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Voyageurs en Méditerranée


Voyage d'Augé de Lassus à Taormine (3)

 

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Oh les heures délicieuses que nous avons passées ! C'était le 2 juin, date mémorable au moins pour nous et qui doit compter inoubliée, toujours bénie tant qu'il nous restera une pensée dans l'esprit, un souvenir dans le coeur. Dirons-nous que le théâtre de Taormine est une merveille ? cela dit trop peu. Les ruines, si belles qu'elles soient, s'enveloppent souvent d'un voile de tristesse, le passé soupire plutôt qu'il ne parle. Etait-ce un rêve, l'illusion d'une âme ravie et soulevée d'une admiration si haute qu'elle devient de la tendresse et de la reconnaissance ? mais ces ruines n'éveilèrent en nous aucune triste pensée.

Le temps, les hommes, plus cruels, ont mordu, ébréché ces vieilles murailles, mais leur deuil les embellit encore. Nous ne saurions dire ce qu'était le théâtre de Tauromenium en ses splendeurs premières, et bien que de savants archéologues se soient ingéniés à nous le restituer, nous l'aimons tel qu'il est, d'un amour sans plainte et sans regret.

 

 

© Charles Cavenel

La nature lui a été si douce, si clémente ! Il avait autrefois plus de marbre, plus de statues, il avait moins de fleurs. Pas une lézarde que l'herbe ne festonne, pas une brèche où ne s'encadre l'azur, pas une blessure que ne parfume quelque bouquet joyeusement épanoui. Ces brèches, ces blessures, les hommes les ont faites, le printemps les a pansées.

La végétation éclate et triomphe. Jamais cependant elle ne dérobe rien qui soit digne de la lumière, elle est légère, discrète, respectueuse, transparente ; c'est une parure, ce n'est pas un linceul. Les agavés charnus élèvent ou replient brutalement leurs feuilles qui semblent de métal, mais ils n'allument pas, cela tiendrait trop de place, leur haut candélabre de fleurs. Les nopals aux raquettes épineuses s'attendrissent en quelque sorte, car les haies qu'ils forment, moins farouches, sont frangées de longues étamines d'or toutes poudrées de pollen. Les gueules de loup font aux vieilles murailles des taches de pourpre. Puis ce sont des fenouils géants que les liserons escaladent ; leurs clochettes bleues se suspendent dans les hautes ombelles. Plus décoratives que toute autre plante qui germe dans les ruines, les acanthes sont là sur les gradins, sur la scène ; elles dressent des gerbes de fleurs doucement rosées, elles renversent, elles courbent leurs larges feuilles luisantes et d'un vert profond ; leurs touffes semblent des corbeilles, nous allions dire des chapiteaux vivants, et jamais colonnes corinthiennes n'ont ambitionné de ceindre plus magnifique diadème.

 

Que de surprises charmantes attendent le regard égaré dans toutes ces joies du printemps en fête ! Elles reposent, tandis que les horizons lointains dont nous sommes entourés, emportent la pensée à des hauteurs et comme dans une apothéose qui donnent le vertige.

Le théâtre, avec les grands airs d'un vainqueur et d'un conquérant, a pris pour base et piédestal un puissant promontoire. Les pentes rapides descendent jusqu'à la mer, étageant les cimes arrondies de quelques oliviers bleuâtres. Vus d'aussi loin, on dirait des arbrisseaux. A notre droite la montée se continue encore plus escarpée, et penché au bord des ravines, s'accrochant aux rocs et tremblant de tomber, un nid d'aigle. Taormine ou du moins ce qui survit de Taormine, confond ses murailles à demi croulantes où scintillent quelques blanches maisonnettes. Puis les grandes montagnes ondulent et se déploient, sillonnées de petits sentiers qui serpentent ; elles s'entassent toujours plus hautes les unes que les autres, désireuses de toucher ce beau ciel qui les inonde de sa lumière et de son éternel azur.

