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Copyright Aspirateurs | Bernard Alart
Parmi les industries qui ont autrefois prospéré en Roussillon et dont on ne conserve plus même le souvenir aujourd'hui, il faut compter celle de la verrerie qui a été exercée pendant des siècles dans la partie inférieure du bassin du Tech, au voisinage de l'Albera.
Tous les sables amenés par les cours d'eau du Roussillon sont propres à la fabrication du verre et cette industrie a pu être pratiquée dans ce pays dès l'époque de la domination romaine ; mais nous n'y connaissons aucune trace certaine d'établissements de verrerie avant le XIIIe siècle, à moins de rattacher à quelque exploitation de ce genre la dénomination de la cella de Saint-Martin in valle Vitraria dont il est fait mention dans un diplôme de l'an 850 environ (1). On trouve aussi, entre la Bastida et Valmanya, un quartier dit de Cristal qui avait encore des habitants en 1212 et que les actes du XVIIe siècle appellent lo castell de Cristal ; mais nous ignorons l'origine de cette dénomination et le rapport qu'elle peut avoir avec la fabrication du verre.
L'industrie de la verrerie existait en Roussillon au milieu du XIIIe siècle, puisqu'à cette époque on trouve à Perpignan une famille portant le nom de Veyrier, qui en catalan désigne un verrier, et ce nom professionnel, comme ceux de Ferrer, Fuster, Parayre, Texidor, Mazeller, Sabater, Metge, Traginer et autres, prouve que les Veyrier avaient dû exercer le métier de verrier bien avant l'époque où ils adoptèrent cette qualification comme nom de famille. L'existence de cette industrie résulte d'ailleurs d'un acte de vente fait dans la ville de Perpignan le 4 des calendes de juillet 1261, en vertu duquel les nommés G. Marti et G. Rebugassa, tous les deux de Sainte-Marie-la-Mer, font vente à Bertrand Veyrier et à Guillaume Veyrier (vobis Bertrando Veyrierio et G. Veyrierio) de quinze quintaux de soude (de souda), au poids du quintal de Perpignan et au prix de trois sols moins deux deniers barcelonais couronnés le quintal (Manuel de Pierre Calvet de l'an 1261).
Dans tous les cas, et en dehors de la fabrication locale, le commerce extérieur fournissait, alors comme à toutes les époques, une partie des ustensiles de ménage en verrerie commune que l'on trouve mentionnés dans les anciens tarifs de leude et dans les inventaires.
Les ustensiles de verre sont déjà énumérés dans le tarif de la leude de Collioure de 1248 où l'on trouve le quintal de sosa (soude) et celui de veyre, et plus loin : centenar d'ampoyles, paga IIII. ampoyles et gorp de veyre paga IIII. anaps. On lit dans le tarif de la leude de Perpignan, qui était peut-être encore plus ancienne :
Item de cifis de vitro et de ampollis et de omni opere vitreo. XXV, den.
Le tarif de la leude de Puigeerda en 1288 porte :
Item de cascuna som ada de veyre que sie portada a Pugcerda per home qui no sie stadant de la dita vila - I. diner.
Le nouveau tarif des leudes de Collioure de l'an 1501 s'exprime ainsi :
Item, pren lo senyor rey, de somada de olles o de tota altra obra de terra, una olla. Item, pren de somada de scudelles e de talladors e de anaps e de tota altra obra de torn, lo vinte. E axi meteix s'enten de vidre com de la dita fusta.
Le 7 des calendes de juillet 1521, un certain Restayn de Borda, verrier (veyrierius), de Calms (au diocèse de Narbonne), achetait pour 36 sols barcelonais de soude (de seuda) au nommé Colin del Rech, habitant de Perpignan, dont le prénom semble indiquer un individu étranger au Roussillon et probablement français d'origine. On peut présumer que le verrier Restayn exerçait alors son métier en Roussillon, et dans ce même siècle ou trouve la verrerie en plein exercice à Palau.
