![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | ||||||||
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I - NERVA (19 SEPTEMBRE 96 - 28 JANVIER 98)
Auguste et Vespasien avaient satisfait à ce double besoin ; sous eux Rome avait été tranquille, la loi de majesté oubliée, le licteur sans emploi, et il y avait eu : à l'armée, de la discipline ; dans les provinces, du bien-être ; dans l'Etat, les formes extérieures de la liberté ; mais ces biens provenaient de la sagesse de deux hommes, non des institutions, et ils passèrent comme eux. Nerva commence une période toute différente. Cinq princes régneront avec honneur durant quatre-vingt-cinq années, et aucun ne tombera sous le poignard. Est-ce donc que vont s'établir enfin ces institutions que nous montrions au chapitre LXXI de cet ouvrage, comme le moyen de concilier l'unité de commandement, indispensable à l'empire, avec la participation régulière des provinces au gouvernement de l'Etat, pour prévenir les soubresauts violents des révolutions ? Ou va-t-il seulement se produire, par la vertu d'un premier choix heureux, une succession inattendue d'hommes supérieurs ? Commode et Caracalla recommenceront Néron et Domitien, comme si les Antonins n'avaient pas tenu, durant près d'un siècle, le monde dans leurs mains. Et pourtant ces princes étaient les derniers qui auraient pu sauver l'empire, en faisant concorder harmonieusement ses moeurs et ses souvenirs, ses besoins et ses institutions. Mais s'ils eurent une volonté honnête et le sentiment de leurs devoirs en tant que chefs d'Etat, on ne leur trouve pas plus qu'à leurs prédécesseurs le véritable esprit politique, car ils accélérèrent le mouvement de concentration qui finira par détruire toutes les libertés municipales, et, avec des formes meilleures, ils continuèrent ce pouvoir, sans limites comme sans contrôle, qui devait perdre l'empire en ensevelissant sous ses ruines la civilisation du monde. Cependant il faut reconnaître aux Antonins un plan général de conduite dont Trajan sera l'expression la plus complète. Eclairés par tant de catastrophes, ils vont entourer d'égards la nouvelle aristocratie que Vespasien a formée et dont les membres remplissent, à ce moment, toutes les hautes charges de l'Etat. Sans rendre aux grands le pouvoir, ils paraîtront gouverner avec eux et pour eux. Ils feront des patriciens afin de tenir cette noblesse au complet, et, pour en finir avec le Brutus républicain, Marc-Aurèle, au lieu de proscrire sa mémoire, vantera le neveu de Caton comme le plus parfait modèle de la vertu romaine. Cela suffira pour des ambitions devenues modestes ; l'aristocratie, qui était, contre les Césars, même encore contre les Flaviens, en conspiration permanente, ne formera plus que de rares complots dont pas un ne réussira ; et le sénat, qui croit avoir recouvré à jamais le droit de nommer le magistrat suprême de la république, fera frapper des médailles avec cette légende : Libertas restituta ; tandis que Pline célébrera la Liberté rendue.
