LXXIX - Nerva et Trajan (96-117)
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II - TRAJAN (98-117) - GUERRE DACIQUE
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L'Espagne avait déjà envoyé
à Rome toute une colonie de lettrés, de
savants, de poètes et de philosophes ; elle
allait lui donner encore son premier empereur
provincial. Trajan (M. Ulpius Trajanus) était
né, le 18 septembre 52, à Italica, sur le
Baetis, un des plus anciens établissements
d'outre-mer, puisque Scipion l'Africain l'avait
fondé durant la seconde guerre Punique. Il avait
fait ses premières armes sous son père,
officier de mérite, qui avait obtenu tous les
honneurs militaires et civils : le consulat, le
gouvernement de Syrie, les ornements du triomphe,
enfin, en 79, le proconsulat de la province d'Asie. Il
servit dix ans comme tribun militaire en Syrie et sur
le Rhin, fut préteur vers 85, commandant d'une
légion en Espagne, consul en 91, puis gouverneur
de la haute Germanie ; il était brave, habile,
populaire dans l'armée, malgré sa
fermeté, parce que, s'il maintenait une
discipline sévère, elle était
toujours juste.
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Trajan - Buste du Vatican
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Au camp, il vivait sans luxe ni mollesse, au besoin de
privations, et se mêlait à tous les exercices ;
en campagne, il laissait ses chevaux aux bagages pour marcher
en tête des troupes, partageant leurs fatigues et
rentrant le dernier sous la tente. Enfin, il avait cette
faculté des grands généraux, pleine de
séduction pour le soldat, de pouvoir appeler par leur
nom jusqu'au dernier de ses officiers et de ceux qui avaient
reçu une blessure ou des récompenses. Aussi,
à la nouvelle de son élévation, toutes
les armées lui envoyèrent des
félicitations, dont on ne peut cette fois suspecter la
sincérité, parce que ce choix inattendu
était pour elles un honneur et pour les chefs
militaires une espérance.
Trois mois après, Trajan reçut à Cologne
les envoyés du sénat qui lui apportèrent
la nouvelle de la mort de l'empereur ; il répondit par
une lettre à la fois modeste et digne, où il
renouvelait l'engagement pris par son père adoptif de
ne frapper jamais un sénateur de la peine capitale :
promesse étrange que les règnes
précédents expliquent, et qui d'ailleurs
annonçait que le nouveau prince, comme Nerva,
porterait le gouvernement du palais à la curie. Il
était alors dans sa quarante-sixième
année.
En preuve de sa confiance dans le sénat, il laissa
même cette assemblée et les consuls gouverner
Rome et l'empire, tandis qu'il demeurait sur le Rhin pour y
achever les grands travaux ordonnés par Domitien. Il
semble que, pris déjà du désir de rendre
leur éclat aux armes romaines, et ne voyant rien
d'important à faire sur cette frontière, il ait
voulu y constituer une défensive inexpugnable, pour
n'avoir pas à craindre une diversion de ce
côté, lorsqu'il serait occupé ailleurs.
Les détails nous manquent sur ces travaux, mais nous
sommes assurés qu'il avait bien employé les
trois années de son commandement comme gouverneur ;
qu'il employa mieux encore la quatrième, celle de son
adoption, et que ses successeurs eurent sans doute
plutôt à entretenir qu'à continuer
l'immense retranchement des terres Décumates. En
arrière de cette ligne de défense, il avait
établi de nombreux postes militaires qui devaient en
augmenter la force ; au nord, pour remplacer, sur la rive
gauche du fleuve, le camp ruiné de Vetera Castra, il
avait bâti Colonia Trajana (Kelln ou Clèves),
dont la garnison commandait le cours inférieur du Rhin
; au sud, il fonda Aquae (Baden-Baden), à
portée des défilés du Schwarzwald ; au
centre, à Mayence, en face de la grande entrée
de Gaule en Germanie, il jeta sur le Rhin un pont permanent,
qu'une bonne route de 10.000 pas reliait à une
forteresse construite vers Hochst, à l'embouchure de
la Nidda dans le Mein, et que trois siècles plus tard
Julien fut heureux de retrouver pour s'y retrancher contre
les Alamans. Peut-être faut-il aussi placer à ce
moment l'expédition de Vestricius Spurinna,
légat de la basse Germanie, qui, sans combat, alla
rétablir un roi des Bructères dans ses Etats.
Tacite, avec l'exagération qui lui est habituelle,
nous avait montré ce peuple comme anéanti.
Après sa défaite, des Chamaves, des
Angrivariens s'étant établis en grand nombre
sur sols territoire, les Romains trouvèrent ce
voisinage dangereux et aidèrent les restes des
Bructères à se reconstituer sous un roi
national que sa faiblesse maintiendrait dans leur
dépendance. Ainsi, sur le Rhin inférieur, la
sécurité était assurée et
l'influence de Rome rayonnait jusqu'au Weser.
