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Cicéron - Brutus, ou Dialogue des orateurs illustresPREFACEAu lendemain de Pharsale, Cicéron rentra dans la vie privée et reprit ses travaux littéraires. Libre des affaires publiques et livré à ses méditations, il se promenait sous le portique de sa maison, quand il reçut la visite de M. Brutus, accompagné, selon son habitude, de C. Pomponius. Après quelques compliments réciproques et quelques mots de tristesse sur la situation de la république : «Il faut, dit Atticus en s'adressant à Cicéron, que vous écriviez quelque chose ; il y a longtemps que votre plume se repose. - Que me demandez-vous donc ? - Que vous repreniez cette Histoire des Orateurs, commencée à Tusculum, et dont le but était de rechercher, quand ils parurent pour la première fois, qui et quels ils furent». Cicéron se rend au désir d'Atticus, ou plutôt de Brutus. C'est Brutus en effet qui est l'âme de ce traité et c'est à lui tout d'abord que s'adresse Cicéron : «Quand, dit-il, je porte mes regards sur vous, Brutus, je me demande avec inquiétude quelle carrière pourra jamais s'ouvrir à vos excellentes dispositions, à votre exquise érudition, enfin à votre extraordinaire activité. Déjà vous vous étiez exercé aux plus importantes fonctions ; mon âge vous cédait le premier rang et abaissait devant vous les faisceaux, quand tout à coup tombèrent toutes les institutions de la république, et fut réduite au silence cette éloquence elle-même, sujet de notre entretien». Après ces préambules où il se complaît, Cicéron se demande et recherche pourquoi, de tous les arts, l'éloquence est celui qui le plus rarement et le plus laborieusement est arrivé à la perfection. Parcourant les différents âges littéraires de la Grèce, il montre combien, dans cette foule de maîtres de la parole, il a fallu longtemps attendre avant d'arriver à Démosthène. Comment expliquer ces retards de l'éloquence, même au sein de cette Grèce, d'une si vive et si brillante imagination, sinon par le nombre et la grandeur des qualités qu'exige l'art oratoire ? Rome n'a pas été plus heureuse. Avant Caton, il n'y a aucun orateur dont les écrits vaillent d'être exhumés. Cependant il semble que dans un gouvernement de libre discussion, dans cette lutte continuelle des plébéiens et des patriciens, l'éloquence aurait dû naître de bonne heure ; il n'en fut point ainsi. Sans doute, sous l'impression d'un grand intérêt politique, il peut y avoir un langage vif et passionné ; il n'y a pas d'éloquence. A l'éloquence véritable, il faut un instrument souple, éclatant, et de longue main préparé. Il y eut bien à Rome, avant Caton, des hommes qui surent persuader et se faire obéir par la parole : il n'y eut pas d'orateurs. Cette hauteur même et cette difficulté de l'éloquence par lesquelles Cicéron a cherché à expliquer ses tardifs développements, n'avaient donc pas, à proprement parler, été la seule, la véritable cause des retards et de la médiocrité de l'éloquence romaine pendant les six premiers siècles de la république. La pauvreté, la rudesse de la langue latine y étaient un autre et plus puissant obstacle. Cette langue, en effet, fut longtemps à sortir de l'enfance ; elle se dénoua lentement et péniblement. Si la passion et le raisonnement n'ont pas d'âge, ils ne peuvent toutefois exercer toute leur puissance que dans un langage riche, abondant, assoupli et déjà façonné aux impressions si variées de l'âme et aux soudainetés de l'imagination : or, jusqu'au temps de Caton, toutes ces conditions de l'éloquence manquaient au génie latin, et il les eût longtemps encore attendues peut-être, si la Grèce ne lui fût venue en aide. On s'est pris quelquefois à regretter l'influence de la Grèce sur la poésie latine naissante ; mais si l'éloquence romaine elle-même qui devait, ce semble, sortir de la vie et des formes politiques du gouvernement, n'a pu cependant grandir, se développer qu'au contact de la Grèce, il faudra bien reconnaître qu'après tout cette influence a été plus heureuse que nuisible. Caton lui-même, si opposé d'abord aux Grecs, n'a-t-il pas fini par les accepter, et ses harangues ne conservent-elles pas les traces de ces salutaires communications intellectuelles ? Ne croyez pas en effet que ce soit seulement dans sa vieillesse qu'il ait fait connaissance avec les Grecs. Même dans sa jeunesse, il s'était approché d'eux, s'il est vrai, comme le raconte Cicéron, que pendant son séjour à Tarente avec Fabius Maximus, il demeura chez le pythagoricien Néarque, et reçut dans ses entretiens les traditions les plus vénérables de la philosophie italique. Plus tard, déjà consulaire, il parcourut la Grèce et visita Athènes comme lieutenant du consul Acilius. A soixante-sept ans, il vit arriver à Rome les otages Achéens, et connut Polybe, l'hôte et l'ami du jeune Scipion : c'est alors qu'il voulut apprendre les lettres grecques et les admira. On voit par un fragment de ses Origines combien il avait été frappé, ainsi que le fut plus tard Salluste, qui lui a emprunté sa réflexion, de l'éclat que le génie des écrivains grecs avait répandu sur les belles actions de leurs concitoyens. Utile à Rome, au point de vue littéraire, cette influence de la Grèce, lui a-t-elle été funeste au point de vue des moeurs ? Rousseau l'a dit dans une célèbre prosopopée ; mais les faits confirment-ils ses assertions ? Sans doute Rome n'a pas tout gagné à ce commerce ; avec les leçons des auteurs grecs, elle a reçu les exemples de la Grèce dégénérée ; mais si sa vertu première y a perdu, sa barbarie native s'y est adoucie. Les Gracques qui, dans le Brutus, forment comme le second âge de l'éloquence romaine, la ressentirent, eux, l'accueillirent, cette influence de la Grèce, non pas avec une certaine prévention, comme avait fait Caton, tout en y cédant, mais avec amour, avec bonheur. Dès leur plus tendre enfance, ils furent, par les soins de leur mère Cornélie, instruits dans les lettres grecques, et ils durent à cette solide et brillante éducation d'inaugurer véritablement l'éloquence romaine, plutôt ébauchée que réalisée par Caton. La Grèce cependant rencontrait beaucoup d'oppositions et de défiances dans le génie romain, génie dur et étroit, et pour qui pendant longtemps l'éloquence se borna aux formules et à la précision sentencieuse de la langue du droit. Cette résistance du caractère roman à l'influence grecque, et d'un autre côté les progrès que cette influence faisait dans Rome, malgré les obstacles qu'elle y rencontrait, paraissent bien dans deux orateurs, Antoine et Crassus en qui se dessine et se personnifie le troisième âge de l'éloquence latine. Antoine, qui n'est pas étranger à la littérature des Grecs, affecte cependant de ne la connaatre pas, espérant, il le dit lui-même, que son éloquence, restée pour ainsi dire purement indigène et spontanée, en aura plus d'autorité. Crassus, au contraire, marche dans la voie des Gracques ; riche de nos propre fonds, en talent s'enrichit encore, s'épure, s'anime et se colore au soleil da la Grèce : il annonce Cicéron, qui, on n'en peut douter, aime à se peindre sous ses traits. Aussi cette histoire même de l'éloquence romaine est-elle en même temps une esquisse brillante de l'éloquence grecque, qui offre à Cicéron le sujet d'un parallèle intéressant. Cicéron, en effet, compare aux orateurs grecs la plupart des orateurs romains qu'il passe en revue ; et dans ces rapprochements, il tâche de tenir entre eux la balance à peu près égale ; mais ce n'est pas, ainsi que le remarque Atticus, sans un peu de complaisance pour les Latins. Jusqu'à Cicéron, en effet, avec lequel commence le quatrième âge de l'éloquence romaine, cette éloquence n'avait rien, Sénèque le rhéteur l'a très bien dit, qu'elle pût opposer à l'orgueil de la Grèce. Crassus, figure de Cicéron, n'avait pas cependant été son devancier immédiat ; entre Cicéron et lui, il y a Hortensius. Rien de plus intéressant, de plus vif, de plus animé dans le Brutus, que les pages dans lesquelles Cicéron retrace, avec sa première éducation d'orateur, ses études ardentes et opiniâtres, ses préparations si solides, si étendues et si variées, sa lutte hardie contre Hortensius, qui était, au moment où il parut à la tribune, le Roi du barreau, Rex judiciorum. Quand on rapproche ces pages, où l'on voit Cicéron et Hortensius en pleine possession du Forum, dans tout l'éclat du talent et de la gloire, de celles qui ouvrent le Brutus et où Cicéron déplore, en termes si éloquents, la mort d'un rival qui ne cessa d'être pour lui un ami, on est douleureusement affecté ; on l'est surtout, quand on entend Cicéron, dans un triste retour sur lui-même, et comme dans un pressentiment douloureux de l'avenir, s'écrier : «Toujours heureux, Hortensius a quitté la vie plus à propos pour lui que pour ses concitoyens ; il est mort quand il lui eût été plus facile de pleurer la république que de la servir : il a vécu aussi longtemps qu'on put, dans notre patrie, vivre avec honneur et sécurité», revenant ailleurs sur cette destinée privilégiée d'Hortensius : «Qu'elle fut heureuse ! répète-t-il, la fin d'Hortensius ; il ne vit pas s'accomplir les événements qu'il avait prévus : sa voix ne s'éteignit qu'avec son existence ; la mienne s'est éteinte avec celle de l'Etat». On n'est pas moins ému quand, paraissant s'oublier lui-même, et comme rassasié de gloire, mais regrettant celle que la victoire de César, en renversant la tribune, envie à son ami, il s'adresse à Brutus lui-même, et revenant sur les regrets qu'il avait déjà exprimés au début, il dit : «Mais c'est en portant les yeux sur vous, Brutus, que je me sens affligé. Vous vous étiez élancé dans la carrière de la gloire comme sur un quadrige, et les malheurs de la république viennent traverser votre course. Voilà la cause de ma douleur ; voilà la sollicitude qui me tourmente, moi et cet ami qui participe à mon attachement, à mon estime pour vous. Nousnous intéressons à vous, nous désirons que vous puissiez jouir du fruit de votre vertu ; nous souhaitons que la république redevienne assez florissante pour que vous y puissiez ranimer et rehausser encore la mémoire de deux illustres maisons. A vous était le forum, à vous toute la carrière oratoire. Seul vous y paraissiez après avoir exercé votre talent par l'usage de la parole. Vous aviez enrichi l'éloquence elle-même des connaissances les plus profondes, et à ces connaissances vous joigniez encore l'éclat de votre vertu et une haute réputation d'éloquence. Vous êtes, pour nous, un double sujet de peine, car la ré-publique vous manque, et vous lui manquez à votre tour. Toutefois, Brutus, malgré ces calamités qui ont arrêté l'es-sor de votre génie, restez fidèle à vos constantes études ; achevez ce que vous aviez commencé, ou plutôt ce que vous aviez entièrement accompli». En ranimant ainsi les regrets de Brutus, Cicéron avait-il une secrète pensée ? Voulait-il susciter un vengeur à la république, et par lui ressaisir et restaurer la liberté ? On est parfois tenté de le penser ; mais j'aime mieux croire que ses regrets étaient plus désintéressés et plus généreux, et qu'en plaignant Brutus, il ne songeait qu'à cette gloire de la tribune, dont il le voyait déshérité. Quoi qu'il en soit, cette éloquence, un moment muette, retrouvera la voix ; le poignard de Brutus relèvera la tribune en frappant César au pied de la statue de Pompée, et Cicéron pourra renouveler, dans ses Philippiques, ces triomphes oratoires qu'au début du Brutus il regrettait si vivement et dont il tentait de se consoler, de se distraire du moins, en écrivant cette histoire de l'éloquence romaine. Qu'avait-il tant à regretter, cependant ? Ses douces et paisibles études sur l'art oratoire n'ont pas moins fait pour sa gloire, il le reconnaît lui-même, que ses discours et ses victoires de tribune. Cette histoire même de l'éloquence n'est-elle pas un des plus précieux monuments que nous ait laissés son génie ? Galerie brillante, nous y voyons revivre, peints de traits aussi nets que vifs, aussi fins qu'ingénieux, tous les orateurs romains. La critique s'y trouve à côté de l'histoire, et une leçon de goût à côté d'une réflexion morale ; des digressions savamment amenées rompent la monotonie de l'exposition et ouvrent des jours charmants sur l'urbanité romaine, sur la grâce héréditaire du langage, particulière à certaines familles et dans ces familles aux femmes surtout ; sur certaines locutions populaires où se retrouve comme le germe de nos idiomes modernes. Mais c'est surtout une suite de tableaux variés où sur un fond romain se dessinent et se détachent des vues singulièrement pittoresques, et où vient parfois se jouer comme un rayon du ciel serein et de la lumière transparente de la Grèce : on voit que l'entretien a lieu à côté de la statue de Platon. 