Oeuvres littéraires
Histoire romaine César
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Scène 1 Brutus, Antoine, Dolabella ANTOINE Ce superbe refus, cette animosité, Marquent moins de vertu que de férocité. Les bontés de César, et surtout sa puissance, Méritaient plus d'égards et plus de complaisance : A lui parler du moins vous pourriez consentir. Vous ne connaissez pas qui vous osez haïr ; Et vous en frémiriez si vous pouviez apprendre...
BRUTUS Ah ! je frémis déjà ; mais c'est de vous entendre. Ennemi des Romains, que vous avez vendus, Pensez-vous, ou tromper, ou corrompre Brutus ? Allez ramper sans moi sous la main qui vous brave ; Je sais tous vos desseins, vous brûlez d'être esclave ; Vous voulez un monarque, et vous êtes Romain !
ANTOINE Je suis ami, Brutus, et porte un coeur humain ; Je ne recherche point une vertu plus rare. Tu veux être un héros, va, tu n'es qu'un barbare ; Et ton farouche orgueil, que rien ne peut fléchir, Embrassa la vertu pour la faire haïr. Scène 2 Brutus BRUTUS Quelle bassesse, ô ciel ! et quelle ignominie ! Voilà donc les soutiens de ma triste patrie ! Voilà vos successeurs, Horace, Décius, Et toi vengeur des lois, toi, mon sang, toi, Brutus ! Quels restes, justes dieux, de la grandeur romaine ! Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne. César nous a ravi jusques à nos vertus ; Et je cherche ici Rome, et ne la trouve plus. Vous que j'ai vus périr, vous, immortels courages, Héros, dont en pleurant j'aperçois les images, Famille de Pompée, et toi, divin Caton, Toi, dernier des héros du sang de Scipion, Vous ranimez en moi ces vives étincelles Des vertus dont brillaient vos âmes immortelles ; Vous vivez dans Brutus, vous mettez dans mon sein Tout l'honneur qu'un tyran ravit au nom romain. Que vois-je, grand Pompée, au pied de ta statue ? Quel billet, sous mon nom, se présente à ma vue ? Lisons : «Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers !» Rome, mes yeux sur toi seront toujours ouverts ; Ne me reproche point des chaînes que j'abhorre. Mais quel autre billet à mes yeux s'offre encore ? «Non, tu n'es pas Brutus !» Ah ! reproche cruel! César ! tremble, tyran ! voilà ton coup mortel. «Non, tu n'es pas Brutus !» Je le suis, je veux l'être. Je périrai, Romains, ou vous serez sans maître. Je vois que Rome encore a des coeurs vertueux : On demande un vengeur, on a sur moi les yeux ; On excite cette âme, et cette main trop lente ; On demande du sang... Rome sera contente. Scène 3 Brutus, Cassius, Cinna, Casca, Décime, Suite CASSIUS Je t'embrasse, Brutus, pour la dernière fois. Amis, il faut tomber sous les débris des lois. De César désormais je n'attends plus de grâce ; Il sait mes sentiments, il connaît notre audace. Notre âme incorruptible étonne ses desseins ; Il va perdre dans nous les derniers des Romains. C'en est fait, mes amis, il n'est plus de patrie, Plus d'honneur, plus de lois ; Rome est anéantie : De l'univers et d'elle il triomphe aujourd'hui ; Nos imprudents aïeux n'ont vaincu que pour lui. Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre, Six cents ans de vertus, de travaux, et de guerre César jouit de tout, et dévore le fruit Que six siècles de gloire à peine avaient produit. Ah, Brutus ! es-tu né pour servir sous un maître ? La liberté n'est plus.
BRUTUS Elle est prête à renaître.
CASSIUS Que dis-tu ? Mais quel bruit vient frapper mes esprits ?
BRUTUS Laisse là ce vil peuple, et ses indignes cris.
CASSIUS La liberté, dis-tu ?... Mais quoi... le bruit redouble. Scène 4 Brutus, Cassius, Cimber, Décime CASSIUS Ah ! Cimber, est-ce toi ? Parle, quel est ce trouble ?