Des bords du Rhin, Trajan avait annoncé à tout
l'empire, par un acte de fermeté, le commencement
d'une administration virile. Nerva lui avait envoyé
son anneau et ce vers d'Homère :
Tiseian Danaoi ema dakrua soisi belessin.
Que tes flèches, ô Apollon ! Fassent expier
mes larmes aux fils de Danaos. Ces fils de Danaos
étaient, pour le faible vieillard, les auteurs de la
dernière sédition. Trajan les manda près
de lui, et les uns furent dégradés, les autres
bannis ou punis de mort. Tout le monde comprit qu'il faudrait
désormais obéir ; mais on sut bientôt que
ce serait l'obéissance à la loi, et non pas
à un maître capricieux ou cruel.
Ce long séjour sur la frontière marquait bien
peu d'empressement à courir aux pompes de Rome. Mais
dans une monarchie militaire cette conduite était
très politique, et elle acheva certainement de gagner
à Trajan le coeur des soldats de toutes les
légions. Lorsqu'il partit enfin pour sa capitale, dans
la seconde moitié de l'année 99, les
légionnaires de son escorte ne donnèrent lieu,
le long du chemin, à aucune plainte : on eût dit
la suite modeste d'un général. Cette
modération était de bon goût et de bon
augure ; mais lorsqu'il fait afficher, en regard l'un de
l'autre, le compte de ses dépenses durant cette route,
et celui d'un voyage de Domitien, je le trouve peu
généreux envers un mort qui avait
préparé sa fortune par les honneurs et les
commandements dont il l'avait revêtu. A Rome, pour son
arrivée, point de pompe ni d'appareil, seulement
l'immense concours du peuple, contemplant avec un
étonnement joyeux cet empereur qui faisait à
pied sa première entrée dans sa capitale, ce
soldat vieilli dans les camps et affable envers les citoyens,
ce vaillant capitaine, à la taille haute, à
l'air martial, qui témoignait de son respect pour le
mérite civil et pour l'âge.
Plotine - Musée du Vatican
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L'impératrice Plotine, femme de moeurs
sévères, dont les Grecs firent, bien
à tort, une nouvelle Vénus,
Aphroditê thea neôtera, ne voulait pas
plus de cérémonial autour d'elle ; en
montant les marches du palais, elle se retourna sers la
foule pour dire : Telle j'entre ici, telle j'en veux
sortir ; et elle tint parole. Nerva avait
écrit sur la demeure impériale : Palais
public, et comme au temps d'Auguste, tous les
citoyens y étaient admis. Trajan fit de même
: une vieille coutume voulait d'ailleurs que la porte du
souverain pontife ne fût jamais fermée. Il
ordonna de porter dans les temples, qui servaient alors
de musées, les joyaux et les raretés qui
décoraient le palais. «Ce qui brillait dans
la demeure du prince, dit Martial, est donné aux
dieux, tout le monde le verra». On lui reprochait
de diminuer le respect dû aux princes, en
permettant trop de familiarité ; il
répondit : «Je serai avec les autres comme
j'aurais voulu, quand j'étais simple particulier,
que les empereurs fussent avec moi». |
Dans la prière adressée annuellement
aux dieux pour la prolongation de son règne, il fit
ajouter la clause : Tant qu'il le méritera ; et
dans les actes publics, il se nomma après le
sénat et le peuple. A l'exemple d'Auguste, il visitait
familièrement ses anciens amis, assistait à
leurs fêtes de famille et prenait sa part de leurs
plaisirs, soupant, se promenant ou chassant avec eux. Un
jour, on voulut lui inspirer des soupçons contre un
sénateur ; il alla, sans gardes, dîner chez lui,
et le lendemain dit aux accusateurs : S'il eût voulu
me tuer, il l'eût fait hier.
Les Césars et les Flaviens, à l'exception du
chef de la seconde race, étaient tous lettrés,
orateurs ou poètes, avec plus ou moins de
succès ; tous du moins avaient essayé
d'écrire. Trajan, qui fit sa première campagne
à quatorze ans, put échapper à la
funeste éducation de l'époque, à ces
rhéteurs qui corrompaient le goût de leurs
élèves et parfois leur bon sens. Il eut
l'expérience des affaires et de la vie si
nécessaire pour former des hommes de commandement ;
et, comme il avait l'esprit droit, le coeur honnête, il
ne montra pas de basse jalousie contre ceux qui
possédaient les dons que la nature ou les
circonstances lui avaient refusés. Dans la
déférence de ce vaillant homme de guerre pour
le sénat se trouvait certainement une pensée
politique ; il me semble y voir aussi le respect involontaire
du rude soldat tombé sous le charme des
élégances patriciennes.
