![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | ||||||||
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I - PREPARATIFS DES TRIUMVIRS ET DES MEURTRIERS
A peine laissèrent-ils vendre les biens des proscrits. L'un avait voulu une villa, l'autre des terres ; celui-ci prenait la maison, celui-là l'argent et les esclaves. Il y en eut qui se firent adopter de force par de riches citoyens pour devenir leurs héritiers ; d'autres, moins patients, tuaient l'homme, proscrit ou non, dont ils enviaient la fortune. Heureux ceux dont ils se contentaient de piller les demeures. Toute la ville tremblait devant cette soldatesque recrutée de bandits, de gladiateurs et d'esclaves échappés de leurs bagnes. Un des consuls fut cependant assez hardi pour faire mettre en croix quelques-uns de ces esclaves légionnaires. Sauf ce bruit de soldats, un silence de mort régnait autour des trois maîtres de Rome. Des femmes, dit-on, osèrent le rompre. Pour remplir leur caisse militaire qui avait besoin de 800 millions de sesterces, ils avaient frappé d'une lourde contribution mille quatre cents des plus riches matrones. Conduites par Hortensia, la fille de l'orateur, elles se rendirent au Forum, et se firent jour jusqu'au tribunal des triumvirs. Hortensia porta la parole : «Avant de nous présenter devant vous, dit-elle, nous avions sollicité l'intervention de Fulvie ; son refus nous a contraintes à venir ici. Déjà vous nous avez enlevé nos pères, nos enfants, nos frères, nos époux ; nous ôter encore notre fortune, c'est nous réduire à une condition qui ne convient ni à notre naissance, ni à nos habitudes, ni à notre sexe ; c'est étendre sur nous vos proscriptions. Mais avons-nous donc levé contre vous des soldats ou demandé des charges ? Est-ce que nous vous disputons ce pouvoir pour lequel vous combattez ? Du temps d'Annibal, nos ancêtres ont porté volontairement au trésor leurs bijoux et leurs parures ; que viennent les Gaulois ou les Parthes, et l'on ne trouvera pas en nous moins de patriotisme : mais ne nous demandez pas de contribuer à cette guerre fratricide qui déchire la république ; ni Marius, ni Cinna, ni même Sylla durant sa tyrannie, ne l'ont osé». Les triumvirs voulaient faire chasser de la place l'orateur et sa suite ; le peuple s'émut, et prudemment ils cédèrent. Le lendemain parut un édit qui réduisit à quatre cents le nombre des matrones imposées. Les adversaires politiques des triumvirs avaient payé de la vie leur opposition ; le reste du peuple paya d'une partie de son avoir sa lâche soumission. Tous les habitants de Rome et de l'Italie, citoyens ou étrangers, prêtres ou affranchis, possédant plus de 100.000 drachmes, prêtèrent la dîme de leurs biens et donnèrent leur revenu d'une année. Il n'est pas besoin d'ajouter que les lois et les magistratures ne furent pas plus respectées que la propriété et la vie. Ils changeaient les magistrats, dit un ancien ; ils abolissaient les lois ; ils en faisaient d'autres, selon leur bon plaisir, de sorte que le règne de César paraissait avoir été l'âge d'or. Lorsque, gorgés de sang et de rapines, les triumvirs annoncèrent que la proscription était finie, le sénat leur décerna des couronnes civiques comme aux sauveurs de la patrie ! Octave, qui s'était montré le plus cruel, se réserva quelques meurtres, en déclarant qu'il n'avait pas puni tous les coupables.
Le plébiscite qui lui avait enlevé le gouvernement de la Macédoine était illégal, puisque les actes du dictateur avaient été confirmés. Le proconsul, Q. Hortensius, le reconnut pour son successeur légitime et lui remit le commandement : décision qui lui donnait une vaste province et une armée, en face de l'Italie. Antoine avait chargé son frère, Caïus, de disputer la Grèce aux républicains, en réunissant à ses soupes celles que Vatinius commandait dans l'Illyrie. Afin de prévenir leur jonction, Brutus marcha sur Dyrrachium et entraîna les soldats de Vatinius. A Apollonie, Caïus Antonius n'était déjà plus maître des siens ; dans une première action, il perdit trois cohortes ; dans une seconde, il fut vaincu et pris par le jeune Cicéron, puis mis à mort sur l'ordre de Brutus, en représailles du meurtre de D. Brutus immolé par Antoine (43). Une expédition contre les Besses soumit encore la Thrace au général républicain que ses légions saluèrent du titre d'imperator. De l'Euxin à l'Adriatique, tout lui obéissait ; il y ramassa 16.000 talents. Il ne faut cependant pas croire à l'existence en ces pays d'un violent amour pour la république. Les Athéniens, qui avaient tout perdu, excepté leur faconde, célébraient en prose et en vers l'acte des tyrannicides et dressaient à Brutus et à Cassius des statues de bronze, à côté de celles d'Harmodios et d'Aristogiton. Mais les autres Grecs, moins amoureux de rhétorique et mieux façonnés à l'obéissance, se soumettaient aux ordres de Brutus, parce qu'ils voyaient en lui le représentant légal du gouvernement romain. Puis la nouvelle guerre civile se terminerait sans doute par des proscriptions, qui permettraient le pillage, et certainement par des largesses aux vainqueurs. Si chaque soldat des triumvirs avait été richement récompensé pour une demi victoire, combien ne recevraient pas ceux de Brutus pour un triomphe qui sauverait sa tête et son parti ! Aussi les aventuriers de tous les pays à l'est de l'Adriatique accouraient autour des