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Copyright Aspirateurs | Article Flamen - Daremberg et Saglio (1877) I. CARACTERES GENERAUX DU FLAMINAT
- Définition et étymologie
Les Romains de l'époque classique appelaient du nom de flamine (flamen) un prêtre attaché spécialement au service d'une divinité. «Que chaque flamine ne soit attribué qu'à un dieu», dit Cicéron. Le flamine portait le nom de son dieu, et avait pour office de lui sacrifier. Ainsi, celui qu'on nommait le flamen Dialis était, dit Tite-Live, «le prêtre permanent de Jupiter», flaminem Jovi assiduum sacerdotem. Les Latins remplaçaient parfois le mot de flamine par celui de sacerdos dei, en indiquant le dieu auquel le prêtre appartenait ; de même les Grecs disaient iereus tou Dios pour flamen Dialis. Telle est la définition que les écrivains semblent préférer, et elle est à peu près exacte pour le flaminat des temps historiques : nous verrons qu'elle ne convient peut-être pas au caractère primitif de ce sacerdoce.
La dignité de flamine se nommait flamonium, et, plus rarement, flaminatus : ce sont les deux seules formes que nous trouvions dans les incriptions. Les textes donnent souvent aussi flaminium, mais c'est sans doute par négligence des copistes.
Les recherches étymologiques ne nous apprennent rien sur le vrai caractère de ce sacerdoce. Les anciens s'accordaient à dériver le mot flamen de celui de filum, «fil» : un fil de laine ornait en effet la coiffure des grands flammes romains. Mais la philologie ne paraît pas justifier cette dérivation. Les modernes rattacheraient plus volontiers flamen au verbe flare, «souffler» : le flamine serait le prêtre chargé de souffler sur le feu de l'autel pour l'allumer. Cette étymologie a au moins l'avantage de correspondre à tout ce que nous savons du caractère primitif du flaminat. Mais ce caractère ne ressortira bien que si nous examinons en détail toutes les obligations que comportait l'exercice de ce sacerdoce. Prenons pour exemple le plus important des flamines romains, celui qui conserva le plus fidèlement ses attributs traditionnels, le flamine de Jupiter, flamen Dialis.
- Le flamine appartient au dieu
Dire simplement que le flamine est le prêtre ou le ministre d'un dieu, sacerdos dei, serait inexact. Sans doute, sacrifier à ce dieu est sa principale, nous verrons même son unique fonction : mais cela constitue seulement la partie active de son rôle religieux. Si le dieu ne lui demande rien de plus comme besogne effective, il lui impose un nombre infini d'obligations. Les sacrifices ne rendent pas le flamine quitte envers son dieu : il est soumis à son endroit à des prescriptions et à des rites de toutes sorte, caerimoniae et castus multiplices. Or, ces prescriptions sont à peu près uniquement des défenses. Si l'on énumérait toutes les règles auxquelles était soumis le flamine de Jupiter, on n'en trouverait qu'une seule de vraiment positive : le sacrifice à faire ; toutes les autres sont des interdictions. Il en est du flamine comme des hommes au jour de fête : la religion leur défend, aux jours fériés, infiniment plus qu'elle ne leur impose ; de même au flamine, durant toute sa vie, les dieux recommandent moins ce qu'il doit faire que ce qu'il doit éviter. Or, le jour de fête appartient en propre à la divinité : on devine qu'il en sera ainsi de la vie du flamine. Les anciens faisaient d'ailleurs cette assimilation avec la dernière netteté. Chaque jour est pour le flamine de Jupiter un jour férié : Dialis quotidie feriatus est. Sa vie est consacrée à Jupiter, comme celle du peuple romain était consacrée à ce dieu au temps des Ides. Comme le peuple pendant les fêtes, le flamine ne devait, durant sa vie, faire aucun travail humain. Les textes ne parlent pas de la culture des champs : cela allait de soi. Mais la guerre était interdite au flamine : il ne pouvait même pas monter à cheval. Les luttes politiques lui étaient inaccessibles : il devait se tenir éloigné de toute magistrature. Nous ne parlons, bien entendu, que des temps primitifs, les seuls où nous pourrons juger le caractère fondamental du flaminat.
La qualité de prêtre d'un dieu se révèle par les insignes. Les autres prêtres n'apparaissent avec les leurs que dans les cérémonies publiques. Le flamine ne quitte jamais les siens : il est censé en service permanent auprès de la divinité, assiduus, dit Tite-Live. Toute la journée, il paraîtra avec son bonnet sacerdotal : pilophorei aei, dit Appien. Les hommes ne doivent le voir que dans le costume de son ministère.
Comme le dieu auquel il appartient habite Rome et qu'on ne peut lui sacrifier qu'à Rome, sur les autels à lui consacrés, le flamine ne pourra pas s'absenter de la ville : il n'a pas le droit de passer une nuit hors de sa demeure, flamini Diali unam noctem manere extra Urbem nefas. Un léger cordon de boue ou de poussière entoure les pieds de son lit, comme pour lui rappeler l'obligation de n'en point sortir aux heures du repos.