1. Lorsqu'à mon retour de Cilicie je vins à Rhodes, j'y appris la mort d'Hortensius, et j'en éprouvai une douleur plus grande qu'on ne le pensait. Non seulement la perte d'un ami qui m'avait rendu tant de services me privait des avantages d'une douce liaison, mais je déplorais encore ce que l'illustration de notre collège aurait à souffrir de la mort d'un tel augure. Au milieu de ces réflexions, je me rappelais que son choix m'avait fait entrer dans ce collège, qu'il avait attesté par serment que j'étais digne de cette distinction ; enfin que lui-même m'avait consacré. Dès lors les statuts des augures me faisaient un devoir de l'honorer à l'égal d'un père. Une raison encore venait accroître ma peine : cet excellent homme, dont les vues étaient absolument les miennes, mourait dans les circonstances les plus défavorable à la république, et nous laissait le triste regret de ses conseils et de son expérience, au moment où les citoyens sages et vertueux étaient si rares. Enfin j'avais perdu, non pas comme beaucoup de personnes le pensaient, un détracteur de ma célébrité, mais le compagnon, l'émule de mes plus nobles travaux. En effet, si l'histoire des arts de moindre importance nous apprend que des poètes distingués ont été affectés de la mort de poètes leurs contemporains, que n'ai-je pas dû éprouver en apprenant celle d'un rival avec lequel il était plus glorieux de lutter que de manquer absolument d'adversaire, surtout si l'on considère que jamais, dans notre carrière, nous ne fûmes l'un pour l'autre un obstacle et que nous nous prêtions, au contraire, un mutuel appui par nos communications, nos conseils et notre bienveillance ? Cependant, comme sa destinée fut d'être toujours heureux, il quitta la vie plus à propos pour lui que pour ses concitoyens ; il mourut quand il lui eût été plus facile de pleurer la république que de la servir : il vécut aussi longtemps que, dans notre patrie, on put vivre avec honneur et sécurité. Pleurons donc, s'il le faut, pleurons sur notre perte ; mais plutôt que de plaindre Hortensius, félicitons-le d'une fin si opportune, de peur que, dans les souvenirs que nous accorderons à cet homme si grand, si favorisé de la fortune, notre affection ne paraisse s'attacher moins à fut qu'à nous-mêmes ; car si ce que nous regrettons, c'est de ne pouvoir plus jouir de sa présence, ce sont nos propres maux que nous déplorons. Il faut donc les supporter avec modération, afin qu'ils ne semblent pas causés par l'intérêt particulier plutôt que par l'amitié. Si, au contraire, nous nous affligeons comme si c'était un malheur pour lui de ne plus exister, nous n'apprécions point d'un esprit assez reconnaissant toute l'étendue de sa félicité. II. Si Q. Hortensius vivait, il éprouverait sans doute les mêmes privations que tous les citoyens bons et courageux ; mais une douleur qu'il aurait de plus que les autres, ou du moins qu'il partagerait avec peu de personnes, serait de voir ce forum du peuple romain, qui était comme le théâtre où s'exerçait son génie, privé désormais et en quelque sorte veuf des accents d'une voix savante et digne d'être entendue par les Romains et par les Grecs. Quant à moi, j'ai le coeur navré quand je songe que la république ne veut plus des armes que fournissent la raison, le talent, la considération personnelle, de ces armes que j'avais appris à manier, auxquelles j'étais accoutumé, et qui conviennent à un citoyen distingué dans l'Etat, non moins qu'à un Etat où règnent les moeurs et les lois. Si jamais il y eut un temps où le crédit et les discours d'un citoyen vertueux auraient pu désarmer des citoyens irritée, ce fut sans doute lorsque, par erreur ou par crainte, on enleva à la paix publique le secours de l'éloquence. Moi-même, quoique j'eusse de bien plus grands sujets de deuil, moi-même je m'affligeai profondément : à l'âge où je m'étais acquitté des plus éminentes fonctions, où je me disposais à gagner le port, non pour y vivre dans la paresse et l'inaction, mais dans un honorable repos, quand mes facultés oratoires, blanchissant en quelque sorte, arrivaient à leur maturité, à leur vieillesse, j'ai vu recourir à des armes dont ceux-là même qui avaient appris à s'en servir glorieusement ne savaient comment en faire un usage salutaire. Aussi me paraît-il que dans les autres Etats, et surtout dans le nôtre, ceux-là seuls ont joui d'un parfait bonheur, auxquels il a été donné de conserver jusqu'à la fin leur considération personnelle, la gloire de leurs actions et la réputation de leur sagesse. Leur souvenir, réveillé par un entretien que j'eus dernièrement, m'a causé quelque plaisir au milieu des chagrins les plus grands et les plus amers. III. Libre de toute affaire, je me promenais sous mon portique, quand M. Brutus vint, selon son habitude, avec T. Pomponius. Liés d'amitié entre eux, ils me sont tellement chers tous deux, leur amitié m'est si agréable, qu'à leur aspect je sentis s'apaiser tout le chagrin que me causaient les affaires politiques. Après les avoir salués : «Que me voulez-vous, Brutus et Atticus ? qu'y a-t-il donc de nouveau ? - Rien, assurément, me répondit Brutus, rien de ce que vous apprendriez avec plaisir, ou de ce je pourrais dire avec certitude. - Nous ne sommes pas venus, dit Atticus, dans l'intention de ne point parler de la république, mais plutôt pour apprendre quelque chose de vous, que pour vous causer du chagrin. - Atticus, lui répondis-je, votre présence à tous deux est un adoucissement à ma peine, et même, quand nous étions séparés, j'ai reçu de vous de grandes consolations ; ce sont vos lettres, en effet, qui m'ont ranimé, qui m'ont rendu à mes anciennes études. - J'ai lu avec beaucoup de plaisir celle que Brutus vous écrivait d'Asie, dit Atticus ; il m'a semblé qu'il vous donnait de sages conseils, et que ses consolations étaient celles de l'amitié. - Vous avez raison, répliquai-je ; et il faut que vous sachiez que cette lettre m'a retiré comme d'une longue maladie, et m'a fait en quelque sorte revoir la lumière. Vous le savez, depuis le désastre de Cannes jusqu'à l'avantage remporté par Marcellus près de Nole, rien d'heureux n'avait relevé le courage du peuple romain, tandis que cet avantage fut suivi de beaucoup de succès ; c'est ainsi que, depuis les calamités qui frappèrent ma destinée et celle de l'Etat, jusqu'à la lettre de Brutus, rien n'était arrivé selon mes voeux, ou n'avait seulement allégé le poids de mes chagrins. - Telle était du moins mon intention, reprit Brutus ; et je suis bien aise que, dans une affaire qui me tenait tant à coeur, ma volonté ait été efficace. Je désirerais cependant savoir de vous quel délassement vous avez trouvé dans les lettres d'Atticus. - Non seulement, Brutus, je leur dois des délassements, mais j'ai lieu de croire qu'elles ont été pour moi une source de salut. - De salut ! s'écria-t-i1 ; quelle était donc la nature de ces lettres ? - Pouvais-je recevoir aucun hommage qui fût ou plus agréable, ou plus approprié à la circonstance, que ce livre dont l'arrivée me ranima lorsque j'étais presque anéanti ? - C'est sans doute, reprit Brutus, celui où il rappelle sommairement la mémoire de tous les faits anciens. A ce qu'il m'a paru, il s'en est acquitté avec une grande exactitude. - C'est ce livre-là même, Brutus, qui m'a sauvé». IV. Atticus répondit : «Ce que vous dites me fait le plus grand plaisir ; mais qu'y avait-il donc dans ce livre qui fût nouveau pour vous, ou dont vous puissiez tirer un aussi grand parti ? - Non seulement il renfermait beaucoup de choses neuves, mais j'y ai trouvé toute l'utilité que j'en attendais ; d'un seul coup d'oeil, je voyais se dérouler devant moi toute la série des temps. Je me mis donc à l'étudier sérieusement, et cette occupation littéraire, déjà si salutaire, m'inspira l'idée de puiser en moi-même des sujets de consolation, et de vous faire à mon tour un cadeau qui, sans être de même valeur, puisse du moins vous être agréable. Les savants, je le sais, vantent ce passage d'Hésiode, qui veut que, pour rendre ce qu'on a reçu, l'on se serve de la même mesure, et d'une plus grande, s'il est possible. Pour moi, je m'acquitterai entièrement, sous le rapport de la bonne volonté ; mais je ne crois pas pouvoir solder encore la dette elle-même, et je vous prie de me le pardonner. Je ne puis, en effet, selon la coutume des cultivateurs, prendre parmi mes fruits nouveaux de quoi vous rendre ce que j'ai reçu ; car toutes mes productions se sont arrêtées, et la fraîcheur qui distinguait mon ancienne fécondité est maintenant flétrie par ta sécheresse. Je ne saurais choisir non plus parmi les provisions cachées dans mes obscurs, magasins ; seul, à peu près, j'en connaissais le chemin, et l'accès en est encombré. Il faudra donc semer quelque chose dans un champ inculte et abandonné ; mais je le cultiverai avec assez de soin pour compenser votre généreux cadeau, en y ajoutant toute la valeur des intérêts, pourvu toutefois que mon esprit ait la même vertu que les terres qui donnent des moissons d'autant plus abondantes qu'elles ont reposé plusieurs années. J'attendrai, dit Atticus, l'accomplissement de votre promesse, et ne l'exigerai qu'à votre loisir ; néanmoins, je serais bien aise qu'il vous plût de vous libérer bientôt. - Quant à moi, interrompit Brutus, il faudra que j'attende ce que vous promettez à Atticus. Il se pourrait toutefois que je me fisse son mandataire bénévole, pour réclamer ce que votre créancier déclare ne vouloir exiger qu'à votre convenance». V. «Je ne vous payerai point, Brutus, avant d'avoir reçu de vous caution que personne ne viendra plus m'actionner au même titre. - Je n'oserais m'en rendre le garant, reprit-il ; car celui-là même qui proteste maintenant de sa discrétion deviendra, je le sais, sinon un demandeur importun, du moins un solliciteur persévérant et pressant. - Brutus, reprit Atticus, ne se trompe pas, je crois, car il me semble que j'aurai bientôt le courage de vous constituer en demeure. C'est la première fois, depuis longtemps, que je vous vois un peu de gaieté ; et puisque Brutus prétend faire payer ce qui m'est dû, je réclame, à mon tour, ce que vous lui devez. - De quoi s'agit-il donc ? - Il faut, répondit-il, que vous écriviez quelque chose ; il y a longtemps que votre plume se repose, et, depuis la publication de vos livres sur la République, vous ne nous avez plus rien donné. Cependant c'est la lecture de cet ouvrage qui m'a fait embrasser avec ardeur la rédaction des anciennes Annales. Mais vous déférerez à ce désir quand vous pourrez ; seulement, je demande que vous le puissiez. Quant à présent, si vous avez l'esprit libre, expliquez-nous ce que nous désirons savoir. - Que me demandez-vous donc ? - Il s'agit de cette histoire des orateurs, commencée à Tusculum, et dont le but était de rechercher, quand ils parurent pour la première fois, qui et quels ils furent. J'en ai parlé à votre ami, ou plutôt à notre ami Brutus ; il me témoigna un grand désir de vous entendre, et nous avons choisi ce jour, parce que nous vous savions libre de toute occupation. Reprenez donc cet entretien, et, si cela ne vous contrarie pas, continuez pour Brutus et pour moi ce que vous aviez commencé. - J'essayerai de vous satisfaire, si je le puis. - Vous le pourrez, reprit-il ; donnez seulement à votre esprit quelque répit des soins qui le préoccupent, ou plutôt sachez l'en affranchir complétement. - Eh bien ! Pomponius, ce qui amena cet entretien, c'est que je parlais de la cause de Déjotarus, de ce roi si fidèle et si bon que j'avais entendu défendre par Brutus, avec toutes les richesses de l'éloquence. VI. - Oui, reprit Atticus, ce fut là le commencement de notre entretien : plaignant le sort de Brutus, vous gémissiez sur la solitude qui règne aux tribunaux et au forum. - Il est vrai, répondis je, et cela m'arrive bien souvent. Quand je porte mes regards sur vous, Brutus, je suis tourmenté de savoir quelle carrière pourra jamais s'ouvrir à vos excellentes dispositions, à votre exquise érudition, enfin à votre extraordinaire activité. Vous vous étiez exercé déjà aux affaires les plus importantes, mon âge vous cédait le premier rang en abaissant devant vous ses faisceaux ; tout à coup tombèrent toutes les institutions de la république, et cette éloquence elle-même, sujet de notre entretien, fut réduite au silence. - Il est d'autres raisons, dit Brutus, qui me font gémir sur ce malheur, qu'en effet on ne saurait trop déplorer ; mais ce qui me plaît dans l'éloquence, c'est moins encore l'utilité et la gloire qu'on en retire, que l'étude elle-même et l'exercice. Or, rien ne pourra m'enlever cet avantage, qui m'est d'autant mieux assuré par votre bienveillante sollicitude. Nul ne peut bien dire s'il n'y a dans sa pensée intelligence et sagesse. L'étude de la véritable éloquence est donc celle de la sagesse, dont on se passerait difficilement, même au milieu des guerres les plus violentes. - Fort bien, Brutus, lui dis-je, et je tiens d'autant plus à la gloire que donne l'éloquence que, pour les autres qualités, qu'autrefois l'on regardait comme les plus belles de l'Etat, il n'est homme si commun qui ne croie pouvoir y prétendre, ou ne s'imagine les posséder en effet, tandis que je ne vois pas que la victoire ait jamais rendu personne éloquent. Au reste, afin de nous entretenir plus commodément, asseyons-nous, s'il vous plaît». Cette proposition ayant été agréée, nous nous assîmes sur le gazon, à côté de la statue de Platon. Louer l'éloquence, dis-je alors, rappeler quelle est sa puissance et quelle considération elle prête à ceux qui l'ont acquise, ce n'est, pour le moment, ni