XV, 3 - La Perse

Carte Spruner (1865)

La Perse, qui fait suite à la Carmanie, a déjà une bonne partie de son territoire qui borde le golfe appelé de son nom golfe Persique, mais le reste, c'est-à-dire tout ce qui, remontant vers l'intérieur, s'étend dans le sens de sa longueur, du sud au nord, ou, en d'autres termes, depuis la Carmanie jusqu'aux populations limitrophes de la Médie, en constitue de beaucoup la plus grande partie. Considérée par rapport au climat et à la nature du sol la Perse offre trois zones distinctes : une première zone maritime, torride, sablonneuse, pauvre en produits autres que les fruits des palmiers, zone qui peut mesurer 4300 ou 4400 stades d'étendue et qui s'arrête au cours de l'0roatis le plus grand fleuve de la contrée ; une seconde zone située au-dessus de celle-là, zone riche en productions de toute sorte, composée de plaines et d'excellents pâturages et de plus abondamment pourvue de rivières et de lacs ; une troisième zone enfin, boréale, froide et montagneuse, habitée à sa limite extrême par des pâtres ou conducteurs de chameaux. Dans le sens de sa longueur, c'est-à-dire du sud au nord, la Perse, suivant Eratosthène, mesure : 1° [jusqu'à la frontière de Médie,] 8 [ou 9000 stades,] 2 suivant qu'on part de tel promontoire du golfe Persique ou de tel autre ; 2° de la frontière de Médie aux Pyles Caspiennes, 3000 stades au plus. Quant à sa longueur, on peut, en la prenant dans l'intérieur des terres, la décomposer ainsi : 1° de Suse à Persépolis, 4200 stades ; 2° de Persépolis à la frontière de Carmanie, 16 000 stades. Parmi les différentes tribus qui habitent la Perse, on distingue les Patischores, les Achaeménides, les Mages zélés observateurs de la morale et de la vertu, les Cyrtii et les Mardes, dont une partie est adonnée au brigandage, tandis que le reste s'occupe uniquement d'agriculture.

2. A la rigueur on peut dire que la Suside, province située entre la Perse et la Babylonie et qui renferme la grande et belle ville de Suse, est devenue elle aussi depuis longtemps partie intégrante de la Perse. Et en effet, après que les Perses et Cyrus eurent vaincu les Mèdes, ils ne tardèrent pas à faire la comparaison entre leur propre pays, relégué en quelque sorte aux extrémités de la terre, et la Suside, qui, par sa position centrale, se trouvait plus à portée de la Babylonie et des autres grands Etats de l'Asie, et ils y transportèrent le siège de leur empire. Outre cet avantage de la proximité, outre le prestige attaché au nom de Suse, une troisième considération les avait décidés, c'est que jamais la Suside n'avait par elle-même rien entrepris ni rien réalisé de grand ; c'est qu'elle avait toujours eu des maîtres, qu'elle avait toujours dépendu d'empires plus vastes, si ce n'est peut-être à l'origine et aux époques héroïques de son histoire. Suse passe en effet pour avoir été fondée par Tithon, père de Memnon, qui lui aurait donné, avec un mur d'enceinte de 120 stades, la forme oblongue qu'elle a. Ajoutons que sa citadelle de toute antiquité s'est appelée le Memnonium et que, suivant Eschyle, Memnon avait pour mère Cissia, ce qui explique pourquoi les habitants de la Suside sont souvent appelés les Cissiens ; que Memnon, du reste [n'a pas son tombeau à Suse], qu'il a été enseveli aux environs de Paltos en Syrie, sur les bords du fleuve Badas, comme le marque Simonide dans le dithyrambe qu'il a intitulé Memnon et qui fait partie de son recueil de Chants déliaques. Si ce qu'on dit est vrai, les murs, les temples, les palais de Suse, comme ceux de Babylone, auraient été bâtis de briques cuites au feu et d'asphalte. Mais s'en rapporte-t-on à Polyclète, Suse aurait eu à l'origine 200 stades de tour et point de mur d'enceinte.