Cette conduite d'un prince qui semblait concilier deux choses
jusqu'alors contraires : le pouvoir et la liberté, lui
gagnait les Pères, tout autant que son serment,
renouvelé à Rome, de n'en point mettre un seul
à mort. En garantie de cette promesse, il fit saisir
ce qui vivait encore de délateurs tarés, les
livra, dans l'amphithéâtre, aux moqueries et aux
insultes, puis les relégua dans les îles.
Plusieurs mesures utiles dont il sera question plus loin, un
zèle ardent pour le bien public et des égards
envers les vieilles familles, des faveurs qu'il accorda
à la jeune noblesse, surtout l'habitude qu'il prit et
qu'il garda de laisser le sénat beaucoup parler et
quelque peu agir, lui assurèrent l'affection de la
haute assemblée, qui, vers la fin du règne,
témoigna sa gratitude en lui décernant le titre
d'Optimus, qu'on ne donnait qu'à Jupiter.
Monnaie sénatoriale Optimo Principi
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Quant au peuple, qui, dans la monarchie
impériale, n'a joué, quoi qu'on en ait dit,
qu'un rôle de comparse, sans intervenir jamais dans la
politique, content du congiaire obtenu, de l'air martial de
son nouveau maître, il était séduit par
cette nouveauté d'un prince citoyen, qui allait
à pied dans les rues au milieu de la foule,
quelquefois en litière avec ses amis, et pas toujours
à la première place. D'ailleurs il voyait
derrière Trajan des légions
dévouées ; celles-ci, en effet, à qui il
ne déplaît pas de sentir qu'une main ferme les
conduit, avaient, sans un murmure, accepté du nouvel
empereur la moitié du
donativum ordinaire, et
de ce général dans la force de l'âge
elles attendaient des campagnes, des victoires, du
butin.
«Enfin, s'écrie Pline, au lieu d'être
éclipsée par le prince, la noblesse
reçoit de lui un nouvel éclat ; César ne
redoute ni n'épouvante les descendants des
héros, les derniers fils de la liberté ! S'il
eût quelque part un reste d'une ancienne lignée,
un débris d'une vieille illustration, il le recueille,
il le ranime ; c'est une force de plus qu'il donne à
la république. Les grands noms sont en honneur».
Voilà donc cet accord du prince et de la noblesse
établi par Auguste, perdu sous ses successeurs,
retrouvé par Vespasien, que les Antonins, pour le
bonheur de l'empire, allaient réaliser pendant
près d'un siècle.
Trajan ne fit qu'un séjour de moins de deux
années à Rome, d'où il partit pour la
guerre Dacique. Sans avoir été aussi honteuses
que Dion le prétend, les expéditions de
Domitien étaient restées sans gloire ni profit.
Des généraux avaient été vaincus
et tués, une aigle prise. Les Daces avaient, il est
vrai, perdu la dernière bataille, rendu leurs
prisonniers et envoyé à Rome une ambassade pour
conclure la paix. L'empire aurait donc pu, sur le Danube,
comme maintes fois sur le Rhin, profiter d'un succès
final pour renoncer à une guerre embarrassante qui
menait aux aventures et non pas à la
sécurité ; mais Trajan n'était pas homme
à se contenter de cette attitude
réservée. Nourri dans les camps, il en avait
les moeurs ; il aimait les exercices militaires, la chasse,
le vin, les bons compagnons, surtout il aimait la guerre,
même avec ses plus rudes labeurs, la faisait bien, et
par conséquent se plaisait à la faire. Il
n'examina point si la politique d'Auguste pour les
frontières était la meilleure ; si une forte
défensive, derrière deux grands fleuves,
appuyée sur des camps, une nombreuse armée, des
cités populeuses, avec des intrigues et de l'argent
jetés sur la rive opposée, au milieu des
peuplades ennemies, ne valait pas mieux que le plan
gigantesque de pénétrer aux Indes et de rentrer
en Italie à travers les Barbares domptés. Ce
soldat s'ennuyait à Rome. Pendant que le sénat
le fatiguait de ses adulations, Pline de sa verbeuse
élégance, il rêvait d'Alexandre et de
César, cherchait un prétexte de guerre ; et,
comme c'était chose facile à trouver, il se
faisait dire par ses orateurs que la honte infligée
à l'empire sous Domitien, sur les bords du Danube,
devait être effacée.
On peut conclure de quelques mots de Pline que, durant
l'hiver de la première année de son principat,
qu'il passa loin de Rome, Trajan avait visité les
légions de Pannonie et de Moesie, pour répondre
à leurs félicitations, inspecter cette
frontière, les camps riverains du Danube, se rendre
compte de la force des peuples qui en bordaient l'autre rive,
et commencer peut-être les grands travaux qui furent
exécutés de ce côté-là sous
son règne. Sous Domitien, sous Nerva, il s'y
était produit beaucoup d'agitation. On y avait vu des
combats malheureux et de douteuses victoires. Puisque le Rhin
et le haut Danube étaient pacifiés, Trajan se
dit qu'il fallait aussi pacifier le Danube inférieur.