De même que tout ce qui était la propriété d'un dieu, le flamine devait sans aucun doute être regardé comme un être pur : l'idée de pureté paraît inséparable de son ministère et de sa personne. Les anciens ne le disent pas d'une façon précise : mais ils donnent certains détails qui permettent de l'affirmer. On sait que le bronze était le métal consacré dans les sacrifices : la victime ne pouvait être touchée que par un couteau de bronze ; de même, la barbe du flamine ne pouvait être rasée que par un rasoir en bronze. Or, la victime, avant tout, doit être «pure». Il était défendu au flamen Dialis de toucher, d'approcher et même de nommer aucun des objets ou des animaux auxquels les Romains de l'époque primitive attachaient quelque impureté : ni un mort ni un bûcher ; ni de la viande crue ; ni de la farine fermentée ; ni des fèves, car les fèves appartiennent aux morts ; ni un chien, ni une chèvre, car ces deux animaux sont les victimes préférées des dieux souterrains ; ni un cheval, parce que son fiel est empoisonné. Enfin, il lui est interdit d'entendre le son des flûtes funéraires. Au fond, toutes ces interdictions se ramènent à une seule : le flamine doit éviter tout contact, toute relation, par le toucher, la vue ou la parole, avec la mort ou la corruption, avec les objets et les êtres qui sont attribués au culte des morts et de leurs dieux. Le contact de la mort souille à un tel point le caractère sacré du flamine que Mérula, avant de se suicider, déposa les insignes de son sacerdoce : parce que, disait-il, un flamine ne devait point mourir dans son costume de prêtre. C'est sans aucun doute pour demeurer fidèle à cet idéal de pureté que le flamen Dialis ne pouvait être que patricien, marié, et marié suivant le rite sacré de la confarreatio. Célibataire ou plébéien, le flamine n'eût pas eu de foyer, de famille ; il eût manqué de cette dignité de paterfamilias qui faisait de lui un prêtre et un maître ; il n'eût pas eu qualité pour se présenter devant les autels et faire un sacrifice au nom du peuple romain. Et toute autre forme de mariage que la confarreatio n'eût pas donné à son union et à son foyer le caractère sacré qu'ils devaient avoir. Mais il y a plus. Le veuvage, rompant cette union, enlevait ainsi au flamine son caractère religieux, à sa vie sa pureté ; il ne pouvait se représenter devant son dieu, et la mort de sa femme l'obligeait à quitter son ministère : uxorem si amisit, flamonio decedit. A plus forte raison, le divorce lui était-il interdit ; la mort seule, disait la loi des pontifes, pouvait briser le mariage du flamine, matrimonium flaminis nisi morte dirimi jus non est. Le flamine est «l'homme d'une seule femme», flamen unius uxoris. Gardons-nous cependant d'attribuer à cette prescription la haute pureté morale qui s'attache à la vie de famille et à la fidélité conjugale : il s'agissait là, pour les anciens, d'une pureté surtout extérieure, résidant dans l'état religieux et la condition sociale des individus. La législation romaine, en ce qui concerne le flamine, ressemble à s'y méprendre à la législation hébraïque relative au souverain sacrificateur de Iahveh, lequel a d'ailleurs avec le prêtre de Jupiter des ressemblances nombreuses : l'un et l'autre dieu ne craignent qu'une chose pour leur prêtre, c'est qu'«il se souille, lui et sa famille, au milieu du peuple».
Le flamine de Jupiter était donc quelque chose de plus qu'un sacrificateur et qu'un prêtre du dieu. Il est en quelque sorte son homme et sa chose. Il lui appartient, non pas tout à fait comme un esclave à son maître, mais presque comme un temple, comme une statue à sa divinité.
- Le flamine est indépendant de tout lien humain
Aussi, le flamine semble avoir rompu tout lien avec la nature et les autres hommes. Il est à part dans le monde, et pour ainsi dire le prisonnier du dieu. Il n'appartient plus à la société humaine : c'est ce que la religion primitive marquait par une série de symboles.
D'abord le flamine ne peut être en contact avec aucun lien matériel, avec rien qui ressemble à un anneau, une chaîne, une attache continue. Portait-il un anneau, cet anneau devait être brisé par un endroit. Ses vêtements ne pouvaient être retenus que par des agrafes ou des fibules, c'est-à-dire des attaches présentant une solution de continuité. Que le flamine, disaient les rituels, n'ait aucun noeud ni dans sa coiffure, ni dans son vêtement, nodum in se habet nullum. Tous ces détails nous paraîtraient incompréhensibles, si nous ne songions que la religion primitive des Romains attachait à toute chose un sens symbolique ; que rien ne lui était indifférent ; que tout objet et tout être étaient par elle classés, évalués, étiquetés, avaient un rôle rituel et un sens mystique. Le symbolisme allait du reste, en ce qui concernait le flamine de Jupiter, aussi loin que possible. Il ne devait toucher ni même nommer le lierre : car le lierre est la plante qui s'accroche. Il ne pénétrera pas sous une treille aux rameaux étendus : sans doute parce que les rejetons de la vigne enlacent et retiennent. La nature ne doit pas lier le flamine.
