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Voyageurs en Méditerranée


Voyage d'Augé de Lassus à Taormine (1)

 

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Le trajet d'approche

Certes Taormine, l'antique Tauromenium, n'a jamais joué, dans l'histoire de la Sicile ni du monde, un rôle comparable à celui que Syracuse a su longtemps soutenir, et pourtant Taormine peut se vanter de posséder un théâtre qui l'emporte sur celui de sa glorieuse voisine. C'est le plus magnifique qui subsiste, on nous l'a dit ; nous voulons nous en assurer

Nous quittons le train à Giardini, un nom aimable mais bien obscur. A peine échappés de wagon, nous sommes entourés, assaillis, étourdis de clameurs inhumaines. On nous bouscule, on nous heurte, on jongle avec nos personnes, on se les dispute, on se les arrache, en quelques instants tout notre bagage est dispersé aux quatre vents : les sacs par ici, les couvertures par là, les cartons là-bas, les boîtes à couleurs on ne sait où. Les naturels à longues oreilles se mettent de la partie ; tout s'en mêle : voilà que les baudets nous heurtent du museau et de force nous les sentons se pousser entre nos jambes. Tout à coup un carton s'ouvre et se vide, désastre épouvantable. Les dessins, les croquis, l'espoir des tableaux rêvés voltigent comme des feuilles mortes en proie aux aquilons. C'est trop fort, nous crions vengeance. Le peintre, un brave artiste très pacifique d'ordinaire, éclate le premier. Un peintre à qui l'on a pris ses études, c'est terrible ! Autant faudrait-il prendre un os à la triple gueule de Cerbère.

 

© Agnès Vinas

Les bâtons tournoient faisant le moulinet, les cannes se dressent, s'abattent en cadence, les hommes crient, les ânes braient ; mais bientôt la place est nette ; le champ de bataille nous reste, hélàs ! jonché de débris lamentables, sacs béants qui perdent leurs entrailles, dessins déchirés, toiles crevées. Mais enfin tout est sauvé ou à peu près, même l'honneur.

Cependant un pauvre vieux et sa bête se tiennent à l'écart, leur discrète neutralité obtient sa récompense. L'homme et la bête nous plaisent : ce sont gens de bon air et d'aimable compagnie. Aussi nous leur donnons la préférence : c'est à leur échine et à leur dos que nous réservons l'honneur de porter notre fortune qui, du reste, n'est pas celle de César.

Nous voici grimpant, poussant la bête, poussant le vieux aux rocailles d'un sentier rapide, tandis que nos fuyards de tout à l'heure nous guettent de loin, chiens hargneux qu'on a fouaillés, et jettent à notre pauvre vieux des menaces et des injures. Notre préférence doit peut-être coûter cher.

Chemin faisant, nos souvenirs résument la longue histoire de Taormine. Sans peine nous y trouvons quelques beaux massacres, quelques ruissellements de sang comme il convient à une cité de noble lignée et qui se respecte. Les esclaves, révoltés à la voix de Spartacus, s'étaient retranchés sur ces hauteurs, et la tâche fut rude pour les en déloger. Plus tard, dans le duel épique d'Antoine et d'Octave, Tauromenium se prononce en faveur du premier et le second rudement la châtie. Les invasions conduisent jusqu'en Sicile les Maures du féroce Ibrahim-Ibn-Achmet, qui tue l'évêque Procope et lui mange le coeur pendant qu'on étrangle et brûle les malheureux échappés vivants de la bataille. Puis viennent les Normands et Robert Guiscard. Au temps de Louis XIV, les Français se taillent une citadelle dans les ruines et de loin saluent les vaisseaux de Duquesne vainqueurs de Ruyter et de la flotte hollandaise. Enfin, c'est encore de l'histoire et de l'histoire d'hier, la plage la plus prochaine de Taormine a vu Garibaldi, maître de la Sicile, prendre la mer en quête de victoires nouvelles, au lieu même où était venu, quelques siècles auparavant, atterrir un autre aventurier fameux, Pyrrhus roi d'Epire.

 

Texte intégral des Spectacles antiques


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