étendards des tyrannicides, comme, sur l'autre rive, ils venaient se ranger sous les enseignes des vengeurs de César. Excepté pour les chefs et leurs amis, le butin était tout et la cause rien. Cassius s'était aussi rendu dans son gouvernement de Syrie, où il avait laissé, depuis l'expédition de Crassus, d'honorables souvenirs, et toutes les troupes étaient passées de son côté. Le collègue d'Antoine, Dolabella, arriva presque en même temps dans la province d'Asie, où ses émissaires surprirent Trebonius, un des meurtriers de César. Trebonius demanda à être conduit devant le proconsul : Qu'il aille où il voudra, répondit Dolabella, à condition qu'il laisse sa tête derrière lui. On le tortura deux jours entiers, et sa tête servit de jouet à la populace de Smyrne, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que de hideux débris. Mais Dolabella ne put soutenir ce premier avantage ; assiégé dans Laodicée de Syrie, il ordonna à un soldat de sa cohorte prétorienne de lui trancher la tête. Quand ces nouvelles arrivèrent à Rome, Cicéron avait déjà proposé la mise hors la loi de son gendre ; il provoqua le vote d'un sénatus-consulte qui confirma Brutus et Cassius dans leurs gouvernements, mit sous leurs ordres toutes les troupes répandues de la mer Ionienne à l'Euphrate, avec le droit de lever l'argent nécessaire, et d'appeler à eux le contingent des rois alliés. En leur annonçant ces décrets, il les pressait de reprendre la route de l'Italie, pour dispenser le sénat de recourir au dangereux appui d'Octave. Mais ni l'un ni l'autre n'avait cette décision qui double les forces. Dans un temps de révolution où l'opinion sert tant au succès, où il faut de l'audace et toujours de l'audace, ils voulaient faire une guerre méthodique, s'arrêter devant chaque ville, ne pas laisser derrière eux l'ombre d'une résistance. Au lieu de répondre à l'appel de Cicéron, Brutus lui renvoyait des sarcasmes sur sa prudence, sur sa liaison avec Octave ; il doutait de son courage et de sa prévoyance. Mais, tandis qu'il lui écrivait, et à Atticus, de belles sentences stoïques, les événements marchaient, et la nouvelle de la formation du triumvirat, des proscriptions et de la mort de Cicéron, le trouvait, lui, en route avec son armée vers l'Asie, et Cassius en marche sur l'Egypte pour punir Cléopâtre des secours qu'elle avait fournis à Dolabella ! Ils comprirent alors la nécessité de se réunir. A l'entrevue de Smyrne, Cassius fit encore prévaloir l'avis d'attendre l'ennemi en Orient, et d'occuper les troupes à réduire les peuples qui résistaient : c'étaient les Lyciens, Rhodes, le roi de Cappadoce. Ils partagèrent l'argent que Cassius, à force d'exactions, avait déjà ramassé, et se séparèrent. Brutus entra en Lycie, où il n'éprouva de résistance que devant la ville de Xanthos. Plutôt que de se rendre, les Xanthiens mirent le feu à leurs demeures et se jetèrent dans les flammes avec leurs femmes et leurs enfants ; de toute la population, il ne survécut que cent cinquante individus. Patara, effrayée, livra ce qu'elle avait d'or et d'argent monnayé ou en lingots : quiconque essayait de cacher ses richesses était mis à mort. De son côté, Cassius attaqua Rhodes. Les habitants invoquaient leur titre d'alliés du peuple romain : En donnant des secours à Dolabella, répondit-il, vous avez déchiré le traité. Il vainquit leur flotte en deux batailles et prit leur ville, qu'il pilla. Ils lui demandaient de leur laisser au moins les statues de leurs dieux. Je laisserai le Soleil, leur dit-il. Quelques-uns se consolèrent, en regardant cette parole comme un présage involontaire, mais certain, d'une mort prochaine. Il fit décapiter cinquante des principaux habitants, et emporta de l'île 4500 talents. Déjà, à Laodicée, il avait pillé les temples et le trésor public, et mis à mort les plus nobles citoyens. A Tarse, qui avait profité de ces complications pour vider une vieille querelle avec Adana, il avait exigé 2500 talents. De retour sur le continent, il entra en Cappadoce, dont il tua le roi, Ariobarzane, pour s'emparer de ses richesses, et il soumit toute l'Asie romaine aux plus intolérables exactions. La province dut payer en une seule fois l'impôt de dix années. En Judée, il avait fixé la contribution à plus de 700 talents ; l'argent ne rentrant pas assez vite, malgré le zèle d'Hérode, il fit vendre les habitants des villes. Dans son ancien gouvernement de Cisalpine, Brutus avait mérité par sa justice la reconnaissance des habitants qui lui avaient élevé une statue et qui obtinrent d'Auguste qu'il la laissât debout ; il s'efforçait d'adoucir les maux de la guerre. A Sardes, dans une seconde entrevue avec Cassius, il lui reprocha vivement de faire détester leur cause. Mieux aurait valu, disait-il, laisser vivre César. S'il fermait les yeux sur les injustices des siens, du moins lui-même ne dépouillait personne. Mais ils avaient l'armée la plus nombreuse que jamais Rome eût conduite sur un champ de bataille ; il fallait la nourrir, la payer et retenir les soldats et les officiers, en cédant à toutes leurs convoitises ; de sorte que les derniers chefs de la république semblaient prendre à tâche de prouver à des peuples, victimes de passions qu'ils ne partageaient pas, la nécessité d'un gouvernement capable d'assurer la plus précieuse de toutes les libertés, celle du foyer, des biens et de la vie. | ||||||||