notre intention, ni notre but. Mais ce que j'affirmerai sans hésitation, c'est que l'éloquence, qu'elle doive l'existence à l'art, à l'exercice ou à la nature, est de toutes choses la plus difficile. En effet, il n'est pas une des cinq parties dont elle se compose qui ne soit par elle-même un grand art. Or, l'on peut facilement imaginer l'importance et la difficulté que présente ce concours de cinq arts principaux. VII. J'en atteste la Grèce qui, passionnée pour l'éloquence, la cultive depuis longtemps, et qui, de toutes les nations, l'a fait avec le plus de succès. Les autres arts, tous plus anciens, étaient non seulement inventés, mais encore perfectionnés, quand les efforts des Grecs ont donné à la parole de la force et de l'abondance. En portant mes regards sur ce pays, ce qui me frappe le plus, c'est l'éclat dont brille votre Athènes, Atticus. C'est dans cette ville que, pour la première lois, s'éleva un orateur ; c'est là que l'écriture est devenue un monument destiné à perpétuer la parole. Avant Périclès, dont on possède quelques écrits, avant Thucydide, qui vécut, ainsi que lui, à une époque où Athènes n'était plus dans l'enfance, on ne trouve aucun ouvrage remarquable par quelque beauté ou qui paraisse venir d'un orateur. On croit néanmoins que Pisistrate, qui les précéda de beaucoup d'années, que Solon, un peu plus ancien encore, et dans la suite Clisthène, eurent, pour leur siècle, un assez grand talent oratoire. Quelques années plus tard, ainsi qu'on peut le voir par l'histoire d'Athènes, vint Thémistocle, qui, on le sait, se distingua et par sa sagesse et par son éloquence. Après lui, Périclès, qui brillait de toutes sortes de qualités, dut cependant à la parole sa principale gloire ; enfin, on s'accorde à dire aussi qu'à la même époque, citoyen turbulent, Cléon fut cependant un orateur éloquent. Alcibiade, Critias, Théramène, furent presque leurs contemporains. Les écrits de Thucydide, qui vivait en même temps, nous font le mieux connaître à quel genre d'éloquence on s'attachait alors : des expressions solennelles, une grande abondance d'idées, beaucoup de choses en peu de mots, et par cela même un peu d'obscurité. VIII. Lorsqu'on eut compris quelle était la puissance d'un discours soigné et en quelque sorte travaillé, on vit subitement paraître beaucoup de maîtres d'éloquence. Alors furent en honneur Gorgias de Léontium, Thrasymaque de Chalcédoine, Protagoras d'Abdère, Prodicus de Céos, Hippias d'Hélis. A cette époque, beaucoup d'autres encore annonçaient, en termes fort arrogants, qu'ils enseignaient comment la cause la plus faible (c'est ainsi qu'ils l'appelaient) pouvait, au moyen de la parole, devenir la cause la plus forte. Socrate s'éleva contre eux : doué d'une grande finesse de discussion, il réfutait ordinairement leur doctrine. Les hommes les plus savants se formèrent dans ses utiles entretiens. Alors, dit-on, fut inventée la philosophie, non celle qui explique les secrets de la nature (elle est plus ancienne), mais celle qui s'occupe de ce qui est bien, de ce qui est mal, qui règle la vie humaine et la morale. Néanmoins, comme cette science est étrangère au sujet que nous nous sommes proposé, remettons les philosophes à un autre temps, et revenons aux orateurs, dont nous nous sommes éloignés. Les hommes dont nous venons de parler étaient déjà vieux quand parut Isocrate, dont la maison fut ouverte à toute la Grèce comme un lieu d'exercice, comme un magasin d'éloquence. Orateur accompli et maître parfait, quoiqu'il ne s'exposât point au grand jour de la place publique, il parvint, dans l'intérieur de son cabinet, à une gloire qu'à mon avis personne n'atteignit après lui. Il écrivit avec supériorité, et il forma des sujets. Non seulement il entendit mieux que ses devanciers le reste de son art, mais il fut le premier à comprendre qu'il faut, jusque clans la prose, observer le nombre et la mesure, pourvu qu'on ait soin d'éviter les vers. Avant lui, en effet, la disposition des mots et l'arrondissement de la période n'existaient pas ; ou si quelquefois on rencontrait cette harmonie, rien n'annonçait qu'on l'eût recherchée à dessein, ce qui pourrait être un mérite ; mais c'était plutôt un effet de la nature ou du hasard, que le résultat d'un calcul ou de la règle ; car la nature elle-même renferme et conclut un sens dans le cercle d'un certain nombre de mots, et lorsque ce sens est exprimé par des termes heureusement choisis, la période s'achève ordinairement par une cadence nombreuse. L'oreille elle-même distingue très bien ce qui est plein de ce qui est vide ; et l'enchaînement des mots est déterminé par l'inévitable loi de la respiration, que l'orateur ne peut ni perdre, ni forcer, sans produire un mauvais effet. IX. Vint ensuite Lysias : il ne plaida point de causes, il est vrai ; cependant il fut écrivain d'un goût si pur, si élégant, que l'on serait presque tenté de le proclamer un orateur parfait. Mais si l'on veut un orateur accompli de tout point, un orateur auquel il ne manque absolument rien, on n'hésitera point à nommer Démosthène. Dans les sujets qu'il a traités, il n'est point de finesse, et qu'on me passe cette expression, point d'astuce, point de ruse oratoire qu'il n'ait aperçue. Voulait-il que son style fût châtié ? la délicatesse, la concision, la clarté le distinguaient. Voulait-il s'élever ? rien de plus noble, de plus pompeux, soit par la dignité de l'expression, soit par la majesté de la pensée. Les premiers après lui furent Hypéride, Eschine, Lycurgue et Dinarque, puis ce Démade dont on n'a point d'écrits, et beaucoup d'autres encore. Telle fut, en effet, la richesse de cette époque ; et, dans mon opinion, la substance, le suc le plus pur de l'éloquence se transmirent jusqu'à cette génération d'orateurs dont l'éclat était naturel et le coloris sans fard. Ils étaient vieux déjà, quand Demetrius de Phalère, plus érudit qu'aucun d'eux, leur succéda ; cependant il paraissait élevé moins pour les armes que pour les exercices de la palestre, et plaisait aux Athéniens plutôt qu'il ne les enflammait. Aussi n'était-ce point de la tente militaire, mais des retraites de Théophraste, du plus savant des hommes, qu'il sortait pour braver le soleil et la poussière. Il fut le premier qui rendit le discours flexible et lui communiqua de la mollesse, de la délicatesse. Il aima mieux paraître doux, comme il était, qu'imposant ; mais sa douceur était celle qui séduit les esprits sans les émouvoir, et, quand il avait parlé, on ne conservait que le souvenir de son élégance : il ne laissait point, comme Eupolis le dit de Périclès, dans l'âme de ses auditeurs le trait à côté du sentiment de plaisir. X. Ainsi, vous le voyez, dans la ville même où naquit, où se forma l'éloquence, il s'écoula bien du temps avant qu'elle parût au grand jour. L'histoire ne fait mention d'aucun homme éloquent avant l'époque où vécurent Solon et Pisistrate. Si vous les mesurez à l'âge du peuple romain, ils doivent paraître fort anciens ; si, au contraire, vous comptez les siècles d'Athènes, ils sont extrêmement nouveaux. Qu'importe qu'ils aient vécu sous le règne de Servius Tullius ! Athènes avait déjà une existence beaucoup plus longue que ne l'est aujourd'hui celle de Rome. Je n'en doute pas néanmoins, la parole a toujours exercé une grande puissance ; et si l'éloquence n'eût pas été en honneur dès la guerre de Troie, Homère n'aurait pas tant loué les discours d'Ulysse et de Nestor, attribuant à l'un la force, à l'autre la douceur ; enfin, ce poète lui-même n'aurait point embelli son style, comme si lui-même eût été orateur. Il est vrai, le temps où vécut Homère est incertain, mais il précéda de beaucoup d'années Romulus, car il ne peut avoir existé après le premier Lycurgue, auteur des lois et de la discipline de Lacédémone. On remarque en Pisistrate une véritable étude et plus de vigueur encore. Enfin, dans le siècle suivant, Thémistocle lui succéda. Fort ancien par rapport à nous, il l'était beaucoup moins comparé aux Athéniens. Tandis qu'il vécut, la Grèce était déjà puissante, mais Rome était à peine affranchie, de la domination des rois : la redoutable guerre des Volsques, celle à laquelle prit part l'exilé Coriolan, fut à peu près contemporaine de la guerre des Perses ; elles se ressemblent encore par le sort de ces deux hommes. Tous deux furent d'abord d'excellents citoyens bannis par un peuple injuste et ingrat, tous deux passèrent à l'ennemi ; tous deux enfin arrêtèrent par leur mort les entreprises qu'avait dictées leur colère. Vous avez sur la fin de Coriolan des idées différentes ; souffrez cependant, Atticus, que je me déclare pour l'opinion qui le fait mourir ainsi. XI. - Disposez-en comme vous l'entendez, dit Atticus en riant ; car il est permis aux rhéteurs de mentir dans leurs histoires, pour donner à leurs écrits une tournure ingénieuse. Ce que vous faites maintenant pour Coriolan, Clitarque, Stracoclès l'avaient fait pour Thémistocle. Thucydide, Athénien d'une naissance distinguée, homme accompli de tout point, et qui ne vécut que peu de temps après lui, se borne à faire mention de sa mort. Après avoir dit qu'il fut clandestinement inhumé dans l'Attique, il ajoute : L'on a pensé qu'il s'était empoisonné ; à entendre, au contraire, les auteurs que je viens de citer, Thémistocle, ayant immolé un taureau, en aurait reçu le sang dans une patère, et serait tombé mort après l'avoir bu. C'est qu'il y avait là matière à embellir cette fin de tout l'éclat de la tragédie et de la déclamation ; tandis que l'autre, toute vulgaire, ne prêtait nullement à l'ornement. Vous voulez que tout ait été pareil entre Thémistocle et Coriolan ? eh bien, recevez de mes mains la patère, je fournirai mème la victime, afin que Coriolan soit complètement un autre Thémistocle. - Qu'il en soit de Coriolan comme vous voudrez, repris-je alors ; mais une autre fois, quand je vous aurai pour auditeur, j'aborderai nos annales avec plus de précaution, car on pourrait vous appeler l'auteur le plus scrupuleux en fait d'histoire romaine. Pour en revenir à cette époque dont j'ai tantôt parlé, Périclès, fils de Xanthippe, fut le premier qui eut recours aux préceptes, à l'art : l'éloquence, il est vrai, n'y était pas encore assujettie ; mais, élevé par le physicien Anaxagore, il put aisément appliquer aux affaires de la tribune et du barreau un esprit exercé à l'étude des secrets de la nature et de la métaphysique. Les Athéniens étaient charmés de la douceur de son langage ; ils en admiraient l'abondance et la richesse, et sa force les remplissait de terreur. XII. Ce fut donc là le premier siècle qui vit paraître à Athènes un orateur presque accompli. En effet, le goût de l'éloquence ne naît pas ordinairement parmi ceux qui fondent les républiques, qui font la guerre, ou que la domination des rois embarrasse de ses entraves. Amie de la paix et compagne du loisir, elle est en quelque sorte l'élève d'un Etat déjà bien constitué. Aristote rapporte qu'après la destruction des tyrans de Sicile, les particuliers portèrent leurs réclamations devant les tribunaux, pour obtenir les réparations des dommages soufferts depuis si longtemps. Ce peuple montrant alors un esprit fin et progressif, Corax et Tisias, tous deux Siciliens, rédigèrent pour la première fois les préceptes de l'art. Avant eux, on n'observait ni règle, ni méthode, mais on parlait avec soin, et la plupart lisaient leurs discours. Aristote ajoute que les premières discussions sur des choses importantes, celles que l'on appelle aujourd'hui lieux communs, furent préparées et rédigées par Protagoras. Gorgias fit de même, écrivant sur différents sujets des traités consacrés à la louange nu au blâme ; car il pensait que le principal mérite de l'orateur était d'ennoblir un sujet par ses éloges, puis de le rabaisser par ses critiques. Aristote dit aussi qu'Antiphon de Rhamnonte écrivit quelques ouvrages semblables à ceux de Gorgias, et Thucydide, qui était juge compétent, nous apprend qu'il n'y eut jamais de meilleure défense dans une cause capitale, que celle que cet orateur prononça pour lui-même en sa présence. Lysias d'abord reconnaissait qu'il y a un art de la parole ; puis, voyant que Théodore, qui possédait toutes les finesses de cet art, n'était cependant qu'un orateur très sec, il se mit à composer des discours pour les autres, renonçant à la partie didactique de sa profession. Isocrate commença de même par nier l'existence de l'art ; il rédigeait des discours à prononcer devant les tribunaux ; mais, comme c'était en quelque sorte contrevenir à la loi, qui ne veut pas d'artifice, il fut souvent cité lui-même. Alors il cessa d'écrire des plaidoiries de commande, et ne s'occupa plus que de rédiger les préceptes de l'art. XIII. Vous voyez donc naître les orateurs, et jaillir en quelque sorte les sources de l'éloquence grecque : elles sont fort anciennes, si vous prenez nos annales pour point de comparaison, fort récentes, eu égard à celles de la Grèce. Avant qu'ils pussent apprécier le mérite de l'éloquence, les Athéniens s'étaient déjà signalés par des actions mémorables, tant à la guerre que dans leurs affaires intérieures. Mais cet art n'appartenait pas à toute la Grèce, Athènes seul le