Il avait raison de tourner de ce côté ses armes,
car c'est là que seront les plus grands dangers de
l'avenir et, par là, que les invasions
commenceront.
La vallée basse du Danube est enfermée entre
deux chaînes de montagnes, parallèles l'une
à l'autre : les Balkans et les Carpates. Mais tandis
que les premières vont mourir à la mer Noire,
les secondes se replient brusquement entre Cronstadt et
Fokchany, dans la direction de l'ouest, en formant le grand
coude où la Transylvanie est aujourd'hui comprise,
puis redescendent au sud jusqu'au Danube, qu'elles dominent
de leurs masses abruptes sur une étendue de plus de 30
lieues. En face de ces massifs séparant la plaine du
Banat (vallée du Témès) de l'immense
plaine valaque, les Balkans envoient sur la rive droite de
puissantes ondulations de terrains qui se relèvent au
bord du fleuve jusqu'à 2 et 3.000 pieds de hauteur,
et, par leurs assises inférieures, traversent le lit
du Danube, qu'elles sèment de récifs dangereux.
C'est la passe célèbre appelée
les Portes de Fer, qui commence à Drenkova
et se termine près d'Orsova. Le fleuve majestueux,
pressé dans cette gorge étroite où
l'on ne mesure pas, à Cazan, 200 mètres de
large, s'y précipite avec colère et y passe
en écumant ; un vent violent y soulève des
vagues telles que les fleuves n'en connaissent pas, et,
dans les basses eaux, il faut le pilote le plus habile,
au gouvernail la main la plus ferme, pour ne pas sortir
des canaux formés par les roches du fond. La
nature est, là, magnifique, imposante et
fière. L'homme aussi y fut grand, car ce fleuve,
Trajan l'enchaîna par un pont que les modernes
n'ont point encore osé reconstruire, et cette
montagne qui, sur la rive gauche, descend à pic
dans les flots irrités, il la tailla pour lui
creuser au flanc un chemin que ses soldats pouvaient
suivre en tout temps. On lit encore gravés sur le
roc ces mots d'une inscription : Il ouvrit une route
à travers le fleuve et la montagne
domptés.
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Chemin de Trajan à Orsova
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L'inscription est de l'an 100. On doit donc en
conclure qu'une partie des travaux était
commencée avant la première guerre Dacique.
Aurelius Victor attribue même à Trajan
l'ouverture d'une voie militaire allant du Pont-Euxin
à la Gaule. Les Romains, ces grands constructeurs,
n'avaient certainement pas attendu plus d'un siècle
avant de reconnaître la nécessité de
border d'une route sûre le grand fleuve qui couvrait
leur empire sur une étendue de 600 lieues, et, comme
il est arrivé si souvent, l'oeuvre de plusieurs
générations a été mise au compte
du prince qui avait laissé sur cette frontière
les plus glorieux souvenirs.
L'importance des préparatifs militaires
répondit à la grandeur des travaux entrepris
pour donner à l'armée une base solide
d'opérations. De Vienne, au pied du Kahlenberg,
jusqu'à Troësmis, dans la Dobroutcha, huit
légions gardaient le pays des Pannoniens et la Moesie.
Cinq quittèrent leurs cantonnements et furent
réunies, en l'année 101, sur les bords de la
Save, qui porta le gros bagage jusqu'au Danube, près
des lieux que nous venons de décrire, vers Viminacium
(Costolatz). Trajan vint les rejoindre avec les dix cohortes
prétoriennes et la cavalerie batave et maure. Ce
n'était pas trop pour combattre un peuple brave et un
chef habile dont l'histoire aurait fait un héros, si
elle le connaissait mieux.
La Porte de Fer
d'après la colonne Trajane
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Les Daces occupaient les deux côtés de
l'énorme promontoire que les Carpates projettent
sur le Danube : à l'ouest, la vallée du
Témès ou le Banat ; à l'est, la
plaine valaque ; mais le centre de leur puissance, leur
capitale et leurs forteresses étaient plus au
nord, dans la haute vallée du Marosch
(Transylvanie). C'est là qu'il fallait aller
frapper les coups décisifs. On pouvait y arriver
par trois routes : l'une à l'ouest, à
travers le Banat, en franchissant, au col appelé
aussi la Porte de Fer, la chaîne secondaire
qui sépare les bassins du Témès et
du Marosch ; les autres, à l'est, par la Petite
Valachie, en remontant deux vallées qui conduisent
à deux gorges ouvertes dans la chaîne
principale, celle du Jiul (Schyl) aboutissant à la
passe de Volcan, et celle de l'Alouta qui, née
dans la Transylvanie, traverse la grande chaîne au
défilé fameux de la Tour Rouge (Rothe
Thurmpass), dans le sud d'Hermanstadt. Ces passages
menaient tous deux aux environs de Sarmizegethusa
(Varhély).
