![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | ||||||||
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IV - FORMATION DU SECOND TRIUMVIRAT ; LES PROSCRIPTIONS ; MORT DE CICERON (43) Dans cette joie, dans ces fêtes, Octave était presque oublié. C'était au nom de Decimus Brutus qu'on décrétait les cinquante jours de supplications ; on ôtait même à Octave la conduite de la guerre, pour la confier au général qu'il venait de sauver, bien que Brutus n'eût, comme il le disait lui-même, que des ombres, des fantômes, plutôt que des soldats. Les succès de Cassius en Asie, les progrès de Brutus en Macédoine, ceux de Sextus Pompée sur mer, augmentaient encore la confiance ; puis deux légions allaient arriver d'Afrique : qu'avait-on besoin de cet enfant ? Avant d'expirer, le consul Pansa avait, dit-on, appelé Octave à son lit de mort, et, après lui avoir parlé de sa reconnaissance pour César, du désir qu'il avait gardé au fond du coeur de le venger un jour, il avait ajouté que l'héritier du dictateur, haï du sénat, n'avait qu'une voie de salut, un rapprochement avec Antoine. Ces avertissements n'étaient point nécessaires au jeune ambitieux. Quand Brutus vint le remercier du salut qu'il lui devait : «Ce n'est point pour vous, répondit-il, que j'ai pris les armes ; le meurtre de mon père est un exécrable forfait, je n'ai combattu que pour humilier l'orgueil et l'ambition d'Antoine». De ce jour, Decimus écrivit à Cicéron de se défier de ce fils si zélé. Octave, en effet, content d'avoir prouvé à tout le monde qu'il fallait compter avec lui, ne voulait pas accabler l'ancien lieutenant de César ; il laissa Ventidius lui amener, à travers l'Apennin, deux légions levées dans la basse Italie, et Antoine, mollement poursuivi, gagna sans obstacle la ville de Fréjus, où il mit un terme aux indécisions de Lépide, en entraînant ses troupes (29 mai). Un zélé républicain, ami de ce général, Juventus Laterensis, l'avait jusqu'alors détourné de cette alliance ; quand il vit les deux chefs s'embrasser, il se perça de son épée. Decimus Brutus était trop faible pour tenir tête, avec ses recrues, à ces forces imposantes, qui s'accrurent encore, quelque temps après, par la défection d'Asinius Pollion, le gouverneur d'Espagne, par celle de Plancus, le gouverneur de la Gaule chevelue ; et Antoine se retrouva à la tête de vingt-trois légions.
Le sénat tâcha de l'arrêter par une humble ambassade qui accordait tout, même une largesse de 2500 drachmes aux soldats, récompense de leur insolente bravade. Ces humiliantes concessions restant sans effet, on reprit le grand courage des anciens jours ; on revêtit l'habit de guerre ; on arma tous les citoyens et l'on remua quelque peu de terre sur le Janicule, pour y élever des fortifications. Le préteur Cornutus, zélé républicain, montrait une belliqueuse ardeur ; il comptait sur les deux légions débarquées d'Afrique ; dès que le jeune César parut, elles passèrent à lui. Le même jour, il entra dans la ville aux applaudissements du peuple, et les sénateurs s'empressèrent de venir lui faire leur cour. Cicéron arriva tard : Eh quoi ! lui dit ironiquement Octave, tu te montres le dernier parmi mes amis ! Il s'enfuit la nuit suivante, tandis que Cornutus se tuait. Une assemblée populaire proclama Octave consul, en lui donnant le collègue qu'il avait lui-même désigné, son parent Pedius (22 sept. 45), avec le droit de choisir le préfet de la ville ; et il n'avait pas encore accompli ses vingt ans ! Il fit aussitôt ratifier son adoption, lever la proscription prononcée contre Dolabella, et distribuer à ses troupes, aux dépens du trésor public, les récompenses promises. Pedius, de son côté, proposa une enquête sur le meurtre de César ; pour atteindre Sextus Pompée, il enveloppa dans l'accusation les meurtriers et leurs complices, ceux mêmes qui étaient absents de Rome au moment de l'exécution. Le procès aussitôt commença : Decimus Brutus fut accusé par Cornificius ; Cassius, par Agrippa, etc. On les condamna au bannissement et à la perte de leurs biens. De tous les sénateurs, un seul avait osé les défendre : quelques mois plus tard, il paya de sa tête cette audace.