possédait. Qui pourrait, en effet, citer pour ces temps un orateur d'Argos, de Corinthe ou de Thèbes ? à moins toutefois que l'on ne soupçonne un peu d'éloquence à Epaminondas, qui était fort savant. Pour Lacédémone, je n'ai jamais ouï dire que, jusqu'à ce jour, elle ait produit aucun orateur. Ménélas même nous est représenté par Homère comme parlant avec douceur, mais comme parlant peu. Or, dans quelques parties oratoires, la concision est quelquefois un mérite, mais ce n'est pas une qualité qui convienne à l'éloquence en général. Hors de la Grèce, on étudia beaucoup l'art de la parole, et les plus grands honneurs attachés à ce genre de mérite attachaient la gloire au titre d'orateur. A peine sortie du Pirée, l'éloquence parcourut toutes les îles et voyagea dans toute l'Asie. Elle prit alors l'empreinte de moeurs étrangères, et bientôt s'altéra cette pureté et, si je puis m'exprimer ainsi, cette salubrité qui caractérise la diction athénienne, si bien qu'elle désapprit le langage maternel. Aussi les orateurs d'Asie, qu'il ne faut pas dédaigner sous le rapport de la rapidité et de la richesse, manquèrent de précision et tombèrent dans les redondances. Ceux de Rhodes eurent plus de goût, et se rapprochèrent des Athéniens. Mais c'est assez parler des Grecs, et peut-être ce peu que nous en avons dit était-il superflu. - Je ne saurais décider jusqu'à quel point ces détails sont nécessaires, répondit Brutus, mais, à coup sûr, ils m'ont fait grand plaisir ; loin de les accuser de longueur, ils me paraissent plus courts que je ne le voudrais. - Tant mieux, lui répondis-je ; mais venons-en à nos orateurs, sur lesquels il est difficile d'aller au delà des conjectures que nous permettent les monuments historiques. XIV. Qui pourrait soutenir qu'il manquât de vivacité, d'imagination, ce L. Brutus, auteur de votre maison, lui qui interpréta d'une manière si fine et si spirituelle l'oracle d'Apollon sur le baiser à donner à sa mère, lui qui couvrit une profonde sagesse des apparences de l'imbécillité ? Et l'éloquence, qui pourrait la refuser à celui qui chassa le roi le plus puissant, fils du roi le plus illustre, et, délivrant à jamais Rome du pouvoir absolu, la confia à des magistrats annuels, y fit régner les lois et la justice ; à ce Brutus, enfin, qui priva son collègue du pouvoir, pour anéantir entièrement le souvenir du nom royal ? Certes, tous ces résultats, il n'aurait pu les obtenir si ses discours n'eussent produit la persuasion. Peu d'années après l'expulsion des rois, le peuple s'établit au troisième miliaire, près des rives de l'Anio ; il occupa la hauteur que depuis on appela le mont Sacré. Nous voyons le dictateur M. Valerius recourir à l'éloquence pour apaiser la discorde, et recevoir en récompense les plus grands honneurs et le surnom de Maximus, que le premier de sa race il porta, en témoignage de la reconnaissance publique. Je ne crois pas non plus qu'il ait manqué de facultés oratoires, ce L. Valerius Potitus qui, malgré la haine soulevée par la tyrannie des décemvirs, apaisa par ses lois et ses harangues les plébéiens irrités contre les patriciens. Nous pouvons aussi supposer de l'éloquence à Appius Claudius, puisqu'il fit revenir le sénat prêt à conclure la paix avec Pyrrhus. Nous y joindrons C. Fabricius, qui lut l'orateur envoyé à Pyrrhus pour réclamer les captifs ; Tib. Coruncanius, que les mémoires des pontifes nous représentent comme ayant obtenu beaucoup d'influence par son talent ; M. Curius, qui, tribun du peuple, voyant l'interroi Appius Cécus tenir les comices contre les lois et refuser de recevoir le consul plébéien, contraignit les pères à sanctionner à l'avance le choix qui serait fait ; chose d'autant plus difficile que la loi Ménia n'existait pas encore. Il est permis aussi de croire à M. Popillius quelque génie. Etant consul et revêtu du manteau des augures, il accomplissait un sacrifice en sa qualité de flamine de Carmenta : tout à coup on vint lui annoncer que le peuple s'ameutait et qu'une sédition allait éclater contre les patriciens. Il paraît à l'assemblée, et, sans quitter la robe sacerdotale, il apaise la sédition par l'autorité de son caractère et de ses discours. Toutefois, je crois n'avoir lu nulle part que ces hommes aient été regardés comme des orateurs, ni qu'alors aucune, récompense ait encouragé l'éloquence : ce n'est, de ma part, qu'une conjecture. Ajoutons encore C. Flaminius, qui, pendant son tribunat, fit porter une loi sur le partage des terres de la Gaule et du Picenum, et qui était consul lorsqu'il fut tué à Thrasimène. Il avait acquis au moyen de la parole une grande influence sur le peuple. On pouvait aussi regarder comme orateurs, dans ces temps-là, Q. Maximus Verrucosus, et ce Q. Metellus qui fut consul dans la seconde guerre punique avec L. Veturius Philon. XV. Le premier que l'histoire nous signale comme ayant été éloquent et reconnu pour tel, c'est M. Cornélius Céthégus : cette éloquence, Q. Ennius nous en est garant ; et c'était, à mon avis, un juge compétent d'autant plus qu'il l'entendit lui-même, et que la manière dont il en parle prouve que Cethegus était mort quand il écrivait ; l'on ne peut donc supposer qu'il ait trahi la vérité dans l'intérêt de l'amitié. Voici ce qu'il en dit, je crois, au neuvième livre de ses Annales : «On donna pour collègue à Tuditanus, M. Cornélius Céthégus, fils de Marcus, orateur connu par la douceur de son langage». Il l'appelle donc orateur, et lui accorde la douceur du langage,qualité qui, de nos jours, n'est pas si commune ; car nos orateurs jappent plutôt qu'ils ne parlent. Mais voici le plus grand éloge de son éloquence :«Tous ses compatriotes, tous les hommes qui vivaient alors l'appelaient la fleur et l'honneur du peuple romain». Cela était juste ; car, de même que le génie est l'ornement de l'homme, l'éloquence à son tour est la lumière qui fait briller le génie : celui qui en était doué est donc tort à propos qualifié par ses contemporains de fleur du peuple et de«Quintessence de la persuasion». Ennius appelle suada ce que les Grecs nomment peithô, c'est-à-dire la persuasion que fait naitre l'orateur ; et cette déesse, qu'Eupolis nous représente comme siégeant sur les lèvres de Périclès, le poète nous dit que notre orateur en était l'âme. Or, ce Céthégus fut consul avec P. Tutidanus, dans la deuxième guerre punique, et ils eurent pour questeur M. Caton, qui fut consul précisément cent quarante ans avant moi. Si nous ne devions ces détails au témoignage d'Ennius, le temps eût livré Céthégus à l'oubli, comme cela est peut-être arrivé à beaucoup d'autres. On peut voir, par les écrits de Névius, quel était le langage de ce siècle ; car, s'il en faut croire les anciens Mémoires, c'est sous ces mêmes consuls que mourut ce poète. Toutefois notre ami Varron, si exact en fait de recherches historiques, croit qu'il y a erreur en ce point : il fait vivre Névius plus longtemps ; en effet, Plaute est mort vingt ans après le consulat que je viens de rappeler, sous celui de P. Claudius et de L. Porcins : Caton était alors censeur.Ainsi, dans l'ordre des temps, Céthégus fut suivi de Caton, qui fut consul neuf ans après lui. Nous le regardons comme très ancien, puisqu'il est mort sous le consulat de L. Marcius et de M. Manilius, quatre-vingt-trois ans avant que moi-même je fusse consul. XVI. Je ne connais pas d'orateur plus ancien dont je voulusse exhumer les écrits, à moins toutefois qu'on ne trouve du plaisir à la lecture des discours d'Appius Cécus sur Pyrrhos, ou de quelques éloges funèbres. Il nous en reste, en effet, plusieurs. Les familles les conservaient comme des monuments et des titres d'honneur, tant pour s'en servir quand il mourait un de leurs membres, que pour perpétuer la mémoire de leurs hauts faits et rehausser l'éclat de leur noblesse. Au reste, ces panégyriques ont agi d'une manière fâcheuse sur notre histoire, car on y a inscrit beaucoup de faits sans réalité, des triomphes imaginaires, des consulats d'invention, de fausses généalogies, et des anoblissements pour rattacher des hommes de basse condition à des familles de même nom, qui cependant leur étaient étrangères : comme si, par exemple, je me disais descendu de ce M. Tullius, patricien, qui fut fait consul avec Servius Sulpicius, dix ans après le bannissement des rois. Quant aux discours de Caton, nous n'en avons guère moins que de ceux de Lysias l'Athénien, qui, je pense, en a laissé le plus ; Lysias a droit à cette qualification, car il est né à Athènes ; il y est mort, il y a rempli tous ses devoirs de citoyen. Cependant Timée le réclame pour Syracuse, comme s'il agissait en vertu de la loi Licinia et Mucia. Il y a même quelque ressemblance entre Lysias et Caton : tous deux sont fins, élégants, gracieux et concis ; toutefois, le Grec est plus heureux, car il a des admirateurs particuliers. Ce sont ceux qui préfèrent à l'embonpoint du corps, des formes sveltes et déliées ; ceux à qui plait la maigreur elle-même, pourvu qu'elle soit accompagnée d'une bonne santé. Au surplus, il arrive souvent à Lysias d'être tellement vigoureux, qu'on ne peut rien imaginer de plus fort ; mais il est, en général, trop sec, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses partisans, qui goûtent jusqu'à son extrême simplicité, XVII. Quant à Caton, y a-t-il un seul de nos orateurs, du moins parmi ceux d'aujourd'hui, qui lise ses écrits, ou même en est-il un seul qui le connaisse ? Mais, grands dieux ! quel homme était ce Caton ! Je ne parle point du citoyen, du sénateur, du général ; il ne s'agit ici que de l'orateur. Qui jamais mit plus de noblesse dans la louange, d'amertume dans les reproches, de finesse dans les idées, d'habileté dans la narration et dans la discussion ? Nous avons plus de cent cinquante de ses discours (j'en ai trouvé et lu tout autant) ; ils sont remplis d'expressions brillantes et de choses remarquables. Que l'on y choisisse ce qui est fait pour être retenu, ce qui est digne d'être loué, on y rencontrera toutes les qualités oratoires. Pour ne parler que de ses Origines, combien ne sont-elles pas fleuries, de quel éclat son éloquence ne brille-t-elle pas ? Mais ce sont les lecteurs qui manquent à Caton, comme plusieurs siècles auparavant ils manquaient à Philistus de Syracuse et à Thucydide lui-même. Trop concis dans l'expression de leurs idées, obscurs quelquefois, soit par un excès de brièveté, soit par trop de finesse, ils disparurent devant l'élévation et le ton solennel de Théopompe. Lysias s'effaça de même devant Démosthène ; et c'est ainsi que le style des orateurs qui suivirent Caton s'éleva à un tel point d'exagération, qu'il nous en déroba la vue. Mais il y a vraiment ignorance de leur part, en ce que ceux-là même qui aiment l'antiquité grecque et cette finesse qu'ils appellent attique ne connaissent pas celle de Caton. Ils veulent être des Hypérides, des Lysias : fort bien ; mais pourquoi ne voudraient-ils pas être des Catons ? C'est, disent-ils, que le genre attique leur plaît. C'est très bien pensé ; mais, au lieu de n'en imiter que le squelette, que n'en recherchent-ils la force et la saveur ? Toutefois, je leur sais gré de leur bonne volonté. Mais comment donc se fait-il que l'on prise Lysias et Hypéride, et que l'on ignore entièrement Caton ? Son langage est trop vieux, et quelques expressions sont trop grossières ; car c'est ainsi qu'on parlait alors. Eh bien ! faites ce qu'il n'a pu faire, changez-les ; donnez du nombre à la période, et pour que la phrase soit mieux ajustée, disposez les mots de manière à les lier ensemble, chose que les anciens Grecs eux-mêmes n'avaient pas coutume de faire, vous reconnaîtrez alors que personne n'est préférable à Caton. Les Grecs croient embellir un discours par ces changements de mots qu'ils appellent tropes, et par ces tournures d'idées et de style qu'ils appellent figures. On imaginerait difficilement combien dans l'un et l'autre de ces genres Caton se montre riche et varié. XVIII. Je ne l'ignore pas cependant, cet orateur n'est point assez châtié, et il faut s'attacher à quelque chose de plus parfait. Cela n'est pas surprenant ; car eu égard au temps où nous vivons, il est tellement ancien, que l'on ne possède aucun écrit antérieur qui soit digne d'être lu. L'antiquité s'est acquis plus de titres à l'admiration dans les autres arts ; seule, l'éloquence a été négligée. Parmi ceux qui font attention à ce qui n'est que d'un intérêt secondaire, est-il quelqu'un qui ne voie que les statues de Canachus sont trop roides pour imiter la nature ? Il y a de la dureté dans celle de Calamis ; cependant elles ont déjà plus de souplesse que les statues de Canachus. Celles de Myron n'approchent pas encore assez de la vérité ; on n'hésite pas néanmoins à les déclarer belles. Non seulement les statues de Polyclète sont plus belles, mais encore elles me paraissent de véritables chefs-d'oeuvre. Il en est de même en peinture : nous louons Zeuxis, Polygnote et Timanthe, puis les formes et les dessins de ceux qui n'ont pas fait usage de plus de quatre couleurs. Mais tout est parfait déjà dans Aétion, dans Nicomaque, dans Protogène, dans Apelles. Tel est sans doute le sort de toutes choses ; rien n'a été inventé et