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Pour la première guerre, Trajan suivit, du
moins avec sa principale armée, la route du Banat qui
l'éloignait le moins de la Pannonie où
étaient ses réserves ; pour la seconde, il
paraît avoir préféré les autres ;
dans les deux cas, il marchait avec un de ses flancs couvert
par les montagnes, et par conséquent toujours dans le
voisinage de fortes positions à prendre contre une
attaque soudaine.
Un pont de bateaux, jeté près du bourg actuel
de Grodichte, lui permit de déboucher dans les plaines
du Témès. L'armée s'avança droit
devant elle par la route qui se trouve encore tracée
sur la carte de Peutinger, franchit l'Eiserne Thor (porte de
Fer), et, tournant à l'est, arriva devant la
principale forteresse des Daces, Sarmizegethusa
(Varhély). Cette place fut enlevée avec les
dépouilles que plusieurs générations y
avaient entassées.
Un peuple établi dans la vallée
supérieure de la Theiss, les Burres, essaya de
s'interposer en faveur des Daces ; leur message
était écrit en caractères latins
sur un énorme champignon ou plutôt sur un
bouclier. Trajan ne tint pas compte d'une menace qui
venait de peuplades si pauvres ; il poussa l'ennemi
avec ardeur jusqu'au delà du Marosch, et
l'écrasa dans une grande bataille. Les Daces
s'avouèrent vaincus ; ils livrèrent leurs
armes, les transfuges, l'aigle prise à Fuscus,
rasèrent leurs forteresses et
s'engagèrent à tenir pour alliés
les amis du peuple romain et ses ennemis pour
adversaires. Le Décébale vint
lui-même accepter ces dures conditions. Sa
capitale reçut une garnison romaine, qui se
relia par une série de postes fortifiés
aux camps du Danube. L'expédition avait
exigé deux campagnes (101-102) et trois combats
sérieux, car Trajan fut trois fois salué
imperator par les soldats.
Trajan Germanicus Dacicus
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Prisonnier dace
Musée de Naples
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Il rentra dans Rome en triomphe, avec le surnom de
Dacique, et paya sa bienvenue par deux faveurs presque
également agréables au peuple : un congiaire et
le rappel des mimes, contre lesquels il avait d'abord fait
revivre la loi de Domitien. Mais les fêtes qui
suivirent la solennité étaient à peine
finies que de mauvaises nouvelles arrivèrent du
Danube. Les Daces reprenaient courage ; ils
rebâtissaient leurs forts, ils amassaient des armes,
nouaient des relations avec tous les ennemis de Rome et
attaquaient, au delà du Témès, les
Iazyges ses alliés. Trajan revint au milieu de ses
soldats (105), résolu à en finir avec ce
peuple.
Le pont du Danube
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L'attaque principale eut lieu à l'est, par les
vallées du Jiul et de l'Alouta. Pour déboucher
aisément de ce côté, il fit achever par
son architecte Apollodore, près de Turn-Severin, un
pont commencé dès la première guerre et
dont les restes existent encore au fond du fleuve, où
l'on a vu dans les basses eaux seize des vingt piles de
pierre qui avaient soutenu les travées de bois.
L'oeuvre serait encore aujourd'hui très difficile ;
elle l'était bien davantage au temps de Trajan ; aussi
ne saurait-on trop admirer les ressources de l'empire qui
l'entreprit et le génie de l'architecte qui
l'exécuta. En cet endroit, les rives sont
éloignées l'une de l'autre de 1.100
mètres ; à l'étiage, on trouve encore 6
mètres d'eau dans le thalweg, le double au moment des
crues, et le débit moyen dépasse 9.000
mètres par seconde. Bâtir les Pyramides ou le
Colisée avait été une entreprise moins
difficile.
Le pont du Danube d'après la colonne
Trajane
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Avant que l'armée romaine franchît le
pont, le Décébale inquiet essaya de
conjurer la tempête qui se dirigeait sur lui, en
faisant assassiner l'empereur. Ce coup manqué, il
demanda la paix et le remboursement de ses frais de
guerre, promettant en échange de rendre un des
meilleurs généraux de Trajan, Cassius, qui,
attiré à une conférence, avait
été pris par trahison. Pour laisser toute
liberté à son prince, Cassius s'empoisonna.
La nouvelle de ce noble dévouement accrut l'ardeur
des Romains ; les plus difficiles obstacles furent
surmontés, et l'ennemi, vaincu dans toutes les
rencontrer fut forcé dans toutes ses retraites. Le
Décébale finit bravement : à la
prise de son dernier château, il se jeta sur son
épée et ses chefs se tuèrent
après lui. Il avait enterré ses
trésors dans le lit d'une rivière dont on
avait détourné le cours, et mis à
mort les captifs qui avaient travaillé à
cet ouvrage ; un de ses familiers révéla le
secret (fin de l'année 106). Encore un brave
peuple qui, après une résistance
désespérée, disparaissait de
l'histoire ; mais il n'est pas mort tout entier : il
reste du sang dacique dans la population roumaine.
