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Littératuregréco-romaine Amour antique Elégies de Tibulle Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Livre IVELEGIE I
Qu'un autre chante les merveilles de ce vaste univers. Qu'il dise comment la terre se fixa dans l'immensité des airs ; comment la mer enveloppa cette masse arrondie ; comment l'air, qui se répand çà et là en s'échappant du sein de notre globe, se mêle en tous sens aux feux fluides de l'éther ; de quelle manière enfin la voûte du ciel, suspendue sur nos têtes, enferme tout ce qui est. Mais tous les efforts dont ma muse sera capable, soit qu'ils puissent s'élever jusqu'à vous, espérance que je n'ose concevoir ; soit qu'ils restent au-dessous, et certainement ils y resteront, je vous les consacre : qu'une matière aussi féconde fasse honneur à mes écrits. En effet, vous avez hérité de l'illustration d'une antique famille, et cependant votre ambition ne se contente pas de la gloire de vos pères ; vous n'interrogez pas les inscriptions placées au-dessous des images de chacun d'eux. Vous aspirez à éclipser le mérite de vos ancêtres, afin de jeter sur vos descendants plus d'éclat que vos aïeux n'en ont jeté sur vous. Mais vos titres, au lieu d'être gravés sous les portiques, seront consignés dans des poèmes immortels. Mille écrivains s'empresseront de célébrer vos louanges, soit en vers, soit en prose : ils rivaliseront de talent. Puissé-je obtenir la palme et attacher mon nom au récit de tant de belles actions ! Votre gloire est égale en tout : ainsi, quand deux poids pareils tiennent la balance dans un parfait équilibre, l'un des bassins ne monte ni descend plus que l'autre, tandis que si l'égalité disparaît, la balance flotte incertaine, et les deux bassins s'abaissent alternativement. Nul ne vous efface, soit dans les camps, soit au barreau. Le vulgaire inconstant fait-il entendre le frémissement des factions opposées, vous seul pouvez rétablir le calme ; faut-il apaiser la colère du juge, votre éloquence sait l'adoucir. Ils furent moins grands que vous ces enfants de Pylos et d'Ithaque, le sage Nestor, et Ulysse, l'ornement d'une humble ville ; et cependant l'un parvint à la vieillesse la plus reculée, ses yeux virent Phébus dans sa marche féconde parcourir trois siècles entiers ; l'autre osa, dans ses courses errantes, visiter des villes inconnues, sur les rivages les plus reculés. Ses armes repoussèrent les attaques des Ciconiens, et Lotos essaya vainement d'arrêter sa marche. Il triompha encore du fils de Neptune, habitant des roches de l'Etna, et lui creva l'oeil, tandis qu'il dormait vaincu par le vin de Maronée. Il emporta les vents d'Eolie à travers la mer paisible. Il visita le farouche Lestrygon et Antiphate, dont la demeure est arrosée par les ondes fraîches de la source fameuse d'Artacie. Il est le seul sur qui les breuvages de la trop savante Circé soient restés sans vertu ; cependant elle avait pour père le Soleil, et pouvait, à l'aide des herbes et des chants magiques, changer la forme naturelle. Il pénétra jusqu'aux sombres rivages des Cimmériens, qui ne voient jamais le lever brillant de l'astre du jour, qui jamais n'aperçoivent Phébus, soit qu'il poursuive sa course au-dessus du monde ou au-dessous. Il vit les augustes enfants des dieux, dans l'empire souterrain de Pluton, errer çà et là, au milieu des ombres légères. Sa nef dépassa rapidement les rivages habités par les Sirènes. Il sut diriger sa marche sur les confins d'une double mort sans se laisser effrayer par la gueule béante de la dévorante Scylla, en cherchant un passage au milieu de ces ondes où retentissent les aboiements d'une meute en fureur ; sans être victime de la violence accoutumée de Charybde, qui tantôt, du fond des abîmes, s'élève sur les flots, et tantôt, à travers les gouffres entr'ouverts, montre la mer à nu. Je ne passerai point sous silence l'incursion de ce héros dans les pâturages du Soleil, ses amours, son séjour dans les fertiles campagnes où règne Calypso, fille d'Atlas ; sa visite en Phéacie, la dernière de ses courses mal-heureuses. Que ces faits se soient accomplis dans nos contrées, ou que la Fable ait pris plaisir à promener ce héros dans un monde inconnu, tels sont les travaux qu'on lui prête ; mais votre éloquence est au-dessus de la sienne. En outre, nul ne possède mieux que vous toutes les ressources de l'art militaire ; nul ne connaît mieux l'emplacement favorable pour asseoir un camp et l'entourer d'un fossé qui le protège ; la manière d'opposer à l'ennemi un rempart de fourches aiguës, les lieux qui ont besoin d'être fermés par un retranchement, afin