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Note sur le gisement du mercure natif

 

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Et particulièrement sur celui du bassin tertiaire de Montpellier

Par M. Marcel de Serres, membre correspondant.


Le gisement du mercure natif paraît tout-à-fait indépendant de l'époque de formation des roches dans lesquelles on le découvre ; seulement il est répandu avec beaucoup plus d'abondance dans les roches primitives que dans les sédimentaires. La cause de cette différence tient peut-être à ce que les premières ont été solidifiées à une époque où la température du globe était plus élevée que celle où ont eu lieu les dépôts de sédiment. On peut du moins le présumer, le mercure natif se montrant généralement disséminé en gouttelettes très fines, au milieu des roches diverses qui le contiennent. Cette disposition annonce que ce métal a dû y être amené par une véritable sublimation, c'est-à-dire, de bas en haut.

La présence du mercure dans les roches où on l'observe semble dépendre de sa facile volatilisation par l'influence d'une température élevée, comme est la température intérieure du globe. On conçoit dès lors pourquoi on le rencontre si rarement dans les terrains récents, et pourquoi il est si fréquent au milieu des interstices et des fissures des roches primitives. On comprend aussi comment il se fait que le mercure natif soit en quelque sorte éparpillé au milieu des couches terrestres, et qu'il n'y forme jamais d'amas assez considérables pour être l'objet d'exploitations régulières et constituer des mines proprement dites.

Probablement à raison de cette circonstance, on a longtemps douté que le mercure natif existât réellement dans les terrains tertiaires sur lesquels la ville de Montpellier est bâtie, quoique ce fait ait été annoncé en 1760, avec des détails propres à en démontrer la réalité. A la vérité, peu de temps après cette annonce, les naturalistes de Montpellier, n'ayant pas sur la température de la terre les idées que nous ont données les observations récentes, et ne concevant pas la présence de ce métal, dans nos terrains presque superficiels, ont voulu l'expliquer d'une manière assez singulière. Ces naturalistes ont supposé que le mercure natif découvert à Montpellier, dans tant de points différents, devait son origine à la grande quantité de métal qu'exigent les maladies vénériennes qui y sont traitées. Ainsi, selon eux, la présence de ce métal dans le sol sur lequel est bâtie la moderne Epidaure, serait le résultat de la décomposition des diverses préparations mercurielles jetées après leur emploi et la plupart du temps enterrées.

S'il en était ainsi, le mercure devrait se trouver, non en globules séparées, mais réuni sur certains points, de manière à constituer de petits dépôts ou des amas plus on moins considérables. Rien de semblable n'a été cependant observé dans les lieux où l'on découvre ce métal ; loin qu'il en soit ainsi, les gouttelettes, toujours éparses et quelquefois fort nombreuses, cessent tout à coup, pour reparaître de nouveau à des distances plus ou moins grandes et toujours avec les mêmes circonstances. Si le mercure natif se rencontrait dans le sol de Montpellier d'une manière accidentelle, on ne l'y verrait point accompagné par le mercure muriaté ou calomel, dont les cristaux, formés par des prismes à base carrée, plus ou moins modifiés sur les bords, sont disséminés au milieu des gouttelettes de mercure natif. Le mercure muriaté-amorphe ne s'y montrerait pas non plus sous la forme de veines cylindriques extrêmement déliées, dont les ramifications s'étendent en différents sens et dans diverses directions.

Enfin, ce qui tranche toute la difficulté, le mercure natif ne se présente pas uniquement (ainsi qu'on l'avait d'abord supposé, d'après l'explication admise) dans le sol sur lequel Montpellier est bâti ; mais on le découvre également dans celui des environs de cette ville. En effet, ce métal a été également rencontré dans différents points de nos environs, et il se pourrait que la stérilité du sol où on le reconnaît tînt à sa présence. Du moins, l'habile agronome de Turin, M. Bonnafous, a-t-il présumé que l'infertilité de certains terrains calcaires des environs de Montpellier pouvait bien dépendre en partie de cette cause. Il serait curieux de s'assurer si de pareils effets n'auraient pas lieu ailleurs par suite de la même circonstance.