Le choix était singulier. Homme de bien, lettré, de moeurs douces, même faciles, Nerva, malgré ses deux consulats, ne s'était signalé ni par de grands talents ni par d'éminents services, et rien n'avait pu appeler sur lui cette préférence, à moins que ce ne fussent ses soixante-cinq ans, son mauvais estomac et sa santé chancelante, qui donnaient aux ambitieux le temps de se préparer, sans leur faire craindre une trop longue attente. Les prétoriens murmuraient, ne sachant trop comment allait tourner une révolution qu'ils n'avaient point faite et qui renversait le prince auquel ils devaient une grande augmentation de solde. Nerva se rendit dans leur camp, et la promesse d'un donativum parut les apaiser. Quant aux légions des frontières, indifférentes au choix du maître, mais très sensibles à la libéralité du prince, elles ne paraissent pas avoir chancelé dans une fidélité que rien ni personne ne tentait. Au sénat, on demanda le rappel des bannis avec restitution des biens dont le fisc n'avait pas encore disposé, ce qui ne fit point difficulté ; on voulait aussi le châtiment des délateurs, et une réaction violente les menaça. Plusieurs furent exécutés, entre autres «le philosophe» Sevas : ceux-là étaient de petites gens ; mais de plus redoutables siégeaient au sénat. Nous avons une lettre où Pline raconte comment il attaqua un consul désigné, celui qui avait mis la main sur Helvidius pour l'arracher de la curie et le jeter aux licteurs. Nerva, timide et doux, modéra cette réaction ; il se contenta d'ôter le consulat au coupable, et jura que tant qu'il vivrait aucun sénateur ne serait puni de mort : serment que tous les Antonins répéteront. Il interdit les procès de majesté, l'accusation de judaïsme, et menaça de peines sévères les délateurs dont l'accusation ne serait pas prouvée. Le despotisme relâche les liens sociaux en violant dans son intérêt la discipline des ordres et des familles ; Nerva, pour la raffermir, punit de mort les esclaves qui sous Domitien avaient trahi leur maître, les affranchis qui avaient trahi leur patron ; et il renouvela la défense de recevoir leurs témoignages contre ceux envers qui la loi leur imposait une respectueuse fidélité ou l'obéissance. Ces édits ne rassurèrent pourtant pas le père d'Hérode Atticus : il trouve dans une vieille maison d'Athènes un riche trésor, s'en effraye, et, pour prévenir les délateurs qu'il continue à craindre, se hâte de révéler au prince sa découverte, en lui demandant ce qu'il doit faire de cet or : Uses-en, répond Nerva. Atticus, peu rassuré par des paroles si contraires à l'usage impérial, écrit de nouveau : Mais il y en a trop pour moi. - Eh bien, abuses-en. Le débonnaire empereur qui, dans son élévation, voyait un coup de la Fortune, respectait, pour les autres, les arrêts de la déesse qui lui avait été favorable.
Un Crassus, se disant de la famille du triumvir, conspira cependant contre ce prince qui ne voulait être que le premier des sénateurs et le père bien plus que le maître de l'empire ; Nerva se contenta de l'exiler à Tarente. Un préfet du prétoire poussa les gardes à exiger la mort des meurtriers de Domitien. Nerva, fort effrayé, trembla au lieu d'agir ; il implora la grâce de ceux que les prétoriens condamnaient, s'offrit à leur place en victime, sans pouvoir les sauver, et, le meurtre accompli, justifia la soldatesque en imputant cette violence à un excès de respect pour le serment militaire prêté au fils de Vespasien. Il s'humilia jusqu'à la remercier devant le peuple d'avoir puni les plus méchants des hommes. Cette mutinerie était de mauvais augure : Nerva n'avait évidemment pas la main assez forte pour gouverner. L'histoire est trop disposée à demander à un prince et à glorifier en lui cette bonté banale qui cède à toutes les supplications. Ne se pourrait-il pas qu'il en ait été du gouvernement de Titus et de Nerva, comme il en fut chez nous de la régence d'Anne d'Autriche ? Alors chacun tirait à soi et agissait à sa guise ; le pouvoir et le trésor étaient au pillage ; mais il n'y avait qu'un mot dans toutes les bouches : La reine est si bonne ! Prenons garde aussi que quelques-uns des bons empereurs n'aient été ceux qui se montraient faciles à tous et sur tout ; quelques-uns des mauvais, ceux qui, comme le damné cardinal, voulaient de l'ordre et de l'obéissance sans intrigues ni complots. Un soir que Mauricus, un banni de Domitien, soupait avec Nerva, la conversation tomba sur un des plus odieux délateurs du dernier règne. «S'il vivait encore, demanda le prince, que ferait-il à présent ? - Il souperait avec nous», répondit Mauricus. Le consul Fronto disait aussi en présence même de Nerva : «C'est un grand malheur de vivre sous un régime où tout est défendu ; mais c'en est un non moins grand de vivre sous un prince avec qui tout est permis» ; et Pline ajoutait : «L'empire s'écroule sur l'empereur». Ils avaient raison : l'autorité qui vacille et hésite à user de ses droits légitimes laisse tout se relâcher et tombe. Le gouvernement, quels qu'en soient le nom et la forme, doit avoir pour devise : Sub lege imperium. La loi commande, imperat, et le pouvoir chargé de la faire exécuter doit commander comme elle, sans défaillance ; sinon le respect même de la loi se perd, et alors tout est perdu.
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