perfectionné en même temps. Il n'en faut pas douter, il y a eu des poètes avant Homère; on peut en juger par ces vers qu'il dit avoir été chantés aux repas des Phéaciens et des prétendants. Et chez nous, que sont devenus ces anciens vers, «Que chantaient autrefois les Faunes et les devins, XIX. Si ces remarques vous paraissent étrangères à notre sujet, Brutus, prenez-vous-en à Atticus, qui m'a inspiré le désir le plus ardent de rechercher à quelles générations, à quels temps appartenaient ces hommes illustres. - Non, dit Brutus, je prends plaisir à ces déterminations chronologiques ; je les crois d'ailleurs utiles à votre projet de classer par générations les divers genres d'orateurs. - Eh bien ! Brutus, vous saisissez ma pensée ; et que n'avons-nous encore ces vers qui, selon les Origines de Caton, étaient, bien des siècles avant lui, chantés dans les repas par les convives, à la louange des hommes illustres. Néanmoins, la guerre punique du poète qu'Ennius compte parmi les devins et les Faunes, nous plaît à la manière des statues de Myron. Qu'Ennius soit, si l'on veut, plus parfait, et il l'est en effet ; mais s'il avait eu pour cet ancien le mépris qu'il affectait, il n'aurait pas, lui qui chante toutes les guerres, omis la première des guerres puniques, qui fut la plus terrible. Lui-même cependant nous dit quel fut le motif qui l'y détermina : D'autres ont traité ce sujet en vers... Sans doute, Ennius, ils l'ont traité, et même avec éclat, quoique leur style soit moins chàtié que le vôtre; et vous ne devez pas en juger autrement, vous qui avez, si vous en convenez, fait à Névius beaucoup d'emprunts, ou, si vous le niez, beaucoup de larcins. En même temps que Caton vécurent ses aînés C. Flaminius, C. Varron, Q. Maximus, Q. Métellus, P. Lentulus et P. Crassus, qui fut consul après le premier Africain. Scipion lui-même n'était pas sans moyens oratoires. Son fils, le père adoptif du jeune Scipion qu'il choisit dans la famille de Paul-Emile, eût été regardé comme l'un des hommes les plus éloquents, s'il eût joui d'une meilleure santé ; c'est ce que nous apprennent quelques petits discours et une histoire grecque écrite avec beaucoup d'agrément. XX. Il faut y joindre Sext. Elius, en fait de droit civil le plu savant de tous les Romains, et toujours prêt à manier la parole. Parmi ceux qui étaient plus jeunes, nous citerons C. Sulpicius Gallus, qui, de toute la noblesse, s'appliqua le plus aux lettres grecques. Non seulement il fut regardé comme orateur, mais il se distingua par toutes sortes de connaissances et de bonnes manières. Le style alors était déjà devenu plus moelleux et plus brillant. Il était préteur, et faisait célébrer les jeux d'Apollon, quand Ennius mourut, sous le consulat de Q. Marcius et de Cn. Servilius, après avoir fait représenter sa tragédie de Thyeste. A la même époque vivait Tib. Gracchus, fils de Publius, qui fut censeur et deux fois consul ; on a de lui un discours grec prononcé chez les Rhodiens : ce fut, on le reconnaît, un citoyen à la fois vertueux et éloquent. On regarda comme éloquent aussi P. Scipion Nasica, surnommé Corculum, qui fut de même honoré de deux consulats et de la censure ; c'était ce Scipion, fils de ce Publius, qui introduisit à Rome le culte de la déesse du mont Ida. Nous en dirons autant de L. Lentulus, qui fut consul avec C. Figulus, et de Q. Nobilior, fils de Marcus, à qui les exemples de son père avaient inspiré le goût des lettres. Etant triumvir pour l'établissement d'une colonie, il conféra le droit de cité à Ennius, qui avait fait la guerre avec son père en Etolie. Enfin, T. Annius Luscus, le collègue de Q. Fulvius, ne fut pas non plus sans talent pour l'éloquence. Ce fut aussi la parole qui assura à Paul-Emile, père de Scipion l'Africain, le premier rang parmi les citoyens de Rome. Caton vivait encore ; il ne mourut qu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, et, dans cette même année, il avait parlé devant le peuple avec beaucoup de véhémence contre Serv. Galba. Il nous a laissé son discours par écrit. XXI. Toutefois, du vivant de Caton, brillèrent encore beaucoup d'orateurs plus jeunes. A. Albinus, celui qui écrivit une histoire en grec et fut consul avec L. Lucullus, était à la fois lettré et éloquent. Serv. Fulvius prend sa place à côté de lui, ainsi que Serv. Fabius Pictor, savant en droit, en littérature et en antiquité. Q. Fabius Labéon réunit à peu près les mêmes mérites. Pour Q. Métellus, qui eut quatre fils consulaires, on le regardait comme l'un des hommes les plus éloquents : ce fut lui qui parle pour L. Cotta, accusé par Scipion l'Africain. On a de lui plusieurs discours, entre autres celui qu'il prononça contre Tib. Gracchus et qu'on lit dans les Annales de C. Fannius. L. Cotta lui-même passait pour fort rusé ; mais C. Lélius et P. Africanus (Scipion) furent des plus éloquents : on peut juger du génie de ces orateurs par les discours que nous en avons. Un peu plus âgé que les précédents, Serv. Galba les a incontestablement surpassés pour l'éloquence : le premier parmi les Latins, il s'empara des avantages qui sont véritablement le domaine des orateurs ; s'écartant parfois de son but, dans la vue d'embellir le discours, il cherchait à séduire les esprits, à les émouvoir, à élever le sujet par des mouvements pathétiques et des lieux communs. Je ne sais comment il se fait que les discours de cet orateur, si renommé de son temps, nous paraissent aujourd'hui plus secs et plus vieillis que ceux de Lélius, de Scipion, et même que ceux de Caton : aussi sont-ils devenus si rares, que c'est à peine si l'on peut se les procurer. En ce qui concerne Lélius et Scipion, quoique l'opinion reçue mette fort haut leur talent à tous deux, Lélius a une plus grande réputation d'éloquence. Il faut néanmoins en convenir, son discours sur les collèges des pontifes ne vaut pas mieux que tel autre que vous pourriez choisir parmi ceux que Scipion nous a laissés en grand nombre. Sans doute il n'y a rien de plus doux que ce discours de Lélius ; sans doute on ne peut tenir un langage plus auguste sur la religion ; mais le style en est beaucoup plus suranné et plus négligé que celui de Scipion ; et comme l'on a différents goûts, il me semble que Lélius recherchait de préférence l'archaïsme, et se servait volontiers de mots vieillis. Telle est cependant notre manie, nous ne voulons pas que le même homme excelle en plusieurs genres. Lélius s'est acquis des titres à la gloire dans la guerre contre Viriate, mais personne ne peut atteindre à la réputation militaire de Scipion et d'autre part, quoique pour le génie, les lettres, l'éloquence, la sagesse, tous deux aient occupé un rang distingué, on aime à faire prévaloir Lélius. Il semble même que cette répartition de louanges se soit établie entre eux, non moins par un mutuel consentement, que par l'opinion publique ; et l'esprit de ce temps-là, meilleur en tout le reste, avait encore cet avantage, que l'on rendait plus volontiers à chacun ce qui lui revenait. XXII. Autrefois, à Smyrne, j'ai entendu raconter à P. Rutilius Dufus, que, dans sa première jeunesse, il fut commis un crime affreux. Les consuls, qui, je crois, étaient P. Scipion et D. Brutus, furent chargés par un sénatus-consulte d'en poursuivre la répression. Des massacres avaient été commis dans la forêt Sila, et des hommes connus en avaient été victimes. On accusait des esclaves et jusqu'à des hommes libres de la compagnie qui tenait des censeurs P. Cornélius et C. Mummius l'entreprise de l'extraction de la poix. Le sénat donc chargea les consuls d'instruire et de juger cette affaire. Rutilius ajoutait que Lélius, selon son usage, prononça pour les fermiers publics un discours soigné et élégant. Après l'avoir entendu, les consuls, de l'avis du conseil, ordonnèrent un plus ample informé. Peu de jours après, Lélius parla avec beaucoup plus de zèle et d'habileté, et l'affaire fut encore remise par les consuls. Les associés reconduisirent alors Lélius à sa maison pour le remercier et le prier de ne se pas décourager. Il leur répondit qu'il les avait défendus avec le zèle et le soin que lui inspirait son estime pour eux, mais qu'il pensait que leur cause serait plaidée avec plus de force et de véhémence par Serg. Galba, orateur à la fois plus imposant et plus chaleureux. Suivant donc le conseil de C. Lélius, les fermiers publics portèrent leur cause à Galba ; mais celui-ci éprouva quelque hésitation à succéder à un homme d'un si grand mérite, et ne l'accepta qu'avec une modeste défiance. L'affaire avait été remise au surlendemain ; Galba employa le jour intermédiaire à étudier sa cause, à disposer ses moyens. Enfin, au jour de l'audience, Rutilius alla dès le matin, de la part des associés, chez Galba, pour l'avertir et l'amener au tribunal quand l'heure serait venue. Mais Galba s'était renfermé dans son cabinet avec ses secrétaires, auxquels il avait coutume de dicter plusieurs choses à la fois : il y resta sans recevoir personne, en attendant qu'on lui annonçât que les consuls étaient descendus vers leurs sièges. Quand on lui eut dit qu'il était temps, il en sortit le visage en feu, les yeux étincelants, et en un tel état, qu'on eût cru qu'il venait de plaider sa cause, et non de s'y préparer. Rutilius ajouta, comme une chose qui aurait eu rapport à l'affaire, que les esclaves qui sortirent avec Galba paraissaient avoir été maltraités ; d'où il concluait que cet orateur était véhément et passionné, non seulement dans l'action, mais encore dans l'étude. Venons au fait : l'attente était générale, il y avait un grand nombre d'auditeurs, Lélius lui-même était présent. Galba soutint sa causa avec tant de force, tant de dignité, que nulle partie de son discours qui ne fût écoutée en silence ; aussi, après avoir obtenu de nombreux témoignages d'intérêt et de compassion, les associés furent-ils acquittés aux applaudissements de toute l'assemblée. XXIII. Les deux mérites principaux de l'orateur consistent, le premier, à argumenter avec adresse pour éclairer les auditeurs, l'autre, à émouvoir leurs esprits par la force de l'action ; mais celui qui enflamme le juge réussit bien mieux que celui qui se borne à l'instruire. Nous pouvons donc conclure de ce récit de Rutilius, que Lélius se distinguait par l'élégance, Galba par la force. Cette force se manifesta surtout dans une autre affaire. Contre la foi des traités, Serg. Galba avait, disait-on, fait mettre à mort quelques habitants de Lusitanie ; Titus Libon, tribun, excitait le peuple contre Galba, et proposait une loi qui lui était évidemment personnelle. M. Caton, qui alors était dans une extrême vieillesse, comme je l'ai déjà dit, parla beaucoup dans le sens de la proposition. Il a transcrit dans les Origines le discours qu'il prononça peu de jours ou peu de mois avant sa mort. Alors, Galba, sans rien réfuter de ce qui le concernait, implora l'appui du peuple romain : il eut recours aux pleurs, et tantôt lui recommandait ses enfants, tantôt le fils de C. Gallus. Les larmes de cet orphelin produisirent un effet indicible, car on respectait la mémoire encore récente de son illustre père. Ce fut donc, ainsi que nous l'apprend Caton, par la pitié qu'il sut inspirer au peuple pour des enfants, que Galba se sauva de l'incendie qui menaçait de le dévorer. A en juger par son discours, Libon lui-même ne manquait pas de talent pour la parole. Lorsque j'eus dit ces mots, je me reposai un instant. - Si Galba, dit Brutus, fut doué d'une si grande force d'éloquence, d'où vient donc qu'on n'en voit pas la moindre trace dans ses discours ? du moins ceux qui n'ont rien écrit ne nous ont pas laissé ce sujet de doute sur leur mérite. XXIV. - Ne point écrire du tout, Brutus, ou n'écrire pas aussi bien qu'on parle, sont des choses qui proviennent de causes toutes différentes. Il y a des orateurs qui n'ont rien rédigé par paresse et de peur de joindre au travail du forum celui du cabinet. En effet, le plus souvent on n'écrit les discours qu'après qu'ils ont été prononcés, et non dans la vue de les prononcer. D'autres négligent ce soin, parce qu'ils ne se soucient point de se perfectionner : or, rien n'est plus propre à cela que la composition. D'ailleurs, une fois qu'ils pensent avoir acquis une assez grande gloire dans l'art de la parole, ils sont peu jalcux de laisser à l'avenir la mémoire de leur talent ; ils croient même que leur réputation sera plus grande, si leurs écrits ne passent pas sous les yeux des connaisseurs. D'autres encore se regardent comme plus forts pour 1'improvisation que pour le style, et c'est assez l'ordinaire chez les hommes doués de grandes dispositions, quand le fond de la science leur manque : tel fut Galba ; peut-être, quand il parlait, était-il enflammé, non seulement par la force de son génie, mais par une âme bouillante, par un pathétique qu'il tenait de la nature. C'est là ce qui donnait à son discours de la rapidité, de l'entraînement, de la véhémence. Mais, lorsque, rendu au repos, il prenait la plume ; lorsque ces mouve-ments de l'âme s'apaisaient comme tombe le vent, son style languissait : inconvénient que n'éprouvent pas ceux qui s'attachent à un genre d'éloquence plus châtié, parce que le jugement