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Le Décébale vaincu
British Museum
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La Dacie province romaine
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La conquête était achevée. Pour
la rendre durable, Trajan appela dans la région
comprise entre le Témès et l'Alouta (Banat,
Transylvanie et Petite Valachie) des habitants tirés
de toutes les provinces de l'empire et des
vétérans de toutes les légions ; il y
organisa deux puissantes colonies : Ulpia Trajana à
Sarmizegetusa, au centre du pays, pour le mieux contenir, et
Tsierna, au voisinage du grand pont, afin que ses
légions eussent toujours libre entrée dans la
province. Il en fonda deux autres sur la rive droite du
Danube : Oescus (Gicen) et Ratiaria, près de
Brsa-Palanca ; enfin il bâtit en face de l'embouchure
de l'Alouta la ville de la Victoire, Nicopolis, qui s'appelle
encore ainsi. A ces noms on pourrait joindre, si les ruines
nous les avaient livrés, ceux des municipes, des
forteresses et des camps retranchés qui furent
établis pour mettre en culture cette terre
féconde, exploiter les mines des Carpates et assurer
tout à la fois l'obéissance des sujets et leur
sécurité. Dans la riante vallée de la
Czerna, où Trajan s'est à coup sûr
arrêté quand il vint surveiller les travaux du
pont, coulaient deux sources, l'une sulfureuse, l'autre
ferrugineuse ; les Romains se hâtèrent d'y
construire les bains de Mehadia, qui furent bien vite fameux
et qui le sont encore. Ils les consacrèrent à
Hercule, parce que ces eaux rendaient la force, et l'on y a
trouvé une inscription
Hygiae et Veneri, les
deux déesses à qui, dans tous les temps, on a
demandé, aux stations thermales, la santé et le
plaisir.
Entre ces villes, les deux légions laissées par
Trajan dans la Dacie ouvrirent des routes mesurées au
cordeau comme celles du reste de l'empire, et dans
l'intérieur des cités s'élevèrent
des autels, des temples, des amphithéâtres, dont
quelques-uns datèrent des premiers jours de la
conquête, puisque, au bout d'un demi-siècle
à peine, Antonin était obligé d'en
reconstruire un qui tombait de vétusté. Dans
les montagnes de la Transylvanie se trouvaient des mines
d'or. Trajan en organisa l'exploitation par d'habiles mineurs
appelés de la Dalmatie, où l'on avait
l'habitude de ces travaux, et qui nous ont laissé de
nombreuses inscriptions mentionnant quelques-uns de leurs
usages ou de leurs contrats. Un commerce actif relia bien
vite aux anciennes provinces cette terre barbare où
l'on voit, comme dans les plus vieilles cités de
l'empire, des collèges formés par des gens de
métier, des sociétés de
négociants étrangers établis dans les
villes daciques, et jusqu'à des tombeaux d'hommes de
Palmyre ou de l'Iturée qui, entraînés par
le service militaire ou le trafic, étaient venus
tristement mourir si loin de leur soleil. Aucune des
inscriptions daciques qui fournissent ces détails ne
mentionne d'anciennes divinités du pays ; mais il y
est beaucoup question de dieux orientaux, de Mithra, d'Isis,
de Sérapis, du Jupiter de Tavium (Galatie), de celui
d'Héliopolis (Syrie), du Bonus Puer (Posphorus ou
l'Horus égyptien), de la Nehalennia gauloise, de la
Vierge de Carthage, etc. Le courant de colonisation
déterminé par Trajan et ses successeurs avait
été si puissant que la population
indigène, submergée, n'eut point la force de
percer au travers de la société nouvelle qui
l'enveloppait, et de lui faire accepter quelques-uns de ses
dieux, comme il était arrivé en Gaule
après la conquête de César.
Il faut donc reconnaître que les Romains, si l'on
oublie la plèbe de Rome, écume de l'univers,
avaient gardé dans leur décadence quelques-unes
de leurs anciennes qualités. Au second siècle
de notre ère, on aurait pu croire que ce peuple de
laboureurs et de soldats qui, partout où il
s'était établi, avait si fortement saisi la
terre que sa trace y est encore, s'était
épuisé à coloniser l'Italie, la Gaule,
l'Espagne, l'Afrique.