Ces prescriptions avaient une conséquence qui, à nos yeux pourrait paraître provoquée par un sentiment de charité humaine. Tout homme enchaîné qui pénètre dans la maison du flamine est immédiatement délié. Mais les anciens ne rapportaient pas cette pratique à l'influence sacrée et bienfaisante du contact sacerdotal. Plutarque le croit sans doute, et le dit : mais Plutarque est humain, tout pénétré d'idées morales, et n'approfondit pas volontiers le sens des cérémonies primitives. Si le captif est délivré, ce n'est point parce que ses liens tombent au toucher du flamine : mais c'est parce que leur contact aurait souillé le flamine. La suite de la prescription rituelle le marque bien : les liens devaient être immédiatement transportés hors de la demeure du prêtre, et de manière qu'ils n'en touchassent pas les parois ; on les enlevait par l'impluvium, d'où, par le toit, on les rejetait dans la rue.
Une autre conséquence de cette prescription était sans doute que nul esclave ne pouvait porter la main sur le flamine. Du moins Aulu-Gelle nous apprend qu'il ne pouvait faire couper ses cheveux que par un homme libre : or, c'est là peut-être la seule besogne ordinaire qui fasse nécessairement subir à un homme le contact d'un autre homme.
De même qu'il ne pouvait être touché par aucun lien matériel, le flamine de Jupiter ne pouvait être soumis à aucun lien moral : les obligations habituelles de la société ne le concernaient point. Il vivait en dehors de la vie publique : il ne pouvait prendre part à la guerre, il ne pouvait devenir magistrat, il était dispensé du devoir le plus sérieux et privé du droit le plus précieux du citoyen romain. On pourrait croire que c'était parce qu'il devait à la divinité tout son temps et tous ses soins. Mais un autre principe plus étroit et plus précis avait dicté cette règle. Servir à l'armée, être magistrat, n'allaient pas sans la prestation d'un serment : un serment liait à l'Etat le soldat comme le magistrat.
Or, le flamine ne peut être enchaîné par ce lien moral qui est le serment, jurare Dialem nefas. Un fait prouve bien que tel était le sens que la religion attribuait à cette défense d'être magistrat. L'an 200 avant notre ère, il fut permis pour la première fois à un flamine de Jupiter d'exercer l'édilité curule : le peuple autorisa qu'il fût dispensé du serment, et que le frère du nouveau magistrat le prêtât à sa place.
- Le flamine, incarnation de la divinité
C'est encore peu de dire que le flamine, délié de tout lien envers les hommes, n'appartient qu'au dieu. On peut ajouter qu'il incarne le dieu auquel il sacrifie. S'il n'est pas dieu, il ressemble un peu à la statue qui figure la divinité : il participe à son caractère divin.
Près du lit du flamen Dialis devait toujours se trouver le gâteau du sacrifice, disposé dans une petite boîte. Etait-ce pour que le flamine eût, à tout moment de la nuit, le moyen de faire une offrande à son dieu ? ou était-ce une offrande permanente qui était faite directement au prêtre ? Les anciens ne distinguaient peut-être pas très bien eux-mêmes ce qui était attribué au flamine et ce qui allait à son dieu. - S'il ne touchait rien d'impur, c'était sans doute aussi bien pour ne pas corrompre son essence sacrée, que pour ne point blesser le dieu auquel il appartenait. Il est défendu de placer devant le flamine une table non servie : il en va de même du dieu, qui doit toujours avoir, dans le temple, son offrande prête et un repas préparé.
Les dieux, à certains moments de l'année, ne peuvent voir ni guerre ni armée : la vue d'une troupe armée est également chose interdite au flamine.
Les dieux condamnaient le travail au jour de fête : travailler, c'était souiller ce jour, porter atteinte à sa sainteté. De même, les jours fériés, le flamine ne devait voir s'accomplir aucune besogne humaine. Sortait-il ces jours-là, il était précédé d'un héraut accompagné des crieurs sacrés : ils avertissaient le peuple que le flamine allait passer et qu'il fallait s'abstenir de travail.
Nul autre homme ne peut coucher dans le lit du flamine. Il lui est défendu, en plein air, de quitter sa tunique de dessous. C'est, dit Aulu-Gelle, pour ne point paraître nu devant son dieu, Jupiter, dieu du ciel et de la lumière !. Peut-être est-ce plutôt pour ne point paraître aux hommes comme trop semblable à eux-mêmes : on sait, d'ailleurs, que les anciens avaient la coutume d'orner de vêtements les statues de leurs dieux. Si un homme condamné au fouet s'agenouille aux pieds du flamine, c'est péché que de le frapper ce jour-là. Comme les images des dieux, il doit être accessible aux prisonniers et aux suppliants.
La maison du flamine, la flaminia, ressemble singulièrement à la maison sainte de Vesta. Elle appartient à la religion : le feu du foyer y est sacré, et il est interdit de le transporter, si ce n'est pour une cérémonie religieuse.
Enfin, le corps même du flamine a en lui quelque chose de divin : ses cheveux et ses ongles, quand ils sont coupés, sont soigneusement enterrés au pied d'un arbre cher aux dieux d'en haut, arbor felix.
Il en était du flamine, dans cette religion primitive où il prit naissance, comme de tout ce qui touchait de très près aux dieux. On lui conféra volontiers les attributs et la puissance de ceux qu'il représentait. On fit le prêtre à l'image de la divinité.