DECIME Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat ? Qu'a-t-on fait ? qu'as-tu vu ?
CIMBER La honte de l'Etat. César était au temple, et cette fière idole Semblait être le dieu qui tonne au Capitole. C'est là qu'il annonçait son superbe dessein D'aller joindre la Perse à l'empire romain. On lui donnait les noms de Foudre de la guerre, De Vengeur des Romains, de Vainqueur de la terre : Mais, parmi tant d'éclat, son orgueil imprudent Voulait un autre titre, et n'était pas content. Enfin, parmi ces cris et ces chants d'allégresse, Du peuple qui l'entoure Antoine fend la presse : Il entre : ô honte ! ô crime indigne d'un Romain ! Il entre, la couronne et le sceptre à la main. On se tait, on frémit ; lui, sans que rien l'étonne, Sur le front de César attache la couronne, Et soudain, devant lui se mettant à genoux : «César, règne, dit-il, sur la terre et sur nous». Des Romains, à ces mots, les visages palissent ; De leurs cris douloureux les voûtes retentissent ; J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur, D'autres rougir de honte et pleurer de douleur. César, qui cependant lisait sur leur visage De l'indignation l'éclatant témoignage, Feignant des sentiments longtemps étudiés, Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses pieds. Alors tout se croit libre, alors tout est en proie Au fol enivrement d'une indiscrète joie. Antoine est alarmé ; César feint et rougit ; Plus il cèle son trouble, et plus on l'applaudit ; La modération sert de voile à son crime ; Il affecte à regret un refus magnanime. Mais, malgré ses efforts, il frémissait tout bas Qu'on applaudît en lui les vertus qu'il n'a pas. Enfin, ne pouvant plus retenir sa colère, Il sort du Capitole avec un front sévère ; Il veut que dans une heure on s'assemble au sénat. Dans une heure, Brutus, César change l'Etat. De ce sénat sacré la moitié corrompue, Ayant acheté Rome, à César l'a vendue ; Plus lâche que ce peuple à qui, dans son malheur, Le nom de roi du moins fait toujours quelque horreur. César, déjà trop roi, veut encor la couronne : Le peuple la refuse, et le sénat la donne. Que faut-il faire enfin, héros qui m'écoutez ?
CASSIUS Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés. J'ai traîné les liens de mon indigne vie Tant qu'un peu d'espérance a flatté ma patrie ; Voici son dernier jour, et du moins Cassius Ne doit plus respirer lorsque l'Etat n'est plus. Pleure qui voudra Rome, et lui reste fidèle ; Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle. Je vais où sont nos dieux... (En regardant leurs statues.) Pompée et Scipion, Il est temps de vous suivre, et d'imiter Caton.
BRUTUS Non, n'imitons personne, et servons tous d'exemple ; C'est nous, braves amis, que l'univers contemple ; C'est à nous de répondre à l'admiration Que Rome en expirant conserve à notre nom. Si Caton m'avait cru, plus juste en sa furie, Sur César expirant il eût perdu la vie ; Mais il tourna sur soi ses innocentes mains ; Sa mort fut inutile au bonheur des humains. Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome ; Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme.
CASSIUS Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir ?
BRUTUS, montrant le billet Voilà ce qu'on m'écrit, voilà notre devoir.
CASSIUS On m'en écrit autant, j'ai reçu ce reproche.
BRUTUS C'est trop le mériter.
CIMBER L'heure fatale approche. Dans une heure un tyran détruit le nom romain.
BRUTUS Dans une heure à César il faut percer le sein.
CASSIUS Ah ! je te reconnais à cette noble audace.
DECIME Ennemi des tyrans, et digne de ta race, Voilà les sentiments que j'avais dans mon coeur.
CASSIUS Tu me rends à moi-même, et je t'en dois l'honneur ; C'est là ce qu'attendaient ma haine et ma colère De la mâle vertu qui fait ton caractère. C'est Rome qui t'inspire en des desseins si grands : Ton nom seul est l'arrêt de la mort des tyrans. Lavons, mon cher Brutus, l'opprobre de la terre ; Vengeons ce Capitole, au défaut du tonnerre. Toi, Cimber ; toi, Cinna ; vous, Romains indomptés, Avez-vous une autre âme et d'autres volontés ?
