales de la rive gauche de la Tet, comme on le fit au mois d'août 1349 (Mairie de Vinça, parchemins n° 73). Mais, entre les donjons féodaux de la vallée de Molitg et la châtellenie royale de Rodes et de Ropidèra, la frontière du Conflent était occupée par les trois seigneuries ecclésiastiques d'Arbussols, de Marcevol et de Tarerach (1) dépourvues de forteresses et hors d'état d'opposer la moindre résistance aux envahisseurs qui, à diverses reprises, ont brûlé et saccagé ces trois villages avec le prieuré du Saint-Sépulcre.

La marche des compagnies était donc toute tracée. Ils choisirent le lieu de Tarerach pour leur place d'armes ; s'y établirent puissamment comme ils l'avaient fait à Montalba, et une fois installés dans ce repaire, ces nouveaux hôtes, ces routiers qui parcouraient en une nuit de douze à quinze lieues de chemin (Froissard et le Thalamus de Montpellier), purent à leur aise et à tout instant, fondre sur les villages du Conflent et abriter leur butin au-delà de la Tet dans leurs retraites de vautours.

L'organisation militaire, alors en usage dans le Conflent, leur laissait d'ailleurs libre carrière dans la campagne. Il est vrai que tout le pays était en armes derrière les remparts ; mais malgré les énormes subsides fournis par le Conflent pour subvenir aux guerres de Castille et de Sardaigne, le Viguier n'avait pas en ce moment un seul cavalier, un seul servent à sa disposition pour poursuivre les dangereux adversaires qui venaient de se montrer. Cependant, averti du danger par les farons (2) des lieux les plus menacés, il s'était empressé d'expédier des lettres de reculleta aux consuls des places fortes de la Viguerie, et ceux-ci s'étaient aussitôt occupés de former les dixaines, distribuer les sentinelles, mettre le guet en mouvement et réparer les murs. On ne connaît pas les mesures prises à cette occasion par les divers lieux de reculleta du Conflent ; voici seulement les détails fournis à ce sujet par les livres de comptes des consuls de Vinça pour l'année 1364 (3).

La ville de Vinça semblait être le point de mire des Routiers, et se présentait la première à leur entrée dans le Conflent ; aussi trouve-t-on de fortes dépenses faites à cette occasion pour réparations aux remparts et aux chemins de ronde, pour échelles et planchers aux tours dites d'En Ravayre, d'En Pertegas, et d'En Ortola, et travaux de défense aux portes dites de Joch et de la Font, sans compter trois châteaux de bois avec cadafalchs construits sur les maisons de Na Mercera, d'En Gauceran et sur la Porte de Joch. Nombre de femmes étaient occupées à filer linyol ad ops de les balestes de la vila ; car les Consuls de Vinça ne se procurèrent qu'en 1377, une balesta ou cano de tro lançant des pierres de mig-quintal façonnées pour cette pièce d'artillerie par les peyrers de Villefranche. En 1364, ils n'avaient que des ballestes de tore et d'estrep, confiées avec leurs pasadors et cayrels aux dixainiers de la ville. Il est aussi fait mention d'une badoca, espèce de guérite en bois, construite sur le clocher de la ville, et dans laquelle se tenaient des talayes, individus chargés d'observer nuit et jour ce qui se passerait dans la campagne. Enfin, sur ce même clocher, flottait au gré des vents une bannière noire (4), signal de détresse à l'aspect duquel étaient accourus à Vinça les hommes armés de Rigarda, de Glorianes, de Marcevol, d'Arbussols, d'Espira, de Seners et de Llech, formant ensemble la reculleta de cette ville dont le tiers à peine était alors ceint de remparts, et le reste défendu par un simple fossé. Les compagnies firent sans doute ici comme dans le Carcassés : elles parcoururent la campagne et ruinèrent les villages ouverts sans oser s'attaquer à aucune forteresse (Thalamus de Montpellier). Elles battaient le pays sans trouver le moindre obstacle, et campèrent même une nuit en toute sécurité au Vernadal, petite plaine située entre Saint-Pierre-de-Belloch et Vinça, à un kilomètre de cette ville (5). On ne savait d'ailleurs quelles mesures prendre contre des ennemis dont on ignorait encore le nombre et presque toujours la situation.

Les Consuls de Vinça se concertèrent pour la défense avec le seigneur de Joch (Ramon de Perellos), et envoyèrent deux espions à Montalba, pour savoir combien de compagnie il y avait à Tarerach : En Bern. Beringera devait les informer à cet égard : Perpinya Joer fut envoyé de même à Trivillach pour savoir où étaient les compagnies, et ces renseignements furent aussitôt transmis au seigneur de Joch et au Viguier de Conflent qui se trouvait alorsà Espira. Pareil message fut envoyé au Gouverneur qui assembla les Consulats des deux comtés à Perpignan, pour demander cent cinquante hommes à cheval, chargés de garder la terre de Roussillon et du Conflent et les bords de la Tet, depuis Ille jusqu'à Prades. La généralité décida aussi que « mille florins d'or seraient empruntés au nom des trois Bras, pour ambassades auprès du seigneur roi, et autres frais à faire pour demander et avoir des soldats et des cavaliers qui devaient servir à la défense des comtés de Roussillon et de Cerdagne contre les ennemis maîtres des lieux de Terasalh et de Montalba ». Les cavaliers arrivèrent en effet avec leurs servents ; mais ils ne purent que défendre les passages de la Tet dont toute la rive gauche restait à la merci des compagnies, et celles-ci durent profiter de ce répit pour se fortifier mieux que jamais à Tarerach.