3. Toutefois la prédilection marquée avec laquelle les Perses embellirent le palais de Suse ne leur fit rien perdre de leur vénération pour les monuments de Persépolis et de Pasargades. Ils entretenaient dans ces deux villes, tant à cause de leur assiette plus forte que parce que les plus antiques traditions nationales se rattachaient à elles, les gazophylakia, les trésors et les tombeaux de leurs rois. Ils avaient aussi d'autres palais, d'autres résidences royales, ils en avaient à Gabre dans la haute Perse et à Taocé sur la côte. Du moins en était-il ainsi au temps de la domination ou suprématie persane, mais dans la suite, après que la Perse eut été démembrée par les Macédoniens et plus encore par les Parthes, ces antiques palais se virent abandonner pour des demeures naturellement plus modestes : car, si jusqu'à présent la Perse a conservé des rois à elle, ceux-ci ont beaucoup perdu de leur puissance et ils dépendent en fait aujourd'hui du roi des Parthes.

4. Suse est située dans l'intérieur des terres sur la rive ultérieure du Choaspe, juste à la hauteur du Zeugma, mais son territoire, autrement dit la Suside, s'avance jusqu'à la mer, occupant là, depuis le point extrême du littoral de la Perse jusqu'aux bouches du Tigre, une étendue de côtes qui peut être évaluée à 3000 stades. Le Choaspe vient finir en un point de cette même côte son cours commencé sur le territoire des Uxiens et poursuivi à travers toute la Suside. On sait qu'il existe un pays de montagnes dont les escarpements forment entre la Suside et la Perse une barrière percée de défilés à peine praticables et défendue par une population de brigands qui rançonnaient naguère le Grand Roi lui-même, quand il quittait sa résidence de Suse pour se rendre en Perse. [C'est là l'Uxie ou le pays des Uxiens.] Suivant Polyclète, le Choaspe, l'Eulaeus, voire le Tigre, tombent dans un même lac, puis en ressortent pour aller se jeter séparément dans la mer. Polyclète ajoute qu'on a dit établir sur les bords de ce lac une sorte d'entrepôt pour les marchandises qui, ne pouvant remonter depuis la mer ni descendre jusqu'à la mer par la voie des fleuves, à cause des nombreux barrages dont on a exprès obstrué le cours inférieur de ceux-ci, sont toutes transportées par terre jusqu'au lac d'où elles n'ont plus que 800 stades à franchir pour être rendues à Suse. D'autres prétendent que toutes les rivières de la Suside se réunissent avec le Tigre en un seul courant, juste à la hauteur des canaux intermédiaires dérivés de l'Euphrate dans le Tigre, et que c'est pour cette raison que le cours inférieur du Tigre a reçu le nom de Pasitigris.

5. Néarque, qui a rangé toute cette côte de la Suside, la représente comme semée partout de bas-fonds, et la termine au cours de l'Euphrate. «Là, dit-il, tout près de l'embouchure, se trouve un gros bourg qui sert d'entrepôt aux marchandises venant d'Arabie, car de l'autre côté de l'embouchure de l'Euphrate et du Pasitigris c'est la côte de l'Arabie qui fait suite immédiatement. Quant à l'intervalle des deux embouchures, il est tout entier couvert par un lac ou étang dans lequel se déverse le Tigre. En remontant le cours du Pasitigris l'espace de 150 stades, on atteint le pont de bateaux qui de la Perse mène à Suse, mais qui débouche encore à 60[0] 4 stades de cette ville». Néarque ajoute qu'il y a une distance de 2000 stades environ de l'embouchure du Pasitigris à celle de l'Oroatis ; - qu'en traversant le lac et en remontant jusqu'à l'endroit [de sa rive supérieure] où débouche le Tigre on a à franchir une distance de 600 stades, et que tout à côté de ce débouché du Tigre il y a un bourg [dit Aginis], dépendant de la Suside et distant de Suse de 500 stades ; - qu'en remontant d'autre part le cours de l'Euphrate depuis son embouchure jusqu'à Babylone on traverse, sur une étendue de plus de 3000 stades, un pays riche et bien cultivé. Au dire d'Onésicrite maintenant, tous ces fleuves, et l'Euphrate aussi bien que le Tigre, déboucheraient dans le lac, mais l'Euphrate en ressortirait et irait se jeter dans la mer par une embouchure distincte.

