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Pline l'ancien - Histoire naturelle


 

 

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Livre II

 

I. Le monde est-il fini, est-il un ? - II. De sa forme. - III. De son mouvement. Pourquoi est-il appelé monde ? - IV. Des éléments et des planètes. - V. De Dieu. - VI. De la nature des astres. Du mouvement des planètes. - VII. Des éclipses de la lune et du soleil. - VIII. De la grandeur des astres. - IX. Des découvertes faites par chacun dans l'observation du ciel. - X. Quand reviennent les éclipses du Soleil et de la lune ? - XI. Du mouvement de la lune. - XII. Mouvements des planètes et règles des apparitions. - XIII. Pourquoi les unes paraissent-elles plus élevées, et les autres plus voisines ? - XIV. Pourquoi les mêmes planètes ont-elles des mouvements dissemblables ? - XV. Généralités sur les astres. - XVI. Quelles modifications présentent leurs couleurs. - XVII. Mouvement du soleil et raison de l'inégalité des jours. - XVIII. Pourquoi la foudre a-t-elle été assignée à Jupiter ? - XIX. Distances des astres. - XX. Des astres : considérations musicales. - XXI. Du monde : considérations géométriques. - XXII. Des astres qui apparaissent soudain, ou comètes. - XXIII. Nature, situation et espèces de ces astres. - XXIV. Théories d'Hipparque touchant les astres. - XXV Prodiges célestes puisés dans l'histoire. Torches, lampes, bolides. - XXVI. Poutres célestes, cieux entrouverts. - XXVII. Des couleurs du ciel et flamme céleste. - XXVIII. Des couronnes célestes. - XXIX. Des cercles formés soudainement. - XXX. Eclipses prolongées du soleil. - XXXI. Plusieurs soleils. - XXXII. Plusieurs lunes. - XXXIII. Lumière du jour durant la nuit. - XXXIV. Boucliers ardents. - XXXV. Phénomène céleste noté une seule fois. - XXXVI. Etoiles filantes. - XXXVII. Des étoiles qui se montrent sur la terre et sur la mer. - XXXVIII. De l'air. - XXXIX. Des saisons réglées. - LX. Du lever de la Canicule. - XLI. Influence réglée des saisons de l'année. - XLII. Des états incertains de l'atmosphère ; des pluies, et pourquoi il pleut des pierres. - XLIII. Des tonnerres et des éclairs. - XLIV. Origine des vents. - XLV. Observations diverses sur les vents. - XLVI. Espèces des vents. - XLVII. Epoques des vents. - XLVIII. Nature des vents. - XLIX. Ecnephias et Typhon. - L. Tourbillons, presters, ouragans, et autres espèces terribles de tempêtes. - LI. De la foudre : quelles sont les terres où elle ne tombe pas, et pourquoi. - LII. Espèces et merveilles de la foudre. - LIII. Opinion des Etrusques sur ce phénomène, opinion des Romains. - LIV. De l'évocation de la foudre. - LV. Généralités sur les éclairs. - LVI. Quels sont les objets qui ne sont jamais frappés. - LVII. Pluies de lait, de sang, de chair, de fer, de laine, de brique cuite. - LVIII. Cliquetis d'armes et son de le trompette entendus du haut des cieux. - LIX. Des pierres qui tombent du ciel ; ce qu'en a dit Anaxagore. - LX. Arc-en-ciel. - LXI. Nature de la grêle, de la neige, du givre, du brouillard, de la rosée, des nuages. - LXII. Particularités du ciel suivant les lieux. - LXIII. Nature de la terre. - LXIV. De sa forme. - LXV. Y a-t-il des antipodes ? - LXVI. Comment l'eau est-elle disposée dans la terre ? - LXVII. L'Océan entoure-t-il la terre ? - LXVIII. Quelle portion de la terre est habitée. - LXIX. La terre est au milieu du monde ? - LXX. De l'obliquité des zones. - LXXI. De l'inégalité des climats. - LXXII. Quels sont les lieux où il n'y a point d'éclipses, et pourquoi. - LXXIII. Quelle est la règle de la lumière du jour sur la terre. - LXXIV. Règles à ce sujet. - LXXV. Où et quand n'y a-t-il point d'ombres ? - LXXVI. Où n'y a-t-il point d'ombres deux fois par an ? où les ombres sont-elles dirigées en sens contraire ? - LXXVII. Où les jours sont-ils les plus longs ? ou sont-ils les plus courts ? - LXXVIII. De la première horloge. - LXXIX. Comment observe-ton les jours ? - LXXX. Différences des nations par rapport au monde. - LXXXI. Des tremblements de terre. - LXXXII. Des ouvertures qui se forment dans la terre. - LXXXIII. Signes d'un tremblement futur. - LXXXIV. Secours contre des tremblements qui menacent. - LXXXV. Choses merveilleuses arrivées sur la terre, dont l'histoire nous offre qu'un seul exemple. - LXXXVI. Merveilles des tremblements de terre. - LXXXVII. En quels lieux la mer s'est-elle retirée ? - LXXXVIII. Des îles qui apparaissent à la surface de l'eau. - LXXXIX. Quelles îles se sont formées ainsi, et en quels temps. - XC. Quelles terres ont été coupées par les mers. - XCI. Quelles îles ont été jointes au continent. - XCII. Quelles terres ont été complètement changées en mer. - XCIII. Quelles terres se sont englouties sur elles-mêmes. - XCIV. Villes englouties par la mer. - XCV. Des soupiraux de la terre. - XCVI. Des terres toujours tremblantes et des îles flottantes. - XCVII. Quels sont les lieux où il ne pleut pas. - XCVIII. Collection de merveilles de la terre. - XCIX. Quelle est la règle du flux et du reflux. - C. Où y a-t-il des marées qui échappent à la règle ? - CI. Merveilles de la mer. - CII. Quelle est l'influence de la lune sur les choses terrestres et sur la mers. - CIII. Quelle est celle du soleil. - CIV. Pourquoi la mer est-elle salée ? - CV. Où la mer est-elle le plus profonde ? - CVI. Merveilles des sources et des fleuves. - CVII. Merveilles réunies du feu et de l'eau. - CVIII. Le malthe. - CIX. Le naphte. - CX. Lieux où le feu brûle toujours. - CXI. Merveilles du feu considéré en lui-même. - CXII. Mesure de la terre entière. - CXIII. Règle harmonique du monde. -

Résumé : Faits, histoires et observations.

Tirés des auteurs : M. Varron, Sulpicius Gallus, Titus César empereur, Q. Tuberon, Tullius Tiron, L. Pison, Tite-Live, Cornelius Nepos, Statius Sebosus, Caelius Antipater, Fabianus, Valerius Antias, Mucianus, Caecina qui a écrit de la discipline étrusque, Tarquitius qui a traité le même sujet, Julius Aquila qui l'a aussi traité, Sergius Paulus.

Auteurs étrangers : Platon, Hipparque, Timée, Sosigène, Pétostris, Nécepsos, les pythagoriciens, Posidonius, Anaximandre, Epigène qui a écrit sur le gnomon, Euclide, le philosophe Caeranus, Eudoxe, Démocrite, Critodème, Thrasylle, Sérapion, Dicéarque, Archimède, Onésicrite, Eratosthène, Pythéas, Hérodote, Aristote, Ctésias, Artémidore d'Ephèse, Isidore de Charax, Théopompe.




I. (I.) Le monde, ou, ce que l'on est convenu d'appeler d'un autre nom, le ciel, qui embrasse tout dans ses replis, doit être considéré comme une divinité éternelle, immense, sans commencement et sans fin. Rechercher ce qui est en dehors est sans intérêt les hommes, et au-dessus des conjectures de leur esprit. Le monde est sacré, éternel, immense, tout dans tout, et, à bien dire, il est lui-même le tout ; infini, il semble être fini ; possédant la certitude de toutes choses, il semble livré à l'incertitude ; au dehors, au dedans, il renferme tout en soi ; il est à la fois l'oeuvre de la nature et la nature elle-même. Ce fut une folie à quelques-uns de s'être occupés à en chercher l'étendue, et d'avoir eu la prétention de l'indiquer ; ce fut une folie à d'autres, qui s'appuyèrent de ces essais ou qui y donnèrent lieu, d'assurer qu'il y avait une infinité de mondes ; de sorte qu'il faudrait croire ou à une infinité de natures, ou, si une seule nature présidait à tout, à une infinité de soleils, à une infinité de lunes, et autres astres, qui seraient, comme ils le sont déjà dans notre seul monde, immenses et innombrables. Est-ce que la pensée arrivée au terme ne se fera pas toujours la même question, par le désir de toucher à une limite ? ou, si l'on peut accorder l'infini à la nature artisan de tout, n'est-il pas plus facile de concevoir cet Infini dans une seule oeuvre, surtout si l'on se représente combien elle est grande ? Folie, pure folie, de vouloir sortir du monde et d'en scruter l'extérieur, comme si l'intérieur en était déjà tellement connu ! Et d'ailleurs, comment un être qui ne connaît pas sa propre mesure pourrait-il mesurer quoique ce soit ? ou l'esprit de l'homme voir des choses que le monde lui-même ne renferme pas ?

II (II.) Le monde a la forme d'un globe parfait, ce qu'indique d'abord ce nom de globe que les hommes lui ont donné unanimement ; puis les faits le démontrent. En effet, non seulement une telle figure a toutes ses parties convergentes l'une vers l'autre, elle se supporte elle-même, elle se renferme et se contient, n'ayant besoin d'aucun lien, et ne présentant nulle part ni commencement ni fin : non seulement elle est la plus appropriée au mode de révolution qui, comme nous le verrons bientôt, lui appartient, mais encore les yeux en rendent témoignage ; car, de quelque point qu'on le regarde, il offre une voûte dont le spectateur occupe le centre, ce qui ne peut être que dans la figure sphérique.

III. (III.). Cette figure, animée d'un mouvement éternel et sans repos, exécute sa révolution avec une vitesse ineffable dans l'espace de vingt-quatre heures : c'est un fait sur lequel le lever et le coucher du soleil n'ont laissé aucun doute. Faut-il croire que le bruit produit par la rotation perpétuelle d'une masse aussi énorme est infini, et par là échappe à notre ouïe ? C'est ce que je ne puis dire, pas plus que je ne dirai si le son produit par les astres qui se meuvent ensemble dans leurs orbes est un concert d'une harmonie et d'une suavité incroyable. Pour nous, placés dans l'intérieur, le monde, le jour comme la nuit, chemine silencieusement. Un nombre infini d'images d'animaux et de choses de toute espèce est empreint sur la voûte céleste. En vain des auteurs d'un grand nom ont dit qu'elle était d'un poli uniforme, comme est l'oeuf des oiseaux ; les faits montrent le contraire, car de là tombent les germes de toutes choses, qui, se confondant souvent, donnent naissance, surtout dans la mer, à des formes innombrables et monstrueuses : en outre, nous y découvrons par la vue, ici un chariot, là un ours, là un taureau, ailleurs la figure d'une lettre, et un cercle blanchâtre qui en traverse le point le plus élevé. (IV.) J'ajouterai que le consentement des hommes me touche ; car ce que les Grecs ont appelé kosmos, d'un mot qui signifie ornement, nous l'appelons monde, d'un mot qui indique une élégance parfaite et suprême. Le ciel (coelum), sans aucun doute, tire son nom du mot ciseler (coelare), d'après l'étymologie de M. Varron, à laquelle l'arrangement de l'univers vient en aide, puisque le cercle appelé zodiaque est marqué de douze figures d'animaux parcourues par le soleil, selon un ordre qui ne se dément pas depuis tant de siècles.

IV. (V.) Quant aux éléments, je remarque qu'il ne s'élève aucun doute ; on en compte quatre : le feu occupe la région supérieure, de là tant d'étoiles qui brillent comme autant d'yeux au haut du ciel. Au-dessous vient l'air, qui porte le même nom dans notre langue et dans celle des Grecs : il est le souffle de vie, il pénètre à travers toutes choses, il n'est rien où il ne soit insinué. Par la force de l'air, la terre, avec l'eau, quatrième élément, est suspendue en équilibre au milieu de l'espace. C'est l'entrelacement mutuel de ces éléments divers qui en constitue le lien ; les substances légères sont retenues par les substances pesantes, qui ne leur permettent pas de s'élever ; et, par compensation, les substances pesantes ne peuvent tomber, tenues en suspension par les substances légères, qui tendent à monter. Ainsi, un effort égal en sens contraire maintient dans leur place les choses resserrées encore par le mouvement circulaire du monde, que rien n'arrête. Dans cette révolution éternelle de l'univers, la terre est au fond et au milieu de l'ensemble ; elle est le point cardinal du monde, tenant en équilibre ce qui la tient elle-même en suspension. De la sorte, elle est seule immobile, tandis que tout se meut autour d'elle ; elle a des liens dans toute chose, et toute chose s'appuie sur elle. (VI.) Entre elle et le ciel, la même force de l'air tient suspendus à des intervalles réglés sept astres que nous appelons errants à cause de leur marche, bien que rien ne soit moins errant que ces corps. Au milieu de ces astres roule le soleil, dont la grandeur et la puissance l'emportent sur tous les autres, et qui gouverne non seulement nos saisons et nos climats, mais encore les astres et le ciel lui-même. Il est la vie ou plutôt l'âme du monde entier ; il est le principal régulateur, la principale divinité de la nature : c'est du moins ce qu'il faut croire, si nous en jugeons par ses oeuvres. C'est lui qui donne la lumière aux choses, et qui enlève les ténèbres ; c'est lui qui éclipse et qui illumine les autres astres : c'est lui qui règle, d'après les besoins de la nature, les alternatives des saisons, et l'année toujours renaissante ; c'est lui qui dissipe la tristesse du ciel, et qui même écarte les nuages jetés sur l'esprit humain ; c'est lui qui prête sa lumière aux autres corps célestes. Admirable, sans rival, il voit tout, il entend même tout ; double attribut que je trouve accordé à lui seul par Homère, le prince des lettres (Ib. III, 277).