En effet, il y a un acte du 17 novembre 1562 dans lequel figure Guillema, veuve en premières noces de Guillaume Juher, de Spulga (2), et alors épouse de Raymond Xatarts, veyrier de Palau. On trouve aussi à la date du 21 août 1372 le testament fait à Perpignan par Blanca, veuve de François Fosta, veyrier.
Le commerce ou débit de la verrerie était exercé à cette époque dans la ville de Perpignan par des tenders (boutiquiers, étalagistes) spéciaux qui débitaient les objets fabriqués et rachetaient aussi les verres cassés qu'ils revendaient à des Juifs et autres regrattiers ou aux fabricants. Ainsi, le 18 mai 1375, Gerald Raolf, tender de Perpignan, vend à Issach Duran, Juif de Thuir, une charge de verre ouvré de diverses façons (diversorum operum) et deux quintaux de verre cassé (vitri fracti), pour le prix de 9 liv. barcel. On ne saurait dire, d'ailleurs, quel était à cette époque le nombre des fours à verre existants, ni leur importance, et, pendant longtemps, on ne voit pas d'autre verrerie en Roussillon que celle de Palau, qui, dès l'an 1377 au moins, était exploitée par le verrier Berenger Xatart, sans doute le fils de Raymond Xatart de 1362. Il existe de lui un marché passé le 9 juin 1579, avec Gerald Radolf, Pierre Oliver, Bernard Figuères et deux autres leaders de verre, de Perpignan, par lequel ceux-ci s'engagent à lui fournir chacun un quintal de douze livres de verre cassé, moyennant quoi ledit Berenger se charge de leur livrer «six douzaines de vases ou bouteilles en verre blanc (sex dotzenes amphorarum nitidarum vitri) pesant un quintal». Dans cet acte, Berenger Xatart s'intitule «maître du four à verre de Palau» : magister furni vitri de Palacio. Ce verrier et son fils Antoine sont encore cités dans un acte du 27 mars 1394.
C'est dans le siècle suivant (1442) que le lieu de Palau commence à être désigné sons le nom de Palau del-Vidre (Palacium Vitri) qui lui est resté, et la verrerie de cette localité continua d'être exploitée par la famille Xatart jusqu'au XVIe siècle au moins.
Le 5 juillet 1425 on trouve François Xatart, de Palau, sans autre qualification, et, à la même date, Martin Xatart, verrier dudit lieu (3). Martin Xatart remplissait les fonctions de bailli de Palau le 6 février 1448, et il obtint à cette date une importante concession de terres dans cette localité ; il est encore cité le 13 janvier 1449 en compagnie de Laurent Xatart, de Palau.
Il y avait encore d'autres membres de cette famille exerçant alors la même profession, car on trouve un acte du ler mai 4431 concernant Jean Xatart vidrierius de Palau, oncle et tuteur de Pierre Xatart, fils mineur et héritier de feu François Xatart. C'est sans doute ce Pierre Xatart, mineur en 1431, qui figure encore dans le contrat de mariage passé le 17 novembre 1501 entre en Johan Xatart, vidrier, fil del senyer en Pere Xatart, vidrier, e na Anna, filla e Johan Dauder q° de Palau. Le verrier Jean Xatart et son épouse sont encore cités le 18 août 1523 ; il était second consul de Palau en septembre 1550 et vivait encore en 1558, mais après cette date nous ne connaissons plus aucune trace de lui ni de sa famille à Palau-del-Vidre. C'est précisément à cette époque, au commencement du XVIe siècle, que la famille Xatart est signalée à Prats-de-Molló.
Les documents du XVe siècle mentionnent trois autres familles de verriers de Palau. Le 11 janvier 1448, Barthélemi Barrera, prêtre, vendait deux maisons dans la força ou enceinte fortifiée de Palau, dont une située près du cimetière, à André Baudouin (Baldovini), verrier dudit lieu, encore cité l'année suivante. Malgré son apparence étrangère ou française, le nom de Baldovini appartenait cependant à une famille déjà signalée à Palau au XIIIe siècle.
