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Voyage d'Augé de Lassus à El-Djem (3) | ||||||
| Voyageurs Voyage à Taormine Trajet d'approche Visite Méditation Voyage à El-Djem Trajet d'approche Visite du Colisée Retour aux hommes Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Retour au monde des hommesNotre visite est importune. Tout à l'heure nous marchions environnés de silence. Voilà que des cris éclatent, effarés et bientôt répétés à l'infini. Tout ce que le vieil amphithéâtre recèle encore de bêtes de proie, s'éveille, s'agite, plane, tourbillonne sur nos têtes. Ce sont des malédictions, des clameurs de mort qui nous tombent du ciel, et rien n'est plus épouvantable que l'épouvante de ces oiseaux de la nuit forcés de contempler le jour. Un instant nous détournons nos yeux du monument, cherchant le sourire d'une campagne plus clémente. El-Djem est à nos pieds. | ![]() | ||||
Il impose son nom, ses hontes, ses misères à Thysdrus qui n'est plus. Pas de toit, pas une cheminée qui, de son joyeux panache de fumée, annonce le foyer et l'hospitalité promise ; des terrasses terminent les masures du village. Quelles pitoyables bâtisses et qui croulent à peine sorties de terre ! La caducité précède la vieillesse. L'herbe pousse drue sur les terrasses, sur les murailles. Plus loin ce ne sont même plus des masures, mais des taudis, des tanières informes où grouillent, à demi plongés dans l'ombre, des paquets de guenilles qui sont peut-être des humains. Une mosquée timidement élève son minaret, elle se dissimule toute petite, comme pour se faire oublier ; le muezzin, quand vient l'heure de la prière, ne saurait jeter bien loin le nom sacré d'Allah, les échos lui renverraient peut-être les noms des grands dieux païens. Au détour d'une rue poudreuse débouche un nombreux cortège. Un chant lent et monotone nous arrive adouci par la distance et l'espace, ce n'est pas un chant joyeux. Une femme cependant, toute jeune encore, traîne derrière elle cette assemblée de parents et d'amis. Mais on ne la conduit pas à son fiancé ; elle est morte. Hier à coups de couteau elle a été assassinée, elle et l'enfant qu'elle nourrissait. On nous a montré le grossier couteau à manche de bois qui a fait cette terrible besogne. Le corps, sans cercueil et les pieds nus, est emmailloté dans un linceul. On le porte sur une étroite civière ; il s'en va balançant la tête, quelquefois tressautant comme s'il voulait retourner en arrière et ne pas aller là d'où l'on ne revient plus. Tout disparaît ; le chant des porteurs et des suivants nous parvient longtemps encore, il baisse, il s'éteint, comme bientôt s'éteindra dans l'oubli le souvenir de la mère et de l'enfant. Le pauvre nourrisson perdit tout ce qu'il avait de sang n'ayant pas encore bu tout le lait qu'il pouvait espérer. Faut-il le plaindre ? Il n'avait connu de la vie que les caresses et les baisers. Voici un autre cortège, moins nombreux, mais aussi moins triste. Le cheik d'El-Djem a reçu la lettre qui nous recommande à son obligeante hospitalité ; i1 vient nous souhaiter la bienvenue. Coiffé d'un turban, enveloppé d'un burnous d'une blancheur éclatante, il marche gravement. Sa barbe, que l'âge décolore, descend très bas sur sa poitrine. Il prend, d'instinct et sans apprêt, les airs majestueux d'un patriarche. Quelques Arabes l'accompagnent, mais lui laissent partout l'honneur du premier pas. Il ne serait point seyant de condammer Abraham ou Jacob à l'escalade d'un amphithéâtre païen. Nous lui épargnons cette peine, d'abord par juste déférence, puis pour ne pas compromettre la rectitude et l'harmonie de ce défilé grandiose. Bientôt nous sommes auprès du cheik, et par l'intermédiaire d'un interprète, nous échangeons les