CIMBER Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie : Nous détestons César, nous aimons la patrie ; Nous la vengerons tous : Brutus et Cassius De quiconque est Romain raniment les vertus.
DECIME Nés juges de l'Etat, nés les vengeurs du crime, C'est souffrir trop longtemps la main qui nous opprime ; Et quand sur un tyran nous suspendons nos coups, Chaque instant qu'il respire est un crime pour nous.
CIMBER Admettons-nous quelque autre à ces honneurs suprêmes ?
BRUTUS Pour venger la patrie il suffit de nous-mêmes. Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus, Ou tremblent sous César, ou bien lui sont vendus. Cicéron, qui d'un traître a puni l'insolence, Ne sert la liberté que par son éloquence : Hardi dans le sénat, faible dans le danger, Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger, Laissons à l'orateur qui charme sa patrie Le soin de nous louer quand nous l'aurons servie. Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager Cet immortel honneur et ce pressant danger. Dans une heure au sénat le tyran doit se rendre : Là, je le punirai ; là, je le veux surprendre ; Là, je veux que ce fer, enfoncé dans son sein, Venge Caton, Pompée, et le peuple romain. C'est hasarder beaucoup. Ses ardents satellites Partout du Capitole occupent les limites ; Ce peuple mou, volage, et facile à fléchir, Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr. Notre mort, mes amis, paraît inévitable ; Mais qu'une telle mort est noble et désirable ! Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands ! De voir couler son sang dans le sang des tyrans ! Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure ! Mourons, braves amis, pourvu que César meure, Et que la liberté, qu'oppriment ses forfaits, Renaisse de sa cendre, et revive à jamais.
CASSIUS Ne balançons donc plus, courons au Capitole : C'est là qu'il nous opprime, et qu'il faut qu'on l'immole. Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter ; Mais si l'idole tombe, il va la détester.
BRUTUS Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée, Par le sang de Caton, par celui de Pompée, Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains Qui dans les champs d'Afrique ont fini leurs destins ; Jurez par tous les dieux, vengeurs de la patrie, Que César sous vos coups va terminer sa vie.
CASSIUS Faisons plus, mes amis ; jurons d'exterminer Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner : Fussent nos propres fils, nos frères ou nos pères ; S'ils sont tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires. Un vrai républicain n'a pour père et pour fils Que la vertu, les dieux, les lois, et son pays.
BRUTUS Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le vôtre, Tous dès ce moment même adoptés l'un par l'autre, Le salut de l'Etat nous a rendus parents. Scellons notre union du sang de nos tyrans. (Il s'avance vers la statue de Pompée.) Nous le jurons par vous, héros, dont les images A ce pressant devoir excitent nos courages ; Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux, De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous ; D'être unis pour l'Etat, qui dans nous se rassemble ; De vivre, de combattre, et de mourir ensemble. Allons, préparons-nous : c'est trop nous arrêter. Scène 5 César, Brutus CESAR Demeure, c'est ici que tu dois m'écouter. Où vas-tu, malheureux ?
BRUTUS Loin de la tyrannie.
CESAR Licteurs, qu'on le retienne.
BRUTUS Achève, et prends ma vie.
CESAR Brutus, si ma colère en voulait à tes jours, Je n'aurais qu'à parler, j'aurais fini leur cours. Tu l'as trop mérité. Ta fière ingratitude Se fait de m'offenser une farouche étude. Je te retrouve encore avec ceux des Romains Dont j'ai plus soupçonné les perfides desseins ; Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire, Ont blâmé ma conduite, ont bravé ma colère.
BRUTUS Ils parlaient en Romains, César ; et leurs avis, Si les dieux t'inspiraient, seraient encor suivis.
CESAR Je souffre ton audace, et consens à t'entendre : De mon rang avec toi je me plais à descendre. Que me reproches-tu ?