Le 11 janvier 1448, le procureur de frère Jean de Cardona, commandeur du Mas-Deu et seigneur de Palau, inféoda à Jean Cardona, vitriarius dudit lieu, un pâtus sis dans la força, au lieu dit Lo Palau : c'était une partie de l'ancien «palais» dont l'origine est inconnue et qui avait donné son nom à cette localité (4). Ce n'était plus qu'une masse de ruines dont les terrains furent inféodés à cette époque à divers particuliers. En effet, le 5 janvier précédent, le même commandeur avait déjà concédé à Pierre Montroig, verrier de Palau, une autre partie de ces mêmes ruines au lieu dit lo Palau (patuum subscriptum diu est dirutum, situm intus fortalicium dicti vocatum lo Palau). La famille Montroig existait encore à Palau au XVIe siècle, mais les actes ne qualifient plus ses membres du titre de verriers.
Enfin, le 2 mars 1448, le seigneur de Palau confirmait toutes les ventes ou acquisitions de propriétés faites par Jean Bonet, «verrier» dudit lieu, et celui-ci laissa sans doute un fils qui exerça le même métier, puisque l'on trouve le 1er janvier 1510, Catherine, veuve de Guillaume Bonet, «verrier» de Palau, et leur fils Jean Bonet qui vécut longtemps encore mais dont la profession n'est jamais indiquée.
Un nouveau tour à verre fut établi vers l'an 1418 au milieu d'une forêt, en face de Vallbona, dans la vallée du Ravaner. Le créateur et «maître» de ce four était un Barcelonais nommé Jacques Roger, qui, peu après, fut frappé d'aliénation mentale (mente captus) et porté dans un hôpital de Barcelone où il fut attaché et enchainé (compedibus et cathena alligatus). On lui donna comme tuteur et curateur le marchand François Sestret, citoyen de Barcelone, et une provision du roi Alphonse d'Aragon en date du 24 octobre 1419 mit tous les biens du malheureux verrier sous la sauvegarde royale et ordonna d'apposer le pennon aux armes d'Aragon «en signe de protection royale» sur le four à verre nouvellement fondé (furnum vitrearium per Jacobum jamdictum noviter constructum), ainsi que sur un boschatge ou partie de forêt au territoire d'Argelès que l'abbé de Vallbona avait affermé audit Roger pour l'usage de sa verrerie. Quatre jours après, une autre provision royale défendit de faire aucune coupe dans ladite forêt, soit pour faire cuire le verre (ad vitrum decoquendum) soit pour tout autre usage. Mais, sur la réclamation du curateur Sestret, le roi l'autorisa, par une autre ordonnance du 5 novembre 1419, à couper et prendre dans cette même forêt tout le buis nécessaire pour son four à verre, conformément aux conventions particulières qui avaient été faites à ce sujet entre l'abbé de Vallbona et Jacques Roger qui dictum furnum construxit et edifficavit.
Par suite de la situation désastreuse où se trouvait cette propriété, elle ne tarda pas à être aliénée. Elle fut acquise par le donzell Jean de Pau, seigneur des Abelles et par dame Marguerite, veuve du docteur Pierre Berenguer, qui s'associèrent par acte du 12 septembre 1421 le nommé Pierre Galselm, natif des Abelles et habitant de Castellò d'Empories, à qui ils concédèrent le tiers des bénéfices avec le titre de «garde, surveillant ou directeur» dudit four à verre de Vallbona. Le 28 septembre suivant, les trois associés firent de nouvelles conventions avec Jean Colonna, de Barcelone, qui prit le titre de «maître du four à verre de Vallbona» et se chargea d'y exercer son métier de verrier (utendo officio meo condendi vitrum), moyennant des gages dont on n'indique pas le chiffre et une avance de 50 florins d'or d'Aragon comme entrée en oeuvre. On peut présumer que le four à verre de Vallbona put désormais fonctionner sans nouvelles difficultés, mais nous n'avons aucun autre renseignement qui le concerne.