- De la nature primitive du flaminat
On voit quelles profondes différences séparaient les flamines des autres prêtres publics du peuple romain. D'abord, ils officiaient séparément, maîtres uniques des sacrifices, comme l'était le père de famille sacrifiant à ses dieux de sa race. Les autres prêtres publics au contraire, par exemple les pontifes, sont groupés en collèges. L'institution du flamine semble donc remonter à un temps où on ne concevait pas encore le ministère divin sous la forme de collège, où on ne se l'imaginait pas autrement que sous la forme sainte de la paternité familiale. Le flamine est marié : sa femme est prêtresse comme il est prêtre, elle se nomme flaminica. Ont-ils des enfants, ils sont les assistants naturels de leurs parents dans les cérémonies sacrées : quand le flamine officie, il a sans doute près de lui sa femme et ses enfants, comme le paterfamilias a les siens au moment des sacrifices. Si le flamine n'a point d'enfants, des jeunes gens de famille patricienne lui en tiennent lieu et l'assistent devant les autels : mais ces desservants, que l'on nomme camilli et camillae, doivent présenter les mêmes conditions que les enfants des flamines ; ils doivent avoir leurs père et mère encore vivants, et leurs parents doivent être mariés suivant le rite sacré de la confarreatio. Le flamine ne se montre donc devant son dieu qu'entouré d'une famille : le service de la divinité était inséparable, dans le flaminat, du type primitif et consacré de la société humaine, de la famille unie par le mariage religieux.
Toutefois, le flamine ne s'occupe que d'une seule chose, le sacrifice : c'est, par définition, un sacrificateur, flamen ad sacrificandum constitutus. Les autres prêtres, au contraire, sont aussi des administrateurs des choses religieuses. Le flamine personnifie le dieu. Les pontifes règlent aussi les rapports des dieux avec les hommes, ils sont des jurisconsultes, du droit divin et du droit humain. Le flamine ne sort pas de son ministère, ne voit que ses dieux. Cela est si vrai que, même dans les associations religieuses, il y avait, à côté du prêtre qui administrait le culte, le prêtre qui officiait, le flamine. Les curies de Rome avaient pour chef religieux leur curio : à côté de lui, le flamen curialis sacrifiait au dieu de la curie. Dans les curies des villes de l'Afrique, nous trouvons, au-dessus du magister, qui est le chef, le flamen, qui est le prêtre. Le collège des Frères Arvales de Rome était sous la direction d'un magister ; mais près de lui officiait le flamine. A la tête des collèges populaires des montani romains, une inscription associe les «maîtres» et les «flamines».
Tout cela achève de nous faire comprendre les minutieuses prescriptions qui s'attachaient à la personne du flamine. Encore est-il possible que nous n'en connaissions qu'un petit nombre, conservées jusqu'à nous par la curiosité d'Aulu-Gelle, de Plutarque ou des grammairiens. Mais elles suffisent pour nous faire apprécier ce qu'a pu être le flaminat à sa plus lointaine origine. Le flaminat est le service d'un dieu : le flamine est dans la même dépendance de son dieu que la Vestale de son foyer. Au reste, les deux institutions sont entièrement semblables l'une à l'autre. Mais le flaminat empruntait son caractère à la religion sombre et formaliste des plus anciens temps de l'Italie. Sa vie était comme enveloppée de symbolisme. Dans le rituel qui réglait sa conduite, tout prenait une valeur de technique religieuse : ses actes et ses paroles, son vêtement et sa demeure, ce qu'il touchait, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, ce qui allait à lui et ce qui venait de lui. Aussi doit-on assigner à la condition du flamine ces dehors de tristesse, d'ennui ou d'effroi qui sont ceux de la plus vieille religion romaine. Le flaminat est bien l'héritage, comme Tacite le reconnaît, «d'une antiquité pleine de sombres mystères», ex horrida illa antiquitate. Esclave du dieu dont il est le prêtre, rien d'humain ne lui semble permis. Le service divin l'enchaîne plus qu'il ne l'honore, le contraint plus qu'il ne l'oblige. C'est une victime vivante sans cesse parée pour le dieu auquel elle appartient. Il ressemble à tous les prêtres des religions primitives : fétiche autant que féticheur, le lien qui unit le flamine à son dieu le condamne à une hiératique immobilité. C'était comme une statue sacrée, mais vivante, ôsper empsuchon kai ieron agalma, dit Plutarque.
II. LES FLAMINES DU PEUPLE ROMAIN
- Les flamines majeurs : origine, rang et organisation
C'est à Rome que l'institution du flaminat s'est développée le plus complètement, et qu'il est le plus facile d'en suivre l'histoire et d'en détailler l'organisation.
Il y avait à Rome quinze flamines, tous regardés au même titre comme «prêtres publics du peuple romain» : une loi nous les montre «traversant la Ville sur des chars, pour cause des sacrifices publics du peuple romain». Chacun d'eux portait le nom de sa divinité. Chacun avait son rang hiérarchique. Le premier en dignité, à l'époque historique, était le flamine de Jupiter ; le quinzième rang appartenait au flamine de Pomone. Les flamines étaient évidemment classés suivant l'importance que le droit pontifical assignait à la divinité qu'ils desservaient : «Le rang des dieux, disait-on, fixe le rang des prêtres».