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Et voilà que le vieux sang montre encore sa
vertu et sa fécondité : les colons de
Trajan se sont assimilé l'ancienne population
qu'on retrouve dans tous les villages valaques, où
elle se reconnaît à la haute stature, au
teint clair, à la chevelure blonde, aux mouvements
calmes et lents des hommes du Nord, tandis que les
descendants des colons ont conservé la taille
courte, l'oeil ardent, les cheveux noirs et la
vivacité des hommes du Midi. Sous l'influence
latine, ces éléments si contraires se sont
combinés en un tout homogène. La Dacie
devint une Italie nouvelle, Tzarea Roumanesca ;
malgré les invasions qu'elle a subies, elle
s'appelle encore la Roumanie ; son peuple est le peuple
roumain, et, des rives du Marosch à celles du
Pruth, du Danube au sommet des Carpates, on parle une
langue latine. En songeant au peu de temps qu'il fallut
pour opérer cette transformation, on est conduit
à considérer cette latinisation de la Dacie
comme la plus grande oeuvre de colonisation que
l'histoire connaisse. Quelle puissante vitalité
dans cette race et que de grandes choses on aurait pu
faire avec des peuples si malléables, en les
unissant par des institutions générales qui
leur auraient donné une vie commune !
Nous avons dit à peu près tout ce que les
écrivains anciens rapportent de cette guerre. On
en peut apprendre bien davantage de la colonne Trajane,
qui est pour la vie militaire des Romains ce que
Pompéi est pour leur vie civile : la
représentation fidèle de choses disparues
depuis dix-huit cents ans. Les bas-reliefs qui se
déroulent en spirales gracieuses autour de son
fût de marbre blanc nous montrent les armes et les
costumes des légionnaires et des Barbares, les
engins de guerre, les camps, les attaques de forteresses,
les passages de fleuve ; Trajan lui-même haranguant
ses troupes ou pansant les blessés, et le roi des
Daces se jetant sur son épée pour ne pas
survivre à son peuple.
Ce monument de la gloire militaire de Rome, plus durable
que son empire, s'élève encore au milieu
des débris du forum que Trajan créa en
faisant disparaître une colline qui descendait du
Quirinal vers le Capitole. D'après l'inscription
gravée au piédestal, il fallut enlever une
masse de terres dont la hauteur était égale
à celle de la colonne, 43 mètres. Nous ne
pouvons donner la description complète de ce
monument, mais la nature de ce livre exige que nous en
reproduisions au moins les scènes
principales.
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Jupiter lançant la foudre
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Le premier combat est un engagement d'infanterie au
passage d'une rivière que les Daces défendent ;
ils cèdent, effrayés par un orage qu'indique la
représentation de Jupiter lançant la
foudre.
Cavalerie délivrant les troupes
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Les bas-reliefs suivants montrent l'empereur qui
s'embarque pour secourir ses troupes assiégées
dans leur camp et qui les délivre : cette fois la
cavalerie a l'honneur de la victoire, malgré
l'assistance prêtée aux Daces par les Sarmates
que l'on reconnaît à l'absence de boucliers dans
leurs armes.
Blessés rapportés à
l'ambulance
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Mais le succès est chèrement
acheté, car beaucoup de soldats sont rapportés
à l'ambulance, où les médecins pansent
leurs blessures.
Trajan fait fortifier les camps
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Trajan avance avec prudence, marquant sa route par
des camps que ses légionnaires construisent et qui
sont de véritables forteresses.
Trajan faisant des largesses aux soldats
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Par ses paroles et ses largesses il soutient le
courage de ses soldats.
Lusius Quietus en reconnaissance
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Un chef maure, Lusius Quietus, à la tête
de ses rapides cavaliers, dont les petits chevaux à
crinière épaisse rappellent les chevaux
numides, pousse des reconnaissances dans les forêts qui
entourent la capitale des Daces, Sarmizegetusa.
Trajan donne des ordres pour assiéger
Sarmizegetusa
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Il en ouvre la route à l'empereur, qui
l'assiège et réussit à la prendre.
Le Décébale fait sa soumission
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Le Décébale vaincu vient faire
soumission aux pieds de l'empereur.
Trajan vient délivrer ses camps
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Trajan en quittant la Dacie avait laissé des
garnisons dans ses camps fortifiés ; quand la seconde
guerre commença, ces camps furent
assiégés : il accourut pour les
délivrer.
Bataille qui livre à Trajan la capitale des
Daces
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Il rencontra une résistance énergique.
Une bataille acharnée sous les murs de la nouvelle
capitale des Daces lui livra cette ville.
Le Décébale met le feu à sa
capitale
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Mais le Décébale y mit le feu avant de
l'abandonner ; ses principaux chefs réunis dans un
banquet se passèrent à la ronde une coupe
empoisonnée, pour se soustraire à la honte de
la captivité.
Chefs daces faisant soumission
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D'autres, moins fiers, vinrent faire leur soumission
aux Romains.
Le Décébale se tue
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La tête du Décébale
apportée à Trajan
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Le Décébale, cependant ne
désespérait pas ; il tenta encore le sort des
armes ; une dernière défaite le décida
à se frapper lui-même, pour ne pas tomber vivant
aux mains de ses ennemis. Sa tête apportée
à Trajan et envoyée à Rome y
annonça la fin de la guerre.
Derniers combats
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Il laissait derrière lui quelques braves, ses
derniers compagnons, qui aimèrent mieux vendre
chèrement leur vie plutôt que rendre leurs
armes.