Ce four de Vallbona formait dans tous les cas une entreprise particulière, mais on voit que les documents relatifs à la verrerie du Roussillon dans la première moitié du XVe siècle se rapportent presque exclusivement aux verreries de Palau. Les habitants de ce village se trouvaient dans une situation exceptionnellement favorable pour l'exploitation de cette industrie, puisqu'ils pouvaient en écouler les produits, non seulement en Roussillon mais encore en Catalogne et dans toutes les dépendances du royaume d'Aragon, sans être soumis aux leudes, péages et autres droits de douanes qui entravaient alors à chaque pas les relations commerciales. Ils jouissaient en effet, comme vassaux du commandeur du Mas Deu, de toutes les franchises accordées aux Templiers et à l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui leur avait succédé en Roussillon.
Vers le mois de mai 1442, les leuders royaux du Volo voulant soumettre aux droits ordinaires les articles en verrerie qui passaient par leur leudaire, saisirent au nom du roi un chargement de verre appartenant aux nommes Jacques Robiola et Jean Blanquet, de Palau, et le procureur du domaine royal ordonna la mise en vente des objets saisis (Procuracio real, reg. XXIX, fol. 151). La communauté de Palau et les consuls, en son nom, protestèrent contre cette violation de leurs privilèges. «Vous savez, dirent-ils au procureur royal et au juge du domaine, que les vassaux de l'Hôpital Saint-Jean de Jérusalem, en quelque lieu qu'ils soient, qu'ils aillent, qu'ils achètent, et pour quelque contrat que ce soit, ainsi que leurs biens et marchandises, sont libres, francs et quittes de toute leude, péage, collecte, impôt ou autre contribution royale quelconque, en vertu de leurs privilèges et libertés. Cependant, des lettres émanées de votre cour ont ordonné de saisir en raison du droit de leude une certaine quantité de verre à vendre, au préjudice de deux habitants de Palau, vassaux dudit Hôpital. En suite de quoi, le bailli et les leuders du Volo leur ont saisi et vendu ledit verre et, en outre, ils tiennent les susdits en arrest, avec obligation de fournir des cautions considérables, sans préjudice d'une réclamation des arrérages de deux années de leude, toutes choses qui n'avaient jamais été exigées et encore moins perçues ni des susdits ni d'aucun autre homme de la communauté de Palau. En conséquence, les consuls de Palau, défenseurs dudit lieu et de ses habitants, protestent contre de pareils actes et prétentions, comme contraires à leurs privilèges et libertés, etc».
Un procès s'engagea donc à cette occasion, dans lequel il fut exposé, d'une part, que le terre saisi au Volo avait été fabriqué à Palau et était la propriété privée de Robiola et de Blanquet, vassaux de l'Ordre de l'Hôpital(5). De son côté, le procureur fiscal cherchait à faire voir que cette propriété provenait non pas des hommes de l'Hôpital, mais d'une personne qui n'avait aucun rapport de dépendance avec cet ordre privilégié et qui jouissait en outre de privilèges personnels étrangers aux franchises des Hospitaliers. «Le verre en question, disait-il, est d'En Vivers de Palau, qui est donzell, et non pas de ceux qui se disent des hommes de l'Hôpital, car ces hommes ne possèdent pas ce verre et il n'y a qu'En Vivers, propriétaire du four, qui puisse en réclamer la propriété. C'est notoire et clair pour tout le monde, et nous en concluons que la saisie a été bien et justement faite par le leuder du Volo (6)». Cependant le procureur de la communauté de Palau répliqua que ledit verre était en effet fabriqué et cuit dans le four d'En Vivers, «mais, dit-il, du moment qu'il est acheté par des habitants de Palau qui le transportent et en font commerce en divers lieux, c'est une marchandise qui leur appartient en propre et qui, comme tout autre article de commerce, doit être, en vertu de leurs privilèges, franche et quitte de toute leude et imposition royale quelconque dans tous les Etats du Roi (7)». Nous n'avons pas la suite de ce procès, mais, selon toute apparence, la sentence définitive dut être conforme aux anciens privilèges des habitants de Palau.