Parmi ces quinze flamines, on distinguait très nettement deux groupes : les trois «flamines majeurs», flamines majores, qui desservaient les autels de trois grandes divinités de l'Etat romain, Jupiter, Mars et Quirinus, et les douze «flamines mineurs», flamines minores, prêtres de divinités moins importantes, comme Flore ou Pomone.
On remarquera que les trois grands flamines sont les prêtres des divinités que nous pourrions appeler politiques, de celles qui ont spécialement pour mission de protéger l'Etat romain : Jupiter, le dieu du Capitole, Mars, l'ancêtre divin de la Rome du Palatin, Quirinus, le dieu éponyme de la Rome sabine du Quirinal ; ce sont, pour ainsi dire, les trois dieux qui ont présidé à la formation historique de la Rome royale. La religion que desservent les grands flamines semble être une religion encore toute locale ou toute domestique, celle de dieux attachés à un canton limité de la cité romaine ou à un groupe déterminé du peuple romain.
Peut-être pourrait-on aller plus loin encore, et supposer que chacun des trois grands flamines correspond à une des trois grandes tribus de la Rome ancienne, quel que soit d'ailleurs le rapport de ces tribus avec les trois collines ou les trois dieux dont nous venons de prononcer le nom. En tout cas, on s'explique aisément ce chiffre consacré de trois pour les grands flamines romains, si on conjecture que chacun d'eux était à l'origine le sacrificateur réservé d'une tribu.
Les deux groupes de flamines différaient encore en ceci, que les majeurs étaient et demeurèrent toujours patriciens ; que les mineurs furent au contraire choisis parmi les plébéiens. Cette différence a-t-elle été constante ? Réduits comme nous le sommes au seul texte d'un grammairien, on ne peut rien dire à cet égard ni dans un sens ni dans l'autre. On notera l'analogie qui existe entre ces deux catégories de flaminats et les deux classes de magistratures, magistratus majores et minores. Ce qui élevait surtout les trois grands flamines au-dessus des autres, c'était la grandeur et le rôle public des dieux auxquels ils sacrifiaient.
La tradition attribuait volontiers au roi Numa la création des flamines, des grands comme des petits. Voici ce que dit à ce sujet Tite-Live : «Numa, en sa qualité de roi, accomplissait un grand nombre de sacrifices, notamment ceux qui concernent aujourd'hui le flamen Dialis. Mais, pensant que les rois, ses successeurs, lui ressembleraient moins qu'à Romulus, et craignant que la guerre, en les éloignant de Rome, ne leur fît oublier les sacrifices inhérents à la royauté, il créa un flamine, prêtre permanent pour Jupiter, et il lui adjoignit deux autres flamines, l'un pour Mars et l'autre pour Quirinus». Peut-être Numa s'est-il borné à arrêter les fonctions et à définir les privilèges des flamines ; peut-être encore, sinon à attribuer chaque flamine à un dieu déterminé, du moins à lui donner son nom et son titre. S'il était permis de faire une hypothèse qu'aucun texte ne justifie, nous penserions volontiers ceci : Rome a eu trois flamines, chacun d'eux consacré aux dieux topiques ou génériques d'une des trois tribus, et étant plus encore le flamine d'une tribu que le flamine d'un dieu ; mais quand les tribus se mêlèrent et cessèrent d'être autre chose qu'un souvenir, les flammes furent assignés à des Dieux déterminés, ne se distinguèrent plus que par le nom et les symboles d'une divinité : il n'y eut plus de flamines des Ramnes ou des Luceres, mais des flamines du peuple romain, attachés aux trois grands dieux de l'Etat. Les trois flamines reçurent-ils leur rang dès le temps de Numa ? On a peine à le croire, car Jupiter n'était pas en ce temps-là le premier dieu de Rome. Peut-être les flamines ne prirent-ils leur place consacrée qu'au temps où Jupiter se mit à la tête des dieux, sous les Tarquins, et qu'une hiérarchie s'établit parmi les prêtres comme parmi les dieux. Les trois flamines des divinités domestiques des tribus romaines devinrent ainsi les prêtres hiérarchisés des trois grands dieux politiques du peuple tout entier. Mais tout cela n'est qu'hypothèse.
Même après Numa, le roi conserva le devoir d'un certain nombre de sacrifices que lui seul pouvait accomplir. Il était, en dignité, le premier des sacrificateurs. A la chute de la royauté, on créa un Rex Sacrorum pour accomplir les sacrifices attachés à ce titre de rex ; et la royauté des sacrifices conserva toujours le pas sur le flaminat. D'ailleurs, le rex sacrorum est soumis aux mêmes obligations et a les mêmes privilèges que les flamines ; ce qui a fait dire, avec une certaine vraisemblance, que le rex sacrorum, est en réalité le premier des flamines, le flamine de Janus.