n'abandonne jamais l'orateur, et que celui qui le prend pour guide parle et écrit avec la même perfection. L'enthousiasme, au contraire, n'est pas toujours à notre disposition ; sil nous quitte, toute la vigueur, tout le feu de l'orateur s'éteignent. Voilà pourquoi l'âme de Lélius semble respirer dans ses écrits, tandis qu'il ne reste rien de la force de Galba. XXV. Il faut ranger aussi au nombre des orateurs médiocres les frères L. et Sp. Mummius, qui tous deux nous ont laissé des discours. Lucius est simple et antique ; Spurius n'est pas plus fleuri, cependant il est plus concis, car il avait été élevé selon les préceptes des stoïciens. On a beaucoup de discours de Sp. Albinus ; on en a aussi de L. et de C. Aurelius Orestes, que je vois tenir quelque rang parmi les orateurs ; P. Popilius, qui fut excellent citoyen, ne manqua pas d'éloquence ; Caïus, son fils, en fut doué, et Caïus Tuditanus, distingué par la distinction et la politesse de ses manières, fut aussi renommé pour l'élégance de son langage. On accordait le même genre de mérite à celui dont la constance vint à bout de Tib. Gracchus, qui l'avait offensé ; je veux parler de M. Octavius, de ce citoyen connu par sa persévérance à défendre la bonne cause. A peu près dans le même temps que Galba, mais un peu plus jeune, parut M. Emilius Lépidus, surnommé Porcina ; il passa pour orateur accompli. Si l'on en juge par ses discours, il était du moins bon écrivain, et ce fut le premier des orateurs romains dans lequel on remarqua cette délicatesse des Grecs, ces périodes arrondies, ce style que j'appellerais volontiers l'artisan de l'éloquence. Il eut pour auditeurs deux jeunes gens, doués des plus heureuses dispositions : c'étaient C. Carbon et Tib. Gracchus. Tous deux, à peu près du même âge, suivirent assidûment ses leçons. Nous parlerons d'eux quand j'aurai dit encore quelque chose de leurs anciens. Dans ce temps-là, Q. Pompée ne fut pas sans réputation : il fut le fils de ses oeuvres et parvint aux honneurs suprêmes sans pouvoir invoquer en sa faveur d'illustres aïeux. Alors aussi, sans être éloquent, L. Crassus exerçait une grande influence par la parole. Au lieu d'être, comme les autres, populaire par ses manières libérales, il le fut par son caractère chagrin et sévère. M. Antius Briso, tribun du peuple, résista longtemps à sa loi sur les suffrages. Le consul M. Lépidus le secondait dans sa résistance, et on en a fait un reproche à Scipion l'Africain, parce que l'on crut que son crédit avait fait changer la résolution de Briso. Les deux Cépion furent encore très utiles à leurs clients, par le conseil et la parole ; mais ils les servirent plus encore par leur considération et par leur crédit. On e des écrits de Quintus ; quoiqu'ils ressemblent à tous ceux des anciens, ils ne sont pas trop secs, et se distinguent par leur sagesse. XXVI. On nous apprend qu'à la même époque environ, P. Crassus fut un orateur dont le talent plaisait ; il se distingua par son esprit et son savoir, et ne manqua point d'exemples dans l'intérieur de sa famille. Il s'était allié à Sergius Galba, à cet excellent orateur, dont le fils épousa sa fille ; et comme il était le fils de P. Mucius et qu'il avait pour frère P. Scévola, il s'instruisit du droit civil dans sa maison même. Il est certain que son crédit répondait à son activité ; car le nombre de ceux qui le consultaient était considérable, et il plaidait souvent. Il faut joindre à ces orateurs leurs contemporains, les deux C. Gannius, fils de Caïus et de Marcus. Le fils de Caïus, qui fut consul avec Domitius, nous a laissé un discours contre Gracchus, au sujet des alliés et du nom latin : il est vraiment bien fait et d'un style élevé. - Mais, dit Atticus, ce discours est-il bien de Fannius ? Dans notre enfance, il y avait à cet égard diverses opinions : les uns soutenaient qu'il avait été composé par C. Persius, homme d'un esprit cultivé, et que Lucilius cite comme fort savant ; les autres prétendaient que beaucoup de nobles y avaient contribué de toutes leurs facultés. - Il est vrai, repris-je, je l'ai entendu dire par les vieillards ; mais je n'ai jamais pu me résoudre à le croire, et on n'a, je pense, conçu ce soupçon que parce que Fannius passait pour un orateur médiocre, tandis que ce discours est le meilleur de tous ceux de ce temps-là. On le voit bien, néanmoins, ce ne peut être l'ouvrage de plusieurs auteurs : c'est partout le même ton, le même style. Comment d'ailleurs Gracchus aurait-il gardé le silence sur Persius, après avoir reçu de Fannius des reproches sur les emprunts que lui-même avait faits à Ménélas de Marathum et à d'autres encore ? Enfin Fannius n'a jamais été regardé comme dépourvu de moyens : il a souvent plaidé ; et son tribunat, dirigé par les conseils et l'autorité de P. l'Africain, ne fut pas non plus sans gloire. L'autre C. Fannius, le fils de Marcus, le gendre de C. Lélius, avait dans ses moeurs, aussi bien que dans son élocution, quelque chose de plus rude. A 1'imitation de son beau-père, il avait fréquenté les leçons de Panétius. Du reste, il n'aimait pas beaucoup celui dont il suivit l'exemple ; car Lélius ne l'avait pas fait entrer dans le collège des augures, et lui avait préféré son autre gendre. P. Scévola, quoiqu'il fût plus jeune. Lélius s'en était excusé, disant qu'il avait accordé cette préférence, non au plus jeune de ses gendres, mais à l'aînée de ses filles. On peut juger de la nature du talent de Fannius, par l'histoire assez élégante qui nous reste de lui : elle n'est ni dépourvue de style, ni remarquable par sa perfection. Mucius l'augure en savait assez pour se défendre lui-même, et se défendit en effet contre T. Albucius, qui l'accusait de concussion. On ne le range pas au nombre des orateurs, mais il entendait à merveille le droit civil, et se distingua par ses lumières et ses connaissances. L. Célius Antipater, ainsi que vous pouvez en juger, fut, pour ces temps-là, un écrivain d'un grand mérite et très profond en droit. Il fut le maître de beaucoup de disciples, par exemple de L. Crassus. XXVII. Pourquoi faut-il que Tib. Gracchus et Caïus Carbon n'aient pas eu la volenté de bien gouverner l'Etat, au même degré que le talent de bien dire ? Personne assurément ne surpasserait la gloire de tels hommes ; mais le premier fut mis à mort par la république elle-même, en punition de la violence de son tribunat. Il y avait porté tout le ressentiment qu'il avait conçu contre les gens de bien, à raison du scandale occasionné par le traité de Numance. Carbon, décrédité par son inconstance dans le parti populaire, se déroba par une mort volontaire à la sévérité de ses juges. Mais tous deux furent d'excellents orateurs ; nous en avons pour garants les souvenirs de nos pères : car, pour les discours qui nous restent de Carbon et de Gracchus, ils ne sont pas encore fort brillants d'expression ; mais ils se distinguent par la finesse et la solidité. Dès sa plus tendre enfance, Gracchus fut, par les soins de sa mère Cornélie, instruit des lettres grecques, et il eut toujours les meilleurs maîtres de la Grèce, tel que Diophane de Mitylène, dont il reçut les leçons dans son adolescence, et qui était le plus éloquent des Grecs de son temps ; mais le temps lui manqua pour développer et illustrer son génie. Carbon, tant qu'il vécut, plaida dans beaucoup d'affaires et devant des tribunaux différents. Les connaisseurs qui l'ont entendu, et parmi eux je citerai L. Gellius, qui disait l'avoir suivi pendant son consulat, rapportent que ce fut un orateur harmonieux, d'une imagination assez vive, qu'il avait le débit véhément, et qu'en même temps il était doux et enjoué. Gellius ajoutait qu'il était actif et studieux, et qu'il s'appliquait avec beaucoup de zèle aux exercices et aux méditations du cabinet. On le regardait comme le meilleur défenseur de cette époque, et, pendant qu'il occupait le forum, les affaires judiciaires s'accrurent beaucoup. Ce fut dans sa première jeunesse qu'on établit les tribunaux permanents ; jusqu'alors ils n'existaient pas. En effet, L. Pison, tribun du peuple, fit le premier, sous le consulat de Censorinus et de Manilius, passer la loi sur les concussions (ce Pison se livra aussi à la plaidoirie, et fit adopter ou rejeter beaucoup de lois. Il laissa des discours qui ont déjà disparu, et des annales d'un style assez sec). Pour revenir à Carbon, j'ajouterai qu'alors la loi des scrutins secrets, adoptée sur la proposition de L. Cassius, sous les consuls Lepidus et Mancinus, rendait l'assistance d'un défenseur beaucoup plus nécessaire pour les causes soumises au jugement du peuple. XXVIII. D. Brutus aussi, le fils de Marcus, parlait avec asses d'élégance ; il possédait, autant qu'on le pouvait alors, la littérature grecque et celle des Latins. J'ai souvent entendu répéter ces détails par le poète L. Attius, son ami ; cet Attius accordait le même genre de mérite à Q. Maximus, petit-fils de Paul-Emile, et disait qu'avant ce Maximus, celui des Scipions qui, sans être revêtu d'aucune magistrature, se mit à la tête du mouvement dans lequel périt Gracchus, porta dans ses discours toute la véhémence de son caractère. Le prince du sénat, P. Lentulus, eut tout juste autant d'éloquence qu'il en fallait pour les affaires publiques. Dans le même temps, L. Furius Philus passait pour parler fort purement le latin : on le regardait comme plus lettré que les autres. P. Scévola fut très spirituel et très sensé ; il eut même quelque abondance. M. Manilius ne le lui cédait guère en fait de jugement. Appius Claudius parlait avec facilité, mais avec trop de chaleur. Il faut tenir compte aussi de M. Fulvius Flaccus et de C. Caton, dont la mère était soeur de Scipion l'Africain : tous deux furent des orateurs médiocres ; cependant l'on a de Flaccus des écrits qui prouvent son amour pour les lettres. P. Decius fut son émule ; il ne manqua pas d'élocution ; mais la turbulence de ses moeurs passa dans ses discours. M. Drusus, fils de Caius, celui qui, dans son tribunat, vainquit son collègue C. Gracchus, alors tribun pour la seconde fois, jouissait d'une grande considération et par son talent oratoire, et par la dignité de son caractère. Son frère C. Drusus prend sa place tout près de lui. Citons encore M. Penuus, qui était de votre maison, Brutus, et qui, dans son tribunat, fit éprouver de rudes secousses à C. Gracchus, dont il n'était pas l'aîné de beaucoup; car, sous les consuls M. Lépidus et L. Oreste, Gracchus fut questeur, et Pennus tribun. C'était le fils de ce Marcus qui fut consul avec Q. Elius : déjà il portait ses vues sur les plus hautes dignités ; mais il mourut après son édilité. Quant à T. Flamininus, que j'ai pu voir encore, je n'en ai rien appris, sinon qu'il parlait sa langue d'une manière fort correcte. XXIX. A tous ceux qui précèdent on joint C. Curion, M. Scaurus, P. Rutilius, C. Gracchus. On peut passer rapidement sur Scaurus et Rutilius, qui n'ont eu ni l'un ni l'autre la réputation d'orateurs accomplis ; mais tous deux s'étaient beaucoup exercés aux affaires judiciaires. Il faut applaudir au travail de quelques hommes qui méritent des éloges, bien qu'ils n'aient pas fait preuve d'un génie fort étendu. On ne pourrait cependant dire que le talent ait manqué absolument à ceux dont nous parlons ; seulement ils n'avaient pas le génie de 1'éloquence. Qu'importe, en effet, de savoir ce qu'il faut dire, si on ne le dit avec facilité, avec grâce ? Ce n'est point encore assez, si ce que l'on dit n'est animé de la voix, du regard et du geste. Faudra-t-il que je recommande l'étude ? La nature, il est vrai, peut, sans elle, inspirer l'expression convenable, mais elle n'est alors que l'effet du hasard, et ne saurait être toujours à notre disposition. La sagesse et la droiture distinguaient les discours de Scaurus, ses paroles avaient une grande dignité ; la nature lui avait donné quelque chose de persuasif. Quand il parlait pour un accusé, vous eussiez dit qu'il prononçait un témoignage plutôt qu'un plaidoyer. Ce genre paraissait peu propre à la défense des causes, mais il était bon pour les délibérations du sénat, dont Scaurus était le prince ; il annonçait non seulement de la sagesse, mais, ce qui était plus important encore, de la bonne foi. Il tenait de la nature même cet avantage qu'il aurait difficilement obtenu de l'art, bien qu'il y ait, comme vous le savez, des préceptes sur ce point. L'on a de Scaurus des discours et trois livres adressés à L. Fufidius, où il raconte l'histoire de sa vie. Ils sont vraiment utiles, mais personne ne les lit ; ou lit cependant la Vie et l'Education de Cyrus, très bon ouvrage sans doute, mais moins approprié à nos moeurs, et qu'il ne faudrait pas préférer au récit des actions de Scaurus. Futidius lui-même parut avec avantage au nombre des défenseurs. XXX. Pour Rutilius, il se livra à un genre d'éloquence chagrin et sévère ; il y avait dans le caractère de l'un et de l'autre quelque chose de véhément et d'irascible. Aussi, ayant demandé tous deux le consulat en même temps, non seulement celui qui avait échoué accusa de brigue son heureux compétiteur, mais une fois absous, Scaurus à son tour appela Rutilius en justice. Du reste, Rutilius était très serviable et