6. Après qu'on a franchi les cols de l'Uxie et qu'on est entré en Perse, il semble que les défilés se multiplient. Alexandre put vérifier le fait, car il força tous ces défilés les uns après les autres, soit dans sa marche pour atteindre les Pyles Persiques, soit dans ses diverses reconnaissances pour observer les positions les plus fortes du pays et pour rechercher ces gazophylakia, ces trésors, où étaient venus s'accumuler pendant tant d'années les tributs levés par les Perses sur l'Asie tout entière. Mais plus nombreux encore étaient les fleuves qu'il eut à franchir dans ces différentes expéditions. Qu'on en juge, voici tous les cours d'eau qui coupent le pays pour aller se jeter dans le golfe Persique. Au Choaspe succède immédiatement le Copratas [qui, comme le Ghoaspe, descend des montagnes de l'Uxie ;] puis vient le Pasitigris. Il y a aussi le Cyrus qui traverse toute la Coelé-Perside ou Perse Creuse et qui baigne l'enceinte de Pasargades. Le Cyrus est le même fleuve de qui le fondateur de la monarchie persane emprunta le nom, ayant quitté pour le prendre le nom d'Agradate qu'il avait porté jusque-là. Près de Persépolis enfin Alexandre dut franchir l'Araxe. Persépolis était assurément après Suse la ville la plus grande, la plus belle de tout l'empire perse, et elle possédait entre autres monuments un palais dont la magnificence extérieure n'était rien au prix des richesses de toute sorte qui y étaient enfermées. L'Araxe descend de la Paraetacène : il se grossit du Médus, qui vient, lui, de la Médie. Une fois réunis, ces deux cours d'eau parcourent une vallée extrêmement fertile, limitrophe de la Carmanie, et qui, comme Persépolis elle-même, se trouve comprise dans la partie orientale de la Perse. Alexandre incendia le palais de Persépolis, pour venger les Grecs de l'injure que les Perses leur avaient faite naguère en dévastant par le fer et le feu les temples et les villes de la Grèce.

7. Puis il se rendit à Pasargades, curieux de visiter l'antique palais de cette ville. Il y vit en même temps, dans l'un des parcs ou jardins, le tombeau de Cyrus, construction en forme de tour, assez peu haute pour qu'elle demeurât presque cachée par les ombrages épais qui l'entouraient : pleine et massive par le bas, cette tour se terminait par une terrasse surmontée d'une chambre sépulcrale où donnait accès une entrée unique, extrêmement étroite. Aristobule raconte comment, sur l'ordre d'Alexandre, il franchit cette étroite entrée et pénétra dans le sanctuaire pour déposer sur le tombeau l'offrande royale : il y vit un lit en or, une table chargée de coupes, un cercueil également en or, enfin une quantité de belles étoffes et de bijoux précieux enrichis de brillants. Tel était l'aspect que présentait le tombeau de Cyrus à l'époque du premier voyage d'Aristobule ; mais, plus tard, quand il le revit, le tombeau avait été pillé et ses différents ornements avaient disparu, à l'exception pourtant du lit et aussi du cercueil, qu'on s'était contenté de briser, après avoir déplacé le corps, preuve évidente que cette profanation était le fait de vulgaires brigands qui n'avaient laissé que ce qui était par trop difficile à enlever, et que le satrape n'y était pour rien. En tout cas ceux qui avaient fait le coup avaient opéré malgré la présence d'une garde permanente composée de mages, qui recevaient un mouton chaque jour pour leur nourriture, plus un cheval tous les mois. Mais le départ de l'armée d'Alexandre pour ses expéditions lointaines de la Bactriane et de l'Inde avait été un signal général de troubles et de désordres, et c'est ainsi qu'entre autres malheurs on avait eu à déplorer cette profanation du tombeau de Cyrus. Tel est le récit d'Aristobule, qui, par la même occasion, nous fait connaître l'inscription que portait le tombeau :

PASSANT, JE SUIS CYRUS ; J'AI DONNE AUX PERSES L'EMPIRE DU MONDE ;
J'AI REGNE SUR L'ASIE : NE M'ENVIE DONC POINT CETTE TOMBE.

Onésicrite, lui, prétend que la tour avait dix étages, et que le corps de Cyrus avait été déposé à l'étage supérieur. Il ajoute qu'on lisait sur le tombeau une première inscription rédigée en grec, mais gravée en caractères persans, dont voici la teneur :

C'EST ICI QUE JE REPOSE, MOI, CYRUS, LE ROI DES ROIS

et qu'il y en avait une autre à côté en langue persane disant absolument la même chose.