BRUTUS Le monde ravagé, Le sang des nations, ton pays saccagé ; Ton pouvoir, tes vertus, qui font tes injustices, Qui de tes attentats sont en toi les complices ; Ta funeste bonté, qui fait aimer tes fers, Et qui n'est qu'un appât pour tromper l'univers.
CESAR Ah ! c'est ce qu'il fallait reprocher à Pompée : Par sa feinte vertu la tienne fut trompée. Ce citoyen superbe, à Rome plus fatal, N'a pas même voulu César pour son égal. Crois-tu, s'il m'eût vaincu, que cette âme hautaine Eût laissé respirer la liberté romaine ? Sous un joug despotique il t'aurait accablé. Qu'eût fait Brutus alors ?
BRUTUS Brutus l'eût immolé.
CESAR Voilà donc ce qu'enfin ton grand coeur me destine ! Tu ne t'en défends point. Tu vis pour ma ruine, Brutus !
BRUTUS Si tu le crois, préviens donc ma fureur. Qui peut te retenir ?
CESAR, lui présentant la lettre de Servilie La nature et mon coeur. Lis, ingrat, lis ; connais le sang que tu m'opposes ; Vois qui tu peux haïr, et poursuis si tu l'oses.
BRUTUS Où suis-je ? qu'ai-je lu ? Me trompez-vous, mes yeux ?
CESAR Eh bien ! Brutus, mon fils !
BRUTUS Lui, mon père ! grands dieux !
CESAR Oui, je le suis, ingrat ! Quel silence farouche ! Que dis-je ? quels sanglots échappent de ta bouche ? Mon fils... Quoi ! je te tiens muet entre mes bras ! La nature t'étonne, et ne t'attendrit pas !
BRUTUS O sort épouvantable, et qui me désespère ! O serments ! ô patrie ! ô Rome toujours chère ! César !... Ah, malheureux ! j'ai trop longtemps vécu.
CESAR Parle. Quoi ! d'un remords ton coeur est combattu ! Ne me déguise rien. Tu gardes le silence ! Tu crains d'être mon fils ; ce nom sacré t'offense : Tu crains de me chérir, de partager mon rang ; C'est un malheur pour toi d'être né de mon sang ! Ah ! ce sceptre du monde, et ce pouvoir suprême, Ce César, que tu hais, les voulait pour toi-même. Je voulais partager, avec Octave et toi, Le prix de cent combats, et le titre de roi.
BRUTUS Ah, dieux !
CESAR Tu veux parler, et te retiens à peine ! Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine ? Quel est donc le secret qui semble t'accabler ?
BRUTUS César...
CESAR Eh bien ! mon fils ?
BRUTUS Je ne puis lui parler.
CESAR Tu n'oses me nommer du tendre nom de père ?
BRUTUS Si tu l'es, je te fais une unique prière.
CESAR Parle : en te l'accordant, je croirai tout gagner.
BRUTUS Fais-moi mourir sur l'heure, ou cesse de régner.
CESAR Ah ! barbare ennemi, tigre que je caresse ! Ah ! coeur dénaturé qu'endurcit ma tendresse ! Va, tu n'es plus mon fils. Va, cruel citoyen, Mon coeur désespéré prend l'exemple du tien : Ce coeur, à qui tu fais cette effroyable injure, Saura bien comme toi vaincre enfin la nature. Va, César n'est pas fait pour te prier en vain ; J'apprendrai de Brutus à cesser d'être humain : Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance, Je n'écouterai plus une injuste clémence. Tranquille, à mon courroux je vais m'abandonner ; Mon coeur trop indulgent est las de pardonner. J'imiterai Sylla, mais dans ses violences ; Vous tremblerez, ingrats, au bruit de mes vengeances. Va, cruel, va trouver tes indignes amis : Tous m'ont osé déplaire, ils seront tous punis. On sait ce que je puis, on verra ce que j'ose : Je deviendrai barbare, et toi seul en es cause.
BRUTUS Ah ! ne le quittons point dans ses cruels desseins, Et sauvons, s'il se peut, César et les Romains.
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