très laborieux, qualités d'autant plus louables qu'il s'était en même temps imposé le pesant fardeau des consultations. Ses discours étaient froids ; mais, en droit, ils renfermaient beaucoup d'excellentes choses. Il était fort instruit et possédait à merveille la littérature grecque. Disciple de Panétius, c'était presque un stoïcien accompli. Vous le savez, Brutus, le style des stoïciens, remarquable par la finesse et l'habileté, est sec et fort peu propre à plaire au peuple. L'estime que le philosophe fait de lui-même, et qui est le caractère distinctif de cette école, Rutilius l'avait d'une manière forte et inébranlable. Traduit en justice malgré son innocence, il s'inquiéta si peu de cette affaire, qui faillit renverser l'Etat, qu'il ne voulut appeler à son aide ni L. Crassus, ni M. Antonius, qui étaient alors les orateurs les plus éloquents. Il plaida sa cause lui-même. C. Cotta, qui était le fils de sa soeur, ajouta quelques considérations à sa défense, et, quoique fort jeune encore, il s'en acquitta en orateur consommé. Q. Mucius parla aussi avec clarté, avec éloquence, comme à son ordinaire ; mais il était loin de cette force, de cette abondance qu'auraient exigées ce genre de débats et l'importance de la cause. Nous rangerons donc Rutilius parmi les orateurs stoïciens, Scaurus parmi les orateurs antiques : mais nous les louerons tous deux, car c'est grâce à eux que ces genres d'éloquence ont joui de quelque estime à Rome. Je veux qu'au forum, comme au théâtre, on loue non seulement ceux dont le geste est impétueux et étudié, mais encore les acteurs qu'on appelle stationnaires, dont l'action simple et vraie n'a rien qui fatigue. XXXI. Puisque nous avons fait mention des stoïciens, je rappellerai que dans ce temps-là vivait Q. Elius Tubéron, le petit-fils de L. Paullus. Il n'était nullement orateur, mais ses moeurs étaient sévères et de tout point convenables à la doctrine qu'il avait embrassée. Il outrait même ses principes ; car, dans son triumvirat, il décida, contre le témoignage de Scipion l'Africain, son oncle, qu'il n'y avait aucune exception qui dispensât les augures des fonctions judiciaires. Semblable à ses moeurs, son style était dur, incorrect, grossier. Il ne put donc, comme ses aïeux, s'élever aux honneurs. Néanmoins il fut citoyen ferme et courageux, et surtout adversaire incommode pour Gracchus, ainsi que l'atteste un discours que celui-ci prononça contre lui. On en a aussi de Tubéron contre Gracchus : sans s'élever au-dessus de la médiocrité dans l'art de la parole, il était fort habile dialecticien. Alors Brutus : Je le vois, il en est de nos concitoyens comme des Grecs : presque tous les stoïciens sont très habiles dans la discussion, s'en acquittent avec art et sont en quelque sorte des architectes de paroles ; mais si de la dissertation vous les faites passer à la tribune, ils se trouvent pris au dépourvu. Je n'en excepte que Caton, qui, stoïcien des plus parfaits, ne laisse rien à désirer du côté de l'éloquence, mérite que je vois fort mince dans Fannius, peu remarquable dans Rutilius, et absolument nul dans Tubéron. - Ce n'est pas sans raison, répondis-je : en effet, ils emploient tous leurs efforts à la dialectique et ils négligent l'étude, qui donne au style de la liberté, de l'abondance, de la variété. Votre oncle, au contraire, vous le savez, a pris aux stoïciens ce qu'il convenait de leur prendre ; mais l'art de la parole, c'est des maîtres de l'éloquence qu'il le tient, et il s'est exercé d'après leur méthode. S'il fallait tout emprunter aux philosophes, le talent de la parole s'acquerrait plus facilement à l'école des péripatéticiens. J'en approuve d'autant plus votre discernement, Brutus, d'avoir choisi parmi les philosophes la secte qui, dans sa doctrine et dans ses principes, joint l'art de la discussion à l'agrément et à l'abondance de la parole. Néanmoins, par elle-même, cette méthode des péripatéticiens et des académiciens est insuffisante pour former un orateur ; et, d'un autre côté, sans elle il ne peut y avoir d'orateur parfait. En effet, le style des stoïciens est trop serré pour l'oreille du peuple ; mais celui de ces philosophes est plus lâche, plus diffus que ne le comportent les affaires judiciaires et le forum. Qui pourrait surpasser la richesse de Platon ? C'est ainsi, disent les philosophes, que parle Jupiter, s'il parle grec. Quel auteur fut plus nerveux qu'Aristote, plus doux que Théophraste ? Démosthène, rapporte-t-on, lisait Platon et le relisait avec passion, et il écouta ses leçons : on le voit bien à la solennité de ses expressions ; il le dit d'ailleurs lui-même dans une de ses lettres. Cependant, transportée dans la philosophie, son éloquence paraîtrait, qu'on me passe l'expression, trop belliqueuse, et à son tour le style de ces philosophes serait trop pacifique pour les débats judiciaires. XXXII. Nous allons, si vous le voulez, passer en revue les autres orateurs, selon leur époque et le degré de leur mérite. - Nous le désirons vivement, dit Atticus, car je réponds aussi pour Brutus. - Curion, repris-je alors, était à peu près du même temps : ce fut vraiment un orateur illustre, et l'on peut apprécier son talent par ses discours. Parmi plusieurs autres, il nous en est resté un d'un genre fort élevé : il le prononça pour Serv. Fulvius, au sujet d'un inceste. Pendant mon enfance, on le regardait encore comme un ouvrage accompli ; mais à peine l'aperçoit-on aujourd'hui à travers la foule des livres nouveaux. - Je comprends fort bien, dit Brutus, quel est l'auteur de cette multitude de livres nouveaux. - Et moi, Brutus, je vois qui vous désignez. Certes, j'ai fait quelque bien à la jeunesse, en lui donnant l'exemple d'un style plus pompeux, plus orné qu'il ne l'était autrefois ; mais j'ai pu lui nuire aussi ; car depuis la publication de mes discours, le plus grand nombre des lecteurs a abandonné la lecture des anciens ; non pas moi cependant, je les préfère aux miens. - Comptez-moi dans le grand nombre, reprit Brutus. Néanmoins, d'après ce que vous me dites, il faudra, je le vois bien, que je lise beaucoup de choses qu'autrefois je dédaignais. Ce discours sur l'inceste est puéril en beaucoup d'endroits ; tels sont les passages sur l'amour, sur la torture, sur la réputation, tous, sans contredit, très frivoles. Mais tant que l'oreille de nos concitoyens n'était pas exercée, tant que l'éducation publique n'était point faite, ils pouvaient paraître très supportables. Fulvius a encore donné quelques autres écrits ; il a beaucoup plaidé, et on le comptait parmi les avocats les plus considérés. Je m'étonne donc qu'il ne soit pas devenu consul, car sa carrière a été assez longue, et il ne manqua pas d'illustration. XXXIII. Mais voici venir un homme doué d'un génie transcendant, enflammé d'ardeur pour l'étude, instruit dès son enfance : c'est C. Gracchus. Croyez-moi, Brutus, jamais personne ne l'a surpassé pour l'abondance et la richesse de la parole. - C'est tout à fait mon opinion, dit Brutus, et il est à peu près le seul des anciens que je lise. - Oui, certes, Brutus, il faut le lire. Sa mort prématurée fut une grande perte pour Rome et pour les lettres latines. Pourquoi faut-il qu'il ait montré plus de dévouement à son frère qu'à sa patrie ! Avec un tel génie, qu'il lui eût été facile, s'il eût vécu plus longtemps, d'atteindre à la gloire de son père ou à celle de son aïeul ! Je ne sais pas en fait d'éloquence s'il eût jamais trouvé son pareil. Il y a de la grandeur dans ses expressions, de la sagesse dans ses pensées, et dans l'ensemble de la dignité. Mais ses ouvrages attendent encore la dernière main : beaucoup de compositions sont esquissées avec supériorité et ne sont point entièrement finies. Je le répète, Brutus, s'il est un orateur dont la lecture doive être recommandée à la jeunesse, c'est celui-là ; non seulement il peut former l'esprit, mais il peut encore le nourrir. Après cette époque vint C. Galba, le fils du grand orateur Servius et le gendre de P. Crassus, qui était à la fois éloquent et jurisconsulte. Nos aïeux le louaient et l'aimaient par égard pour la mémoire de son père ; mais au milieu de sa course il tomba, et, après avoir plaidé pour lui-même, il fut victime de la motion faite par Mamilius, en haine des menées de Jugurtha. Nous avons, sous le titre d'Epilogue, la péroraison de ce discours, morceau tellement estimé, que dans ma jeunesse je l'appris par coeur. Galba est, depuis la fondation de Rome, le premier membre du collège des prêtres qui ait été condamné par un arrêt criminel. XXXIV. P. Scipion, qui mourut consul, ne parla ni beaucoup ni souvent ; mais il n'est personne qu'il n'égalât par la pureté de sa diction latine, et il l'emportait sur tout le monde par les saillies et l'enjouement. Son collègue, L. Bestia, débuta bien dans son tribunat, car ce fut sur sa motion qu'on réintégra dans ses droits P. Popilius, qui avait été expulsé par la violence de C. Gracchus. Bestia était vif et ne manquait pas d'éloquence ; mais son consulat eut une triste fin, car au moyen de l'odieuse instruction commandée par la loi Mamilia, les juges institués par Gracchus firent périr C. Galba, revêtu du sacerdoce, et quatre consulaires, savoir : L. Bestia, C. Caton, Sp. Albinus et L.Opimius, excellent citoyen qui avait tué Gracchus et qui avait été absous par le peuple, bien qu'il eût agi contrairement à la volonté populaire. Un homme entièrement différent, et dans son tribunat et dans tout le reste de sa carrière, C. Licinius Nerva, qui fut fort mauvais citoyen, ne manqua pas cependant d'éloquence. A peu prè dans le même temps, mais beaucoup plus âgé, C. Fimbria passa pour un avocat brusque, rude et mordant. En général il était trop bouillant et beaucoup trop passionné ; du reste, son zèle, ses moeurs, la force de son esprit, le rendaient de bon conseil dans le sénat. Il était défenseur supportable, assez habile en droit civil, et indépendant par la noblesse de son caractère et par le genre même de son talent. Dans notre enfance nous lisions ses discours, mals aujourd'hui on peut à peine les trouver. C. Sextius Calvinus avait de la grâce dans l'esprit et dans le langage, mais il était d'une faible santé. Quand ses accès de goutte le lui permettaient, il ne se dérobait point aux affaires judiciaires ; cependant il y paraissait rarement. On faisait donc usage de ses conseils quand on le voulait, de son éloquence quand cela était possible. A cette même époque vivait M. Brutus, qui fut pour votre famille un sujet de honte : portant un aussi grand nom, ayant pour père un excellent citoyen, un bon jurisconsulte, il faisait métier d'accuser, comme jadis Lycurgue à Athènes. Il ne brigua point les magistratures, et fut accusateur véhément et fâcheux. Il était aisé de voir que la perversité de son caractère avait fait dégénérer le bon naturel de sa race. Dans le même temps vivait un accusateur plébéien, L. Césulénus. Je l'entendis lorsque, dans un âge avancé, il poursuivait L. Sabellius, pour le faire condamner, en vertu de la loi Aquilia, à payer une amende en réparation d'un dommage. Je ne ferais pas même mention d'un homme aussi bas, si je ne considérais que je n'ai jamais entendu aucun orateur qui fût plus habile pour faire naître le soupçon ou pour accumuler les imputations. XXXV. T. Albucius était savant en littérature grecque, ou plutôt c'était presque un Grec. Je ne fais ici qu'énoncer mon opinion, et ses discours peuvent servir de preuve à mon assertion. Il vécut à Athènes dès l'âge le plus tendre, et devint un épicurien accompli ; mais ce genre de philosophie est peu propre à l'art oratoire. Nous arrivons à Q. Catulus : il avait été élevé, non plus selon la vieille méthode, mais selon la nôtre, à moins qu'il n'y ait encore un meilleur système. De vastes connaissances en littérature, une extrême affabilité, non seulement dans ses moeurs, dans son caractère, mais encore dans son style, une pureté de langage exempte de taches, telles sont les qualités qu'on remarque dans ses discours, et surtout dans le livre qu'il adressa au poète Furius, son ami, et dans lequel il fait l'histoire de son consulat et de ses actions avec toute la délicatesse qui caractérise le genre de Xénophon. Cependant son ouvrage n'est pas plus connu que les trois livres de Scaurus dont j'ai parlé tantôt. - Quant à moi, dit Brutus, je ne connais ni le livre de Catulus, ni ceux de Scaurus ; mais c'est ma faute. Jamais, il est vrai, ils ne me sont tombés entre les mains. Vous me les prêterez, et désormais je mettrai d'autant plus de soin dans la recherche de ces anciens ouvrages. Catulus donc possédait la langue latine, et ce mérite, qui n'est pas indifférent pour l'éloquence, est trop négligé par la plupart des orateurs. Ne vous attendez pas à ce que je parle du son de sa voix et de l'agrément de sa prononcistion, car vous avez connu son fils. Ce fils, il est vrai, ne fut pas au nombre des orateurs ; cependant, quand il opinait, il ne manquait ni de lumières, ni d'une élocution élégante et soignée. Au surplus, Catulus le père lui-même ne fut pas regardé comme le premier des orateurs : lorsqu'on lui comparait quelques-uns de ceux qui brillaient alors au barreau, il leur paraissait bien