8. Onésicrite nous a conservé également l'inscription du tombeau de Darius :

J'AI ETE L'AMI DE MES AMIS. JE SUIS DEVENU LE MEILLEUR CAVALIER,
L'ARCHER LE PLUS HABILE ET LE ROI DES CHASSEURS. J'AI SU, J'AI PU TOUT FAIRE.

Nous lisons maintenant dans Aristus de Salamine, auteur, à vrai dire, beaucoup plus moderne que les deux précédents, que la tour était à deux étages seulement, mais très haute ; que son érection datait de l'époque où la domination persane avait succédé à celle des Mèdes et qu'une garde permanente y veillait sur le tombeau de Cyrus. Le même auteur ajoute que l'inscription en question était en langue grecque et qu'il y en avait une autre à côté en langue persane ayant à peu près le même sens. La grande vénération de Cyrus pour Pasargades venait de ce qu'il avait livré sur l'emplacement de cette ville la dernière bataille dans laquelle Astyage le Mède avait été vaincu, bataille décisive qui avait transporté entre ses mains l'empire de l'Asie. C'était même pour consacrer à tout jamais le souvenir de cet événement qu'il avait fondé la ville et bàti le palais de Pasargades.

9. Alexandre recueillit toutes les richesses de la Perse et les fit transporter à Suse, pour les réunir aux trésors et aux monuments dont cette ville était déjà pleine. Mais il n'en fit pas pour cela sa capitale : il lui préféra Babylone, dont il avait dès longtemps projeté la restauration et qui contenait elle-même de riches trésors. On assure qu'en dehors de ces trésors de Babylone et du trésor pris dans le camp de [Gaugamèle], les trésors de Suse et ceux de la Perse représentaient une valeur réelle de 40 à 50 000 talents. Suivant d'autres témoignages, tous les trésors recueillis dans les différentes parties de l'empire avaient été dirigés sur Ecbatane et montaient ensemble à la somme de 180 000 talents. Restait une somme de 8000 talents que Darius avait emportée avec lui, quand il s'était enfui loin de la Médie ; cette somme-là fut pillée par les meurtriers de Darius, qui se la partagèrent.

10. En préférant Babylone à Suse pour en faire sa capitale, Alexandre avait eu égard assurément aux dimensions incomparablement plus grandes de son enceinte et aux autres avantages de sa position, mais il avait dû considérer aussi que la Suside, toute riche et toute fertile qu'elle est, a un climat de feu, et que la chaleur y est intolérable dans la partie précisément où est Suse. C'est ce que dit [Polyclète]. Il ajoute même qu'à midi, quand le soleil est le plus ardent, lézards et serpents n'ont pas le temps de franchir les rues de la ville et meurent grillés à moitié chemin. Or nulle part en Perse il n'arrive rien de pareil, bien que la situation du pays soit sensiblement plus méridionale. Aristobule dit encore que des baignoires d'eau froide exposées là au soleil s'échauffent instantanément ; - que l'orge dans les sillons saute et frétille au soleil comme les pois dans la poêle ; - que, pour protéger les maisons contre l'excès de la chaleur, on en recouvre les toits de deux coudées de terre ; que le poids de cette terre oblige à faire toutes les maisons étroites et longues, bien qu'on dispose rarement de poutres très longues ; mais qu'il faut absolument avoir de l'espace dans les maisons, sans quoi on y étoufferait immanquablement. Le même auteur, à ce propos, constate une singulière propriété de la poutre de palmier. «Les plus solides, dit-il, au lieu de céder avec le temps et de fléchir sous le poids qu'elles supportent, se voûtent de bas en haut en se roidissant, et n'en soutiennent que mieux le toit de l'édifice». On attribue du reste ces chaleurs excessives de la Suside à ce que la haute chaîne de montagnes qui lui sert de bordure septentrionale intercepte pour ainsi dire les vents du nord, qui, soufflant alors de très haut, passent pour ainsi dire au-dessus des plaines de la Suside sans les toucher et atteignent seulement l'extrémité méridionale du pays. Ajoutons que la Suside est sujette à de longs calmes, qui coïncident précisément avec l'époque de l'année pendant laquelle les vents étésiens rafraîchissent les autres contrées de la terre que les grandes chaleurs ont brûlées et desséchées.