V. (VII.) Aussi c'est, je pense, le fait de la faiblesse humaine, que de chercher l'image et la forme de Dieu. Quel que soit Dieu, si tant est que ce n'est pas le soleil, et en quelque région qu'il réside, il est tout sensation, tout oeil, tout oreille, tout âme, tout vie, tout lui-même. Croire qu'il y en a un nombre infini, et quelques-uns même imaginés d'après les vertus et les vices des hommes, tels que la Pudicité, la Concorde, l'Intelligence, l'Espérance, l'Honneur, la Clémence, la Foi, ou croire avec Démocrite qu'il n'y en a que deux, la Peine et le Bienfait, c'est passer les bornes de la stupidité. L'humanité débile et souffrante, se souvenant de sa faiblesse, a établi ces divisions, et voulu que chacun pût adorer celle dont il avait le plus besoin. Aussi voyons-nous les noms des dieux changer avec les nations, et chacune avoir des divinités innombrables. Les divinités infernales elles-mêmes sont divisées en classes, ainsi que les maladies et beaucoup de fléaux qui épouvantent, et qu'on voudrait par là détourner. Ainsi l'Etat a consacré un temple à la Fièvre sur le mont Palatin, un autre à la déesse Orbona auprès de celui des dieux Lares, et un autel à la Mauvaise Fortune dans les Esquilies. On peut croire que la population des êtres divins est plus considérable que celle des hommes, car d'une part chaque individu se fait pour lui un dieu, adoptant un Génie, une Junon qui n'est qu'à lui ; d'autre part les nations ont pour divinités certains animaux, même des animaux immondes, et bien d'autres choses plus honteuses à rapporter : et l'on y jure par l'oignon fétide (XIX, 32), l'ail, et objets semblables. Quant à croire qu'il y a des mariages entre les dieux, sans qu'il en naisse personne depuis un si long espace de temps ; quant à s'imaginer que les uns sont âgés et toujours en cheveux blancs, les autres jeunes, enfants, noirs, allés. boiteux, issus d'un oeuf, vivant et mourant alternativement, ce sont là des rêveries presque puériles. Mais ce qui passe toute impudence, c'est de supposer des adultères entre eux, puis des querelles et des haines, et même de se figurer des divinités protectrices du larcin et du crime. L'homme devient dieu pour l'homme en le secourant ; ce chemin est celui de la gloire éternelle. C'est dans cette voie qu'ont marché les héros de Rome ; c'est dans cette voie que d'un pas divin marche maintenant avec ses fils le plus grand souverain de tous les âges, Vespasien, dont les mains soutiennent l'empire affaissé. La plus ancienne coutume de rendre grâce à des bienfaiteurs, c'est de les mettre au rang des dieux. En effet, les noms de toutes les divinités et ceux des astres, que j'ai rapportés plus haut, sont ceux de personnages bienfaisants pour l'humanité. Ira-t-on dire qu'il y a un Jupiter ou un Mercure, des dieux désignés par des noms à eux, et une liste de personnages célestes ? qui ne voit que l'explication de la nature rend digne de risée une pareille imagination. Quant à la cause suprême, quelle qu'elle soit, lui attribuera-t-on le soin des choses humaines ? ou supposera-t-on qu'elle ne se souille pas par un ministère aussi triste et aussi minutieux ? Lequel croire ou lequel rejeter ? On ne sait vraiment ce qui vaut le mieux pour le genre humain, puisque les hommes ou n'ont aucun souci des dieux, ou n'en ont que des idées honteuses. Les uns se font esclaves de superstitions étrangères, portent leurs dieux au doigt, adorent jusqu'à des monstruosités, proscrivent ou imaginent des mets, et s'imposent des lois dures, qui ne laissent pas même le sommeil tranquille ; ni mariages, ni adoption, rien enfin ne se passe des cérémonies sacrées. Les autres trompent dans le Capitole, et se parjurent devant Jupiter et sa foudre. Ceux-ci trouvent un appui dans leurs crimes ; ceux-là rencontrent un supplice dans l'objet de leurs adorations.

Entre ces deux opinions opposées, l'humanité s'est créé une divinité intermédiaire, comme pour embarrasser encore les conjectures sur la Divinité. Dans le monde entier, en tous lieux, à toute heure, une voix universelle n'implore que la Fortune ; on ne nomme qu'elle, on n'accuse qu'elle, ce n'est qu'elle qu'on rend responsable ; seul objet des pensées, de louanges, des reproches, on l'adore en l'injuriant ; inconstante, regardée même comme aveugle par la plupart, vagabonde, fugitive, incertaine, changeante, protectrice de ceux qui ne méritent pas ses faveurs ; ou lui impute la perte et le gain. Dans le compte des humains, elle seule fait l'actif et le passif ; et tel est sur nous l'empire du sort, qu'il n'y a plus d'autre divinité que ce même Sort, qui rend incertaine l'existence de Dieu.

D'autres expulsent aussi la Fortune, ils assignent les ornements à leur étoile, la nativité fait tout ; Dieu décrète une fois pour toutes le destin des hommes à venir, et du reste demeure dans le repos. Cette opinion commence à se fixer dans les esprits ; le vulgaire lettré et le vulgaire ignorant s'y précipitent également. Voici venir les avertissements donnés par les éclairs, les prévisions des oracles, les prédictions des aruspices ; et l'on va même jusqu'à tirer pronostic de circonstances insignifiantes, des éternuements, et des objets que heurte le pied. Le dieu Auguste a rapporté que malheureusement il avait mis son soulier gauche le premier le jour où il faillit périr dans une sédition militaire. Tout cela embarrasse l'humanité imprévoyante ; et une seule chose est certaine, c'est que rien n'est certain, et que l'homme est ce qu'il y a de plus misérable ou de plus orgueilleux. Les autres animaux n'ont qu'un soin, celui de leur nourriture, et la bénignité de la nature y pourvoit spontanément ; condition bien préférable à tous les biens, quand elle ne le serait que par ne penser jamais à la gloire, à la richesse, à l'ambition, et surtout à la mort.

Toutefois il est bon dans la société de croire que les dieux prennent soin des choses humaines ; que des punitions, quelquefois tardives à cause des occupations de la Divinité dans un si vaste ensemble, ne manquent jamais cependant d'atteindre le coupable, et que l'homme n'a pas été créé aussi voisin d'elle, pour ne pas être estimé plus haut que les bêtes. Ce qui nous console surtout de l'imperfection de notre nature, c'est que Dieu lui même ne peut pas tout ; il ne peut se donner la mort, quand même il le voudrait, la mort, qui est ce qu'il a fait de mieux pour l'homme au milieu des douleurs si grandes de la vie ; il ne peut rendre un mortel immortel, ni ressusciter les trépassés, ni faire que celui qui a vécu n'ait pas vécu ; que celui qui a géré les charges ne les ait pas gérées ; il n'a sur les choses passées aucun droit, si ce n'est celui de l'oubli : et, pour montrer même par des arguments moins sérieux notre conformité avec Dieu, il ne peut pas faire que deux fois dix ne soit pas vingt, et beaucoup d'autres choses semblables, ce qui témoigne indubitablement la puissance de la nature et son identité avec ce que nous appelons Dieu. Cette digression sur au sujet si familier, à cause des controverses continuelles dont Dieu est l'objet, n'aura pas paru hors de propos.

VI. (VIII.) Revenons aux astres, que nous avons dits fixés au monde (II, 4, n° 3). Il ne s'agit pas de ces étoiles auxquelles a foi le vulgaire, attribuées à chacun de nous, brillantes pour les riches, moindres pour les pauvres, obscures pour les vies qui s'éteignent, d'un éclat proportionné à la condition des mortels à qui elles sont assignées. Ils ne naissent ni ne meurent avec un individu humain ; et quand ils tombent ils n'indiquent la mort de personne. Nous ne sommes pas tellement associés aux choses du ciel, qu'à notre destinée soit attachée l'éclipse de brillantes étoiles. Lorsqu'on croit voir tomber ces astres, c'est que, trop alimentés par les liquides qu'ils aspirent, ils les rendent en abondance par l'effet du feu ; c'est aussi ce que nous voyons l'huile produire dans une lampe allumée. Du reste, les corps célestes sont d'une nature éternelle; ils forment le tissu du monde, et sont engagés dans ce tissu ; l'influence s'en fait sentir puissamment sur la terre. Ce que les effets qu'ils produisent, leur clarté et leur grandeur ont pu, malgré la difficulté du sujet, faire connaître de cette influence, sera démontré en lieu et place (XVII, XVIII). Quant à la théorie des cercles célestes, elle sera plus convenablement expliquée quand il sera question de la terre, à laquelle cette théorie appartient complètement. Seulement je ne renverrai pas plus loin la mention de ceux qui ont découvert le zodiaque. L'obliquité en fut, dit-on, comprise ; c'est-à-dire que la porte des choses fut ouverte par Anaximandre de Milet, dans la 58e olympiade. Cléotrate y signala ensuite les constellations, et d'abord celle du Bélier et du Sagittaire. Longtemps auparavant la sphère elle-même avait été trouvée par Atlas. Maintenant laissons le corps même du monde, et occupons-nous de ce qui est entre le ciel et la terre.

Il est certain que l'astre le plus élevé est celui de Saturne ; aussi paraît-il être le plus petit, et décrit-il la plus longue révolution ; ce n'est qu'au bout de trente ans qu'il revient à son point de départ. La marche de toutes les planètes, du soleil et de la lune, est contraire à celle du monde, c'est-à-dire qu'elle est dirigée à gauche, tandis que celle du monde est dirigée à droite ; et quoique la rotation quotidienne, dont la rapidité est extrême, les enlève et les précipite vers le couchant, ils n'en ont pas moins un mouvement annuel et contraire, qu'ils accomplissent pas à pas. C'est afin que l'air, au lieu d'être roulé dans la même partie par la révolution éternelle du monde, et d'y former une masse sans mouvement, soit atténué par le choc opposé des astres qui le divisent et l'étendent. Saturne est un astre d'une nature froide et glaciale. Beaucoup au-dessous est le cercle de Jupiter, dont la révolution, par conséquent plus rapide, s'accomplit en douze ans. En troisième est Mars, appelé par quelques-uns Hercule : cette planète, d'une couleur de feu, est ardente à cause du voisinage du soleil ; sa révolution est d'environ deux ans. Aussi Jupiter, placé entre la trop grande chaleur de Mars et le froid de Saturne, participe de la nature de l'un et de l'autre, et est salutaire. Soit le soleil ; son orbite est, il est vrai, de 360 degrés ; mais pour que l'ombre qu'il projette revienne au point qui a été marqué au départ, il faut ajouter à l'année, outre les cinq jours, un quart en sus : c'est en raison de ce quart que tous les cinq ans on place un jour intercalaire, afin que l'ordre des saisons soit conforme à la marche du soleil.

Au-dessous du soleil tourne une grande planète appelée Vénus, qui a un mouvement alternatif, et qui, par ses surnoms, est la rivale du soleil et de la lune. Car, prévenant l'aurore et paraissant dès le matin, elle reçoit le nom de Lucifer, et, comme un autre soleil, hâte l'arrivée du jour ; d'autre part, brillant après le soir, elle est appelée Hespérus, prolonge la durée du jour, et remplace la lune. Pythagore de Samos est le premier qui ait reconnu cette particularité vers la 42e olympiade, qui répond à la 142e année de Rome : par sa grandeur elle dépasse tous les autres astres, et l'éclat en est tel qu'elle est la seule des étoiles qui produise de l'ombre ; aussi lui a-t-on à l'envi donné des noms, appelée par les uns Junon, par les autres Isis, par d'autres Mère des dieux. C'est par son influence que tout s'engendre sur la terre : répandant, à son lever du matin comme à son lever du soir, une rosée féconde, non seulement elle fertilise la terre, mais encore elle stimule la fécondation des animaux. Elle parcourt le zodiaque en 348 jours, et ne s'écarte jamais du soleil de plus de 46 degrés, suivant Timée. Semblable par la marche, mais non par la grandeur ou par l'influence, Mercure, appelé par quelques-uns Apollon, vient après Vénus, et parcourt un cercle inférieur dans une révolution plus courte de neuf jours ; il brille tantôt avant le lever du soleil, tantôt après le coucher, et se s'en éloigne jamais de plus de 23 degrés, comme l'enseignent le même Timée et Sosigène. Aussi la théorie de ces deux planètes est spéciale, et n'a rien de commun avec celle des planètes précédentes ; car ces dernières s'éloignent du soleil de quart et même du tiers du ciel, et souvent on les voit en opposition. Au reste, toutes les planètes ont de plus grandes révolutions, dont il doit être traité dans la théorie de la grande année.

(IX.) Mais le plus admirable de tous est l'astre dont il me reste à parler, celui qui est le plus familier aux habitants de la terre, celui que la nature a créé pour remédier aux ténèbres, la lune. Elle a mis à la torture, par sa révolution compliquée, l'esprit de ceux qui la contemplaient, et qui s'indignaient d'ignorer le plus l'astre le plus voisin. Croissant toujours ou décroissant, tantôt recourbée en arc, tantôt divisée par moitié, tantôt arrondie en cercle lumineux; pleine de taches, puis brillant d'un éclat subit ; immense dans la plénitude de son disque, et tout à coup disparaissant ; tantôt veillant toute la nuit, tantôt paresseuse, et aidant pendant une partie de la journée la lumière du soleil ; s'éclipsant, et cependant visible dans l'éclipse; puis invisible à la fin du mois, sans toutefois être éclipsée. Ce n'est pas tout : tantôt elle s'abaisse et tantôt elle s'élève, sans uniformité même en cela, car parfois elle touche au ciel, parfois aux montagnes, parfois au haut dans le nord, parfois au bas dans le midi. Le premier qui reconnut ces différents mouvements fut Endymion ; et aussi dit-on qu'il en était épris. Certes, nous ne sommes pas assez reconnaissants envers ceux qui, par leurs travaux et leurs efforts, ont jeté de la lumière sur cette source de lumière : par un singulier travers de l'esprit humain, on se plaît à consigner dans les annales les meurtres et le carnage, afin que les crimes des hommes soient connus de ceux qui ne connaissent pas le monde qu'ils habitent.

