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Voyageurs en Méditerranée


Voyage d'Augé de Lassus à El-Djem (1)

 

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Le trajet d'approche

Thysdrus comptait au nombre des plus grandes et des plus glorieuses cités de la province d'Afrique. El-Djem, qui la remplace, n'est qu'une misérable bourgade, éloignée de Tunis de plus de deux cents kilomètres. Ce voyage n'était pas sans danger avant l'occupation française, et le consul général de France à Tunis nous l'avait déconseillé avec une insistance du reste parfaitement inutile. Un voyageur ne doit marchander ni ses fatigues ni même ses périls. Si Thysdrus ne vaut pas que l'on se fasse égorger, comme il advint à une pauvre femme indigne la veille de notre arrivée, Thysdrus mérite bien quelques inquiétudes, quelques petits frissons de crainte ; et qui sait ? voyageant aujourd'hui sous la vigilance d'une police mieux faite, peut-être Thysdrus et son amphithéâtre n'éveilleraient plus en nous qu'un enthousiasme attiédi.

 

 

© Agnès Vinas

Nous sommes en calèche et traînés triomphalement à quatre chevaux. Ce n'est pas trop, car il n'est rien, en Tunisie, qui ressemble même de loin à une route ; bêtes et gens doivent se la frayer eux mêmes.

Nous avons passé la nuit à Sousa. Dès le matin nous quittons la ville et bientôt nous dépassons Zaouiet-Sousa, puis Meuzal, pauvre hameau, tristement assoupi. Jusqu'à El-Djem où nous arriverons avant le soir, si Allah et les brigands le permettent, nous ne devons plus rencontrer une masure. Une plaine, un ciel embrasé nous enfermeront entre leurs deux immensités. Et cependant cette implacable uniformité étonne plutôt qu'elle ne fatigue.

La mer, qui réjouissait hier encore l'horizon de sa splendeur et de son sourire, a disparu ; les montagnes ont fui ; plus de frontière, et la faiblesse de nos yeux limite seule ces solitudes formidables. Pas un arbre, pas un buisson, pas une branche où quelque oiseau vienne se reposer, rien qui jette un peu de joie dans cette morne tristesse. Les fleurs plus rares pâlissent, éteignent leurs couleurs. Si quelques plantes encore consentent à végéter, elles rampent contre terre ou s'élèvent à peine en touffes arides ; les feuilles épaisses s'enveloppent d'un duvet bleuâtre. Souvent ces plantes portent plus d'épines que de feuilles. Parfois cependant frémit et ondule, librement caressée du vent, la chevelure verte de l'alfa. La piste que nous suivons, serpente incertaine, peut être mensongère et perfide.

Tout à coup nos chevaux s'arrêtent. Une bête morte est là devant eux, à-demi pourrie et gisante. C'est un chameau. Un chien le ronge ; un instant il interrompt son hideux repas, et quand nous repartons, sans un cri, sans un aboi, sinistre et menaçant, il nous suit de ses yeux jaunes.

Voici qu'au loin nous découvrons un troupeau de moutons ; deux hommes tout à coup apparaissent et nous ne saurions dire d'où ils sont venus, dans quelle mystérieuse cachette ils se tenaient blottis. Il ne semble pas que ces vastes plaines soient propices à l'embuscade. Ils bondissent cependant, ils courent et saisissent un mouton. Le pauvre animal bêlant est déjà loin de ses frères. Mais le berger, qui lui aussi restait invisible, a tout vu, il se lève, il se met à la poursuite des voleurs. C'est une course folle, acharnée, haletante. Enfin, serrés de près, les maraudeurs abandonnent leur butin, ils disparaissent comme ils étaient venus, ils se dissipent, ils s'évaporent, et nous pourrions nous croire le jouet d'un rêve, si nous ne voyions la bête délivrée rejoindre son troupeau et le pâturage accoutumé.

Il est donc vrai, le pays n'est pas très sûr ; par bonheur nous traînons avec nous tout un attirail de guerre redoutable et toujours prudemment mis en évidence, les rôdeurs hésiteront peut-être à se dédommager sur nous de la perte d'un mouton. Toujours la plaine ; les roues de notre calèche y creusent librement leurs ornières. Nous faisons toutefois un brusque détour. Le sol, affaissé tout à coup, creuse des trous perfides jusqu'à 5 ou 6 mètres de profondeur. Ces ravines se coupent, s'entrecroisent; quelques pas de plus, et nous tombions à pic, bêtes et gens, dans un mystérieux labyrinthe. Quelques oliviers y végètent, heureux de trouver un peu d'ombre et de fraîcheur. A peine si leurs branches extrêmes dépassent les falaises qui les entourent.

 

Une masse confuse surgit à l'horizon. C'est une montagne, disons-nous ; c'est El-Djem ou plutôt c'est son amphithéâtre, nous dit le juif Abraham qui nous sert de drogman ; c'est El Djem, répète Sidi-Ali, le janissaire que le vice-consul de France à Sousa nous a obligeamment donné pour compagnon et sauvegarde. Comment reconnaître cependant un monument dans cette croupe qui domine la campagne ? Si c'est une montagne, elle ne se rattache à rien ; elle est à elle-même, à elle seule son commencement et sa fin. Quel bizarre caprice de la nature ! Mais si c'est un édifice, quelles sont donc ses proportions formidables ?

 

Les heures passent. Impatients du but qui nous est maintenant visible, nos chevaux précipitent leur course. Le sol que nous foulons, s'enfuit en toute hâte. Et cependant ce sont toujours les mêmes solitudes, la même immensité, toujours à l'horizon cette masse mystérieuse. Nous avons parcouru, dévoré quatre lieues pour le moins depuis qu'elle nous est apparue ; elle reste immobile, morne, et l'espace qui nous en sépare, s'allonge, grandit en même temps que nous courons. Notre poursuite semble vaine. Les déserts s'obstinent à nous dérober le mot de cette énigme. Serait-ce quelque jeu d'un mirage décevant ?

Enfin la masse, si longtemps confuse, se débrouille lentement, la montagne supposée révèle un monument ; ou plutôt, on dirait que la montagne elle-même se découpe, se taille, prend forme à la voix de quelque génie. Les contours s'accusent, se précisent. Le rêve devient réalité. Voilà que les arcades, ouvertes maintenant, superposent leurs rangées solennelles. On nous a dit vrai : c'est un amphithéâtre.

La voiture fait halte près d'un puits. Quelques Arabes détellent nos chevaux et les mènent boire. Pauvres chevaux, ils en ont besoin. Ils sont tout blancs d'écume, ils reniflent haletants. Toute une longue journée ils n'ont aspiré que du feu et de la poussière. Cela ne peut suffire qu'aux coursiers du soleil. L'eau est douce et bonne, bienfait inattendu et d'autant plus apprécié. Combien de puits, dans toute cette région peu hospitalière, ne laissent sourdre qu'une eau saumâtre et infecte ! Une longue perche, posée sur la margelle, permet assez commodément la manoeuvre du seau : quand elle est immobile et droite, on croirait voir de loin la vergue d'une pauvre barque naufragée et déjà ensevelie dans le sable.

On cultive quelques champs ; les oliviers reparaissent ; les figuiers de Barbarie s'entassent, s'entrecroisent dans les haies ; c'est une mêlée d'épines, un combat furieux.

 

Texte intégral des Spectacles antiques


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