![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | |||||||
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I - LES FUNERAILLES DE CESAR (MARS 44) «Dans les moments d'étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de faire tout ce qu'on peut oser». Mais les conjurés, dit Cicéron, hommes par le coeur, étaient des enfants par la tête. Ils n'avaient formé de plan que pour la conjuration et n'en avaient point fait pour la soutenir. D'ailleurs en eussent-ils fait, que le cours des événements n'en aurait pas été changé. Les crimes politiques perdent les causes qu'ils prétendent servir : Brutus et ses amis venaient d'assassiner la république ou du moins ce qui en restait.
Antoine, Lépide et les amis de César, croyant aux conjurés des forces considérables et prêtes, s'étaient enfuis et cachés. Cette frayeur des césariens enhardit quelques sénateurs ; Cinna, Lentulus Spinther, Favonius, montèrent au Capitole. Sur le soir, Cicéron y vint en se plaignant qu'on ne peut pas invité au joyeux festin des ides. La mort de César avait fait renaître ses illusions ; il se reprenait à l'espérance, et il montra une activité, une décision, qu'on ne lui croyait plus. Il voulait qu'on assemblât aussitôt le sénat au Capitole ; Brutus et Cassius, étant préteurs, pouvaient légalement le convoquer. Il pensait qu'en agissant avec énergie et promptitude, au milieu des deux partis tremblants, les sénateurs se rendraient maîtres de la situation. Brutus hésita ; il voulut encore une fois essayer d'entraîner le peuple, et le lendemain (16 mars) il descendit au Forum. Son discours, grave et modéré, fut paisiblement écouté ; mais le préteur Corn. Cinna, un parent du dictateur, ayant, après lui, pris la parole et attaqué César, la foule éclata en cris, en menaces, et les conjurés, intimidés, regagnèrent en toute hâte la forteresse, que défendaient leurs gladiateurs et des gens du peuple qu'ils avaient gagés. Pendant ces indécisions, les amis de César mettaient le temps à profit ; Lépide, son maître de la cavalerie, avait soulevé les vétérans campés dans l'île du Tibre et les avait introduits dans la ville ; Antoine s'était fait livrer par Calpurnie les papiers et l'épargne de César, 4000 talents ; il avait aussi mis la main sur le trésor public, 700 millions de sesterces, qu'il fit transporter dans sa demeure. Le péril commun rapprochant ces deux chefs, ils s'unirent, moins pour venger leur maître mort que pour tirer parti des circonstances. Antoine maria sa fille au fils de Lépide, et promit à celui-ci le grand pontificat de César avec la conservation de ses deux provinces, la Narbonnaise et l'Espagne citérieure. Les conjurés avaient avec eux un consul désigné, Dolabella, qui proposa que les ides de mars fussent à l'avenir célébrées comme le jour de renaissance de la république ; de grands personnages passaient de leur côté, et Decimus Brutus commandait des troupes nombreuses dans son gouvernement de Cisalpine d'où il pouvait les appeler. Les césariens n'avaient que la légion de Lépide, plus quelques vétérans, et l'on ne pouvait faire fond sur la foule de Rome. Cette situation demandait de la prudence. Antoine, qu'on n'avait connu que comme un soldat emporté, montra une habileté supérieure : il joua tout le monde. Malgré Cicéron, les meurtriers étaient entrés en négociations avec lui. Il fut convenu que, en vertu de sa charge de consul, il réunirait le sénat le jour suivant, 17 mars. Il le convoqua, mais loin du Capitole, dans le temple de Tellus, et il remplit le Forum de soldats. Les meurtriers n'osèrent venir à cette séance ; le peuple y courut, criant à Antoine de se bien garder : il souleva sa toge et montra une cuirasse. La discussion fut orageuse. Le sénat voulait déclarer César tyran et faire jeter au Tibre son cadavre. Antoine représenta que ce serait abolir ses actes ; et comme toutes les nominations avaient été faites pour cinq ans, magistratures de Rome, gouvernements des provinces, commandements des armées, trop de gens, à commencer par les meurtriers, étaient intéressés au maintien des choix déclarés, pour que la proposition ne fût pas rejetée. Cicéron, afin de contenter tout le monde, demanda la consécration des droits acquis, l'oubli du passé et une amnistie. Le sénatus-consulte suivant fut adopté : «Il ne sera point intenté d'action criminelle au sujet de la mort de César, et tous les actes de son administration sont ratifiés, pour le bien de la république». Les meurtriers avaient insisté pour que la dernière phrase fût ajoutée au décret. Le bien de la république était le mot de passe qui servait à justifier la conservation par les assassins des bienfaits de la victime. Les citoyens qui avaient obtenu de César des assignations de terres, réclamèrent à leur tour la consécration de leurs droits ; un second sénatus-consulte leur donna satisfaction. Etrange spectacle ! On avait tué le tyran, et tout le monde s'entendait pour conserver les actes de la tyrannie, dans l'intérêt de la république. L'amnistie était une conséquence naturelle de ce touchant accord : elle fut proclamée, et personne ne songea aux suites qu'avait eues celle de César. Le lendemain on réunit le peuple au Forum ; Cicéron parla encore de paix et d'union. Sa voix, qui avait retrouvé sa puissance, semblait gagner tous les coeurs. Le peuple invita les conjurés à descendre du Capitole ; Lépide et Antoine y envoyèrent leurs enfants comme otages, et quand les deux chefs de la conspiration arrivèrent au Forum, il éclata des applaudissements. Les deux consuls s'embrassèrent ; Cassius alla dîner chez Antoine, Brutus chez Lépide ; l'entraînement était général, et l'honnête Cicéron triomphait. Mais sa vue politique était toujours aussi courte ; il rêvait une idylle au milieu de loups furieux.