11. En revanche, la Suside est si fertile en grains, que, dans les terrains plats et unis, l'orge et le froment y rendent cent, et parfois même deux cents pour un. Il est vrai qu'on a grand soin de n'y pas creuser les sillons trop près les uns des autres, ces plantes ayant besoin, pour ne pas être gênées dans leur développement, que leurs racines ne soient pas trop serrées. De même, quand la vigne, que le pays ne produisait pas originairement, y fut importée par les Macédoniens qui l'avaient implantée déjà en Babylonie, on n'eut point de fosses à creuser, on se contenta d'enfoncer en terre des piquets, des échalas, garnis de fer à leur extrémité, qu'on enleva ensuite pour les remplacer tout aussitôt par les ceps eux-mêmes. - Tel est l'aspect que présente l'intérieur de la Suside. Quant au littoral, il se trouve être, avons-nous dit, semé de bas-fonds et dépourvu de ports, et c'est ce qui explique l'impossibilité où fut Néarque (lui-même a raconté son embarras dans son Journal) de se procurer des pilotes indigènes, lorsque, venant de l'Inde, il eut à ranger toute cette côte pour gagner la Babylonie, sans pouvoir y trouver ni un port ni un mouillage, et sans avoir avec lui un seul marin qui connût ces parages et qui pût l'y guider.

12. La province de la Babylonie qui confine à la Suside s'appelait anciennement la Sitacène, elle a reçu plus tard le nom d'Apolloniatide. Au-dessus et au nord-est des deux provinces limitrophes habitent les Elymaeens et les Paraetacènes, populations de brigands qui se croient protégés par la force de leurs montagnes et de leurs rochers. Seulement, comme les Apolloniates sont plus rapprochés des Paraetacènes, ils souffrent de leurs incursions beaucoup plus que les Susiens. Quant aux Elymaeens, ils gênent les deux autres peuples autant l'un que l'autre. Ajoutons que les Susiens ont à se défendre en outre contre les agressions des Uxiens. Il est vrai que ces agressions sont devenues aujourd'hui moins fréquentes, à cause de la prépondérance des Parthes, prépondérance reconnue par tous les peuples de cette partie de l'Asie. Mais voici cc qui arrive d'ordinaire : quand la situation politique de l'empire parthe est florissante, celle de tous les peuples qui en relèvent l'est également ; au contraire, quand les discordes civiles (comme il arrive de temps à autre et comme on l'a vu notamment de nos jours) viennent à troubler cette prospérité, les Etats tributaires s'en ressentent nécessairement, mais pas tous de la même manière, les troubles pouvant tourner en même temps au profit des uns et au préjudice des autres.

Ici s'arrêtera notre description géographique de la Perse et de la Susiane.

13. Les moeurs de la Perse, qui sont aussi celles de la Susiane, de la Médie et des pays circonvoisins, ont été souvent dépeintes ; nous ne saurions pourtant nous dispenser d'en retracer à notre tour les caractères principaux. Nous dirons donc que les Perses n'élèvent à leurs dieux ni statues ni autels ; - qu'ils sacrifient sur les lieux hauts, à ciel ouvert, le ciel étant pour eux ce qu'est pour nous Jupiter ; - qu'ils honorent en outre le Soleil sous le nom de Mithras, et, avec le Soleil, la Lune, Vénus, le Feu, la Terre, les Vents et l'Eau ; - qu'avant de célébrer leurs sacrifices ils choisissent une place nette de toute impureté, la sanctifient par leurs prières et y amènent ensuite la victime couronnée de fleurs ; - que le mage qui préside à la cérémonie dépèce lui-même la victime, dont les assistants se partagent les morceaux, sans rien réserver pour la divinité, après quoi ils se séparent. Ils prétendent que les dieux ne réclament de la victime que son âme et rien autre chose. Toutefois quelques auteurs assurent qu'il est d'usage de mettre sur le feu un peu de l'épiploon.