La plus voisine du centre, et ayant par conséquent le moins d'espace à parcourir, elle accomplit en vingt-sept jours et un tiers la même révolution que Saturne, la plus élevée des planètes, accomplit, comme nous avons dit, en trente années ; puis demeurant en conjonction avec le soleil pendant deux jours au plus, ce n'est qu'au bout du trentième qu'elle recommence la série de ses mouvements. Je ne sais si ce n'est pas elle qui a enseigné tout ce qu'on connaît sur le ciel. Elle a conduit à diviser l'année en douze mois, elle-même atteignant douze fois le soleil avant son retour au point de départ ; elle est, comme les autres astres, régie par la lumière du soleil, puisque elle-même emprunte à cet astre toute la lumière dont elle brille, et qui est semblable à celle que l'eau renvoie par réflexion : n'ayant qu'une lumière d'emprunt, elle n'a aussi qu'une influence faible et imparfaite, qui résout seulement et même augmente les humidités destinées à être consumées par le soleil ; par la même raison, elle est vue sous des aspects différents, car, pleine lorsqu'elle est en opposition, les autres jours elle ne montre de son globe que ce que le soleil en illumine ; et en conjonction elle est invisible, parce que, nous tournant le dos, elle renvoie tout le flot de lumière à la source d'où il lui vient. Elle a appris encore que les astres sont alimentés par les humidités terrestres, car à demi-pleine elle paraît couverte de taches, n'ayant pas encore toutes les forces qu'il lui faut pour les faire disparaître en les absorbant ; or, ces taches ne sont que des souillures enlevées à la terre en même temps que les humidités. Quant à ses éclipses et à celles du soleil, le phénomène le plus merveilleux qu'offre la contemplation de la nature entière et qui a quelque chose de miraculeux, elles sont les indices de la grandeur de ces astres et de l'ombre projetée.

VII. Il est manifeste que le soleil est caché par l'interposition de la lune, et la lune par l'interposition de la terre ; effets réciproques dans lesquels la lune enlève à la terre les mêmes rayons que la terre enlève à la lune. L'interposition de la lune amène de soudaines ténèbres, et à son tour l'interposition de la terre obscurcit la lune ; la nuit elle-même n'est pas autre chose que l'ombre de la terre. La figure de l'ombre est semblable à un cône renversé, dont la pointe seule atteint la lune sans dépasser la hauteur de cet astre, car nul autre astre n'éprouve d'éclipse en même temps; or, une figure de cette espèce va toujours en s'effilant davantage, et l'espace diminue les ombres: on peut s'en convaincre par les oiseaux qui s'élèvent à une grande hauteur. Donc la limite de l'ombre est la fin de l'air et le commencement de l'éther; au-dessus de la lune tout est pur, et rempli par une lumière durable. Quant à nous, nous voyons les astres la nuit, comme les autres lumières qui se détachent dans les ténèbres. C'est aussi pour cela que la lune s'éclipse pendant la nuit. Les éclipses du soleil et de la lune ne sont pas réglées et mensuelles, à cause de l'obliquité du zodiaque et des sinuosités que j'ai dit compliquer la révolution de la lune; d'où il résulte que les mouvements de ces deux astres ne se correspondent pas toujours dans les fractions de degrés.

VIII. (XI) De telles considérations emportent l'intelligence humaine dans les cieux, et de là, comme du haut d'un observatoire, nous découvrons les dimensions des trois plus grands corps de la nature. En effet, le soleil tout entier ne pourrait pas être caché à la terre par l'interposition de la lune, si la terre était plus grande que celle-ci. L'immensité du troisième corps, du soleil, ressort par la comparaison, et il n'est pas nécessaire d'en demander les dimensions au témoignage des yeux ou aux conjectures de l'intelligence, ni de dire : Il est immense, car une ligne d'arbres plantés dans l'étendue d'autant de milles qu'on voudra donnera des ombres parallèles, comme si l'astre répondait à tous les points de cette ligne. Il est immense, car à l'équinoxe il paraît, au même moment, vertical pour tout l'espace qui s'étend d'un tropique à l'autre. Il est immense, car pour ceux qui habitent en deçà du tropique l'ombre est projetée à midi vers le nord, à l'heure du lever vers le couchant ; ce qui ne pourrait se faire s'il n'était beaucoup plus grand que la terre. Il est immense, car à son lever il dépasse en largeur le sommet du mont Ida, qu'il déborde amplement à gauche et à droite, malgré la distance énorme qui l'en sépare.

Mais ce qui démontre indubitablement la dimension du soleil, ce sont les éclipses de lune, de même que les éclipses du soleil ont démontré la petitesse de la terre. En effet, il y a trois figures d'ombres : si le corps opaque est égal au corps éclairant, l'ombre a la forme d'un cylindre prolongé indéfiniment; si le corps opaque est plus grand que le corps éclairant, l'ombre a la forme d'un cône droit, dont la partie inférieure est la plus étroite, et qui se prolonge également indéfiniment ; si le corps opaque est plus petit que le corps éclairant, l'ombre a la forme d'un cône qui se termine par une pointe, et telle est l'apparence de l'ombre de la terre dans l'éclipse de lune. Il ne reste donc aucune raison de douter que le soleil ne l'emporte en grandeur sur la terre, et la nature même semble l'indiquer par des témoignages muets : pourquoi, en effet, pendant une moitié de l'année, le soleil s'éloigne-t-il de nous ! C'est pour refaire par la fraîcheur des nuits la terre, qu'il embraserait sans aucun doute, et que même il embrase en certaines parties, tant sont grandes ses dimensions.

IX. (XII.) Le premier Romain qui exposa publiquement la théorie des éclipses du soleil et de la lune est Sulpicius Gallus, qui fut consul avec Marcellus, mais qui alors était tribun militaire. La veille du jour où Persée fut défait par Paul-Emile il parut par ordre du général, afin de prévenir les alarmes de l'armée, devant les troupes assemblées pour annoncer l'éclipse qui allait survenir ; peu de temps après, il composa un livre sur ce sujet. Le premier qui s'en occupa chez les Grecs fut Thalès de Milet, dans la quatrième année de la quarante-huitième olympiade (an 585 av. J. C), l'an 170 de la fondation de Rome, et prédit une éclipse de lune qui arriva sous le roi Alyatte. Après eux, Hipparque dressa pour six cents ans la table du cours du soleil et de la lune, déterminant les mois des divers calendriers, les jours, les heures, les localités et les aspects, suivant les entrées. Le cours des ans ne lui a donné aucun démenti, et il semble avoir été admis aux conseils de la nature. Génies puissants et élevés au-dessus de l'humanité, ils ont découvert la loi qui régit ces grandes divinités, et ils ont délivré de ses craintes l'esprit misérable des hommes, qui dans les éclipses, tantôt croyaient voir une influence malfaisante ou une espèce de mort des astres, crainte qui, comme on sait, a, pour l'éclipse du soleil, troublé Stésichore et Pindare, poètes sublimes, et tantôt attribuaient l'obscurcissement de la lune à des maléfices, et lui venaient en aide par un bruit dissonant. Redoutant ce phénomène, dont il ignorait la cause, Nicias, général des Athéniens, n'osa pas faire sortir la flotte du port de Syracuse, et ruina la puissance de sa patrie. Redoublez de génie, interprètes du ciel, vous dont l'intelligence, embrassant la nature, a inventé des théories qui ont créé un lien entre les dieux et les hommes : A la vue de ce spectacle, à la vue des labeurs (puisque c'est le nom qu'on a voulu donner aux éclipses), des labeurs réguliers auxquels les astres sont soumis, quel mortel ne pardonnerait à la nécessité sous laquelle il est né ? Maintenant je vais parler, d'une manière brève et sommaire, des points sur lesquels on est d'accord en cette matière. Je ne donnerai que de courtes explications, et là où il sera tout à fait nécessaire ; car les explications n'entrent pas dans le plan de cet ouvrage, et il n'y a pas moins de mérite à énumérer les causes de toutes choses qu'à s'appesantir sur quelques-unes.

X. (XIII) Les éclipses se reproduisent dans le même ordre après deux cent vingt-trois mois, cela est certain ; le soleil ne s'éclipse que lorsque la lune finit ou commence son cours, c'est-à-dire aux conjonctions ; la lune, que quand elle est pleine, et toujours en deçà du lieu où elle s'est éclipsée la dernière fois. Chaque année il y a, à des jours et à des heures fixes, des éclipses de ces deux astres ; elles ne sont pas visibles partout quand elles arrivent de l'autre côté de la terre [dans l'hémisphère austral], ni même quand elles arrivent de ce côté-ci [dans l'hémisphère boréal], quelquefois les nuages nous empêchant de les voir, plus souvent la convexité du globe terrestre y mettant obstacle. Grâce à la sagacité d'Hipparque, depuis moins de deux cents ans il est établi que la lune peut s'éclipser cinq mois après une éclipse précédente, et le soleil sept mois ; que le soleil peut être caché deux fois en trente jours pour notre côté de la terre, mais que ces éclipses ne sont pas vues toutes deux des même points ; que (circonstance particulièrement merveilleuse dans ce phénomène si merveilleux) l'ombre de la terre, qui va éclipser la lune, l'entame tantôt par la partie occidentale de son disque, tantôt par la partie orientale ; et que, ce qui est déjà arrivé une fois, la lune peut s'éclipser à son couchant au moment du lever du soleil, les deux astres étant sur l'horizon, quoique l'ombre qui cause l'éclipse doive être au-dessous. Quant à deux éclipses, l'une de lune et l'autre de soleil, se succédant dans un intervalle de quinze jours, cela s'est vu de notre temps sous le règne des deux Vespasien, le père et le fils étant en même temps consuls.

XI. (XIV) La lune a toujours son croissant tourné à l'opposite du soleil, regardant l'orient quand elle croît, l'occident quand elle décroît : cela n'est pas douteux. A partir du second jour après la néoménie, la durée du temps pendant lequel elle luit augmente de dix-neuf vingt-quatrièmes d'heure (47 min. 1/2), jusqu'à ce qu'elle soit pleine, et diminue ensuite d'autant. Elle est invisible dès qu'elle est à moins de quatorze degrés du soleil : ce fait prouve que les planètes sont plus grandes que la lune, puisqu'elles font leur émersion, même parfois à sept degrés ; c'est l'éloignement où elles sont qui nous les fait paraître plus petites. Les étoiles fixes sont invisibles aussi pendant le jour, à cause de l'éclat du soleil, bien qu'elle brillent comme lui pendant la nuit : on en a la preuve lors des éclipses du soleil, et dans les puits très profonds.

XII. (XV) Parmi les planètes, trois que nous avons dites supérieures au soleil (II, 6) sont cachées quand elles entrent en conjonction avec lui ; elles le quittent à une distance d'au plus onze degrés, et font leur émersion le matin ; puis ses rayons les arrêtent lorsqu'elles sont en trine aspect, c'est-à-dire, à cent vingt degrés, et elles font leur station matinale ou première station ; ensuite en opposition, c'est-à-dire, à cent quatre-vingts degrés, elles font leur lever du soir ; enfin de l'autre côté, à cent vingt degrés, elles font leur station du soir ou seconde station, jusqu'à ce que le soleil, n'en étant plus qu'à douze degrés, les rende invisibles, ce qui est appelé leur coucher du soir. Mars étant plus près ressent l'action des rayons du soleil dès la quadrature, c'est-à-dire, dès quatre-vingt-dix degrés ; d'où le nom de premier et second nonagésimal, suivant qu'il s'agit de l'un ou de l'autre lever. Quand il est stationnaire il emploie six mois à parcourir un signe ; hors de là, il parcourt un signe en deux mois ; les deux autres planètes supérieures, au contraire, ne mettent pas quatre mois pleins à parcourir le signe où elles font leur station.

Les deux planètes inférieures sont invisibles dans la conjonction du soir, de la même façon ; puis, abandonnant le soleil, elles font leur lever du matin à la distance d'autant de degrés que les planètes précédentes. Quand elles sont à leur plus grand éloignement du soleil, elles rétrogradent vers lui ; l'ayant atteint, elles deviennent invisibles au coucher du matin, et dépassent cet astre ; puis, à la même distance qu'au lever du matin, elles font leur lever du soir, et atteignent la limite dont nous venons de parler ; de ce point elles rétrogradent vers le soleil, et disparaissent au coucher du soir. Vénus fait ses deux stations l'une le matin et l'autre le soir, séparées chacune par un lever, quand elle est le plus loin du soleil. Les stations de Mercure sont trop courtes pour pouvoir être appréciées.

XIII. Telle est la théorie des apparitions et des disparitions des planètes, théorie compliquée, et pleine de choses merveilleuses. En effet, elles changent de dimension et de couleur, elles s'approchent du septentrion, elles s'écartent vers le midi ; tout à coup on les trouve voisines tantôt de la terre, tantôt du ciel. Nous allons sans doute, sur beaucoup de points, nous éloigner des explications données par les anciens, mais nous avouons que le pas que nous allons faire est dû aussi à ceux qui les premiers ont montré la voie des recherches ; c'est une raison pour ne pas désespérer du progrès indéfini des siècles. Ces phénomènes sont le résultat de causes nombreuse. La première est dans les cercles que les Grecs appellent (car il faudra nous servir de noms grecs) apsides. Chacune des planètes a ses cercles particuliers, qui sont différents de ceux du monde; car la terre, avec ses deux sommets qu'on appelle pôles, est le centre du monde, ainsi que du zodiaque, situé obliquement entre ces pôles. Tout cela se démontre par le compas, dont la certitude est irrécusable. Donc, d'un centre différent pour chaque plante, s'élèvent les apsides, condition qui fait que les astres ont des révolutions et des mouvements dissemblables, parce que de toute nécessité les apsides intérieurs ont le plus de brièveté. (XVI.) A partir du centre de la terre les apsides les plus hauts sont, pour Saturne dans le Scorpion, pour Jupiter dans la Vierge, pour Mars dans le Lion, pour le Soleil dans les Gémeaux, pour Vénus dans le Sagittaire, pour Mercure dans le Capricorne, au milieu de chacun de ces signes ; les plus bas et les plus voisins du centre de la terre seul à l'opposite. Aussi les astres paraissent-ils se mouvoir plus lentement au moment de leur plus grande élévation : ce n'est pas qu'ils accélèrent ou qu'ils ralentissent leur mouvement fixe et indépendant pour chacun, mais c'est que les lignes menées du haut de l'apside vont en se rapprochant nécessairement vers le centre, comme les rayons des roues, et que le même mouvement semble ou plus rapide ou plus lent, selon la distance au centre.