Le village de Tarerach est bâti sur un petit tertre, au fond d'une espèce d'entonnoir dont les côtés, formés de montagnes arides, ne s'ouvrent que du côté de l'est pour le passage d'un torrent toujours à sec. Il n'y reste aucune trace de fortifications, et les documents anciens ne citent en ce lieu ni château, ni murs d'aucune espèce. Mais les compagnies qui s'y étaient retranchées, avaient dû s'y fortifier, et pouvaient s'y défendre longtemps encore, manu potenti et armata, contre les gents de reculleta dépourvus de fortes machines de siège. Heureusement, nos troupes comprirent tout l'avantage que les assiégeants pouvaient tirer de la disposition des lieux. Ils virent que leurs ennemis s'étaient témérairement enfermés avec leurs dépouilles dans un misérable village, écrasé par une enceinte de montagnes, dont les issues pouvaient être fermées sans peine et d u haut desquelles les routiers devaient être écrasés jusqu'au dernier.

Les balistes manquaient. On fit venir du château royal de Perpignan, deux Gates ou Guinys (engins), qui furent démontés, et transportés, à grand renfort de chevaux et de charrois, avec toute leur ferramenta, cordages, etc., à Vinca, lieu fixé pour le rendez-vous des troupes du siège. Le Consul G. Ribera a laissé la note des « clous en fer et pièces de bois, avec le pain, vin, fromage, miel, laitues, etc » par lui fournis aux menuisiers et hommes de Vinça qui montèrent les gates per anar a Teresach. Munis de ces machines de siège, les hosts se mirent en marche, ayant à leur tête le Viguier de Villefranche. Nous ignorons le nombre de ce corps d'armée qu'un acte du 20 décembre 1365 dit composé des troupes et gens de cette terre (Cerdagne et Roussillon). Vinça y avait envoyé sa compagnie conduite par son capitaine, Arnauld des Valls, et par un des Consuls, G. Ribera, qui nomme la plupart des hommes qui la composaient, tous payés par la ville à raison de deux sous par jour, outre les vivres que le Consul devait leur donner durant la campagne, sans oublier un barral de vi que le capitaine devait distribuer à ses soldats (6).

Les détails du siège sont aussi à peu près inconnus ; mais nul doute que les Ginys de Perpignan n'aient joué le principal rôle dans cette affaire. Postés au sommet et sur les pentes du Roc del Moro et du Pic Arno, nos gens dressèrent leurs ginys et trebuquets ; firent pleuvoir pendant trois jours les pierres et le feu sur le repaire des compagnies, et réduisirent à la dernière extrémité les brigands qui infestaient nos contrées. Au reste, la défense ne manqua pas d'énergie, car le menuisier Pierre Carrera, qui reçut deux cent un florins d'or pour transporter et dresser les deux ginys du château royal de Perpignan, nous apprend que nos troupes dûrent battre en règle le lieu de Theresach, et ne le recouvrèrent que par la force des armes. Les hommes de Vinca, qui se trouvèrent au siège, ne furent payés que pour trois jours : cet espace de temps et la vigueur de l'attaque suffirent sans doute pour accomplir ce fait d'armes dont la date précise était inconnue jusqu'ici. On peut la donner aujourd'hui, grâce aux comptes du consul P. Rasedor dont les dépenses relatives au siège de Tarerach et à l'expulsion des Routiers sont toutes inscrites entre le 4 mai et le 14 juin 1364. La note suivante doit faire rapporter cet évènement aux premiers jours de juin de ladite année : « Item, il lui est dû trois sous huit deniers pour le pain qu'il pétrit et qu'il ne put vendre, quand l'host alla à Teresach, et qu'En Alenya fit pétrir par force à grand nombre de personnes ; une partie dudit pain, n'ayant pu se vendre tout de suite, fleurit, et il le donna pour amour de Dieu, le 15e jour de juin ».

Cet Alenya était sans doute le même que Pierre d'Alenya, viguier de Conflent à la date du 25 mai 1359 (Archives de la Mairie de Vinça, parchemins, n° 151), et peut-être aussi en juin 1364. Ce serait donc lui qui aurait chassé les compagnies de Tarerach. Mais les Consuls de Vinça, et P. Rasedor en particulier, n'étaient guère satisfaits de sa manière d'agir à leur égard. « Je passai trois jours à Perpignan, dit-il, devant le Gouverneur, pour l'injure que le Viguier de Conflent se permit à l'égard des Consuls de Vinça, lorsqu'il ôta les hommes d'Erbussols de la reculleta de cette ville pour les faire aller à Marcevol ». Nous n'avons pas d'autres détails sur cet incident du siège de Tarerach ; nous voyons seulement que le Viguier P. d'Alenya était remplacé dès le mois d'août 1364 par le Donzell François de Saint-Féliu (7). Etait-ce une récompense ou une disgrâce, pour sa conduite dans ces dernières circonstances ? Rien ne nous éclaire à cet égard ; mais les Universités et les seigneurs ne tardèrent pas à régler aussi leurs comptes à la taula d'En Johan Fuster, mercader de Perpignan, député par les Consuls de cette ville pour faire payer les frais du siège de Tarerach. Vinça lui paya pour sa part quatre livres seize sous trois deniers, l'Université de la Vall de Prats de Mollo, dix livres dix sous neuf deniers et une maille, et l'on trouve encore les quittances consenties pour le même objet aux communes de Villefranche et de Montferrer, ainsi qu'à l'abbé du monastère de Cuyxa.