A la fin d'octobre, les trois chefs se réunirent près de Bologne, dans une île du Reno, dont cinq légions, de chaque côté, bordaient les rives. De minutieuses précautions furent prises, comme on en prendra au moyen âge, contre une trahison : Lépide visita l'île ; Octave et Antoine se fouillèrent en s'abordant. Ils passèrent trois jours à former le plan du second triumvirat et à régler entre eux le partage du monde romain. Octave devait abdiquer le consulat, et être remplacé dans cette charge, pour le reste de l'année, par Ventidius, le lieutenant d'Antoine. Une magistrature nouvelle était créée, sous le titre de triumviri rei publicae constituendae. Lépide, Antoine et Octave s'attribuaient la puissance consulaire pour cinq ans, avec le droit de disposer, pour le même temps, de toutes les charges ; leurs décrets devaient avoir force de loi, sans avoir besoin de la confirmation du sénat ni du peuple ; enfin ils se réservaient chacun deux provinces autour de l'Italie : Lépide, la Narbonnaise et l'Espagne citérieure ; Antoine, les deux Gaules ; Octave, l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne. L'Orient, occupé par Brutus et Cassius, resta indivis, comme l'Italie ; mais Octave et Antoine devaient aller combattre les meurtriers, tandis que Lépide, demeuré à Rome, veillerait aux intérêts de l'association. Les triumvirs avaient quarante-trois légions ; pour s'assurer la fidélité des soldats, ils s'engagèrent à leur donner, après la guerre, 5000 drachmes par tête, et les terres de dix-huit des plus belles villes d'Italie, entre autres Rhegium, Bénévent, Venouse, Nucérie, Capoue, Ariminum et Vibona. Quand ces conditions eurent été écrites et que chacun en eut juré l'observation, Octave lut aux troupes les conditions du traité ; pour cimenter l'alliance, celles-ci exigèrent qu'il épousât une fille de Fulvie. L'armée héritait en effet de la souveraineté du peuple ; elle délibérait, approuvait ou rejetait ; les camps remplaçaient le forum, au grand péril de la discipline et de l'ordre : je ne parle point de la liberté. Naguère, après le grand coup des ides, le mot, sinon la chose, avait souvent reparu. Mais le dernier des citoyens de Rome, celui qui venait de faire entendre une voix libre, était déjà proscrit. Par cette inexorable fatalité des expiations historiques que nous avons si souvent signalée dans le cours de ces récits, le parti sénatorial allait subir la loi qu'il avait faite au parti contraire. Les proscriptions et les confiscations de Sylla vont recommencer ; mais c'est la noblesse qui payera de sa tête et de sa fortune le crime des ides de mars et le souvenir des flots de sang dont, quarante années auparavant, l'oligarchie avait inondé Rome et l'Italie. Plus tard on conta que beaucoup de prodiges avaient annoncé les fureurs triumvirales. Un seul aurait mérité d'être vrai : des vautours, disait-on, étaient venus se poser sur le temple consacré au Génie du peuple romain : c'étaient bien des bêtes de proie qui accouraient, avides de carnage. Les triumvirs se firent précéder à Rome par l'ordre envoyé au consul Pedius de mettre à mort dix-sept des plus considérables personnages de l'Etat ; Cicéron était de ce nombre. Puis ils arrivèrent l'un après l'autre. Octave entra le premier ; le jour suivant parut Antoine ; Lépide ne vint que le troisième. Ils étaient, chacun, entourés d'une légion et de leur cohorte prétorienne. Les habitants voyaient avec effroi ces soldats silencieux, qui allaient successivement prendre position sur tous les points d'où l'on pouvait commander la ville. Rome semblait une cité conquise et placée sous le glaive. Un jour encore se passa dans une cruelle anxiété ; quelques hommes, réunis sur le Forum par un tribun, rendirent un plébiscite qui confirmait l'usurpation en légalisant le triumvirat (27 nov.).
Avant le jour, des gardes avaient été placés aux portes et dans les lieux qui pouvaient servir de retraite. Pour ôter aux condamnés tout espoir de pardon, en tête de la première liste on lut les noms du frère de Lépide, de L. César, oncle d'Antoine, d'un frère de Plancus, du beau-père de Pollion et de C. Toranius, un des tuteurs d'Octave. Chacun des chefs avait livré un des siens pour avoir le droit de n'être point gêné dans ses vengeances. Ils tenaient leur compte avec une scrupuleuse exactitude : telle tête réclamée par l'un paraissait aux autres en valoir deux ou trois ; on discutait, on se mettait d'accord, et les trois têtes étaient données pour établir l'équivalence. Comme aux jours néfastes de Marius et de Sylla, la tribune eut ses hideux trophées ; c'est là qu'il fallait apporter les têtes pour recevoir le prix du sang. La haine, l'envie, l'avidité, toutes les mauvaises passions se déchaînèrent, et il fut aisé de faire mettre un nom sur la liste funèbre, ou de cacher parmi les cadavres des proscrits celui d'un ennemi assassiné. On donnait à des enfants la robe virile pour dégager d'avance leurs biens de tutelle, puis on les faisait condamner. On présente une tête à Antoine : Je ne la connais pas, répondit-il, qu'on la porte à ma femme.