La seconde cause des hauteurs, c'est quand les planètes ont, par rapport à leur propre centre, les apsides le plus élevés ; ce qui arrive dans d'autres signes, pour Saturne au vingtième degré de la balance, Jupiter au quinzième de l'Ecrevisse, Mars au vingt-huitième du Capricorne, le soleil au dix-neuvième du Bélier, Vénus au vingt-septième des Poissons, Mercure au quinzième de la Vierge, la lune au troisième du Taureau.

La troisième raison des hauteurs est dans la dimension du ciel et non d'un cercle, dimension qui fait qu'à la vue les planètes paraissent s'enfoncer ou descendre dans les profondeurs de l'air.

A cette théorie se rattache celle des latitudes et de l'obliquité du zodiaque. Ce cercle est parcouru par les astres que nous appelons planètes ; et il n'y a sur la terre d'habité que les parties qui lui sont sous-jacentes ; le reste, vers les pôles, est frappé de stérilité. Vénus seule s'en écarte de deux degrés, ce qui explique pourquoi certains animaux naissent, même dans les parties désertes du monde. La lune en parcourt toute la largeur, sans toutefois jamais en sortir. Après ces planètes, celle dont la marche a le plus d'amplitude est Mercure ; cependant, sur les douze degrés qui font la largeur du zodiaque, il n'en parcourt pas plus de huit, et il ne les parcourt pas également; mais il en parcourt deux quand il est au milieu, quatre quand il est au-dessus, et deux quand il est au-dessous. Puis le soleil marche, entre les deux du milieu, d'un mouvement inégal, semblable au mouvement tortueux des dragons. Mars s'écarte de l'écliptique de deux degrés ; Jupiter d'un degré et demi, Saturne d'un. Telle est la théorie des latitudes pour les planètes, quand elles descendent vers le midi ou montent vers le nord. La plupart des auteurs ont pensé que cette troisième hauteur des planètes, qui s'élèvent de la terre vers le ciel, dépendait de leur latitude et y correspondait ; c'est une erreur. Pour démontrer la fausseté de cette opinion, il faut exposer une théorie générale de ces causes, oeuvre d'une sagacité infinie.

Il est reconnu que les planètes, à leur coucher du soir, se trouvent par rapport à la terre dans le plus grand rapprochement ; et quant à leur latitude et quant à leur élévation, que les levers du matin se font à l'origine de leur latitude et de leur élévation, et les stations dans les noeuds moyens des latitudes, appelés écliptique. Il est reconnu aussi que le mouvement des planètes s'accroît quand elles sont dans la voisinage de la terre, et qu'il diminue quand elles s'en éloignent. Cela se voit surtout dans les élévations de la lune. Il n'est pas non plus douteux qu'il ne s'augmente au lever du matin, et qu'à partir des premières stations les trois planètes supérieures ne diminuent de rapidité jusqu'aux secondes stations. Cela étant, il est manifeste qu'à partir du lever matinal elles s'élèvent en latitude, parce que c'est dans cette position qu'elles commencent a accélérer de moins en moins leur mouvement, mais que dans la première station elles prennent de la hauteur, parce qu'alors seulement on commence à soustraire un nombre de degrés et à voir la planète rétrograder. Il faut rendre en particulier raison de ce phénomène : frappées dans la position dont nous avons parlé, c'est-à-dire en trine aspect, elles sont à la fois empêchées par les rayons du soleil de suivre la route directe, et soulevées en haut par la force du feu. Cela n'est pas immédiatement perçu par nos regards; aussi pensons-nous qu'elles sont stationnaires, d'où est venu le nom de stations. Puis l'intensité des mêmes rayons fait des progrès, et la chaleur répercutée les force à rétrograder. Ce phénomène est encore plus frappant dans leur lever du soir, au moment où elles sont en opposition complète avec le soleil ; alors elles sont chassées au sommet des apsides, et elles sont le moins visibles, étant placées à la plus grande hauteur et animées du plus petit mouvement, d'autant plus petit que l'astre se trouve dans les signes les plus élevés des apsides. A partir du lever du soir, les planètes descendent en latitude, le mouvement commence déjà à subir une moindre diminution, mais il ne s'accroît pas avant la seconde station ; c'est alors que leur hauteur diminue, les rayons du soleil les atteignant par l'autre côté, et les abaissant vers la terre avec la même force qui à leur premier trine aspect les avait élevées dans le ciel, tant il y a de différence dans l'action qu'exercent les rayons, selon la direction qu'ils suivent. Les mêmes phénomènes se manifestent, et avec beaucoup plus de force, dans le coucher du soir. Telle est la théorie des planètes supérieures ; celle des autres est plus difficile, et avant nous aucun Romain n'en a rendu compte.

XIV. (XVII) Disons d'abord pourquoi Vénus ne s'éloigne jamais de plus de 46 degrés du soleil, et Mercure de 23, et que souvent ces deux planètes commencent leur retour vers le soleil avant de s'être autant écartées. Etant inférieures au soleil, elles ont la convexité de leurs apsides tournée vers cet astre; et de ces cercles il en passe au-dessous autant que de ceux des planètes supérieures il en passe au-dessus : elles ne peuvent donc pas s'écarter davantage, attendu que la courbure de leurs apsides n'a pas là une longueur plus grande. Ainsi chacune des deux planètes inférieures est semblablement limitée par l'extrémité de son apside; et elle compense ce qui lui manque en longitude par la digression en latitude. Mais pourquoi ces deux planètes ne parviennent-elles pas toujours l'une à 46 degrés, et l'autre à 23 ? Elles y parviennent sans doute, mais la théorie est ici en défaut ; car il est manifeste que leurs apsides se meuvent aussi, attendu qu'ils ne dépassent jamais le soleil : c'est pourquoi, lorsque leurs orbites rencontrent par l'un ou l'autre côté le degré où est le soleil, alors les planètes sont censées être parvenues aussi loin qu'elles le peuvent ; et lorsque leurs orbites restent en deçà du soleil d'autant de degrés, ces mêmes planètes sont alors censées rétrograder trop vite, quoique dans l'un ou l'autre cas elles aient atteint également l'extrémité de leur écartement. Ce qui doit faire comprendre que le mouvement y est en sens opposé des autres : car dans les supérieures il s'accélère à leur coucher du soir, tandis qu'alors il se ralentit dans les planètes inférieures; c'est à la plus grande hauteur qu'a lieu là le ralentissement, ici l'accélération. En effet, l'accélération de vitesse est pour les unes au voisinage du centre, pour les autres dans la plus grande hauteur de leur cercle. Arrivées au lever matinal, les supérieures perdent de leur rapidité, les inférieures en acquièrent davantage. Les premières rétrogradent de la station du matin à celle du soir ; au contraire, Vénus rétrograde de celle du soir à celle du matin, monte en latitude au lever matinal, suit le soleil et prend de la hauteur à partir de la première station, atteint à l'instant du coucher du soir le plus de hauteur et le plus de vitesse, puis au lever du soir descend en latitude et diminue de mouvement, enfin rétrograde et s'abaisse à partir de la station du soir. De son côté, Mercure au lever matinal prend de la latitude et de la hauteur, et décroît en latitude au lever du soir ; arrivé à quinze degrés du soleil, il reste là environ quatre jours immobile, décroît de hauteur et rétrograde, depuis le coucher du soir jusqu'au lever du matin. Seul avec la lune, il met à descendre le même temps qu'à monter ; Vénus en met quinze fois autant à monter. La digression coûte à Saturne et à Jupiter deux fois, à Mars quatre fois, le temps de l'ascension, tant est grande la variété de la nature. Mais la raison en est évidente : ce qui fait effort vers les rayons brûlants du soleil descend aussi à regret.

XV. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces mystères de la nature, et les lois auxquelles elle s'est assujettie elle-même. Par exemple, Mars, dont le cours échappe le plus à l'observation, n'est jamais stationnaire quand Jupiter est en trine aspect, et ne l'est que rarement quand cet astre est à 60 degrés, nombre qui donne au monde la forme hexagone ; les deux planètes ne se lèvent en même temps que sous les signes de l'Ecrevisse et du Lion. Le lever du soir de Mercure est rare dans les Poissons, il est très fréquent dans la Vierge; le lever du matin se fait dans la Balance, aussi bien que dans le Verseau ; en revanche, il est extrêmement rare dans le Lion. Mercure ne rétrograde jamais dans le Taureau et les Gémeaux, et sa rétrogradation dans l'Ecrevisse ne commence qu'au vingt-cinquième degré de ce signe. Deux conjonctions de la lune avec le soleil ne se rencontrent que dans le signe des Gémeaux; le Sagittaire est le seul qu'elle passe quelquefois sans conjonction. Dans le Bélier seulement, on apercevra, le même jour ou la même nuit, le dernier quartier et la nouvelle lune ; encore est-il donné à peu d'hommes d'apercevoir ce phénomène, et de la fable de la vue de Lyncée. Saturne et Mars ne sont jamais invisibles dans le ciel plus de cent soixante et dix jours ; Jupiter s'absente trente-six ou du moins vingt-six jours ; Vénus, de soixante-neuf à cinquante-deux au moins ; Mercure, de treize à dix-huit au plus.

XVI. (XVIII) La couleur des planètes se modifie suivant leur altitude : elles prennent une ressemblance avec les hauteurs dont elles ont traversé l'air, et en approchant elles se teignent, suivant le côté par où elles viennent, de la teinte du cercle qui ne leur appartient pas. Un cercle plus froid les rend plus pâles, un cercle plus chaud les rend plus rouges, un cercle venteux leur donne un aspect sinistre. Le soleil, les noeuds des apsides et l'extrémité de leur orbite leur ôtent leur éclat. Chaque planète a pourtant sa couleur, blanche pour Saturne, claire pour Jupiter, ignée pour Mars, blanchissante pour l'étoile du matin, flamboyante pour l'étoile du soir, radieuse pour Mercure, douce pour la lune, ardente pour le soleil quand il se lève, puis rayonnante. A ces causes se rattache la contemplation des étoiles fixes que renferme le ciel: tantôt on les voit former une multitude pressée autour de l'orbe à demi plein de la lune, à la douce lueur d'une nuit paisible ; tantôt, comme si elles avaient pris la fuite, elles deviennent rares, cachées qu'elles sont par la pleine lune, ou lorsque les rayons du soleil ou des autres planètes ont ébloui nos regards. La lune elle-même éprouve, sans aucun doute, des différences, suivant la manière dont elle reçoit les rayons du soleil. La convexité du monde les détourne et les amortit dans tous les cas, excepté quand ils la frappent à angle droit. Ainsi en quadrature elle est demi-pleine, en trine aspect elle offre un orbe à demi vide, qui se remplit en opposition ; puis, dans son décours, elle présente les mêmes phases aux mêmes intervalles : la théorie en est semblable à celle qui régit les trois planètes supérieures.

XVII (XIX) Le soleil lui-même éprouve quatre différences, faisant deux fois la nuit égale au jour, au printemps et à l'automne ; époques auxquelles il répond au milieu de la terre, dans le huitième degré du Bélier et de la Balance, et revenant deux fois sur ses pas, l'une pour augmenter le jour, au solstice d'hiver, dans le huitième degré du Capricorne, rentre pour augmenter la nuit, au solstice d'été, dans le huitième degré de l'Ecrevisse. La cause de cette inégalité est l'obliquité du zodiaque : une partie égale du monde est, il est vrai, à tout moment au-dessus et au-dessous de la terre; mais les signes qui montent perpendiculairement gardent la lumière pendant un plus long espace : au contraire, les signes qui montent obliquement passent avec plus de rapidité.

XVIII. (XX.) On ignore généralement que par une observation attentive du ciel, les maîtres de la science ont établi que les trois planètes supérieures projettent des feux qui, tombant sur la terre, ont le nom de foudres. Ces feux proviennent surtout de la planète intermédiaire, peut-être parce que, recevant un excès d'humidité du cercle supérieur, et un excès de chaleur du cercle inférieur, elle se débarrasse de cette façon; c'est pour cela que l'on a dit que Jupiter lançait la foudre. Ainsi, de même qu'un bois enflammé projette un charbon avec bruit, de même l'astre projette un feu céleste qui apporte en même temps des présages, les opérations divines ne cessant même pas dans la partie ainsi rejetée. C'est surtout lorsque l'air est agité que survient ce phénomène, parce que, les humidités retenues dans l'atmosphère provoquent l'émission d'un feu abondant, ou parce que la perturbation est due à une sorte d'enfantement de la planète.

XIX. (XXI.) Beaucoup ont essayé de déterminer la distance des astres à la terre ; et ils ont dit que le soleil lui-même est dix-neuf fois plus éloigné de la lune, que la lune elle-même ne l'est de la terre. Pythagore, homme d'un génie sagace, a conclu qu'Il y avait de la terre à la lune 126 mille stades, de la lune jusqu'au soleil le double : cette opinion a été celle du Romain Gallus Sulpicius.