Cette procédure ne mentionne qu'un four à verre de Palau, celui d'En Vivers, et quoique nous n'avons pu en recueillir aucune preuve, on peut croire qu'il devait exister d'autres fours dans cette localité. Il est certain que le donzell Dez Vivers ne fabriquait pas lui-même, et on peut se demander s'il était «propriétaire» de tous les fours de Palau et si les Xatart, les Baldovin et autres n'étaient que des ouvriers verriers travaillant pour le compte de ce personnage : c'est ce qu'il nous est impossible d'éclaircir. Quant au propriétaire de cette usine, c'était le donzell Raymond dez Vivers, et il appartenait à une branche de l'ancienne famille seigneuriale du lieu des Vivers près de Céret, qui s'était établie depuis plus d'un siècle à Palau. D'autres branches de cette famille établies à Alenya, Pia, Castell Rossello et Canet, jouèrent à cette époque un rôle considérable en Roussillon.
La possession d'un four à verre à Palau par un donzell, pas plus que celle du four à verre de Vallbona acquis en partie par le seigneur des Abelles, ne prouve rien quant à la considération dont l'industrie verrière pouvait jouir dans l'ancien Roussillon. C'était une simple spéculation industrielle et rien ne peut assimiler ces donzells propriétaires aux gentilshommes-verriers qui existaient alors en France et dont on peut trouver un seul exemple connu à Perpignan, en 1476, lorsque ce pays était sous la domination française. Quoi qu'il en soit, il résulte des indications qui précèdent, qu'au XVe siècle l'industrie verrière du Roussillon s'était principalement concentrée à Palau-del-Vidre ; mais cet art s'était déjà répandu dans le voisinage et l'on fabriquait du verre à vitraux à Elne tout aussi bien qu'à Palau, puisqu'un marché de l'an 1470 prescrit, pour les verrières de l'église Saint-Matthieu de Perpignan, l'emploi du verre fabriqué à Palau ou à Elne.
Cependant la verrerie fabriquée à Palau et dans les lieux circonvoisins ne devait guère s'appliquer qu'à des ustensiles communs de ménage, car la vitre était alors un objet de luxe qui n'était guère employé que pour les églises et les palais, et beaucoup de châteaux ne recevaient encore le jour qu'à travers la toile fine et le papier huilé. Il n'y a donc pas à songer aux vases en verre, incrustés d'or, et encore moins aux glaces dont la fabrication était monopolisée, et le fut longtemps encore, par l'Italie et surtout par les Vénitiens à Murano. Cependant les vitraux peints étaient depuis longtemps usités en Roussillon ; le verre en était fourni par les fours d'Elne et de Palau en 1470 (8) et il se fonda même à Perpignan, vers cette époque, un établissement qui était peut-être destiné à donner des produits d'une qualité un peu plus relevée. En effet, le 15 mars 1476, le procureur royal de Louis XI concédait «au magnifique seigneur et vaillant chevalier Barthélemi Jaubert, domicilié à Perpignan», qui venait de construire un four à verre dans cette ville au lieu dit Lo Safranar, deux petites rues situées, l'une derrière ledit four, l'autre à côté «vers le monastère des Frères Mineurs», avec faculté de clôturer et fermer ces deux dites voies qui n'étaient jusque-là qu'un dépôt d'ordures et d'immondices (9). Le chevalier Jaubert était peut-être un de ces gentilshommes-verriers, comme il y en avait alors dans beaucoup de provinces de la France, qui pouvaient, sans déroger, exercer l'art de la verrerie, et il serait intéressant de connaître les résultats de son établissement industriel de Perpignan. Mais nous n'avons aucun autre renseignement à cet égard et peut-être faut-il considérer comme un de ses maîtres ouvriers le nommé Jean Barrera, vedrier, qui figure dans un testament fait à Perpignan le 15 octobre de cette même année 1476.