On sait que, sous le gouvernement des consuls, l'administration des choses sacrées passa aux mains du souverain pontife. Mais, si grande que fût la puissance de ce dernier, alors même que les flamines étaient choisis par lui et placés sous sa dépendance, ils n'en demeurèrent pas moins, dans la hiérarchie religieuse, d'un rang supérieur à celui du grand pontife. «Le plus grand des prêtres, dit Festus, est le roi, puis vient le flamine de Jupiter, après lui, le flamine de Mars, en quatrième lieu le flamine de Quirinus, en cinquième lieu le souverain pontife». La hiérarchie sacerdotale se marquait notamment dans les repas religieux : «Nul, disaient les rituels, ne s'assied à une place au-dessus de celle du Flamen Dialis, si ce n'est le rex sacrorum». Représentants de la divinité, les trois flamines furent toujours regardés comme membres du Collège des Pontifes. Seulement les pontifes purent, à dater de l'an 300, être recrutés parmi les plébéiens : c'est qu'ils étaient non seulement prêtres, mais aussi administrateurs. Le flaminat dut à son rôle exclusivement religieux de demeurer fidèle à son caractère primitif : jusqu'à la fin de son existence, le flaminat majeur fut l'apanage des patriciens ; ce fut leur dernier refuge. Car c'était l'institution qui touchait le plus à la religion de la vieille cité patricienne, et le patriciat était avant tout une caste religieuse et sacerdotale.
Comme tous les prêtres publics du peuple romain, les flamines avaient à leur disposition un certain nombre de serviteurs publics. Le flamen Dialis possédait un licteur, le lictor flaminius, qui l'assistait dans les sacrifices et il n'est pas improbable que les deux autres grands flamines eussent aussi le leur. Des hérauts spéciaux accompagnaient les trois flamines : on les appelait praeciamitatores ou praeciae. Ils avaient également à leur service un personnel de valets sacrés, calatores, qu'ils partageaient avec les pontifes.
Malgré ces prérogatives, il ne faut pas oublier que, dans la Rome consulaire, tout au moins, les flamines étaient dans la dépendance absolue du souverain pontife, et des esprits malveillants pouvaient accuser les pontifes de persécuter ceux des flamines contre lesquels ils avaient un grief personnel. C'est le grand pontife sans doute qui les nomme tous. Oubliaient-ils leurs devoirs, c'était lui qui les leur rappelait sévèrement : plus d'un flamine qui voulut quitter Rome, fut retenu près de son dieu par la parole toute puissante du pontife. Il pouvait leur infliger des amendes. Le flamine avait-il une autorisation à demander, il la sollicitait auprès du pontife souverain. Et quand un conflit s'élevait entre le pontife et un flamine récalcitrant, le peuple, pris pour juge, rappelait au prêtre qu'il fallait obéir à la parole du pontife, ut dicto obediens esset flamen pontifici. Ainsi, les flamines étaient les premiers sujets de celui-là même qui se trouvait leur inférieur en rang et en titre. Ils étaient véritablement les prisonniers de l'Etat : garantie permanente du service divin et de l'accord de Rome avec ses dieux, ils étaient liés par une obéissance sans condition à celui qui était le juge du droit religieux.
- Le flamen Dialis
Le premier dans la hiérarchie des flamines romains, le plus considéré comme aussi le plus tenu, était le flamine de Jupiter, flamen Dialis. Il l'emportait autant sur les autres flamines que Jupiter était au-dessus des autres dieux. C'était même plus que le premier des prêtres, c'était aussi le premier des hommes, summus pontificum, etiam summus hominum.
- Le flamen Martialis
On pourrait croire qu'à l'époque primitive, au temps où Mars était le principal dieu de la cité, son flamine avait une importance au moins égale à celle du flamen Dialis. De fait, dans les municipes et les colonies romaines, qui ont copié volontiers les plus anciens usages de la cité romaine, le flamine de Mars semble plus considérable et en tout cas plus nécessaire que celui de Jupiter. Toutefois, Tite-Live nous dit que dès le temps de Numa il occupait un rang au-dessous du prêtre de Jupiter. A l'époque classique, malgré sa qualité de flamen major, il n'a plus qu'un rôle secondaire : aussi ne savons-nous de lui, comme des autres flamines, que fort peu de chose.
Dans les derniers temps de la République, le flamine de Mars était certainement soumis à beaucoup moins d'obligations que son supérieur ; mais il ne semble pas qu'il en fût ainsi dès l'origine : il lui était certainement défendu, autrefois, de monter à cheval et de quitter Rome. Il ne paraît jouir, pas plus que les autres flamines, d'aucune des prérogatives honorifiques du flamine de Jupiter. Il est d'ailleurs «inauguré» comme lui, et choisi également parmi les patriciens mariés suivant le rite de la confarreatio et issus de parents unis de la même manière. Il semble que sa femme soit associée à son ministère en qualité de flaminique.
Son rôle religieux nous échappe complètement. Quels étaient ces sacrifices pour lesquels les souverains pontifes retenaient à Rome, avec une telle insistance, les flamines de Mars ? Ce sont, dit Valère Maxime, «les cérémonies du culte de Mars». Mais nous connaissons bien les fêtes de ce dieu, en particulier celles du mois qui porte son nom, et son flamine n'y apparaît pas. On a conjecturé qu'il immolait à Mars le cheval qu'on lui offrait aux Ides d'octobre. En 46 av. J.-C. lorsque Jules César fit sacrifier deux soldats sur le Champ de Mars, le sacrifice fut offert à Mars par le flamine du dieu.
Il est vraisemblable que le collège des Saliens a peu à peu absorbé sous la République le service du dieu Mars et a relégué dans l'ombre son flamine.