compliments les plus flatteurs. Le souper, le gîte nous est promis, hélas ! nous ne disons pas le repos. Tapis et nattes nous réservent de cruelles surprises. Il n'est pas que Lucifer qui puisse dire : «Je m'appelle légion !» Nos hommes se sont chargés de morceaux de pierre, dérobés à l'amphithéâtre. Ce sont là, ils nous l'assurent, de merveilleux talismans. Quiconque s'en est muni est défendu contre la piqûre des scorpions. Et de fait, le privilège est singulier, ces hôtes, désagréables plus encore que dangereux, sont inconnus à El-Djem, tandis qu'ils fourmillent à Sousa et dans presque tous les villages de la Tunisie. Nous laissons derrière nous l'amphithéâtre, et par conscience plutôt que par plaisir, nous poursuivons la visite de quelques ruines incertaines et confuses. Mais nos yeux le plus souvent, notre pensée toujours, redemandent la merveille à regret délaissée. Le nom de marabout s'applique indifféremment, dans le langage vulgaire, à tout personnage qui fait profession de sainteté, puis au tombeau qui lui prête un dernier asile. Nous trouvons deux de ces tombeaux, cubes de maçonnerie toute blanche et que surmonte une coupole aplatie. Les brebis aiment à se grouper sous la protection du pasteur, ainsi les fidèles sont venus se grouper à l'ombre de ces monuments vénérés.
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Tout à coup se répand une chaleur suffocante. L'air s'embrase, on respire du feu. Est-ce un orage qui menace ? On le croit un moment et déjà les Arabes éclatent en cris joyeux ; car la pluie, c'est le blé gonflant ses épis, la moisson abondante, la richesse. Un sublime combat se livre aux immensités du ciel. Déjà l'heure avance, le soleil décline ; à l'orient tout est noir, de profondes ténèbres montent et envahissent l'horizon. Chaque instant élargit cette tache sinistre ; et sur cette noirceur les blancs marabouts brutalement s'enlèvent. Le vent souffle furieux et gémissant ; il soulève, il emporte la poussière en tourbillons énormes. Voudrait-il jeter au désert ce qui reste de Thysdrus ? | ![]() © Agnès Vinas | |||||
A l'occident trône l'amphithéâtre. Lui du moins ne veut pas avouer sa défaite. Il brave la tempête. C'est l'écueil impassible où toute rage doit se briser. Vu de ce côté, il est complet : plus de brèche, plus de blessure béante. Ces arcades étagées dans leur magnificence solennelle ne sont-elles pas les premiers degrés d'un escalier qu'un Titan aurait dressé, jaloux d'escalader l'Olympe et de châtier les dieux ? Le soleil même fête le monument. Prêt à disparaître, c'est à lui qu'il envoie ses dernières caresses et ses dernières splendeurs. La nuit s'est répandue de toutes parts ; l'amphithéâtre rayonne encore, à l'égal du grand nom de Rome dans les ombres du passé. L'orage s'est envolé loin d'El-Djem, sans même lui faire l'aumône de quelques larmes. Adieu l'espérance des lourdes gerbes déjà entrevues ! Adieu les beaux rêves d'abondance et de prospérité qu'il apportait avec lui ! Chacun rentre chez soi ; les portes se ferment. Nous regagnons la maison qui nous est attribuée. Dans un coin de la cour un homme est accroupi, que deux gardiens surveillent leur long fusil en main. C'est l'assassin d'hier : on vient de l'arrêter. Les chiens commencent leurs rondes silencieuses ; tout à l'heure ce seront de bruyantes querelles, car eux aussi les chacals se sont mis en campagne, nous les entendons japer. Quelquefois, plus loin encore, et perdu dans le mystère des vagues résonances de la nuit, nous devinons un miaulement tristement prolongé. C'est l'hyène qui passe, la chercheuse de cadavres. Puisse la tombe rester close et la bête ne pas achever l'oeuvre de l'assassin !
Texte intégral des Spectacles antiques | ||||||