14. C'est au feu et à l'eau que les Perses offrent leurs sacrifices les plus solennels. S'agit-il du feu, ils dressent un bûcher avec du bois très sec dépouillé de son écorce, au haut de ce bûcher ils déposent de la graisse, puis ils allument le feu par-dessous en l'attisant avec d'abondantes libations d'huile, mais sans employer le soufflet : ce n'est qu'avec l'éventail qu'il leur est permis d'agiter l'air. Souffler le feu, et y jeter soit un corps mort, soit de la fiente de bestiaux, sont autant de sacrilèges qui seraient punis de mort à l'instant. S'agit-il de l'eau, ils se transportent au bord d'un lac, d'un fleuve ou d'une fontaine, puis, creusant une grande fosse à côté, ils égorgent la victime juste au-dessus de cette fosse, en ayant bien soin que pas une goutte de sang ne se mêle à l'eau qui est là auprès et qui en serait souillée. Cela fait, les mages disposent sur un lit de feuilles de myrte et de feuilles de laurier les viandes du sacrifice, mais sans y toucher autrement qu'avec de longues baguettes. Ils entonnent alors certaines formules d'incantation, et, procédant aux libations, versent non sur le feu, non dans l'eau, mais sur le sol, de l'huile mélangée de lait et de miel. Tout le temps que durent les incantations (et d'habitude elles sont fort longues), ils tiennent à la main de menues tiges de bruyères réunies en faisceau au moyen d'un lien.

15. En Cappadoce, où, pour desservir cette infinité de temples consacrés aux dieux de la Perse, la tribu des mages (la tribu des pyraethes, comme on l'appelle aussi) se trouve être fort nombreuse, l'usage du couteau dans les sacrifices est interdit, et la victime est abattue avec un énorme bâton qui a la forme d'unTilon. Indépendamment des temples, il y a aussi en Cappadoce des pyraethées, et, dans le nombre, quelques sanctuaires véritablement imposants, avec un autel au milieu, sur lequel, parmi des monceaux de cendre, brûle le feu éternel entretenu par les mages. Chaque jour les mages entrent dans le pyraethée et y restent à peu près une heure à chanter debout devant le feu. Chacun d'eux tient à la main une poignée de verges et porte sur la tête une tiare en laine foulée dont les oreilles pendantes descendent des deux côtés le long des joues de manière à cacher les lèvres. On reconnaît là les rites qui se pratiquent dans les temples d'Anaïtis et d'Oman. Ces deux divinités ont aussi leurs sêki ou pyraethées. Oman a de plus sa statue. C'est une grossière image que l'on porte en procession [dans de certaines fêtes ] : nous pouvons en parler, l'ayant vue de nos yeux. Quant aux autres détails, tant ceux qui précèdent que ceux qui vont suivre, nous les donnons d'après les anciens historiens.

16. Jamais les Perses n'urinent dans un fleuve, jamais ils ne s'y lavent ni ne s'y baignent ; jamais ils n'y jettent rien qui soit réputé impur, rien comme un cadavre, comme une charogne, par exemple. Quelle que soit la divinité à laquelle ils rendent hommage, leurs sacrifices commencent toujours par une invocation au dieu.

17. Leurs rois sont toujours pris dans la même famille par voie de succession directe. Le sujet rebelle est puni de mort : on lui tranche la tête et l'un des bras, et ses restes ainsi mutilés sont jetés aux bêtes. Chaque homme épouse plusieurs femmes, et, pour avoir le plus grand nombre d'enfants possible, entretient en même temps un très grand nombre de concubines. Il faut dire que les rois encouragent les naissances par des primes ou récompenses qu'ils proposent chaque année. Avant l'âge de quatre ans, les enfants ne sont pas amenés en présence de leurs pères. C'est au commencement de l'équinoxe du printemps que se célèbrent les mariages. Le mari mange, avant d'entrer dans la chambre nuptiale, une pomme ou un peu de moelle de chameau, c'est son unique nourriture ce jour-là.