Il y eut cependant quelques beaux exemples de dévouement. Varron fut sauvé par ses amis ; d'autres par leurs esclaves ; Appius par son fils, dont le peuple récompensa plus tard la piété filiale en lui donnant l'édilité. La mère d'Antoine, soeur de L. César, se jeta au-devant des meurtriers en leur criant : Vous ne le tuerez qu'après m'avoir égorgée, moi la mère de votre général ! Il eut le temps de fuir et de se cacher ; un décret du consul raya son nom de la liste des proscrits. Beaucoup échappèrent, grâce aux navires de Sextus Pompée qui venait de s'emparer de la Sicile, et dont la flotte croisa le long des côtes ; il avait fait afficher à Rome même, où les triumvirs promettaient 100.000 sesterces pour une tête, qu'il en donnerait 200.000 pour chaque proscrit sauvé. Plusieurs parvinrent à gagner l'Afrique, la Syrie et la Macédoine. Cicéron fut moins heureux ; Octave l'avait abandonné aux rancunes d'Antoine, à regret cependant, car c'était un meurtre inutile. Puisqu'ils allaient faire le silence au Forum, qu'était-ce qu'un orateur sans tribune ? Une voix sans écho, et qui d'elle-même se tairait. Mais Antoine et Fulvie voulaient la main qui avait écrit, la langue qui avait prononcé les Philippiques, et Octave s'était souvenu du cri de joie jeté par Cicéron à la nouvelle du meurtre de César, de son regret homicide de n'avoir pu, lui aussi, frapper. Par un juste retour des choses, celui qui, un jour excepté, fut plus qu'aucun autre Romain l'homme de l'humanité, allait subir le sort qu'il avait voulu faire à un plus grand homme que lui : patere legem quam fecisti.
A peine était-il remonté en litière, que les assassins arrivèrent conduits par un centurion nommé Herennius, et par un tribun légionnaire, Popillius, qu'il avait autrefois sauvé d'une accusation de parricide. Ils enfoncèrent les portes ; mais toutes les personnes de la maison assurant qu'elles n'avaient point vu leur maître, ils restaient indécis, quand un jeune homme, nommé Philogonus, que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres, dit au tribun qu'on portait la litière vers la mer, par des allées couvertes. Popillius, avec quelques soldats, prit un détour pour en gagner d'avance l'issue, tandis que le reste de la troupe, avec Herennius, courait précipitamment par l'allée même. Le bruit de leurs pas avertit Cicéron qu'il était découvert ; il fit arrêter sa litière, et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un oeil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait, firent hésiter les soldats, qui se couvrirent le visage pendant qu'Herennius frappait. Il avait mis la tête hors de la litière et présenté la gorge au meurtrier (4 déc. 43). De tous ses malheurs, dit Tite-Live, la mort est le seul qu'il supporta en homme. D'après l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tête et la main, qui furent apportées au triumvir pendant qu'il était à table. A cette vue, le triumvir montra une joie féroce, et Fulvie, prenant cette tête sanglante, perça d'une aiguille la langue qui l'avait poursuivie de tant de sarcasmes mérités. Ces tristes restes furent ensuite attachés aux Rostres. On accourut en foule pour les voir, comme naguère pour entendre le grand orateur, mais avec des larmes et des gémissements. Octave même s'affligea en secret de cette mort ; et, bien que, sous son règne, personne n'osât jamais prononcer ce grand nom, comme réparation il donna le consulat à son fils. Une fois même il rendit témoignage de ses vertus. «J'ai entendu dire, raconte Plutarque, que plusieurs années après, Auguste étant un jour entré dans l'appartement d'un de ses neveux, ce jeune homme, qui tenait dans ses mains un ouvrage de Cicéron, surpris de voir son oncle, cacha le livre sous sa robe. Auguste, qui s'en aperçut, prit le livre, en lut debout une grande partie, et le rendit au jeune homme en disant : C'était un savant homme, mon fils ; oui, un savant homme et qui aimait bien sa patrie». Ainsi périt, dans tout l'éclat de son talent, le prince des orateurs romains, et un des plus honnêtes hommes qui aient honoré les lettres, un de ceux dont les écrits ont le plus contribué au développement moral de l'humanité. Sans doute Cicéron ne peut être compté au nombre des esprits puissants. Comme philosophe, sa part est petite : il expose et discute, sans vues nouvelles, les opinions des diverses écoles. Lui-même le dit à Atticus : J'y ai peu de peine, car je ne fournis que les mots dont je ne manque pas. Son traité des Devoirs est l'évangile des Latins, mais il a copié Panoetios : une