d'assurer aux troupes une eau rafraîchissante, de rendre l'accès d'une position facile aux vôtres, difficile à l'ennemi, et de permettre aux soldats de se disputer sans interruption la palme de l'adresse, en s'exerçant à qui lancera le mieux le pieu pesant ou la flèche légère, et, le bras ramené en arrière, frappera le plus tôt le but avec le javelot ; à qui se montrera le cavalier le plus habile, soit qu'il faille avec le frein comprimer un coursier fougueux, ou laisser les rênes libres au coursier plus lent, soit qu'il faille tour à tour le diriger en ligne droite, et lui faire décrire un cercle dans un espace plus étroit ; à qui enfin réussira le mieux à parer avec le bouclier, soit à droite, soit à gauche, les coups de la lourde javeline, et à toucher avec la fronde le but marqué. Viennent ensuite les luttes sanglantes de Mars : les armées ennemies se préparent à en venir aux mains : alors vous ne déployez pas moins de talent dans l'art de disposer les troupes pour le combat, soit qu'il faille les former en bataillon carré, pour que les fronts égaux s'étendent en ligne droite ; soit qu'on veuille les partager en deux corps, afin d'opposer la droite à la gauche de l'ennemi, et la gauche à sa droite, et de remporter avec les deux ailes une double victoire. Et, pour ne point laisser mes éloges s'égarer au milieu de tant de beaux faits qui ont signalé votre habileté dans les combats, j'en appelle à votre victoire sur les courageux guerriers de l'Iapydie, à la déroute des enfants de la Pannonie disséminés sur les Alpes glacées ; j'en appelle à la défaite du pauvre habitant d'Arpinum, né au milieu des combats : en voyant comment sa vigueur a résisté aux atteintes de l'âge, on s'étonne moins de ce que la renommée publie du roi de Pylos, qui vécut trois siècles ; en effet, bien qu'il soit parvenu à une grande vieillesse, et qu'il ait vu le soleil accomplir cent fois sa révolution annuelle, toujours agile, il ne craint pas de s'élancer sur un léger coursier, et sait le gouverner d'une main ferme. Ce cavalier robuste, qui n'avait jamais tourné le dos, présenta ses mains libres aux fers des Romains sous votre conduite. Mais ces titres de gloire ne vous suffiront point ; de plus beaux encore que les précédents vous attendent, je l'ai reconnu à des signes non moins certains que les oracles de Mélampe, fils d'Amythaon. Dernièrement vous aviez revêtu une splendide robe de pourpre : c'était au lever de l'aurore, le jour même qui ouvre la fertile année ; lorsque le soleil, plus brillant que de coutume, eut élevé sa tête au-dessus de la plaine liquide, les vents en discorde retinrent leurs souffles ennemis ; les fleuves dans leur lit sinueux suspendirent leur cours accoutumé ; la mer elle-même apaisée réprima le mouvement rapide de ses eaux. Nul oiseau ne traversa les airs, nul animal farouche ne chercha sa pâture dans l'épaisseur des bois, afin de ne pas troubler le silence dont vous aviez besoin pendant vos prières aux dieux. Jupiter lui-même, traversant les airs sur un char léger, pour mieux vous entendre, quitta l'Olympe, dont le sommet est voisin des cieux, il prêta à vos voeux une oreille attentive, et fit de la tête un de ces signes d'assentiment qui ne trompent jamais. Le feu sur l'autel se faisant jour à travers les entrailles amoncelées des victimes, elles resplendirent d'un éclat plus propice que jamais. Animé par les encouragements d'un dieu, poursuivez vos glorieux travaux ; que vos triomphes effacent tous les autres. Vous soumettrez, sans rencontrer d'obstacle dans votre marche victorieuse, la Gaule voisine de nous, les vastes contrées de l'audacieuse Espagne, les régions sauvages qu'occupe une colonie sortie de Théra, les plaines que féconde le Nil, celles qu'arrose le Choaspe, dont l'eau désaltère le grand roi, les campagnes d'Arecta sillonnées par le rapide Gyndes, divisé en plusieurs branches par Cyrus en démence ; les royaumes auxquels Tomyris donna pour bornes l'Araxe vagabond ; les terres reculées où le barbare Padéen, voisin du Soleil, célèbre ses horribles festins, et le pays des Gètes et des Mosins, arrosé par l'Ebre et par le Tanaïs. Pourquoi m'arrêter ? Aux lieux mêmes où l'Océan forme la limite du monde, nul peuple ne prendra les armes pour vous résister. A vous est réservée la gloire de dompter le Breton, que n'ont point encore vaincu les soldats romains ; de franchir la barrière par laquelle le soleil nous sépare de régions inconnues : car la terre, ce globe suspendu dans l'air qui l'enveloppe de toutes parts, se divise en cinq parties. Deux d'entre elles sont désolées par un froid continuel ; elles sont ensevelies dans