Incendie des villages
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On n'eut raison d'eux qu'en brûlant le village
où ils résistaient encore, au milieu des murs
écroulés.
La guerre avait été faite des deux
côtés sans merci. Dans les légions,
on avait répandu le bruit que les Daces livraient
les captifs romains à leurs femmes, pour qu'elles
les fissent périr dans les supplices ; et
l'architecte de Trajan les avait montrées, sur la
colonne, égorgeant les prisonniers.
En élevant ce monument, qui a servi de
modèle à toutes les colonnes triomphales,
le Grec Apollodore a renoncé au génie de sa
race, qui eût voulu de l'art idéalisé
; mais il a obéi à ce génie de Rome
qui se plaît à la réalité et
à l'utile. Il a reproduit tous les incidents de
ces deux campagnes ; les travaux des soldats, leur
armement, leur costume et ceux de leurs adversaires ; on
y voit en action jusqu'au service médical des
légions. Mais ne nous en plaignons pas : dans
cette sévère épopée de marbre
on peut lire, non seulement la guerre Dacique, mais
toutes celles que les Romains firent au delà du
Danube et du Rhin.
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Femmes daces torturant des prisonniers romains
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Pendant ces conquêtes du prince au nord, un de
ses lieutenants, Cornelius Palma, sortait par la
frontière orientale des anciennes limites de l'empire.
Le grand désert qui s'étend de l'Euphrate
à la mer Rouge enveloppe de ses vagues de sable et de
ses nomades pillards la Syrie et la Palestine. Sur la
lisière des terres cultivées et presque sous le
même méridien se trouvent la grande cité
de Damas, que les Romains tenaient depuis longtemps dans une
demi-dépendance, et les quatre villes de Bostra,
Gérasa, Rabbath Ammon (Philadelphie) et Pétra ;
celle-ci en plein désert, à distance
égale de la mer Rouge et du lac Asphaltite, et sur la
route des caravanes qui se rendaient de la vallée de
l'Euphrate dans celle du Nil. C'était la
résidence du roi des Nabatéens, Zabel, qui
commandait jusqu'à Damas, mais aussi le repaire des
bandits qui désolaient les riches pays du Jourdain et
inquiétaient les caravanes. Cornelius Palma s'empara
de ces places (105), réduisit le pays en province
(Arabia) et fit de Bostra une colonie qui servit de quartier
à la légion
IIIa Cyrenaïca.
L'Arabie
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Aussitôt des routes furent tracées, des
conduites d'eau établies pour utiliser les torrents
des montagnes et vivifier la plaine aride. Une inscription
récemment trouvée est un hommage des habitants
de Kanata au légat impérial qui, le lendemain
de la conquête, avait amené une source dans
leurs murs. Avec des maîtres si prévoyants, les
villes gagnèrent de la vie, de la richesse et une
nombreuse population ; Pétra devint le centre d'un
commerce considérable, et l'on vit les nomades, pris
du goût des arts, décorer leurs cités de
monuments dont les ruines, au milieu de ces solitudes,
étonnent et charment le voyageur ; tandis que
d'autres, gagnés par l'appât de la solde
militaire, entraient au service de l'empire ; les anciens
coupeurs de routes se chargeaient de les garder.
Ces conquêtes, surtout la première, produisirent
à Rome un grand effet. Depuis Auguste, l'empire ne
s'était augmenté que de la Bretagne, sous
Claude, et le triste prince n'avait gagné, au
succès de ses lieutenants, ni gloire ni
popularité. Mais la double expédition conduite
par Trajan lui-même dans un pays sauvage, la soumission
d'un peuple redouté, les multitudes de colons qu'on
voyait s'acheminer du fond des provinces vers ces terres
fécondes et les aigles romaines planant au-dessus des
Carpates, en plein monde barbare, tout cela faisait ce qu'on
appelle de la gloire, et ébranlait les imaginations
déshabituées des spectacles virils. Le
sénat décrétait, pour les
généraux, des statues triomphales, pour le
prince sa colonne, et les poètes rêvaient de
chants épiques en l'honneur de la Rome nouvelle.
«Comment trouver, écrivait Pline à son
ami Caninius, un sujet aussi riche, où la
vérité ait plus l'air de la fable ? Vous nous
montrerez les eaux rejetées dans les plaines arides ;
des ponts bâtis sur des fleuves qui n'en avaient jamais
porté ; des armées qui établissent leurs
camps sur d'inaccessibles montagnes, et un roi plein de
résolution contraint de quitter sa capitale et la
vie». Mais, comme déjà l'esprit latin
fléchissait, au moins dans les lettres, c'est avec la
métrique et l'idiome d'Homère que Caninius se
proposait d'écrire son poème national ; et
Pline, pris de la même inquiétude que Boileau,
ne trouvait à cela qu'une difficulté, celle de
faire entrer dans des vers grecs des noms barbares.