Quoi qu'il en soit, le mercure natif que l'on découvre à Montpellier ou dans nos environs, s'y rencontre dans les terrains tertiaires supérieurs, au-dessous des sables marins qui en composent la couche la plus superficielle. Ces sables, plus ou moins pulvérulents entre les masses desquels l'on observe des bancs de grès, recèlent un assez grand nombre de débris organiques, parmi lesquels abondent les mammifères marins et terrestres. On y voit également une assez grande quantité de reptiles, avec quelques oiseaux et un petit nombre de coquilles, parmi lesquelles se montrent en grande quantité, particulièrement l'ostrea undata, disposée en bancs plus ou moins continus.

Au-dessous de ces sables, l'on découvre des marnes argilo-calcaires jaunâtres, dans lesquelles on observe beaucoup moins de débris organiques que dans les sables qui les surmontent. C'est uniquement dans ces marnes marines, constamment supérieures aux bancs pierreux méditerranéens, ou calcaire moellon, que l'on rencontre le mercure natif et muriaté. Le premier se montre disséminé dans les marnes, comme au milieu des roches solides qui le contiennent ordinairement, c'est-à-dire, en petites gouttelettes éparses, distribuées de la manière la plus irrégulière au milieu de leurs masses. Le second a une tout autre disposition ; il s'y présente, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, en veines cylindriques, fines et déliées, dont les ramifications s'étendent en différents sens et dans diverses directions.

Ce gisement de mercure natif, sans aucun indice de cinabre, n'est point sans quelque rapport avec celui de Peyrat-le-Château (Haute-Vienne) dont nous devons la connaissance à M. Alluaud aîné, de Limoges. Toute la différence que l'on remarque entre ces deux gisements, tient à la diversité des formations dans lesquelles on découvre ce minerai sans aucune trace de mercure sulfuré. Le dernier appartient aux terrains primordiaux, et son étendue paraît être restreinte à quelques pieds. Malgré ce dernier point de fait, qui est du reste loin d'être certain, M. Alluaud pense que le mercure natif était ou disséminé dans la roche granitique désagrégée qui lui sert de gangue, en petits amas, irréguliers par leur forme et leur étendue, et que dans ce cas sa formation était probablement contemporaine à celle de la roche. D'un autre côté, on peut encore supposer, observe-t-il, que ce métal remplissait des fissures aujourd'hui imperceptibles et dans lesquelles il aurait été amené postérieurement par la sublimation de l'intérieur de la terre : ce qui semble infiniment plus probable.

Le mercure natif n'existe pas à Peyrat dans toute la roche granitique; mais seulement dans quelque partie de cette roche, où l'on ne distingue ni couche, ni filon, ni fente. Ce minerai y suit cependant des places bien déterminées, n'ayant que quelques pouces d'épaisseur. On l'a également rencontre sur quelques points séparés, éloignés les uns des autres, n'ayant aucune communication entr'eux, disposition qui éloigne toute idée d'infiltration supérieure et accidentelle, puisque, dans ce dernier cas, le métal eût occupé un espace circonscrit dans quelque fente du rocher. Or, comme la disposition du mercure natif dans les environs de Montpellier est la même que celle du mercure de la Haute-Vienne, l'un et l'autre doivent se trouver dans les roches qui le renferment par suite de la même cause, c'est-à-dire, par les effets de la sublimation.

Dans l'une comme dans l'autre de ces localités, on a recueilli une quantité assez considérable de mercure coulant. Seulement, le premier a été rassemblé dans des marnes jaunâtres, marines, tertiaires, et le second dans un granite désagrégé. Un seul particulier en a obtenu, soit à Montpellier, soit à Peyrat, plus de douze livres ; d'autres en ont également réuni des quantités plus ou moins considérables. Aussi, M. Alluaud pense que des recherches devraient être faites dans la Haute-Vienne, afin de s'assurer s'il ne serait pas profitable d'exploiter cette mine de mercure, d'autant que l'on n'aurait pas de grands frais à faire pour la préparation de ce métal.

L'analogie entre les deux gisements de mercure, dont nous nous occupons, est trop grande pour ne pas supposer que la présence de ce métal dans les rochers de diverses natures qui le contiennent, dépend d'une seule et même cause. Dès lors, les recherches faites pour découvrir ce métal dans une localité, peuvent très bien éclairer celles qu'il serait utile d'entreprendre dans une autre. Si donc nous nous appuyons sur celles qui ont été faites à Montpellier, il est facile de juger d'après ce que nous avons dit qu'il est inutile de se livrer à des recherches tendant à s'en procurer.