d'épaisses ténèbres ; l'eau qui commençait à couler s'arrête endurcie, se change en épais glaçons et en neiges, parce que jamais le soleil n'y pénètre. Celle du milieu reçoit en tout temps la chaleur de Phébus, soit que pendant l'été il se rapproche de la terre, soit que pendant les jours d'hiver il accélère sa course. Aussi jamais la charrue ne s'imprime dans le sol et ne le soulève. La terre ne donne ni moissons ni pâturages. Jamais Bacchus ni Cérès n'ont visité ces contrées. Nul animal n'habite sous ce climat brûlant. Entre ces régions et celles où règne le froid, il en est deux fertiles, la nôtre et celle qui lui correspond dans l'autre hémisphère. Le climat en est tempéré par le voisinage de deux climats contraires, dont l'un combat l'influence de l'autre. L'année y parcourt paisible-ment le cercle des saisons : le taureau y apprend à porter le joug, la vigne flexible à monter le long des rameaux élevés. La moisson, chaque année, tombe sous la faucille, quand le soleil l'a mûrie ; le fer ouvre la terre, l'airain fend les ondes ; des villes s'élèvent entourées de remparts. Quand de brillants triomphes auront couronné vos exploits, seul vous recevrez le nom de grand dans l'un et l'autre hémisphère. Je ne suffirais point pour chanter tant de gloire, quand Apollon lui-même daignerait dicter mes vers. Il est un poète capable d'une si noble entreprise : c'est Valgius ; nul autre n'approche davantage de l'immortel Homère. Cependant le découragement n'interrompra pas mon travail, malgré la fortune qui m'accable de ses rigueurs accoutumées : en effet, j'étais possesseur autrefois d'une maison où brillait l'opulence, de terres que les saisons tour à tour enrichissaient, de greniers trop étroits pour mes récoltes. Pour moi paissaient sur les collines des troupeaux si nombreux, que, les besoins du maître satisfaits, il en restait encore plus qu'il n'en fallait pour les voleurs et les loups. Maintenant il ne me reste plus que les regrets : et je sens ma douleur se renouveler lorsque ma mémoire me retrace mon bonheur passé. Mais quand la fortune me traiterait avec plus de rigueur, et me dépouillerait de ce qu'elle m'a laissé, jamais ma muse ne se fatiguera de célébrer vos louanges. Je ne me contenterai pas de vous offrir le tribut de mes vers ; je me sens capable de traverser pour vous les mers soulevées par les vents orageux de l'hiver. Pour vous, je me jetterais seul au milieu de la mêlée ; pour vous, je livrerais ma faible personne aux flammes de l'Etna. Tout ce que je suis est à vous ; quelque faible intérêt que Tibulle vous inspire, il le préférerait à l'empire de la Lydie, à la renommée de l'illustre Gylippe ; il le préférerait à la gloire d'égaler Homère. Si mes vers, en tout ou en partie, obtiennent votre approbation, quand ils ne feraient qu'errer quelquefois sur vos lèvres, il n'est point de revers qui puissent mettre un terme à mes chants. Et même quand mes restes auront été renfermés dans la tombe, soit que la mort se hâte de me frapper avant le temps, soit que les destins me réservent une longue vie ; après que j'aurai changé de forme, que sous la figure d'un cheval j'aurai appris à courir à travers la plaine, ou que sous celle d'un taureau j'aurai fait l'ornement d'un troupeau aux pas tardifs, ou bien encore que, léger volatile, j'aurai sillonné le vide des airs, quelque longue que soit la révolution d'années qui me rendra à l'humanité, je reprendrai les chants que j'ai commencés en votre honneur.
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Je pourrais avec toi vivre heureux au fond des forêts écartées, où jamais l'homme n'a laissé la trace de ses pas. C'est toi qui charmes mes ennuis ; c'est toi qui, dans la nuit obscure, es la lumière de mon âme, et dans des réduits solitaires tu es pour moi tout un monde. Le ciel envoyât-il à Tibulle une amie, il l'enverrait en vain ; Vénus elle-même serait sans pouvoir. Je le jure par l'auguste Junon que tu révères, et qui est pour moi la plus grande des divinités. Mais que fais-je ? insensé ! je me livre sans défense ; j'ai fait un serment inconsidéré. Cette crainte m'était utile. Maintenant tu seras plus hardie, tu me tourmenteras avec plus d'assurance, et je ne pourrai accuser de mon malheur que ma langue indiscrète. Mais me voilà prêt à faire tout ce que tu voudras : je serai toujours à toi, je ne chercherai point à secouer un joug auquel je suis fait ; mais j'irai avec ma chaîne me prosterner au pied des autels de l'auguste Vénus : elle flétrit l'injustice, et protège ceux qui l'invoquent.
ELEGIE XIV
Traduction de Héguin de Guerle (1862) Illustrations de Lucienne Laurancet (1930) | ||