- Le flamen Quirinalis
Le flamine de Quirinus n'est guère mieux connu : il paraît nommé dans les mêmes conditions et soumis aux mêmes obligations que le flamine de Mars. Mais son activité religieuse est certainement plus étendue et curieuse à étudier. C'est lui qui sacrifie au dieu Robigus le jour des Robigalia (25 avril). Ovide nous le montre se rendant, en cortège processionnel, au bois de Robigus :
Flamen in antiquae lucum Robiginis ibat, Exta canis flammis, exta daturus ovis. Il va prier le dieu de ne point nuire aux moissons. Le 23 décembre, il immole une victime sur la tombe d'Acca Larentia dans le Vélabre, au nom du peuple romain. Enfin, le 7 juillet et le 21 août, il sacrifie sur l'autel souterrain de Consus dans le Cirque.
Quel lien unit entre eux ces différents cultes et les rattache au ministère du flamine de Quirinus ? Il est difficile de rien affirmer : mais on entrevoit vaguement que le flamine de Quirinus s'occupait volontiers des cultes souterrains. Le chien, immolé à Robigus, est une victime chère aux dieux d'en bas ; l'autel de Consus était recouvert de terre toute l'année ; c'était sur un tombeau qu'avait lieu le sacrifice à Larentia. Tite-Live rapporte qu'au temps du siège de Rome par les Gaulois, le flamine de Quirinus enfouit près de sa demeure les objets sacrés. Mais quels rapports ce culte et ces dieux ont-ils avec Quirinus ? Faut-il croire, avec Preller, que toutes ces divinités, Quirinus compris, sont des divinités des champs et de la terre ? Une autre pensée vient à l'esprit. Le flamine de Jupiter ne sacrifie que sur le Capitole. Nous ne voyons celui de Mars qu'au Champ du dieu. Le flamine de Quirinus nous apparaît un peu partout, hors des Sept Collines de la Rome primitive : sur le mont Quirinus d'abord, où l'attache son principal dieu, au Vélabre et dans le Cirque, sur le flanc extérieur du Palatin, et en pleine campagne, de l'autre côté du Tibre, au bois de Robigus. Il nous apparaît comme le flamine des sacrifices qui se font hors de Rome, dans les régions nouvelles et dans les cantons ruraux : il semble le grand flamine le moins enchaîné à un sanctuaire municipal, et quand, à l'arrivée des Gaulois, le Sénat voulut mettre à l'abri les Vestales et les dieux, ce fut le flamine de Quirinus qui les conduisit à Caeré.
- Les douze flamines mineurs
Des douze flamines mineurs nous savons seulement qu'ils étaient pris parmi les plébéiens. Sur leur mode de nomination, les obligations auxquelles ils étaient soumis, la nature de leurs devoirs religieux, nous ne connaissons absolument rien. Ils sont même si peu connus qu'on ne possède le nom que de dix d'entre eux et de chacun d'eux rien de plus que le nom. Ce sont les suivants.
Parmi les six premiers se placent (car ils étaient soumis à une hiérarchie) :
- Le flamen Carmentalis ; ce flaminat était assez élevé en dignité pour être confié à un homme susceptible de devenir consul. Cicéron nous montre, au IVe siècle avant notre ère, le consul M. Popillius, vêtu du costume du flamen Carmentalis, arrêtant une sédition en montrant au peuple ces insignes respectés. On peut supposer qu'il présidait, au mois de janvier, aux fêtes de la déesse Carmenta.
- Le flamen Volcanalis n'est connu que par son rôle auprès d'une divinité autre que celle dont il porte ce nom : aux calendes de mai il sacrifie à Maia. Maia passait pour la femme du Vulcain primitif du Latium. Vulcain avait d'ailleurs son jour de fête au mois de mai.
- Le flamen Portunalis, est le prêtre du dieu fluvial Portunus, dont les fêtes se célèbrent en août. Nous ne savons qu'une chose de son flamine, c'est qu'«il enduit de poix les armes de Quirinus». On s'attendrait à voir cette fonction confiée au flamine propre de Quirinus.
- Le flamen Cerialis n'est connu que par une inscription, encore tout récemment découverte. Je n'hésite pas à regarder la Cérès dotée de ce flamine comme la vieille divinité italique, antérieure à l'importation des rites grecs de Déméter.
C'est à ce rang, parmi les six premiers des flamines mineurs, qu'il faut placer les deux dont nous ignorons le nom. Je pense qu'ils devaient être attribués à quelque vieille divinité dont on retrouve le nom dans les fêtes primitives, comme Saturne, Neptune, ou les dieux des bois, Lucaria. - Puis venaient les six derniers.
- Le flamen Volturnalis (10e flamine), lui aussi le prêtre d'un dieu fluvial, dont les fêtes tombent en août.
- Le flamen Palatualis 15 (11e flamine). Est-ce le prêtre de Palès et des Palilies d'avril ? Est-ce le flamine d'une déesse Palatua, éponyme du Palatium ? Ceci est plus vraisemblable, car au jour du Septimontium, c'est-à-dire à la fête des Sept Collines groupées autour du Palatin, il s'accomplissait un sacrifice appelait Palatuar. C'était sans doute le prêtre spécial de la région du Palatin, capitale historique de l'association des Sept Collines.
- Le flamen Furrinalis 16 (12e flamine). Furrina est la déesse d'un bois, situé au delà du Tibre, où l'on célèbre une fête en juillet.