 

 

© Charles Cavenel

Que sont ces montagnes cependant ? Elles trouvent aussitôt leur maître, le Titan qui les domine et qui les écrase. C'est une sombre pyramide dont nul mortel n'a jamais compté les âges. Colosse prodigieux dont s'épouvante la pensée, il a du feu dans ses entrailles, il a de la neige sur son front. Seraient-ce les siècles sans nombre qui l'ont ainsi blanchi ? A ses flancs parfois s'arrête quelque lointain nuage ; et l'on dirait une écharpe légère qu'apportent les zéphyrs. Elle vit, cette montagne, elle respire ; son haleine lui fait un panache de fumée. En ce moment elle sommeille, oublieuse de cette terre qu'elle ébranle et secoue quand il lui plaît, qu'un jour peut-être elle doit dévorer, dédaigneuse de ces cités qu'elle a vues naître et qu'elle voit mourir. C'est l'Etna. Il est le roi de la Sicile qu'il domine tout entière, roi de cette mer souriante où sa colère a jeté de noirs écueils comme la main d'un enfant jetterait des cailloux, roi de ces rivages de Calabre qui nous apparaissent tout radieux et que bien des fois il a su atteindre. Son calme reste menaçant, et cependant l'ombre grandit à ses flancs énormes, l'immensité rayonnante du ciel où le soleil décline, jette à la cime toute blanche des reflets de pourpre et d'or.

 

 

© Charles Cavenel

En effet le jour baisse, voici la nuit qui vient. Les coteaux lointains s'estompent, les lignes fuient plus incertaines, les horizons se perdent lentement effacés. Le théâtre s'enveloppe d'une obscurité douce qui sera tout à l'heure les ténèbres. Plus un cri, plus un bourdonnement d'insecte. Une puissance invisible ressaisit son empire ; et d'instinct, émus d'une crainte vague, délicieuse cependant, nous ralentissons le pas. Les mots s'arrêtent, la voix expire sur nos lèvres. Une sonorité toute nouvelle ferait un grand bruit du plus léger murmure, et nous sentons dans l'air des voix prêtes à nous répondre. Partout s'étale une implacable immobilité. Les étoiles s'allument, puis rouge, tout ensanglantée, mais bientôt pâlissante, la lune se lève ; sous la caresse de ses rayons qui consolent, on rêve de Phoebé et du bel Endymion.

Nous avons parlé longuement de la Sicile ; nulle autre terre ne nous a plus doucement ému et charmé. Lorsque nous y sommes venu pour la première, nous ne voulons pas dire pour la dernière fois, nous échappions à peine aux épreuves de l'invasion, aux horreurs des désastres où notre pauvre et cher pays avait failli succomber. La Sicile nous fut hospitalière, et tendrement elle apaisa les orages de nos regrets, les tristesses de nos pensées. Elle aussi, et bien des fois, dans les cités les plus belles, les plus fameuses, elle avait connu la défaite et les atroces douleurs de l'invasion, elle aussi, bien des fois, au cours des siècles, elle avait semblé à la veille de périr ; et cependant elle nous gardait Syracuse, Ségeste, Agrigente, des colonnades inondées de lumière, des théâtres frémissants de souvenirs, des temples, les mieux conservés qui soient et qui proclament toujours l'éternité des dieux ; elle nous gardait ses églises scintillantes comme des châsses incrustées d'or et de pierreries, car tous les vainqueurs, les plus farouches eux-mêmes, épris de leur conquête, après l'avoir dévastée, se complaisaient à l'embellir. La Sicile est tout à la fois chrétienne, romaine, féodale, sarrasine, mais grecque surtout et avant tout. Ce qu'elle nous a dit en ces jours comptés au nombre des plus heureux que nous ayons vécus, c'est que les guerres, si cruelles qu'elles soient, ne détruisent pas toutes choses, que l'âme d'un noble pays reste vivante à travers les âges, enfin que le vrai beau reste toujours beau, que toujours subsiste assez de ce qui fut vraiment grand par le génie et par la pensée pour en faire du souvenir et pour en faire de la gloire.

 

Texte intégral des Spectacles antiques


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