XX. (XXII.) Mais Pythagore appelle parfois, d'après des rapports musicaux, un ton la distance qui sépare la lune de la terre ; de celle-ci à Mercure, il compte un demi-ton ; de lui à Vénus à peu près autant, de Vénus au soleil un ton et demi, du soleil à Mars, un ton, c'est-à-dire autant que de la lune à la terre : de Mars jusqu'à Jupiter un demi-ton, de Jupiter jusqu'à Saturne un demi-ton, et de là jusqu'au zodiaque un ton et demi. Cela fait sept tons, dont l'ensemble est appelé diapason, c'est-à-dire accord universel. Dans ce concert, Saturne se meut suivant le mode dorien, Jupiter suivant le mode phrygien, et ainsi des autres : subtilités plus amusantes qu'utiles.

XXI. (XXIII.) Un stade fait 125 de nos pas, ou 625 pieds (184 mètres). Posidonius prétend qu'il n'y a pas moins de 40 stades de la terre à la région d'où proviennent les nuages, les vents et les brouillards ; que, à partir de là, l'air est pur, limpide, et rempli d'une lumière que rien ne trouble ; mais que de l'air trouble à la lune il y a deux millions de stades, et de là au soleil 500 million de stades : c'est grâce à cette distance que, malgré son volume énorme, il n'embrase pas la terre. Plusieurs auteurs ont rapporté que les nuages s'élèvent à une hauteur de 900 stades. Ces choses sont ignorées et insolubles ; mais il faut en parler, parce qu'on en a parlé. Dans ces problèmes l'argumentation géométrique est la seule qui ne trompe jamais, et à laquelle il faut recourir si l'on se complaît à aller plus loin dans ces recherches, sans toutefois songer à mesurer (le vouloir ce serait user de son loisir avec folie) de pareilles dimensions, mais en se bornant à des évaluations approximatives. D'après la révolution du soleil, on reconnaît que le cercle qu'il parcourt comprend environ 366 parties ; or, le diamètre est le tiers et un peu moins du 21e de la circonférence ; donc, si on retranche la moitié de ce diamètre à cause de la situation centrale de la terre, on trouve que la distance qui la sépare du soleil est la sixième partie de l'espace immense que parcourt cet astre dans sa révolution, et que la distance de la terre à la lune est la douzième partie de cet espace, parce qu'elle décrit son orbite dans un intervalle de temps douze fois plus court, et que c'est de la sorte qu'elle chemine entre le soleil et la terre. Jusqu'où ne va pas l'audace de l'esprit humain, encouragée, comme dans les problèmes précédents, par quelque petit succès ! La raison fournit un prétexte à l'impudence : on n'ose deviner la distance de la terre au soleil, et l'on double cette distance pour trouver celle du ciel, sous le prétexte que le soleil est juste au milieu, de sorte que la dimension du ciel lui-même peut se mesurer sur les doigts. Le rapport du diamètre à la circonférence est comme 7 à 22, et il ne faut plus qu'un fil à plomb pour mesurer le ciel.

Le calcul égyptien enseigné par Pétosiris et Necepsos montre que dans l'orbite lunaire, qui, comme nous l'avons dit, est la plus petite, chaque degré comprend un intervalle d'un peu plus de 33 stades, le double dans l'orbite de Saturne qui est la plus grande; dans celle du soleil qui est intermédiaire, la moitié de la somme de ces deux mesures. Ce calcul est plein de retenue ; car si au cercle de Saturne on ajoutait l'intervalle qui le sépare du zodiaque lui-même, on arriverait à une multiplication infinie.

XXII. (XXIV) Il reste peu de chose à dire du monde. Dans le ciel même, des étoiles naissent soudainement ; il y en a plusieurs espèces. Les Grecs appellent comètes, les Romains étoiles chevelues, des astres qui inspirent la terreur par une crinière couleur de sang, et qui semblent hérissés sur le sommet. On appelle pennies ceux dont la crinière est disposée à la partie inférieure sous la forme d'une longue barbe. Les aconties sont lancées comme un javelot ; elles indiquent des événements d'un accomplissement très prochain : telle est celle dont le César Titus Imperator, dans son cinquième consulat (an de JC. 77), a fait le sujet d'une pièce de vers admirable. C'est la dernière de ce genre qu'on ait vue. Les comètes plus courtes et allongées en pointe ont été appelées xiphies ; et ce sont le plus pâles de toutes ; elles ont le reflet d'un glaive, et sont dépourvues de rayons. Les discoïdes, d'une forme indiquée par leur nom, ont la couleur de l'ambre, et ne projettent que peu de rayons par leurs bords. Les pithées ont la figure de tonneaux, et présentent dans leur partie concave une lueur fumeuse. Les cératies ont l'apparence d'une corne: telle fut celle qui apparut quand la Grèce coalisée livra la bataille de Salamine (av. JC. 480). Les lampadies imitent les torches ardentes. Les hippées imitent la crinière d'un cheval, vivement agitée, et tournoyant sur elle-même. Il y a aussi des comètes blanches, à chevelure argentée, d'un éclat tellement radieux que l'on peut à peine y fixer les yeux ; elles offrent, sous une apparence humaine, l'image d'un dieu. Il y en a aussi qui sont comme hérissées de poils et enveloppées d'une espèce de nuage. Il est arrivé une fois que la chevelure s'est changée en lance ; ce fut dans la 108e olympiade, l'an 398 de Rome. Le plus court espace de temps noté durant lequel elles ont été visibles est de 7 jours, le plus long de 80.

XXIII. Parmi les comètes les unes se meuvent comme les planètes, les autres demeurent immobiles. Presque toutes sont dans la région septentrionale du ciel ; elles en occupent une partie qui n'est pas fixe, et surtout la partie blanche, qui a reçu le nom de voie lactée. Aristote rapporte qu'on en voit souvent plusieurs à la fois, observation que personne autre n'a faite, à ma connaissance ; et il ajoute que ce phénomène indique des vents violents et de fortes chaleurs. Les comètes se montrent aussi dans les mois d'hiver et vers le pôle du midi, mais là sans aucun éclat. Il y a eu une comète fatale aux peuples de l'Ethiopie et de l'Egypte, et connue sous le nom de Typhon qui fut un roi de ces temps anciens ; d'une apparence ignée, d'une forme contournée en spirale, d'un aspect effrayant, moins une étoile qu'une espèce de noeud enflammé. Quelquefois les planètes et les autres astres se montrent garnis de cheveux. Les comètes n'apparaissent jamais à l'occident. Ce sont des astres pleins de présages funestes, et qui ne se contentent pas de légères expiations, témoin les troubles civils sous le consul Octavius (an de Rome 678 ; avant JC. 76.), et derechef la guerre de Pompée et de César (avant JC. 49) ; témoin encore, de notre temps, l'empoisonnement qui fit succéder Néron à l'empereur Claude (an de Rome 707, de JC. 54) ; témoin enfin le règne de ce prince, durant lequel l'influence en fut presque continuelle et funeste. On pense que la diversité des effets qu'elles produisent dépend des parties vers lesquelles elles s'élancent, de l'étoile dont elles ressentent l'action, des formes qu'elles imitent, et des lieux où elles font éruption. On assure que, présentant la forme d'une flûte, elles sont un signe d'art musical ; de moeurs infâmes, paraissant dans les parties honteuses des constellations ; d'esprit et de science, quand elles sont en trine aspect ou en quadrature avec quelqu'un des astres permanents ; et qu'elles versent des poisons, étant dans la tête du Dragon du nord au du midi. Rome est le seul lieu de l'univers qui ait élevé un temple à une comète, celle que le dieu Auguste jugea de si bon augure pour lui. Elle apparut lors des débuts de sa fortune, pendant les jeux qu'il célébrait en l'honneur de Vénus Genitrix, peu de temps après la mort de son père César, et dans le collège institué pour cela par ce dernier ; il exprima en ces termes la joie qu'elle lui causait : «Pendant la célébration de mes jeux, on aperçut durant sept jours une comète dans la région du ciel qui est au Septentrion. Elle commençait à paraître vers la onzième heure (cinq heures du soir) ; elle eut beaucoup d'éclat, et fut visible de toutes les parties de la terre. Suivant l'opinion générale, cet astre annonça que l'âme de César avait été reçue au nombre des divinités éternelles ; c'est à ce titre qu'une comète fut ajouté à sa statue, que peu de temps après nous consacrâmes dans le forum». Tel fut du moins son langage public ; mais dans l'intimité il se félicitait de l'apparition de cette comète, née, disait-il, pour lui, et dans laquelle il naissait à son tour : à vrai dire, ce fut un bonheur pour la terre. Il y a des auteurs qui pensent que les comètes sont des astres durables, qui ont leur propre orbite, mais qui ne sont visibles que lorsque le soleil les a abandonnés ; d'autres, au contraire, supposent qu'elles sont le produit du concours fortuit de l'humidité et de la force ignée, et que, en conséquence, elles se dissolvent.

XXIV.(XXVI.) Hipparque, dont nous avons déjà parlé (chap. 9 et 10), Hipparque, qu'on ne louera jamais assez, car personne plus que lui n'a fait sentir que l'homme a des affinités avec les astres et que nos âmes sont une partie du ciel, a observé une étoile nouvelle différente des comètes, et née de son temps. Le jour où il la vit briller, le mouvement qu'il y aperçut excita des doutes dans son esprit ; il se demanda si cela n'arrivait pas souvent, et si les étoiles que nous croyons fixes n'étaient pas mobiles elles-mêmes : alors il osa, chose audacieuse même pour un dieu, dresser pour la postérité le catalogue des étoiles, et en faire, pour ainsi dire, l'appel nominal. A cet effet, il inventa des instruments pour déterminer avec précision la position et la grandeur de chacune ; il donna ainsi les moyens de reconnaître non-seulement si elles mouraient ou naissaient, mais encore si quelques-unes traversaient le ciel ou s'y mouraient, et semblablement si elles croissaient ou diminuaient, laissant à tous le ciel en héritage, s'il se trouvait quelqu'un capable de recueillir la succession.

XXV. Il y a aussi des torches flamboyantes, visibles seulement quand elles tombent, comme celle qui, en plein midi, traversa le ciel aux yeux du peuple pendant les combats de gladiateurs donnés par le César Germanicus. On en distingue deux espèces : les lampades, qui sont tout simplement des torches, et les bolides, comme on en vit lors des désastreux événements de Modène. La différence est que les torches, allumées par leur partie antérieure, laissent de longues traînées, tandis que les bolides, brûlant dans toute leur longueur, occupent un plus grand espace.

XXVI. On voit aussi flamboyer des poutres, doques en grec, telles qu'il en apparut lorsque les Lacédémoniens, vaincus sur mer, perdirent l'empire de la Grèce. (Ol. 96, 2 ; 395 av. JC.) Il se fait aussi dans le ciel lui-même des crevasses qu'on appelle Chasma.

XXVII. (XXVII.) On a encore observé des incendies couleur de sang, se dirigeant vers la terre. Rien de plus terrible que ce phénomène aux yeux des mortels épouvantés ; on en vit un semblable l'an III de la cent septième olympiade, lorsque le roi Philippe ébranlait la Grèce. Pour moi, je crois que ces météores se manifestent, comme le reste, à des époques réglées, et qu'ils sont indépendants des causes variées, fruit d'une imagination subtile, auxquelles la plupart les attribuent. Ils furent, sans doute, le présage de grandes catastrophes ; mais je pense que ces catastrophes ne surviennent pas à cause des météores ; les météores apparurent parce qu'elles étaient prochaines. Ce qui cache la loi de leur reproduction, c'est qu'ils sont rares ; cela empêche qu'ils ne soient connus comme le sont les levers des planètes ci-dessus indiqués, les éclipses, et beaucoup d'autres phénomènes.

XXVIII. (XXVIII.) On voit des étoiles apparaître des journées entières avec le soleil ; le plus souvent elles entourent cet astre d'une espèce de couronne d'épis et de cercles de diverses couleurs. Ce phénomène arriva lors de l'entrée à Rome d'Auguste dans sa première jeunesse, venant, après la mort de son père, prendre l'héritage d'un grand nom. (XXIX.) De semblables couronnes se font voir autour de la lune, et des étoiles fixes qui ont un grand éclat.

XXIX. Le soleil parut avec un arc sous le consulat de Lucius Opimius et de Quintus Fabius (an de Rome 623) ; avec un cercle, sous le consulat de Porcius et de Manius Acilius (an de Rome 640) ; avec un cercle de couleur rouge sous le consulat de Lucius Julius et de Publius Rutilius (an de Rome 664).

XXX. (XXX.) Le soleil éprouve des éclipses dont la longueur est un prodige : ainsi, lors du meurtre du dictateur César et durant la guerre d'Antoine, il fut pâle, presque sans interruption, pendant toute l'année.

XXXI. (XXXI) On a vu aussi plusieurs soleils à la fois, non au-dessus ni en-dessous du soleil lui- même, mais sur les côtés, et non près de la terre, ni à l'opposite, ni la nuit, mais le matin ou le soir ; on en a vu, dit-on, même à midi, une fois, sur le Bosphore ; ils avaient paru dès le matin, et durèrent jusqu'au soir. Les anciens ont observé plusieurs fois trois soleils : par exemple, sous les consulats de Sp. Postumius, de Q. Mucius (an de Rome 580) ; de Q. Marcius, de M. Porcius (an de Rome 631) ; de Marc-Antoine, de P. Dolabella (an de Rome 710) ; de M. Lepidus, de L. Plancus (an de Rome 712). Ce phénomène s'est montré aussi de notre temps, durant le règne du dieu Claude lorsqu'il était consul, ayant Cornelius Orfitus pour collègue (après JC. 51). Aucun document ne parle de l'apparition de plus de trois soleils à la fois.

XXXII (XXXII) Trois lunes ont été observées, comme sous le consulat de Cn. Domitius et de C. Fannius (an de Rome 632). On les a généralement appelées soleils nocturnes.

XXXIII. (XXXIII) On a vu pendant la nuit, sous le consulat de C. Caecilius et de Cn. Papirius (an de Rome 641), et d'autres fois encore, une lumière se répandre dans le ciel, de sorte qu'une espèce de jour remplaçait les ténèbres.