(1) La seigneurie d'Arbussols appartenait au sacristain majeur de saint Michel de Cuixa ; celle de Marcevol passa des prieurs de Marcevol à la communauté ecclésiastique de Vinça ; celle de Tarerach appartenait aussi à un moine de Cuixa, qui portait le titre de Prévôt de Fillols.

(2) L'on ne peut douter que le Conflent n'ait employé comme le Roussillon, les signes de feu pour annoncer ce qui se passait à la frontière et surtout l'entrée des ennemis. Ce fait est déjà indiqué par Bosch qui l'a peut-être interprété à sa manière. « En los confins de Rossello y Cerdanya ab França, dit-il, se ha de advertir que encara restan moltes Torres per senyal de foch, de la una a l'altra, comensant à Salses, Opol, Tautaull, Forsa-Reval, de aqui à Rigarda, y per al devant, moutanyes amont, fins als confins de Arago ». Titols de Hon. etc. p. 543. Deux citations extraites des livres de comptes des consuls de Vinça, prouveront que ces signaux étaient aussi en usage sur d'autres lignes que celles indiquées par Bosch.
« A III de noembre (1365) En P. Solo, consol, ana a Rodes per empendre signe ab En Bertran d'Atsat Castela de Rodes, per les Grans Compagnves qui eren en Rossello.
Item, En P. Salvetat, Consol, dona IIa a l'escriva del Gonvernador quins dona per escrit les cenyes dels faraons (sic), canti ton deviem fer » (1380). Archives de la Mairie de Vinça.
Outre ce moyen, les communes envoyaient de nombreux messages à leurs voisins pour leur annoncer tout ce qui pouvait troubler leur sécurité, y compris les tremblements de terre, comme on le voit par la curieuse note qui suit.
« Item, resebem una letra del Balle e dels Consols de Ila, quens fasia asaber que devia venir lo disabte lo teratremol e devia durar una ora e VIII puntz. Done al misage qui la porta, ab voluntat de mos companyos, IIa » (Comptes d'Arn. Giscafre, consul de Vinça en 1372)

(3) Les détails qui suivent résultent de deux quittances dont nous devons la communication à l'obligeance de M. de S. M., et d'un registre de la Mairie de Vinça intitulé : « Aquest es lo libre del Cossolat de Vinça. Forets elegitz Consols En P. Rasedor, en P. Pauques, e'N G. Ribera, totz del dit loch de Vinça, a quatre dies de ffebre l'any de Nostre Senyor M. CCC. LX. quatre ». Ce volume ne contient que les comptes de P. Rasedor. Ceux de P. Pauques ont disparu et quelques feuilles seulement des dépenses de G. Ribera se sont retrouvées parmi d'autres papiers.

(4) J'avoue que le sens que je donne au mot albeny (bannière) ne me paraît pas aussi sûr que celui que j'attribue au mot Badoca. Ce sens d'ailleurs me semble résulter des expressions dont se sert le Consul Ribera, et je les livre ici à l'appréciation de chacun : « Item, paga IIs VId a'N Perpeuva Cors, per un Cordager que posa boni al albeny negre del Chiquer. - Item, paga VIII. a'N P. Rius, per cosir l'albeny negre del Cluquer ».

(5) La note suivante de G. Ribera se rapporte peut-être à cette circonstance : « Item, dona III diners à Franses Sabater, per comprar cera ad ops d'untar les cordes de les balestes, can les Companyes hic vengren ». Mais on ne saurait en conclure que les murs de Vinça aient été attaqués.

(6) Un acte de 1429 prouve qu'un barral de vin faisait une demi somada, ou charge. « Item paga IIIIs VId per un barral de vi per provesio del Senyor, lo qual vi paga a raho de VIIIIs la somada ». Mairie de Vinça.

(7) Mairie de Vinça, parchemins n° 140. - On retrouve, le 5 juin 1365 « lo Senvor En P. d'Alenya comissari per los Senvors Deputats del Principat de Catalunya a reebre les generalitatz ordonades en les cortz novellament celebrades en la ciutat de Tortosa » (Comptes du Consul P. Rarayre, 1365). - La famille nobiliaire d'Aleaya résidait à Ille, au XIVe siècle.


© S.A.S.L. des P-O.
Cet article a été publié dans le volume IX du Bulletin de la SASL, 1854, pp.392-400.