L'industrie de la verrerie se maintint encore pendant tout le XVIe siècle et partie du XVIIe dans la région de l'Albera, mais elle semble avoir complètement cessé à Palau-del-Vidre après 1540, du moins n'en trouvons-nous aucune trace dans ce village après cette époque. Mais cet art avait pris des développements dans le voisinage.
On trouve en 1505 un nommé Pierre Claramont, vedrier de Sant Andreu de Soreda.
Un acte du 19 mars 1542 mentionne mestre Johan Sajus, de Sevinyach, vedrier, habitant en lo loch del Vilar an territoire de Vilallonga-dels-Monts. Il y avait à la même époque un four à verre à la Junquera.
Nos derniers renseignements se rapportent au lieu de la Roca d'Albera où l'on trouve en 1540 un jardin dit l'ort del forn del vidre. On y voit, l'année suivante, En Johan Perdiguer, vedrier de dit loch et, en 1596, Gabriel Marot, vitriarius de la Roca d'Albera. Enfin, il y a un acte du 12 décembre 1641 par lequel Baldiri Roura et Pierre Sabater, vitriarii, habitants du lieu de la Roca d'Albera, achètent d'Antoine Deviu, vedrier et tender de Perpignan, 55 quintaux de salicorn (potasse, soude ?), livrable à Collioure au prix de 22 réaux le quintal.
Nos recherches ne vont pas au-delà de cette date et il est probable que la verrerie se continua encore quelque temps à La Roca ou aux environs, mais elle ne fit plus que végéter et elle finit par disparaître complétement devant les produits du Languedoc, après la réunion du Roussillon à la France.
Ce serait aujourd'hui une industrie à créer, et les difficultés seraient grandes en face d'une concurrence supérieure établie depuis plus d'un siècle, mais l'exemple du passé pourrait exciter des tentatives heureuses et renouveler peut-être avec succès l'exploitation de nos richesses naturelles. Bernard Alart
(1) D'après ce document, le monastère de Saint-Hilaire au diocèse de Carcassonne possédait, vers l'an 850, trois cellules situées au diocèse d'Elne, savoir : celle de Saint-Martin in Monte Furcato (Saint-Martin de Coll Forcat au territoire de l'Albera), celle de Saint-Etienne de Nitolarias (Nidolères, sur la rive gauche du Tech, au-dessous du Volo), et tertia est in monte Albaria in loco qui vocatur Valle Vitraria ubi est ecclesia constructa in honore Sancti Martini cum ipso villare qui dicitur ad Casa Sationi cum terminis vel adjacentiis earum (Baluze, Caputularia reg. Francorum tome II, col. 1462 ; Histor. rerum Franc. to. VIII, pag. 535 ; - Gallia christian. to. VI, pag. 4116). On connaît en outre, à la même époque et dans la même région, la cellule de Saint-Martin de Montbram qui appartenait au monastère de Saint-André de Soreda. Il semble donc que la seconde cellule de Saint-Martin dépendante de Saint-Hilaire ne pouvait être que l'église de Saint-Martin de Tatzo-d'avall qui se trouve précisément encore plus rapprochée des lieux de Palau et de Vallbona où la verrerie fut réellement exercée dans la suite. Cette coïncidence porterait donc à penser que le verre fut fabriqué dès les temps les plus reculés à Tatzo ou aux environs des vallées de la Massana et du Ravaner. Cependant, sans rien préjuger quant au fait de l'ancienne fabrication du verre dans cette région, la dénomination de Vallis Vitraria ne nous paraît pas avoir la moindre autorité pour cette question. Ce nom ne se retrouve plus en aucun temps, le document qui nous l'a transmis n'est qu'une copie informe et sans date, et les auteurs du Gallia christiana, qui l'ont aussi publié en le rapportant à l'an 855 environ, en donnent un texte un peu différent, puisqu'ils lisent ad Casas Sationi au lieu de ad Casa Sationi. Cette leçon doit être plus exacte, car elle se rapproche bien davantage du véritable nom de Tatzo (Tacionum dans l'ancien temps). Mais, après tout, le texte original n'aurait-il pas été mal lu par les éditeurs, et au lien de valle Vitraria ne faudrait-il pas lire valle Ultraria, qui se rapporterait à l'ancien castrum Vulturaria, appelé Ultraria dès le Xe siècle, et aujourd'hui Oltrera ou Ultrera :' (2) Il y a en Catalogne un lieu de Spluga ou Spulga de Francoli.