En effet, le mercure natif n'existe dans les terrains superficiels que parce qu'il y a été amené par sublimation ; comme ce minerai y est très disséminé et les espaces qu'il occupe très restreints, il ne peut pas être l'objet d'exploitations régulières et profitables.

A Montpellier comme dans la Haute-Vienne, le mercure natif est répandu sur plusieurs points séparés et distants les uns des autres, lesquels n'ont entre eux aucune espèce de communication. On le voit disséminé dans les marnes tertiaires, comme dans les rochers granitiques de Peyrat, en petites gouttelettes éparses, plus ou moins réunies et plus ou moins inégalement distribuées dans les interstices ou les vides des roches qui lui servent de gangue. Ce métal n'y est donc jamais d'une manière continue, ni en couches, ni en filon ; comment dès lors pouvoir en poursuivre la recherche avec quelque certitude ?

Cette sorte de gisement n'a donc d'autre intérêt que de confirmer cette température intérieure du globe, suite de la température plus élevée, dont la surface a joui dans les temps géologiques, et qui a été la cause de tant de phénomènes naturels. Cette chaleur, comme celle que dans les temps actuels nous transmettent les rayons solaires, a été la source de tous les mouvements qui ont animé la surface de la terre, et qui ont encore lieu, mais seulement avec une moindre intensité.

Serait-ce enfin à une cause du même genre qu'il faudrait attribuer la présence du zinc-oxidé et du cobalt-manganésifère accompagné des métaux qui leur sont ordinairement associés, le cuivre et l'arsenic, reconnue depuis peu de temps dans les terrains tertiaires des environs de Paris ?

On serait tenté de le supposer, en voyant que ces métaux ne sont pas connus ailleurs dans des formations du même genre, et en considérant la petite quantité que l'on en découvre dans les terrains tertiaires où ils ont été rencontrés. S'il en était ainsi, on concevrait comment il se peut que la présence de ces métaux dans les formations tertiaires, ainsi que celle du mercure natif des environs de Montpellier, paraisse jusqu'à présent un phénomène restreint à un seul point du globe.

La seule difficulté que présente l'admission de cette hypothèse tient à la fixité de ces minerais. Cependant parmi les métaux qui les forment, il en est un, le zinc, dont la volatilité est assez grande : on conçoit assez facilement comment le zinc, volatilisé par une véritable sublimation, peut passer à l'état d'oxide en traversant les couches terrestres, d'autant que par l'effet de la sublimation il arrive jusqu'aux plus superficielles.

Quoique l'on découvre le mercure natif dans les environs de Montpellier et sur le sol même où cette ville est bâtie, et que ce métal ne soit pas dû à des opérations pharmaceutiques, il ne faut cependant pas que ses habitants supposent avoir pour cela une mine de mercure. Cette substance s'y trouve parce qu'elle a été sublimée ; aussi n'est-elle jamais en assez grande quantité pour pouvoir être l'objet d'aucun genre d'exploitation.

La présence du mercure dans les terrains tertiaires de Montpellier et de ses environs est un fait curieux pour la science, mais il ne peut avoir aucune utilité pratique. Il est essentiel d'insister sur cette observation, quand ce ne serait que pour détruire certaines croyances et certains préjugés d'autant plus difficiles à renverser qu'ils remontent fort haut...

On nous annonce, dans ce moment, que ce métal vient d'être découvert à l'état natif et sublimé dans les terrains tertiaires marins supérieurs des environs de Frontignan près Cette (Hérault). Lorsque nous aurons visité nous-même cette localité, et que nous aurons examiné les circonstances du gisement de ce mercure à l'état métallique, nous nous empresserons d'en rendre compte à la Société, si les observations précédentes lui paraissent avoir quelque intérêt. Cette découverte confirme du reste d'une manière puissante ce que nous venons de dire sur le mercure natif de Montpellier.

 


© S.A.S.L. des P-O.
Cet article a été publié dans le volume V du Bulletin de la SASL, 1841, pp.58-66