XXXIV. (XXXIV) Un bouclier ardent, jetant des étincelles, a traversé le ciel de l'occident à l'orient, au moment du coucher du soleil, sous le consulat de L. Valerius et de C. Marius (an de Rome 654).

XXXV. (XXXV) Sous le consulat de Cn. Octavius et de C. Scribonius (an de Rome 678), phénomène mentionné une seule fois, une étincelle étant tombée d'une étoile s'accrut à mesure qu'elle approchait de la terre, atteignit la grandeur de la lune, et donna une clarté pareille à un jour nuageux ; puis, regagnant le ciel, prit la forme d'une torche. Le proconsul Silanus, avec sa suite, en fut témoin.

XXXVI.(XXXVI) Il arrive aussi que des étoiles semblent se détacher : cela n'est pas sans signification, et il ne manque jamais de s'élever de ce côté des vents formidables.

XXXVII. Il se montre des étoiles dans la mer et sur la terre. (XXVII) J'ai vu, la nuit, pendant les factions des sentinelles devant les retranchements, briller à la pointe des javelots des lueurs à la forme étoilée. Les étoiles se posent sur les antennes et sur d'autres parties des vaisseaux avec une espèce de son vocal, comme des oiseaux allant de place en place. Cette espèce d'étoile est dangereuse quand il n'en vient qu'une seule ; elle cause la submersion du bâtiment ; et si elle tombe dans la partie inférieure de la carène, elle y met le feu. Mais s'il en vient deux, l'augure en est favorable ; elles annoncent une heureuse navigation : l'on prétend même que, survenant, elles mettent en fuite Hélène, c'est le nom de cette étoile funeste et menaçante. Aussi attribue-t-on cette apparition divine à Castor et à Pollux, et on les invoque comme les dieux de la mer. La tête de l'homme est quelquefois, pendant le soir, entourée de ces lueurs, et c'est un présage de grandes choses. La raison de tout cela est un mystère caché derrière la majesté de la nature.

XXXVIII. (XXXVIII) Jusqu'à présent nous avons parlé du monde lui-même et des astres ; je passe à ce qui reste de remarquable dans le ciel. En effet, le nom de ciel a été aussi donné par nos ancêtres à cet espace qui semble vide, et qui, sous le nom d'air, répand le souffle de vie. Cette région est au-dessous de la lune, et de beaucoup ; telle est du moins l'opinion à peu près générale : faisant un immense emprunt et à l'éther supérieur et aux exhalaisons terrestres, elle participe de ces deux natures. De là les nuages, les tonnerres et les éclairs ; de là les grêles, les brouillards, les pluies, les tempêtes, les tourbillons ; de là de nombreux désastres pour les mortels, et une lutte intestine de la nature avec elle-même. Des choses terrestres, qui tendent vers le ciel, sont repoussées par la force des astres ; d'autres, qui spontanément n'y montent pas, sont entraînées par elles. Les pluies tombent, les nuages montent, les rivières se dessèchent, la grêle se précipite, les rayons embrasent, et de toutes parts ils poussent la terre dans l'espace ; réfléchis, ils rebroussent chemin, emportant avec eux ce qu'ils peuvent. La chaleur vient d'en haut, et elle y retourne. Les vents fondent à vide sur la terre, et ils remontent chargés de butin. La respiration d'innombrables animaux attire l'air des hautes régions ; l'air fait résistance, et la terre épanche le souffle de vie dans le ciel qui s'est épuisé. Ainsi la nature a des mouvements alternatifs, le monde est emporté avec une grande vitesse comme par une machine de guerre, et la discorde s'en accroît. Nulle pause n'est possible dans le combat, mais une rotation perpétuelle l'entraîne, et montre successivement à la terre la sphère infinie où siègent les causes des choses. Parfois même, en interposant les nuages, elle jette au-devant du ciel un autre ciel ; c'est le royaume des vents. Là résident surtout leurs principes, dans lesquels les causes des autres phénomènes sont implicitement comprises, car on attribue généralement à leur violence la foudre et les éclairs; on leur attribue aussi les pluies de pierre attendu que les pierres sont enlevées par le vent; et beaucoup d'autres choses semblables. En conséquence, il faut entrer dans quelques détails.

XXXIX. (XXXIX) Il est évident que parmi les causes des saisons et des choses les unes sont fixes, les autres fortuites, ou du moins régies par des lois encore ignorées. Qui doute, en effet, que les étés, les hivers, et toutes les vicissitudes périodiques, ne soient déterminées par le mouvement des astres ? De même que l'influence du soleil se manifeste dans les modifications de l'année, de même chacun des autres astres a sa force spéciale, et produit en conséquence des effets spéciaux. Les uns sont fertiles en humidités versées sous forme de pluies, les autres en humidités solidifiées sous forme de givre, agglomérées sous forme de neige, congelées sous forme de grêle ; d'autres le sont en vents, en chaleur tiède, en chaleur brûlante, en rosée, en froid. Et il ne faut pas en estimer la grandeur d'après le volume apparent ; car à en juger d'après leur immense hauteur, évidemment aucun d'eux n'est plus petit que la lune. Donc, ils exercent une action conforme à leur nature, chacun dans sa révolution; cela est manifeste surtout dans les passages de Saturne, qui s'accompagnent de pluie. Et cette influence n'appartient pas seulement aux planètes, elle appartient aussi à plusieurs étoiles fixes, toutes les fois qu'elles sont excitées par l'ascension de planètes, ou stimulées par le jet de rayons ; c'est ce que nous voyons arriver dans les Sucules, que pour cela les Grecs ont appelées Hyades, d'un mot qui signifie pluvieuses. Quelques-unes même agissent spontanément et à des époques fixes, comme les Chevreaux (XVIII, 74) à leur lever. Arcturus ne se lève presque jamais sans une grêle accompagnée d'orage.

XL. (XL) Quant à la Canicule, qui ignore que, se levant, elle allume l'ardeur du soleil ? Les effets de cet astre sont les plus puissants sur la terre : les mers bouillonnent (XVIII, 68) à son lever, les vins fermentent dans les celliers, les eaux stagnantes s'agitent. Les Egyptiens donnent le nom d'oryx à un animal qui, disent-ils, se tient en face de cette étoile à son lever, fixe ses regards sur elle, et l'adore, pour ainsi dire, en éternuant. Les chiens aussi sont plus exposés à la rage (VIII, 61) durant tout cet intervalle de temps ; cela n'est pas douteux.

XLI. (XLI) Des portions de certaines constellations ont aussi une action propre, par exemple à l'équinoxe d'automne et au solstice d'hiver, époques auxquelles des tempêtes nous révèlent le passage du soleil ; et ce passage se manifeste non pas seulement par des pluies et des orages, mais aussi par beaucoup d'effets qu'en ressentent les corps et la campagne. Sous l'influence de l'astre, les uns éprouvent des paralysies, les autres des commotions dans le ventre, dans les nerfs, dans la tête, dans l'intelligence, à des époques réglées. L'olivier (XVIII, 68), le peuplier blanc et le saule, au solstice d'été, recoquillent leurs feuilles ; le pouliot desséché et suspendu au toit fleurit le jour même du solstice d'hiver ; les membranes distendues par l'air se rompent. Celui-là s'étonnera de ces phénomènes qui n'a pas remarqué (expérience quotidienne) qu'une plante appelée tournesol (XXII, 19) regarde toujours le soleil qui s'en va, et tourne continuellement avec lui, même lorsque les nuages le voilent ; que la lune a aussi une action par laquelle les huîtres, les coquillages et les testacés de toute espèce croissent et diminuent selon ses phases. Bien plus, les observateur attentifs ont découvert que le nombre des lobes du foie de la souris répond à l'âge de la lune (XI, 76 ; XXIX, 15), et qu'un très petit animal, la fourmi (XI, 36), est sensible à l'influence de cet astre, et cesse son travail quand il n'est pas visible. En ceci notre ignorance est d'autant plus honteuse qu'il est reconnu que les affections des yeux, chez certaines bêtes de somme (XI, 55), croissent et décroissent avec la lune. Ce qui nous excuse, c'est l'immensité des cieux séparés de nous par une énorme hauteur, et divisés en soixante-douze constellations. Ces constellations sont les images d'objets ou d'animaux entre lesquelles les astronomes ont partagé le ciel. On y a noté seize cents étoiles, c'est-à-dire les étoiles remarquables par leurs effets ou par leur apparence ; par exemple, dans la queue du Taureau, sept qu'on appelle Pléiades, les Hyades au front, le Bouvier qui suit la grande Ourse.

XLII. (XLII.) Je ne nierai pas qu'indépendamment de ces causes, il ne se forme de la pluie et du vent; car il est certain que la terre exhale des brouillards, tantôt humides, tantôt semblables à de la fumée, à cause des chaleurs, et qu'il ne se forme des nuages, soit par la sublimation de l'humidité, soit par la condensation de l'air en eau. Les nuages ont de la densité, et sont des corps ; on ne peut en douter, puisqu'ils voilent le soleil, qui, autrement, est visible même aux plongeurs, quelle que soit la profondeur à laquelle ils descendent.

XLIII. (XLIII) En conséquence, je ne contesterai pas que les feux des étoiles peuvent tomber d'en haut sur les nuages, comme on le voit souvent par un temps serein. Il est certain que le choc de ces feux ébranle l'air : c'est ainsi que les traits sifflent dans leur trajet. Quand ils sont arrivés à la nue, il en résulte de la vapeur avec un bruit étrange, comme quand on plonge un fer rouge dans l'eau, et il se forme un tourbillon de fumée : de là naissent les tempêtes. S'il y a dans la nue lutte de l'air ou de la vapeur, le tonnerre gronde ; si éruption ardente, la foudre éclate; si effort prolongé dans un plus grand espace, l'éclair brille. Les éclairs fendent la nue, les foudres la déchirent. Le tonnerre est le retentissement des coups que frappent les feux ; aussi la flamme rayonne-t-elle dès que le nuage se fend. Le souffle émané de la terre peut aussi, repoussé en bas par les astres et arrêté dans les nuages, faire entendre le grondement du tonnerre tant que le son reste étouffé pendant la lutte, et les éclats de la foudre au moment de l'éruption, comme pour une vessie distendue par l'air. Il se peut encore que ce souffle, quel qu'il soit, s'allume par le frottement dans une descente rapide. Il se peut enfin que le choc des nuages fasse jaillir des éclairs, comme le choc de deux pierres fait jaillir des étincelles. Mais tout cela est dû au hasard. De là des foudres aveugles et vaines toujours, n'étant le produit d'aucune des lois de la nature : elles frappent les monts, elles se précipitent dans les mers, et portent tant d'autres coups inutiles ; mais les foudres qui viennent de plus haut sont les interprètes du destin, elles ont des causes fixes, et elles sont envoyées par les astres qui les engendrent.

XLIV. Je ne nierai pas non plus que des vents, ou plutôt des souffles, ne puissent provenir aussi d'une exhalaison aride et sèche de la terre ; qu'ils ne puissent sortir des eaux donnant issue à un air qui ne se condense pas en brouillards, ni ne s'agglomère en nuages ; qu'ils ne puissent enfin être déterminés par l'impulsion du soleil, puisque le vent, on le sait, n'est qu'un courant d'air. A ces causes on peut en joindre bien d'autres ; car nous voyons certains vents s'élever des fleuves, des golfes, et de la mer même tranquille ; et d'autres, qu'on appelle Autans, venir de terre. Ces vents, revenant de la mer à la terre, sont appelés Tropées ; continuant à porter en haute mer, Apogées.

(XLIV) Les montagnes avec leurs lignes brisées, avec leurs sommets nombreux, avec leur croupe coudée ou arrondie, avec leurs vallées profondes, fendant par leurs inégalités l'air qui les frappe (disposition qui, en beaucoup d'endroits, produit des échos sans fin), sont une cause de vents.

(XLV). Il y a même des cavernes qui en produisent : telle est, sur la côte de Dalmatie, une caverne qui offre un abîme à large embouchure : il suffit d'y jeter l'objet le plus léger, même en un jour calme, pour qu'il en jaillisse une tempête semblable à un tourbillon ; le lieu se nomme Senta. Bien plus, dans la Cyrénaïque se trouve, dit-on, une roche consacrée au vent du midi : y porter la main est un sacrilège, et aussitôt le vent du midi soulève les sables. Dans beaucoup de maisons mêmes, des endroits humides et complètement à l'abri font sentir un souffle, tant il y a de causes de vents.

XLV. Mais il importe beaucoup de distinguer le souffle et le vent. Ces vents réglés et durables qui se font sentir, non à une localité, mais à de vastes contrées ; qui ne sont ni une brise ni une tempête, mais qui se montrent mâles jusque dans leur nom, soit qu'ils naissent du mouvement continuel du monde et du mouvement contraire des astres, soit qu'ils émanent de ce souffle fécond qui anime la nature entière, et qui s'agite çà et là comme dans une espèce de matrice, soit qu'on y voie les effets de l'air fouetté par les coups inégaux des planètes et par les jets divers des rayons, soit qu'ils sortent des planètes voisines ou qu'ils tombent des étoiles fixes ; ces vents, dis-je, sont manifestement assujettis à une loi naturelle qui, sans être ignorée, n'est cependant pas non plus complètement connue. (XLVI). Plus de vingt anciens auteurs grecs ont recueilli des observations sur ce sujet. Mon étonnement est extrême quand je vois que dans le monde, en proie à la division et partagé en royaumes comme en autant de membres, un aussi grand nombre d'hommes s'est livré à la recherche de choses si difficiles à trouver ; et cela sans en être empêchés par les guerres, par les hospitalités infidèles, par les pirates ennemis de tous, et interceptant presque les passages ; et cela avec un tel succès, que, pour des lieux où ils ne sont jamais allés, on en apprend plus sur certains points, à l'aide de leurs livres, que par toutes les connaissances des habitants. De nos jours, au contraire, au sein d'un pays que fête l'univers, sous un prince qui se plaît tant à voir prospérer les choses et les arts, non seulement on n 'ajoute rien aux découvertes déjà faites, mais encore on ne se tient pas même au niveau des connaissances des anciens. Les récompenses n'étaient pas plus grandes, car la puissance souveraine était partagée entre plus de mains ; et pourtant beaucoup ont fouillé ces secrets de la nature, sans autre rémunération que la satisfaction d'être utiles à la postérité. Ce sont les moeurs qui ont déchu, et non les récompenses. La mer est ouverte dans toute son étendue, tous les rivages sont hospitaliers ; mais la foule immense qui navigue le fait pour l'amour du gain et non de la science, sans songer, dans son aveuglement et dans son avidité exclusive, que la navigation elle-même devient plus sûre par la science. En conséquence, avec plus de détails qu'il ne convient peut-être au plan de cet ouvrage, je traiterai des vents, en considération de tant de milliers de marins.