inférieur ; mais, quand on s'abstenait de comparer, on était satisfait, et même on ne demandait rien de mieux. Dans les affaires de l'Etat, Q. Metellus Numidicus, et son collègue M. Silanus, s'énonçaient assez bien pour soutenir leur dignité et celle du consulat. Quant à M. Aurelius Scaurus, il ne parlait pas souvent, mais son style était soigné : c'est un de ceux qui manièrent le plus élégamment notre langue. A. Albinus eut le même mérite de diction ; le flamine Albinus aussi fut compté parmi les orateurs, ainsi que Q. Cépion, homme véhément et courageux ; sa mauvaise fortune a fait son crime, la haine du peuple son malheur. XXXVI. Alors vivaient aussi C. et L. Memmius, orateurs médiocres, mais accusateurs véhéments et acharnés ; aussi les vit-on souvent intenter des accusations capitales, et rarement défendre des accusés. Sp. Thorius était assez habile dans le genre populaire ; c'est celui qui, par une loi défectueuse et nuisible, affranchit du tribut le domaine public. M. Marcellus, le père d'Eserninus, ne fut pas, il est vrai, au nombre des avocats distingués ; cependant il était toujours prêt à parler, et ne manquait pas d'exercice, non plus que son fils P. Lentulus. Enfin, parmi les orateurs médiocres, L. Cotta ne s'était pas précisément acquis une réputation de talent, mais il avait soin d'affecter l'archaïsme, non seulement par le choix des mots, mais encore par une prononciation rustique. Je le sais, en citant ce même Cotta et d'autres encore, je n'ai point enrichi le nombre des orateurs, ou ne l'enrichirai pas d'hommes très éloquents ; mais mon sujet me conduit à nommer ici tous ceux qui, dans Rome, se sont appliqués à l'art de la parole. Ce que je vais dire pourra faire juger des progrès de cet art, et l'on verra combien en toutes choses il est difficile d'atteindre le but idéal de la perfection. En effet, combien d'orateurs nous avons rappelés, combien de temps nous avons mis à leur énumération ! Cependant ce n'est qu'avec peine, et en traversant la foule, que nous sommes arrivés tantôt à Hypéride, et à Démosthène, et maintenant à Antoine et à Crassus. Quant à moi, je les regarde comme de très grands orateurs, comme les premiers qui portèrent la gloire de l'éloquence au niveau de celle des Grecs. XXXVII. Antoine pensait à tout ; il disposait chaque chose de manière à en tirer, pour l'effet, le plus grand parti possible ; et comme un général fait avancer à propos sa cavalerie, son infanterie, ses troupes légères, il mettait ses arguments dans les parties du discours où ils convenaient le mieux. Il avait une mémoire excellente ; jamais on n'aurait soupçonné le travail, et toujours il semblait parler sans préparation. Cependant il était tellement préparé, que c'étaient les juges qui paraissaient ne l'être point assez pour se garder de toute surprise. Ses expressions n'étaient pas d'une extrême élégance ; il ne passa donc point pour avoir une élocution soignée ; mais, d'un autre côté, elle n'avait rien de grossier, et ses termes étaient ceux qui conviennent à l'orateur. Nous l'avons dit : s'il faut faire grand cas d'une diction correcte, cette qualité est moins grande par elle-même, que parce qu'elle est en général trop négligée. Il n'y a pas autant de mérite à savoir sa langue que de honte à l'ignorer ; et c'est au citoyen romain, comme à l'orateur, qu'appartient ce mérite. Pour Antoine, il s'inquiétait moins de la grâce que de l'effet : le choix de ses mots, leur place, la liaison des périodes, était toujours le résultat d'un calcul. Il y mettait une sorte d'art ; mais il excellait surtout à embellir, et pour ainsi dire à figurer la pensée. Si les connaisseurs ont proclamé Démosthène le prince des orateurs, c'est parce que, dans ce genre, il les a tous surpassés. Ce sont les figures, comme les appellent les Grecs, qui fournissent à l'éloquence sa principale parure, et c'est moins par le coloris de l'expression que par l'éclat qu'elles jettent sur la pensée, que leur effet est produit. XXXVIII. Ces qualités étaient grandes chez Antoine ; il y avait, en outre, en lui un mérite particulier d'action, et si l'action a deux parties, le geste et la voix, nous dirons que le geste d'Antoine exprimait moins les mots que la pensée. Les mains, les épaules, les hanches, le mouvement du pied, la position, la marche, tout enfin était d'accord avec ses paroles et ses idées. Sa voix était soutenue, quoique un peu rauque ; mais il fut le seul orateur qui sut faire tourner ce défaut à son avantage ; car, dans les morceaux pathétiques, elle prenait quelque chose de lamentable qui était propre à inspirer la confiance, comme à exciter la pitié : en sorte qu'il justifiait cette réponse que Démosthène fit à un homme qui lui demandait quelle était la première condition de l'éloquence : «L'action, dit-il ; - Et la seconde ? - L'action ; - Et la troisième ? - Encore l'action». Il n'y a rien, en effet, qui pénètre mieux les coeurs, qui soit plus capable de les conduire, de la façonner, de les fléchir, rien qui fasse plus paraître les orateurs tels qu'ils voudraient qu'on 1es jugeât. Les uns disaient que L. Crassus était son égal, les autres le lui préféraient ; mais on s'accordait sur ce point que, quand on était défendu par l'un d'eux, on n'avait à regretter le secours d'aucun autre. Moi-même, quoique j'élève Antoine si haut, je reconnais qu'il ne peut y avoir rien de plus parfait que Crassus. Il y avait en lui beaucoup de dignité ; à cette dignité se joignait un ton de plaisanterie et d'urbanité, comme il le faut pour l'orateur, et qui jamais ne dégénérait au point d'être trivial. Sa diction latine était soignée et élégante, sans fatiguer par la recherche. Il mettait beaucoup de clarté dans le développement de ses idées, et, lorsqu'il agitait une question de droit civil ou d'équité, les arguments et les rapprochements se présentaient en foule. XXXIX. Si Antoine avait un incroyable talent pour faire naitre des conjectures, pour apaiser, pour exciter des soupçons, rien, d'autre part, n'égalait l'abondance de Crassus dans les interprétations, les définitions et les développements des moyens d'équité. On en peut juger en mainte occasion, mais surtout dans l'affaire de M. Curius, portée devant les centumvirs. Il y parla si habilement au nom de la justice et de l'équité, contre la lettre écrite, qu'il accabla, sous la multitude de ses arguments et de ses exemples, Q. Scévola, qui cependant était un homme à la fois très habile et très savant en droit ; or, c'est le droit qui devait régler la contestation. Ces défenseurs, tous deux du même âge, tous deux consulaires, soutinrent si bien leur cause, en considérant, chacun sous un aspect différent, les principes du droit civil, que Crassus passa désormais pour le plus profond jurisconsulte parmi les orateurs, et Scévola pour le plus éloquent des jurisconsultes. Ce dernier était doué d'un tact très fin pour discerner, dans un argument de droit ou d'équité, le vrai d'avec le faux. Il joignait à une grande concision beaucoup de bonheur d'expression ; aussi fut-il, à mes yeux, un orateur accompli sous le rapport de l'interprétation, de l'explication et de l'argumentation. A cet égard, il n'a point de rival ; mais s'agissait-il d'agrandir son sujet, de l'orner, ou de soutenir une réfutation, il était plutôt un critique redoutable qu'un orateur digne d'admiration. Mais revenons à Crassus. XL. Ici, Brutus m'interrompant : Je croyais, dit-il, connaitre suffisamment Scévola par ce que m'en avait raconté C. Rutilius, qu'il voyait fatnilièrement par suite de l'amitié qui l'unit à notre Scévola ; mais je ne lui savais pas un aussi grand mérite en fait d'éloquence, et je n'apprends pas sans plaisir que notre république a possédé un homme aussi distingué, un génie aussi élevé. - Croyez-moi, Brutus, il n'y eut jamais dans Rome rien au-dessus de ces deux hommes. Je viens de vous dire que l'un était de tous les jurisconsultes le plus éloquent, l'autre le plus jurisconsulte de tous les orateurs. On remarquait encore les mêmes différences dans tout le reste, mais de telle sorte, qu'il eût été difficile de décider auquel des deux on eût plus volontiers ressemblé. De tous ceux qui recherchent l'élégance, Crassus était le plus sobre d'ornements ; Scévola le plus élégant de tous ceux qui préfèrent la simplicité. Crassus, à la plus grande douceur, savait mêler toute la gravité convenable, et, quoique Scévola fût toujours très grave, la douceur ne lui manquait pas. On pourrait poursuivre ce parallèle, mais peut-être croirait-on que j'invente pour viser à l'effet, et cependant rien n'est plus vrai. L'ancienne Académie l'a dit, Brutus, toute vertu se trouve placée dans un juste milieu. Chacun d'eux voulut donc adopter un terme moyen ; mais il en arriva que chacun obtint une portion du mérite de l'autre, et conserva le sien tout entier. - Grâce à ces détails, interrompit Brutus, je crois connaître parfaitement Crassus et Scévola ; puis, quand je reporte ma pensée sur vous et sur Serv. Sulpicius, je vous trouve à tous deux quelque ressemblance avec eux. - Comment cela ? répondis-je. - C'est, reprit-il, que vous me paraissez avoir voulu posséder du droit civil ce qu'il faut qu'en sache un orateur, et que Servius a acquis précisément autant d'éloquence qu'en exigent la plaidoirie et la discussion des affaires. Enfin vos âges mêmes, comme cela arrivait pour Crassus et Scévola, ne diffèrent que fort peu, ou même point du tout. XLI. Il est inutile de parler de moi, repris-je alors. Quant à Servius, vous avez raison, et je vais dire aussi ce que j'en pense. On trouverait difficilement quelqu'un qui se fût plus que lui appliqué à l'art de la parole et aux bonnes études de toute espèce. Dès nos plus jeunes années, nous nous sommes livrés aux mêmes exercices ; puis il est parti avec moi pour Rhodes, afin d'en revenir et meilleur et plus instruit. A son retour, je pense, il a mieux aimé être le premier dans le second des arts que de tenir le second rang dans le premier. J'ignore s'il eût pu égaler nos grands orateurs, mais il aura préféré un mérite qu'en effet il sut atteindre, celui d'être le prince des jurisconsultes, non seulement de notre temps, mais encore de tous ceux qui ont jamais été... - Quoi ! s'écria Brutus, vous iriez jusqu'à préférer notre ami Servius à Scévola ? - Je pense, repris-je alors, que Scévola, comme beaucoup d'autres, avait une grande expérience du droit civil, mais qu'en Servius seul résidait la véritable science. La seule connaissance des lois ne l'eût jamais élevé si haut, s'il n'eût, de plus, appris cet art qui enseigne à diviser en parties une idée générale, à expliquer par des définitions une vérité inconnue, à éclaircir par l'interprétation les choses les plus obscures, à saisir d'abord les points douteux, puis à les préciser, enfin à se créer une règle pour discerner le vrai d'avec le faux, et connaitre les conséquences que l'on peut ou que l'on ne peut pas tirer de faits donnés ou de principes posés. Ce fut lui qui, dans les consultations et les plaidoiries jusqu'alors un peu confuses, apporta le premier ce grand art qui est comme la lumière de tous les autres. XLII. C'est sans doute de la dialectique que vous voulez parler, dit Brutus. - Vous m'avez très bien compris, répondis-je ; Servius y joignit encore la connaissance de la littérature et l'élégance de la parole : ses écrits en font foi, et, sous ce rapport, je n'en connais pas qui les valent. Son amour de l'étude lui fit prendre pour modèles deux des plus célèbres jurisconsultes, L. Lucius Balbus et C. Aquilius Gallus. Eh bien ! il parvint, par son application et sa pénétration, à surpasser encore la facilité vive et rapide qui, dans les plaidoiries et les consultations, distinguait Gallus, homme dont on vantait à la fois la sagacité et l'expérience. S'agissait-il d'expédier les affaires, de les terminer, il l'emportait sur la lenteur réfléchie de Balbus, dont l'esprit était si cultivé, si savant. Aussi Servius possède-t-il les avantages de l'un et de l'autre, et il a suppléé à ce qui leur manquait à chacun. Pour en finir à son égard, je dirai que Crassus autrefois me paraît avoir agi plus sagement que Scévola ; car celui-ci acceptait volontiers des causes dans lesquelles il était vaincu par Crassus, tandis que Crassus ne voulait pas être consulté, pour qu'il n'y eût pas d'affaires dans lesquelles il parût inférieur à Scévola. Mais Servius est assurément le plus sage des trois : voyant que, dans la république et au forum, deux sciences surtout donnent la réputation et le crédit, il fit si bien, que, dans l'une des deux, il l'emporta sur tout le monde, et ne prit de l'autre que ce qu'il en fallait pour les discussions de droit civil et pour soutenir la dignité consulaire. - Telle est absolument l'idée que je m'en étais faite, dit Brutus. Il n'y a pas longtemps qu'étant à Samos, je pris plaisir à lui entendre développer les rapports qui existent entre notre droit pontifical et notre droit civil ; aujourd'hui votre témoignage, et la bonne opinion que vous en avez, confirment pleinement le jugement que j'en avais porté. Mais ce qui me fait le plus grand plaisir, c'est que, malgré l'égalité qu'établissent entre vous l'âge, les honneurs d&eac | ||