(3) L'acte qui nous fournit ce renseignement fut pris en 1793 avec une masse d'autres parchemins des Pyrénées-Orientales, pour le service de l'artillerie. Plus tard, le gouvernement fit vider tout ce qu'il restait de vieilles gargousses dans les arsenaux, pour en retirer les vieux parchemins qui y avaient été employés pendant les guerres de la Révolution, et l'acte en question, qui se trouvait alors dans le département de Seine-et-Marne, fut renvoyé aux archives des Pyrénées-Orientales, avec une quinzaine d'autres compagnons aussi mutilés les uns que les autres à la suite de leurs glorieuses et patriotiques pérégrinations.
(4) Le château de Palau, ancienne propriété des comtes de Roussillon fut légué à l'ordre du Temple par le comte Guinard II en 1172.
(5) Proprium vitrum operatum in dicto loto de Palacio.
(6) Vitrum est d'En Vivers de Palacio, qui est domicellus, et non eorum qui se asserunt homines Hospitalis, nec illi homines habent vitrum, sed dictus En Vivers cujus est furnus, et hoc est clarum et notorium, quare concluditur quod bene et juste fuit facta pignoracio per lezdarium de Volono.
(7) Quamvis vitrum fiat et decoquatur in furno dicti Vivers, attamen cum emitur per homines dicti loci et hinc inde mercantiliter vehitur et transfertur, mercancia est et propria dictorum hominum ; et ideo, juxta privilegia predicta, veluti alie merces sunt quitie et libere a dicta leuda et a quavis exaccione regia, non solum in Rossilione sed ubique in dominacione regia.
(8) L'histoire de la peinture sur verre n'est pas suffisamment éclaircie et, en Roussillon, pas plus qu'en France, on ne voit point de distinction bien établie entre les vitriers ou fabricants de verre, les maîtres verriers et les maîtres peintres–verriers. Autrement dit, les peintres–verriers avaient–ils des fourneaux pour l'opération de la cuisson ? des ateliers pour la préparation des couleurs et des substances métalliques qui les composent et que modifie l'action du feu ? Nous n'avons aucun renseignement à ce sujet pour la peinture sur verre en Roussillon, mais on est forcé d'admettre que les artistes peintres devaient coopérer aux travaux pratiques qui constituent l'art du verrier. Au XVIe siècle, «Jean Cousin donnait à ses draperies les couleurs les plus éclatantes ; il les formait avec des chaux métalliques d'or, d'argent et de cuivre, qu'il rendait transparentes en les faisant pénétrer dans le verre par l'action du feu. Il revenait une seconde fois sur les ombres, qu'il composait avec des oxydes de fer, et fondait le tout ensemble au fourneau». (Alex. Lenoir, Histoire des arts par les monuments, 1810.)
(9) Quia vos, magnifficus vir et strenuus miles, dominus Bartholomeus Jaubert in villa Perpiniani domiciliatus, noviter edifficastis intus villam predictam in loco vocato vulgariter lo Saffranar quoddum clibanum sive furnum vitreum, etc. - Le quartier du Safranar était situé entre l'hôpital militaire actuel et la porte Saint–Martin.
© S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume XX du Bulletin de la SASL, pp. 307-322, Perpignan 1873
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