XLVI. (XLVII) Les anciens n'ont compté que quatre vents, et Homère (Od. V, 295) n'en nomme pas davantage pour les quatre points cardinaux, division qui bientôt parut trop grossière. A ces quatre l'âge suivant en ajouta huit, division qui, à son tour, parut trop subtile et trop fractionnée. Alors on jugea convenable de prendre un terme moyen, et d'ajouter à la division trop succincte quatre vents pris à la division trop nombreuse. Il y a donc deux vents dans chacune des quatre parties du monde. Le Subsolanus (est), venant du lever du printemps ; le Vulturne (sud-est), venant du lever de l'hiver : les Grecs appellent le premier Aphéliotes, le second Eurus ; l'Auster (sud), venant du midi ; l'Africus (sud-ouest), venant du coucher de l'hiver : les Grecs les appellent Notus et Libs ; le Favonius (ouest), venant du coucher du printemps ; le Corus (nord-ouest), du coucher de l'été : Zephyr et Argestes en grec ; le Septentrion (nord), venant du septentrion, et l'Aquilon (nord-est), soufflant entre le précédent et le lever de l'été : Aparctias et Borée en grec. Dans la rose la plus nombreuse on avait intercalé quatre rhombes : le Thrascias (nord-nord-ouest), dans l'espace intermédiaire entre le septentrion et le coucher du midi ; le Caeciass (est-nord-est), venant du lever de l'été, entre l'Aquilon et le lever du printemps ; le Phoenicias (sud-sud­est), dans la région intermédiaire entre le lever de l'hiver et le midi ; et de même, entre le Libs et le Notus, le Libonotus (sud-sud-ouest), composé de l'un et de l'autre, intermédiaire entre le midi et le coucher de l'hiver. Ce n'est pas tout : d'autres ont ajouté un vent (nord-est-nord) appelé Meses, entre le Borée et le Caecias, et un vent (sud­est-sud) appelé Euronotus, entre l'Eurus et le Notus. Il y a en outre des vents particuliers à chaque contrée, et qui ne s'étendent pas au delà d'une certaine limite : tel est dans l'Attique le Sciron, déviant un peu de l'Argestes, et inconnu dans le reste de la Grèce; le même, quand il est un peu plus septentrional, est appelé Olympias ; dans le langage habituel, on rapporte à l'Agrestes ces dénominations. Quelques-uns nomment le Caecias vent d'Hellespont ; au reste, les appellations de ces mêmes vents varient suivant les localités. Dans la Narbonnaise, il est un vent très célèbre, le Circius, qui ne le cède en violence à aucun, et qui la plupart du temps porte à Ostie en droite ligne, à travers la mer de Ligurie. Non seulement il est inconnu dans les autres contrées, mais même il ne se fait pas sentir à Vienne, ville de la même province : à peu de distance, ce vent si terrible est arrêté par l'interposition d'une chaîne de médiocre hauteur. Fabianus assure que les vents du midi ne se font pas sentir en Egypte. Là intervient manifestement une loi naturelle, qui règle la durée et les limites des vents eux-mêmes.

XLVII. C'est le printemps qui ouvre les mers aux navigateurs. Au commencement de cette saison les Favonius (ouest) adoucissent la rigueur du temps, le soleil étant dans le vingt-cinquième degré du Verseau, c'est-à-dire le sixième jour avant les ides de février (le 8 février). Assujettis à une régularité à peu près pareille, s'élèvent tous les vents dont je vais parler ensuite, avec l'anticipation d'un jour pour les années bissextiles ; mais cet ordre est conservé dans toutes les années, sans intercalation. Quelques-uns appellent vent de l'Hirondelle, parce qu'alors cet oiseau se montre, le Favonius qui souffle le huitième jour des calendes de mars (22 février) ; d'autres donnent le nom d'Ornithie, à cause de l'arrivée des oiseaux, au même vent, qui soixante et un jours après le solstice d'hiver souffle pendant neuf jours. Au Favonius (ouest) est opposé celui que nous avons appelé Subsolanus (est). Ce vent coïncide avec le lever des Pléiades dans le vingt-cinquième degré du Taureau, le sixième jour avant les ides de mai (le 10 mai) ; à partir de ces ides règne l'Auster (midi), auquel le Septentrion (nord) est opposé. C'est dans les plus grandes chaleurs de l'été que se lève la Canicule, au moment où le soleil entre dans le premier degré du lion : ce jour est le quinzième avant les calendes d'août (le 18 juillet). Le lever de cet astre est précédé, pendant environ huit jours, par des Aquilons (nord-est) qu'on appelle précurseurs. Deux jours après ce lever les mêmes vents, soufflant avec plus de constance, reçoivent le nom de vents Etésiens pendant les jours caniculaires; on suppose que la chaleur du soleil, redoublée par la chaleur de la Canicule, les adoucit : parmi les vents, aucuns ne sont plus réglés. Ensuite les Auster (midi) redeviennent fréquents jusqu'à Arcturus, qui se lève environ onze jours avant l'équinoxe d'automne. Avec Arcturus commence le Corus (nord-ouest), qui règne pendant l'automne ; à ce vent est opposé le Vulturne (sud-est). Quarante-quatre jours environ après cet équinoxe, le coucher des Pléiades commence l'hiver, époque qui coïncide ordinairement avec le 3 des ides de novembre (le 11 novembre) ; c'est le temps de l'Aquilon d'hiver, très différent de l'Aquilon d'été, dont l'opposé est l'Africus (sud-ouest). Sept jours avant le solstice d'hiver et sept jours après, la mer devient assez calme pour porter les nids des alcyons, d'où ces jours ont pris le nom d'Alcyoniens ; le reste de l'hiver elle est livrée aux mauvais temps ; mais toute la violence des tempêtes ne peut arrêter la navigation. Ce furent les pirates qui d'abord forcèrent les voyageurs à se jeter au- devant de la mort par crainte de la mort même, et à se hasarder sur les flots malgré l'hiver. Maintenant l'avidité fait courir les mêmes dangers.

XLVIII. Les vents les plus froids sont ceux que nous avons dit souffler du septentrion, et le Corus (nord-ouest), qui en est voisin. Ils font tomber les autres, et dissipent les nuages. L'Africus (sud-ouest) et surtout l'Auster (sud) sont humides pour l'Italie. On raconte que dans la mer du Pont le Caecias (est-nord-est) attire à lui les nuages. Le Corus (nord-ouest) et le Vulturne (sud-est) sont secs, excepté lorsqu'ils vont finir. L'Aquilon (nord-est) et le Septentrion (nord) sont neigeux. Le Septentrion et le Corus amènent la grêle ; l'Auster, la chaleur ; le Vulturne et le Favonius (ouest), une température tiède : ces deux derniers sont plus secs que le Subsolanus (est) ; et, en général, tous les vents qui soufflent du septentrion et de l'occident sont plus secs que ceux du midi et de l'orient. Le plus salubre de tous est l'Aquilon (nord-est) ; l'Auster (sud) est nuisible, surtout quand il est sec, peut-être parce que humide il est plus froid : on pense que les animaux ont moins d'appétit quand il règne. Les vents étésiens cessent d'ordinaire de souffler la nuit, et ils commencent à la troisième heure du jour (trois heures après le lever du soleil) ; en Espagne et en Asie, ils soufflent de l'orient; dans le Pont, de l'aquilon (nord-est) ; dans les autres contrées, du midi. Ils soufflent aussi du solstice d'hiver, et alors ils sont appelés Ornithies, mais ils sont plus faibles et durent peu de jours. Il y a même deux vents qui changent de nature en changeant de pays: en Afrique, l'Auster (sud) est serein, l'Aquilon (nord-est), nuageux. Les vents ou se succèdent de proche en proche, ce qui est le plus ordinaire, ou sautent au point opposé. Dans le premier cas, ils se remplacent de gauche à droite, dans le sens de la marche du soleil. Le quatrième jour de la nouvelle lune est surtout celui qui décide ce qu'ils seront dans tout le mois. Avec les mêmes vents on navigue dans des directions contraires, suivant les écoutes qu'on largue ; et il arrive souvent, pendant la nuit, que des navires venant de sens opposé se rencontrent. L'Auster (sud) soulève de plus grandes vagues que l'Aquilon (nord-est), parce que le premier souffle des régions inférieures de la mer, et le second, des régions supérieures : aussi est-ce surtout après les vents du sud qu'il y a des tremblements de terre destructeurs. L'Auster est plus violent la nuit : l'Aquilon, le jour ; les vents qui soufflent de l'orient sont plus durables que ceux qui soufflent de l'occident. Les vents du septentrion cessent généralement au bout d'un nombre impair de jours, observation qui se retrouve dans beaucoup d'autres parties de la nature ; aussi les nombres impairs sont-ils regardés comme mâles. Le soleil augmente ou comprime les vents; il les augmente à son lever et à son coucher ; il les comprime à son midi dans l'été. Ils s'assoupissent la plupart du temps vers le milieu du jour et de la nuit, car un excès de froid les apaise. Comme un excès de chaleur ; des pluies abondantes les apaisent aussi ; on les attend surtout du point où les nuées dissipées ont découvert le ciel. Eudoxe pense que, si l'on se donne la peine d'observer les plus courtes révolutions, on voit revenir dans le même ordre, au bout de quatre ans, tous les phénomènes météorologiques, non seulement les vents, mais encore à peu près toutes les autres tempêtes. Le lustre d'Eudoxe commence toujours dans une année bissextile, au lever de la Canicule. Voilà ce que j'avais à dire des vents généraux.

XLIX. (XLVIII). Quant aux souffles soudains qui, nés, comme nous l'avons dit (II, 42), des exhalaisons de la terre, s'élèvent pour être de nouveau précipités, ils s'entourent d'abord d'une enveloppe de nuage, et présentent des apparences variées. En effet, tantôt ils errent et se précipitent comme des torrents, et, dans ce mouvement, produisent les tonnerres et les éclairs, d'après l'opinion déjà citée (II, 43) de quelques-uns ; tantôt, roulant avec un poids et une violence plus grande, s'ils déchirent largement la nuée sèche, ils engendrent un ouragan appelé par les Grecs Ecnéphias. Si, au contraire, pris et roulés dans le pli d'une nuée qui les resserre davantage, ils la brisent sans feu, c'est-à-dire sans foudre, ils s'engouffrent, et forment ce qu'on appelle Typhon, c'est-à-dire un Ecnéphias qui tournoie. Il entraîne avec lui ce qu'il arrache à la nue glacée, tourbillonnant, roulant, augmentant le poids de sa chute du poids qu'il emporte, et passant de lieu en lieu par un mouvement rapide de rotation. Il est le principal fléau des navigateurs, brisant non seulement les antennes, mais encore les vaisseaux eux-mêmes, qu'il fait tournoyer. On n'a contre ses attaques qu'un bien faible remède dans des aspersions de vinaigre, liquide dont la nature est très froide. Ce même typhon, se relevant par l'effet du choc, aspire les objets qu'il saisit, et les emporte avec lui dans l'espace.

L. [1] Si le météore s'échappe du repli du nuage par une ouverture plus large, sans que cette ouverture le soit autant que pour l'ouragan, et cela non sans fracas, on l'appelle tourbillon. Il renverse tout autour de lui. Plus ardent, et sévissant avec flamme, on lui donne le nom de prester: il brûle et abat à la fois ce qu'il touche. (XLIX.) Il n'y a point de typhon avec l'Aquilon, ni d'Ecnéphias avec la neige ou pendant qu'il y a de la neige. Si, la nue se déchirant, le météore s'embrase à l'instant même et non pas après, c'est la foudre, qui diffère du prester comme la flamme du feu. Le prester s'étend au loin, animé par le vent ; la foudre se condense dans le choc. Le vent qui s'engouffre (typhon) diffère du tourbillon parce qu'il se relève, et comme un bruit strident diffère d'un fracas. L'ouragan diffère de l'un et de l'autre par son étendue ; la nue y est plutôt dissipée que percée. Il y a aussi une nue (trombe) qui ressemble à une espèce de monstre, et qui est funeste aux navigateurs : on l'appelle colonne, quand le liquide épaissi et consistant se soutient par lui-même; siphon, quand la nue, prenant une forme allongée, aspire les eaux.

LI. (L.) En hiver et en été la foudre est rare, par des causes opposées. En hiver, l'air condensé est recouvert d'une enveloppe plus épaisse de nuages, et les exhalaisons terrestres denses et congelées éteignent tout ce qu'elles reçoivent de vapeur ignée. C'est cette raison qui exempte de la foudre la Scythie et les contrées glacées qui l'environnent ; au contraire, un excès de chaleur protège l'Egypte, et les exhalaisons chaudes et sèches de la terre ne s'y forment que très rarement en nuée, et encore peu épaisse. Au printemps et dans l'automne la foudre est plus fréquente, les conditions de l'été et de l'hiver s'altérant dans ces deux saisons ; aussi est-elle commune en Italie ; car avec un air plus variable, un hiver plus doux et un été nuageux, on a, pour ainsi dire, perpétuellement le printemps ou l'automne. Dans les parties de l'Italie qui tirent vers le midi, par exemple dans la Campagne de Rome et dans la Campanie, il tonne en hiver comme en été, ce qui n'arrive pas dans d'autres contrées.