18. De cinq ans à vingt-quatre, les jeunes Perses apprennent uniquement à tirer de l'arc, à lancer le javelot, à monter à cheval et à dire la vérité. Leurs instituteurs, toujours choisis parmi les hommes les plus sages et les plus vertueux, ont soin aussi, dans un but moral et utile, d'entremêler leurs leçons d'ingénieuses fictions et de récits ou de chants, dans lesquels ils célèbrent l'oeuvre des dieux et l'histoire des grands hommes. Il arrive souvent qu'en vue d'une prise d'armes ou d'une chasse on rassemble en un même lieu tous ces jeunes gens que l'airain sonore a réveillés dès l'aube. On les range alors par bandes de cinquante ayant chacune à sa tête ou l'un des fils du roi ou le fils d'un satrape. Le chef part en courant, et la bande doit le suivre jusqu'à un but fixé d'avance et distant de 30 à 40 stades. On exige aussi que les élèves rendent compte exactement de chaque leçon, et l'on met à profit cet exercice pour développer leur voix, leur poitrine, leurs poumons. On cherche en outre à les rendre insensibles au chaud, au froid, à la pluie, et, à cet effet, on les habitue à franchir les torrents sans mouiller ni leurs armes ni leurs vêtements, à faire paître les troupeaux, à passer la nuit dans les champs, et à se contenter pour toute nourriture des fruits sauvages du térébinthe, du chêne et du poirier. Mais en temps ordinaire voici quel est leur régime de vie : tous les jours, après les exercices du gymnase, chacun d'eux reçoit un pain, une galette de froment, du cresson, du sel en grain, et un morceau de viande rôtie ou bouillie. Ajoutons qu'ils ne boivent que de l'eau. Ils chassent toujours à cheval, avec l'arc, le javelot et la fronde indifféremment. Le travail de l'après-midi consiste pour eux à planter des arbres, à cueillir des simples, à fabriquer des armes et des engins de chasse, à faire du filet notamment. Ils ne touchent jamais au gibier qu'ils ont tué ou pris et doivent le rapporter intact. Il y a des prix pour la course et pour tous les exercices du pentathle et ces prix sont proposés et délivrés par le roi. L'or brille sur leurs vêtements, même sur ceux des enfants, parce que les Perses ont en grand honneur ce métal dont la couleur leur rappelle l'éclat du feu. C'est même pour cela que, chez eux, l'or, non plus que le feu, n'approche jamais d'un cadavre, ils craindraient que le contact ne souillât l'objet de leur culte.

19. Les Perses servent, dans l'infanterie ou dans la cavalerie, comme soldats ou comme officiers, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à l'âge de cinquante. [Tout ce temps-là,] ils ne mettent pas le pied dans un marché, vu qu'ils n'ont rien à vendre ni rien à acheter. Les armes dont ils se servent sont le bouclier d'osier en losange, et, outre le carquois, la sagaris ou hache à deux tranchants, et le coutelas. Ils portent en outre sur la tête un bonnet de laine foulée, étagé comme une tour, et sur la poitrine une cuirasse à écailles. Voici maintenant quel est leur costume : celui des chefs se compose d'une triple anaxyride, de deux tuniques à manches descendant jusqu'aux genoux (celle de dessous blanche, celle de dessus violette), d'un manteau d'été pourpre ou violet, d'un manteau d'hiver toujours violet, de tiares semblables à celles des mages, enfin de doubles chaussures qui enveloppent et cachent le pied, et, avec le pied, le bas de la jambe. Quant au costume des gens du peuple, il consiste en une double tunique tombant jusqu'à mi-jambe, et en un morceau de toile qu'ils s'enroulent autour de la tête. Ajoutons qu'ils vont toujours armés de leur arc et de leur fronde. On aime en Perse les repas somptueux : dans ces repas, il y a toujours grande quantité et grande variété de viandes ; on y sert même quelquefois des animaux entiers. On y remarque aussi un luxe étincelant de lits, de coupes et de vaisselle, au point que la salle du festin resplendit d'or et d'argent.

20. C'est à table et la coupe en main que les Perses agitent les plus importantes questions : ils estiment que les décisions prises dans ces conditions sont plus solides que celles qu'on prend à jeun. Quand deux Perses se rencontrent dans la rue, s'ils se connaissent et qu'ils soient de même rang, ils s'abordent et échangent un baiser ; si l'un des deux est de rang inférieur à l'autre, le supérieur lui présente la joue et reçoit son baiser ; si la condition de celui-là est encore plus humble, il doit se borner à se prosterner devant l'autre. Les morts ne sont enterrés qu'après avoir été jetés en quelque sorte dans un moule de cire ; seuls, les corps des mages ne sont pas enterrés, on les laisse devenir la proie des corbeaux et des vautours. On sait que, par suite d'une antique coutume, les mages peuvent avoir commerce avec leurs propres mères.

Ce sont là les principales coutumes des Perses.