Antoine avait réussi, les meurtriers fuyaient ; mais le sénat était profondément irrité qu'on eût ainsi traité l'amnistie votée la veille. Le consul, qui tenait à paraître rester dans la légalité, à un moment où tout le monde parlait de la constitution vengée, avait besoin de ce corps pour se mettre en état de le dominer. D'abord il le ramena à lui en provoquant le rappel de Sextus Pompée et l'abolition de la dictature ; plus sûrement encore, en arrêtant le mouvement populaire qu'un certain Amatius voulait prolonger à son profit. Cet homme, se disant parent de Marius et de César, avait élevé, sur la place même du bûcher, un autel avec cette inscription : Au père de la patrie, et tous les jours on venait y faire des sacrifices et des libations ; on y terminait des procès comme dans les temples. Antoine laissa son collègue, Dolabella, renverser l'autel et faire exécuter le démagogue ainsi que quelques-uns des siens. Il consentit même à avoir une entrevue hors de Rome avec Brutus et Cassius, qui, devant l'irritation populaire, s'étaient retirés à Lanuvium. Il leur garantit toute sûreté, et, comme ils n'osaient se risquer dans la ville, où, en vertu de leur charge, ils devaient résider, il les fit investir du soin des vivres pour légaliser leur absence. Les autres conjurés se disposaient à aller prendre possession de leurs gouvernements ; il laissa partir Decimus Brutus pour la Cisalpine, Cimber pour la Bithynie, Trebonius pour l'Asie. Enfin, il ne s'opposa point à ce qu'on rendît à Sextus Pompée ses biens non encore vendus, avec une indemnité, de 50 millions de drachmes pour ceux qui l'avaient été, et le proconsulat des mers. Jamais le sénat n'avait trouvé un consul plus docile. Aussi, lorsque Antoine, se plaignant d'être poursuivi, comme un traître, par la haine du peuple, demanda une garde pour sa sûreté personnelle, le sénat ne se refusa point à la lui accorder. Il la porta bientôt à six mille hommes. C'était une armée qui lui permettait de jeter le masque. Le sénat avait confirmé les actes de César : Antoine étendit cette sanction aux actes projetés du dictateur ; comme il possédait tous ses livres et qu'il avait gagné son secrétaire Faberius, il lisait dans ces documents, ou il y faisait écrire, tout ce qu'il avait intérêt à y trouver. La république, le trésor, les charges, furent ainsi à sa discrétion, et César mort fut plus puissant qu'il ne l'avait été vivant, car ce qu'il n'eût osé faire, Antoine le faisait en son nom : il vendait les places, les honneurs, même les provinces, comme la petite Arménie, que lui acheta Dejotarus, comme la Crète, qui paya argent comptant son indépendance, mais perdit son argent. Ces trafics scandaleux relevèrent sa fortune ; aux ides de mars, il devait 8 millions ; avant les calendes d'avril, il avait tout payé et capitalisé 135 millions, qui lui servirent à acheter des soldats, des sénateurs, et son collègue Dolabella, dès lors un des plus dangereux adversaires du parti qu'il avait d'abord servi. Pour gagner les Siciliens, Antoine leur donna le droit de cité : peut-être était-ce réellement une pensée du dictateur. Mais il ne se faisait pas scrupule de renverser, au besoin, ses lois les plus importantes. Il rétablit la troisième décurie de juges, en la composant de centurions et des manipulaires de la légion gauloise de l'Alouette. Il abolit la disposition sur l'appel au peuple et sur le gouvernement des provinces consulaires, dont il autorisa la prorogation jusqu'à six années, afin de se ménager, après son consulat, une retraite d'où il pût braver longtemps ses ennemis. Lorsque, par toutes ces mesures, Antoine crut s'être rendu suffisamment fort, il rompit à demi la trêve conclue avec les meurtriers, en faisant dépouiller Brutus et Cassius de leurs riches gouvernements de Syrie et de Macédoine pour recevoir en échange les deux plus pauvres, ceux de la Crète et de Cyrène ; Dolabella, son collègue, s'adjugea le premier, il prit pour lui le second, où étaient cantonnées des forces considérables. Le tyran est mort, s'écriait douloureusement Cicéron, mais la tyrannie vit toujours ! | |||||||