LII. (LI.) Dans la foudre on distingue plusieurs espèces : celle qui est sèche ne consume pas, elle disperse ; celle qui est humide ne brûle pas, elle noircit : il y en a une troisième espèce qu'on appelle claire ; elle est d'une nature tout à fait extraordinaire, vide les tonneaux sans les endommager, et sans laisser aucune trace de son passage, fond l'or, l'airain, l'argent contenus dans un sac, sans le brûler et même sans en altérer les cachets de cire. Marcia, princesse des dames romaines, fut, étant enceinte, frappée par la foudre : elle eut son enfant tué dans son sein, et n'éprouva, quant à elle, aucun mal. Parmi les prodiges qui éclatèrent du temps de Catilina, M. Herennius, décurion du municipe de Pompéi, fut atteint de la foudre dans un jour serein.

LIII. (LII.) Dans les livres des Etrusques il est dit que neuf dieux lancent la foudre, dont il y a onze espèces, le seul Jupiter en lançant trois. Les Romains n'ont conservé que deux espèces de foudres, attribuant celles du jour à Jupiter, celles de la nuit à Summanus ; ces dernières plus rares, sans doute pour la raison indiquée plus haut, la fraîcheur du ciel. L'Etrurie pense que de la terre aussi partent des foudres qu'elle appelle inférieures, foudres qui, arrivant en hiver, passent pour funestes et exécrables ; car toutes les choses regardées comme terrestres différent des choses générales, qui viennent des astres; et elles sont d'une nature voisine de la nôtre, et impure. Un fait incontestable, c'est que toutes les foudres qui tombent du ciel supérieur frappent en zig-zag, tandis que toutes celles qu'on appelle terrestres frappent en droite ligne. Ce qui fait croire que celles-ci sortent de terre, c'est qu'elles tombent de quelque nuage plus rapproché ; elles ne rencontrent rien qui les repousse et en marque le trajet ; or, cela indique que le coup est porté, non de bas en haut, mais sans intermédiaire. Ceux qui raffinent pensent que ces foudres proviennent de Saturne, de même que les foudres qui brûlent proviendraient de Mars, comme celle qui consuma entièrement Volsinies, ville opulente de l'Etrurie. On appelle foudres de famille les premières foudres qui, prédisant la destinée pour toute la vie, éclatent quand un homme se met en famille. Au reste, on pense que pour les particuliers les présages de ces foudres ne s'étendent pas au delà de dix ans, si ce n'est de celles qui surviennent le jour du premier mariage ou le jour de la naissance, et que pour les Etats ils ne s'étendent pas au delà de trente ans, si ce n'est lors de la fondation des villes.

LIV. (LIII). Les Annales rapportent que par certains rites et certaines invocations on force ou l'on obtient la descente des foudres. C'est une vieille tradition dans l'Etrurie, qu'on fit ainsi descendre la foudre sur un monstre appelé Volta, qui menaçait la ville de Volsinies, après avoir dévasté le territoire. Elle a été aussi évoquée par le roi étrusque Porsenna. Avant lui cela avait été pratiqué souvent par Numa, d'après le premier livre des Annales de L. Pison, auteur grave ; ce fut en imitant cette pratique d'une manière peu conforme aux rites que Tullus Hostilius fut frappé de la foudre (XXVIII, 4). Pour cela nous avons des bois, des autels et des rites ; et parmi les Jupiter Stator, Tonnant, Féretrien, nous avons reçu un Jupiter Elicius (qui attire la foudre). Sur ce point l'opinion des hommes varie, suivant les dispositions de chacun. Il y a de l'audace à croire que l'on commande à la nature, comme il y a de la stupidité à contester les services qu'on peut tirer de la foudre, puisque la science est parvenue, dans l'interprétation de ce phénomène, au point d'en prédire l'arrivée à jour fixe, et d'annoncer si la foudre qui existera doit interrompre une destinée ou ouvrir la voie à de nouveaux destins voilés jusqu'alors : cela est prouvé par des exemples innombrables, tant publics que privés. Laissons donc ces phénomènes tels que la nature a voulu qu'ils fussent, tantôt certains, tantôt douteux, approuvés par les uns, condamnés par les autres; mais n'omettons rien de ce qu'ils offrent de mémorable.

LV. (LIV.) Il est certain que, bien que l'éclair et le tonnerre soient simultanés, l'éclair se voit avant que le tonnerre ne s'entende. Cela n'est pas surprenant ; car la lumière est plus rapide que le son. Le choc au départ et le bruit coïncident par une nécessité naturelle ; et le bruit appartient à ce choc de départ, et non au choc de l'arrivée. Le souffle de la foudre, plus rapide que la foudre même, agite et ébranle tout avant qu'elle ne frappe. On n'est jamais atteint si on a vu l'éclair ou entendu le tonnerre. A gauche la foudre est regardée comme de bon augure, parce que l'orient est à la gauche du monde. Ce n'est pas tant l'arrivée de la foudre que le retour qu'on observe, à savoir si le feu rebondit par le choc, ou si, l'oeuvre étant achevée ou le feu consumé, le souffle remonte. Pour ces observations, les Etrusques ont divisé le ciel en seize parties : quatre aspects principaux, le premier du septentrion au lever équinoxial, le second jusqu'au midi, le troisième jusqu'au coucher équinoxial, le quatrième dans l'intervalle compris entre le coucher et le septentrion, ont été subdivisés chacun en quatre autres aspects : huit à partir du lever sont appelés gauches, et huit en sens contraire sont appelés droits. Les plus funestes des foudres sont celles qui, partant du coucher, atteignent le nord. Ainsi, il importe beaucoup de savoir d'où sont venues les foudres et où elles sont allées : ce qu'il y a de mieux, c'est qu'elles retournent vers les parties orientales. Quand elles sont venues du premier aspect du ciel et qu'elles y sont retournées, c'est le présage d'un bonheur extraordinaire, présage qu'on rapporte avoir été donné au dictateur Sylla. Les autres foudres sont moins prospères ou moins funestes, suivant la portion du monde. On pense qu'il y a certaines foudres dont il n'est permis ni de donner ni d'écouter l'interprétation, à moins qu'elles ne s'adressent à un hôte, au père, ou à la mère. On a reconnu à Rome, quand le temple de Junon fut frappé par la foudre, sous le consulat de Scaurus, qui bientôt après fut prince du sénat (XXXVI, 24), combien ces observations sont vaines. C'est plutôt pendant la nuit que pendant le jour qu'il y a des éclairs sans tonnerre. L'homme est le seul animal que la foudre, par un privilège que la nature lui accorde, ne tue pas toujours ; elle tue les autres soudainement, bien que beaucoup l'emportent sur lui par la force. Tous les animaux tombent sur le côté opposé au coup ; l'homme au contraire ne meurt que s'il tombe sur le côté atteint (XXVIII, 12) ; frappé sur la tête, il s'affaisse sur lui-même ; frappé dans l'état de veille, il est trouvé les yeux fermés ; frappé dans le sommeil, il est trouvé les yeux ouverts. La religion ne permet pas de brûler le corps d'un homme ainsi tué ; elle veut qu'on l'enterre. Le corps d'aucun animal ne s'enflamme par la foudre, s'il n'est à l'état de cadavre. Les plaies des personnes foudroyées sont plus froides que le reste du corps.

LVI. (LV) Parmi les productions de la terre, la foudre ne frappe pas le laurier (XV, 41). Elle ne s'enfonce jamais de plus de cinq pieds dans la terre. En conséquence, les personnes timides pensent que les endroits les plus sûrs sont les cavernes profondes. On se réfugie encore sous des tentes de peaux de veau-marin, le seul, parmi les animaux de la mer, qu'elle ne frappe pas ; parmi les oiseaux, elle ne frappe pas non plus l'aigle, que pour cette raison l'on représente comme porteur de la foudre. En Italie, entre Terracine (III, 9) et le temple Féronien (en Campanie), on cesse d'élever des tours en temps de guerre, toutes ayant été détruites par la foudre.

LVII. (LVI) Il se passe encore d'autres phénomènes dans le ciel inférieur. Les monuments historiques rapportent qu'il est tombé des pluies de lait et de sang sous le consulat (an de Rome 640) de Manius Acilius et de C. Porcius, et dans beaucoup d'autre circonstances; des pluies de chair, sous le consulat (an de Rome 293) de P. Volumnius et de Servius Sulpicius, ce qui ne fut pas enlevé par les oiseaux ne se putréfia pas ; des pluies de fer dans la Lucanie, l'année qui précéda celle où M. Crassus fut tué par les Parthes, et avec lui tous les soldats lucaniens, dont il y avait un grand nombre dans l'armée : le fer qui tomba avec l'aspect spongieux ; les aruspices annoncèrent que des blessures venant d'en haut étaient à craindre. Sous le consulat de L. Paulus et de C. Marcellus (an de Rome 704) il y eut une pluie de laine autour du château de Carissa, auprès duquel, l'année suivante, T. Annius Milon fut tué. Pendant le procès de ce même personnage (an de Rome 702) il y eut une pluie de briques cuites : cela est rapporté dans les Actes de cette année.

LVIII. (LV) Le fracas des armes et le son de la trompette ont été entendus au haut du ciel lors des guerres Cimbriques (an de Rome 654) ; il l'a été souvent dans les temps qui ont précédé et suivi. Sous le troisième consulat de Marius (an de Rome 651) les habitants d'Ameria et de Tudertum virent des armes célestes venir se heurter du levant et du couchant, et celles qui étaient du côté du couchant furent mises en déroute. On a vu plusieurs fois le ciel lui-même en feu ; cela n'est pas étonnant : ce sont les nuages qui s'enflamment dans une grande étendue.

LIX. (LXVIII.) Les Grecs célèbrent Anaxagore de Clazomène, qui, la seconde année de la 78e olympiade, prédit par la science astronomique qu'à tel jour une pierre devait tomber du soleil; et cela arriva, en plein jour, dans la Thrace, auprès de Aegos-Potamos (IV, 18) : encore aujourd'hui on montre cette pierre: elle est d'un poids à faire la charge d'un chariot, et d'une couleur brûlée. A la même époque, une comète brilla pendant les nuits. Si l'on croit à cette prédiction, il faut avouer que l'esprit divinateur d'Anaxagore fut bien merveilleux : et c'est renoncer à comprendre la nature et reconnaître une confusion générale, que d'admettre que le soleil lui-même est une pierre, ou qu'une pierre y ait jamais été contenue. Toutefois, il n'est pas douteux que des pierres tombent souvent du ciel. Dans le gymnase d'Abydos (V, 40), aujourd'hui même, une pierre est révérée en raison de cette origine ; elle est d'un médiocre volume ; et le même Anaxagore avait annoncé, dit-on, qu'elle tomberait au milieu de la terre. Une pierre est aussi honorée à Cassandrie (IV, 17), qu'on appelle Potidée, et qui fut colonisée pour ce motif. Moi-même j'ai vu, dans le territoire des Vocontiens, une pierre qui venait d'y tomber.

LX. (LIX.) Nous appelons arc-en-ciel un phénomène qui, en raison de sa fréquence, n'est ni une merveille ni un prodige ; car il n'annonce pas, d'une manière sûre, même la pluie ou le beau temps. Il est évident que le rayon solaire entré dans une nuée concave est repoussé vers le soleil et réfracté, et que la variété des couleurs est due au mélange du nuage, de l'air et du feu. Ce phénomène ne se voit qu'à l'opposite du soleil. Il n'a jamais d'autre forme que celle d'un demi-cercle. Il ne se montre jamais la nuit, bien qu'Aristote rapporte qu'on en a vu quelquefois. Cependant le même Aristote avoue que cela ne peut arriver que le trentième jour de la lune. Les arcs-en-ciel se montrent en hiver, surtout durant la décroissance des jours, après l'équinoxe d'automne. Après l'équinoxe du printemps, quand les jours croissent, il n'y a pas d'arc-en-ciel ; il n'y en a pas non plus vers le solstice, pendant les jours les plus longs ; mais ils sont fréquents vers le solstice d'hiver, c'est-à-dire pendant les jours les plus courts. Ils sont élevés quand le soleil est bas, bas quand le soleil est élevé, moindres au lever ou au coucher, mais ayant de la largeur ; étroits à midi, mais embrassant un plus grand espace. En été, on n'en voit pas à midi ; après l'équinoxe d'automne, on en voit à toute heure, et jamais plus de deux à la fois.

LXI. [1] Les autres phénomènes naturels de ce genre ne sont guère l'objet de difficultés. (t.X.) La grêle est une pluie congelée ; la neige, une pluie moins condensée par la congélation ; le givre (XVII, 37), de la rosée gelée. Pendant l'hiver il tombe de la neige, et point de grêle. La grêle elle-même tombe plus souvent pendant le jour que pendant la nuit ; et elle fond plus rapidement que la neige. Les brouillards ne s'élèvent ni en été ni par les plus grands froids. Les rosées ne tombent ni par la gelée, ni par la chaleur, ni par le vent ; il n'y en a que par les nuits sereines. Un liquide (XXXI, 21) en se congelant diminue ; et, la glace fondue, on n'en retrouve plus la même quantité.

(LXI.) On aperçoit des couleurs et des figures diverses dans les nuages, suivant que le feu y domine ou y est dominé.

LXII. (LXII) En outre, certains lieux offrent des particularités. En Afrique, pendant l'été, les nuits sont abondantes en rosée. En Italie, à Locres (III, 10) et sur le lac Vélin (III, 18), il n'y a pas de jour où un arc-en-ciel n'apparaisse ; à Rhodes et à Syracuse, les nuages ne sont jamais tellement épais que le soleil ne brille au moins pendant quelques moments. Il sera plus convenablement question de ces phénomènes en lieu et place. Voilà ce que j'ai à dire au sujet de l'air.

LXIII. (LXIII) Vient ensuite la terre. Seule, entre toutes les choses de la nature, elle a mérité par tous ses bienfaits qu'on lui donnât le nom sacré de mère (XXIII, 4). Elle appartient aux hommes comme le ciel à Dieu ; naissants, elle no