21. Mais il est d'autres particularités, que relate Polyclète et qui mériteraient peut-être qu'on les rangeât également au nombre des coutumes nationales de la Perse. A Suse, par exemple, dans la citadelle, chaque roi se fait construire un bâtiment séparé, avec trésor et magasins de dépôt, bâtiment destiné à recevoir les tributs levés pendant son règne, et qui doit rester comme un monument de son administration. C'est en argent que se perçoivent les tributs des provinces maritimes, mais, dans l'intérieur, l'impôt se paie en nature avec les produits mêmes de chaque province, substances tinctoriales, drogues, crins, laine, etc., etc., voire en têtes de bétail. Polyclète ajoute que l'organisateur de l'impôt en Perse fut Darius. En général l'or et l'argent sont convertis en pièces d'orfèvrerie, et l'on n'en monnaye que la moindre partie. On juge que ces métaux précieux, artistement travaillés, ont meilleure grâce, soit pour être offerts en cadeau, soit pour figurer dans les trésors et dans les dépôts royaux ; qu'il est inutile d'ailleurs d'avoir en monnaies d'or et d'argent plus que le strict nécessaire et qu'on est quitte pour en faire frapper de nouvelles au fur et à mesure de ses dépenses.

22. La plupart de ces usages assurément sont sages, mais l'excès des richesses finit par jeter les rois de Perse dans tous les raffinements de la mollesse : on les vit, par exemple, ne plus consommer d'autre froment que celui d'Assos en Aeolide, d'autre vin que le meilleur chalybonien de Syrie, d'autre eau enfin que celle de l'Eulaeus, sous prétexte que l'eau de ce fleuve est plus légère qu'aucune autre et qu'une cotyle attique remplie d'eau de l'Eulaeus pèse une drachme de moins que la même mesure remplie d'autre eau.

23. De tous les peuples barbares, celui qui a obtenu parmi nous le plus de célébrité est incontestablement le peuple perse, et la chose est facile à concevoir, des nations qui avaient successivement dominé sur l'Asie aucune autre n'ayant soumis les Grecs. Toutes ces nations ignoraient même l'existence des Grecs, et les Grecs de leur côté n'avaient recueilli sur elles que de faibles et lointaines rumeurs. Homère, tout le premier, ne connaissait ni l'empire syrien, ni l'empire des Mèdes : autrement lui qui nomme Thèbes aux cent portes et qui exalte ses richesses et celles de la Phénicie eût-il omis de célébrer de même les richesses de Babylone, de Ninive, d'Ecbatane ? Les Perses sont donc les premiers qui aient régné véritablement sur des populations grecques. Sans doute, les Lydiens en avaient compté quelques-unes parmi leurs tributaires, mais les Lydiens n'ont jamais été les dominateurs de l'Asie, ils n'en ont possédé qu'une très faible partie sise en deçà de l'Halys et pendant très peu de temps, pendant les seuls règnes de Crésus et d'Alyatte, après quoi les Perses les ont vaincus, leur enlevant ainsi le peu de gloire qu'ils avaient pu acquérir. Les Perses, au contraire, avaient à peine vaincu et conquis la Médie, qu'ils s'emparaient coup sur coup des possessions lydiennes et des établissements grecs de la côte d'Asie ; puis ils passaient la mer, envahissaient la Grèce elle-même, et, bien que battus par les Grecs à plusieurs reprises et dans de mémorables journées, ils restaient jusqu'à l'époque de la conquête macédonienne les dominateurs incontestés de l'Asie (tout le littoral compris).

24. C'est à Cyrus que les Perses ont dû de pouvoir exercer cette longue suprématie. Cyrus eut pour successeur son propre fils, Cambyse, qui fut renversé par les mages. Les mages à leur tour furent massacrés par les Sept, après quoi ceux-ci remirent le pouvoir royal aux mains de Darius l'Hystaspide, l'un d'entre eux. La succession directe de Darius s'arrête à Arsès, que l'eunuque Bagoos assassina et remplaça par un autre Darius qui n'appartenait point à la famille royale. C'est celui-ci qu'Alexandre détrôna pour régner à son tour pendant douze ans. Alors l'empire d'Asie se démembrant passa à un certain nombre des successeurs d'Alexandre et de la descendance de ceux-ci et demeura entre leurs mains environ deux cent cinquante ans. Actuellement, les Perses forment toujours un corps de nation séparé, mais leurs rois dès longtemps ont appris à obéir à d'autres rois, et, tributaires d'abord de rois macédoniens, ils le sont aujourd'hui des rois Parthes.


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