partie de ses ouvrages de rhétorique sont traduits ou imités des Grecs. Ses Lois sont plutôt un brillant résumé de la législation romaine, qu'une théorie à la manière d'Aristote ou de Platon ; et son esprit s'élève si difficilement au-dessus des choses présentes, que, dans la République, le plus original de ses travaux, il montre l'idéal du meilleur gouvernement tout réalisé dans la constitution de Rome. Intelligence souple et brillante, il manque de profondeur et d'étendue : c'est avant tout un artiste en beau langage. Comme philosophe, on peut lui reprocher bien des contradictions ; comme consulaire, bien des erreurs ; comme particulier, bien des faiblesses. Sa philosophie ressemblait à Janus ; elle avait deux visages, une doctrine pour les profanes, l'autre pour les adeptes. Dans la péroraison des Verrines, il conserve les dieux et les croyances anciennes à titre de moyens oratoires ; dans la République et les Lois, comme instrument utile de gouvernement ; et dans les Tusculanes, dans le traité de la Nature des dieux, le paganisme n'est plus qu'une suite de fables et de symboles ; dans les deux livres sur la Divination, le culte public est si bien détruit par une ironie mortelle, que les païens demandèrent qu'on brûlât cet ouvrage. La conclusion qui se dégage de ces données contradictoires, pour lui et pour ses lecteurs, c'est qu'il faut douter, parce que certains problèmes sont insolubles. En politique, sa vue ne dépasse point un horizon borné. Mieux que personne il connaissait les vices des grands et de leur gouvernement ; mais, homme nouveau, il servit leurs intérêts pour faire accepter d'eux le parvenu. Grand orateur, il s'enivra de son éloquence et rêva de gouverner un empire avec des discours. S'il avait eu la qualité maîtresse de l'homme d'Etat, l'art de découvrir les vrais besoins de son temps, il aurait mis ses belles facultés au service des idées nouvelles, et aidé César à faire une réforme pacifique qui aurait prévenu la révolution sanglante du second triumvirat ; mais, avec César, il n'aurait eu que la seconde place, et il voulait en tout la première. Sa correspondance révèle de fâcheux défauts, une vanité féminine, l'habileté des compromis et une mobilité d'impressions qui le font passer en quelques jours d'un sentiment au sentiment contraire ; mais quel homme vu comme lui, pour ainsi dire à jour et dans le secret des plus intimes sentiments, conserverait cette réputation d'austère gravité qui n'est parfois que le masqué d'un habile intrigant ? Enfin, s'il n'a rien créé, du moins sa merveilleuse facilité pour s'approprier les idées d'autrui a mis en circulation un nombre infini de belles et grandes pensées que nous aurions perdues, et qui, rassemblées dans ses oeuvres, ont fait de lui un des précepteurs du genre humain. Lorsqu'il se vantait d'avoir arraché à la Grèce vieillissante sa gloire philosophique, il se trompait. Mais la civilisation grecque s'était portée vers l'Orient. Cicéron en concentra, si je puis dire, les rayons épars et les renvoya à l'Occident barbare pour lequel la Grèce n'avait rien fait. Que nous importe, après tout, qu'il ne soit qu'un écho, si cet écho éclatant a fait entendre du monde entier des paroles qui, sans lui, seraient restées inutiles. En morale religieuse, l'idée de l'unité et de la Providence divine, de l'immortalité de l'âme, de la liberté et de la responsabilité humaine, des peines et des récompenses réservées à une autre vie. En morale politique, l'idée de la cité universelle dont la charité doit être le premier lien, le perfectionnement de notre espèce, la nécessité pour tous de travailler au progrès général, et l'impérieuse obligation de fonder l'utile sur l'Honnête, le droit sur l'équité, la souveraineté sur la justice, c'est-à-dire la loi civile sur la loi naturelle, révélée par Dieu lui-même, puisqu'il l'a gravée dans le coeur de tous les hommes. Telles sont quelques-unes des nobles croyances que la magie de son style a popularisées. Tout cela, il est vrai, n'est ni rigoureusement démontré, ni enchaîné en corps de doctrines. C'est l'effort d'une belle âme qui, cherchant partout ce qui élève et console, arrive aux vérités de la religion naturelle, et non le patient travail du philosophe qui construit un système où tout se tient et s'enchaîne. Mais, pour parler au coeur, faut-il donc tant de logique ? Je dirais volontiers comme Quintilien : On devient meilleur à se plaire avec Cicéron, et, comme Dante, que la postérité gardera toujours son nom : De cui la fama ancor nel mondo dura | ||||||||