- Le flamen Floralis 19 (13e flamine). Il s'agit sans contredit de la vieille Flora romaine ou sabine, de celle à laquelle le roi Tatius consacra un autel et qu'on adorait surtout dans les bois, et non pas de la divinité hellénisée à laquelle on voua les jeux des Floralia.
- Le flamen Falacer (14e flamine) n'est connu que par ces mots de Varron : Flamen Falacer a divo patre Falacre. Il est visible qu'il ne sait pas autre chose du flamine et de son dieu.
- Le flamen Pomonalis (15e flamine). Pomone est ici, comme Flore, une divinité du Latium primitif, adorée dans un bois sacré entre Ardée et Ostie.
On notera que ce groupe des divinités adorées par les petits flamines ne se ramène à aucun des systèmes connus de douze dieux. On remarquera également que toutes ces divinités appartiennent à la religion la plus ancienne de Rome, à celle qui se rattache directement au culte des premières populations italiennes. Enfin la plupart de ces divinités sont des divinités topiques, des bois et des sources de la campagne romaine. Portunus, Volturnus, et, comme l'indique son épithète de divus, Falacer, sont des dieux fluviaux. Pomone et Furrina ont leur bois, celle-ci près de la mer, celle-là au delà du Tibre. Carmenta est sans doute une nymphe du pied du Capitole ; Flora, la déesse de quelques bois des abords du Quirinal ; Vulcain est adoré dans le bas-fond du comitium. Seule, la déesse Palatua nous ramène dans le Palatin, c'est-à-dire dans l'enceinte même de la Rome aux Sept Collines. Nous en arrivons, pour le cycle des petits flamines, aux mêmes conclusions que pour la trinité des grands prêtres. La religion qu'ils desservent est une religion locale et ancienne, les dieux dont ils se nomment sont des dieux du sol romain. Seulement les divinités des grands flamines sont celles des trois grandes collines historiques de la Rome des premiers rois. Les divinités des petits flamines habitent plus volontiers au pied des monts, près des sources et des ruisseaux, ou au loin dans les bois de la campagne.
- Sur la constitution primitive du flaminat romain
Résumons ces recherches, et voyons comment on peut se représenter, par conjecture, l'histoire primitive du flaminat romain. Il est une chose qu'on peut supposer a priori : ni le chiffre de trois pour les grands flamines, ni le chiffre de douze pour les petits flamines, n'ont été choisis au hasard. Ils correspondent à un organisme quelconque dans les institutions religieuses ou sociales de Rome. A coup sûr, ils ne s'adaptent pas à l'organisation intérieure du flaminat romain. Si les flamines avaient formé un collège, une association, on aurait pu prendre le chiffre hiératique de douze membres. Mais ce qui, précisément, caractérise les flamines, c'est qu'ils ne forment pas un collège, c'est qu'ils ne sont point associés, c'est qu'ils fonctionnent chacun isolément. On peut songer à l'organisation théologique du monde des dieux. Les trinités et les systèmes de douze dieux ne manquent pas dans les panthéons italiens. Or, aucun de ces groupes définis ne rappelle, même de loin, les dieux desservis par les flamines.
Il ne reste plus qu'une hypothèse à faire. Ces chiffres de 3 et de 12 se rattachent à des subdivisions géographiques ou génériques du peuple romain. Or, tout ce que nous venons de dire semble justifier cette hypothèse. Les trois grands flamines évoquant la pensée des trois tribus primitives qui ont formé le peuple romain. Les douze petits flamines doivent se rattacher à quelque subdivision géographique du territoire romain et vraisemblablement aux pagi, de l'ère primitive. Les curies de Rome avaient leur flamine, les montes avaient aussi le leur. Ne trouvons-nous pas, hors de Rome, dans ces villes de l'Italie ou de l'Afrique qui ont aimé à copier les plus vieilles institutions romaines, des flamines de curies et des flamines de pagi ? Les trois tribus étaient avant tout les subdivisions génériques du patriciat romain : le flamine supérieur ne put être que patricien. Les pagi étaient les cantons ruraux où la plèbe était comprise : les flamines mineurs furent surtout, peut-être toujours, des plébéiens. Les trois grands flamines représentent l'union on un seul peuple des trois grandes tribus romaines. Et cela nous explique un des plus étranges récits de Tite-Live. Après avoir achevé ses lois, Numa éleva un sanctuaire à la Foi Publique, Fides Publica, protectrice de l'union des différentes parties de la cité, et il l'éleva sur ce Capitole qui allait être désormais le centre religieux de la ville réorganisée. Il voulut que ce sacrifice fût fait conjointement par tous les flamines sous la forme la plus solennelle. Un même char les conduisit dans l'enceinte sacré, cachés aux regards par le dôme de la voiture. Devant l'autel, les flamines sacrifièrent, les mains entièrement enveloppées et cachées. C'est la seule fois que nous voyons les flamines unis devant le même autel pour un même sacrifice : mais cet autel était précisément le symbole et le garant de l'union des trois tribus qu'ils représentaient et qui formaient le peuple romain.
Laissons de côté les flamines et passons à leurs dieux et à leur ministère. Sc sont-ils appelés dès l'origine flamines de Jupiter, de Mars, de Quirinus ? Cela n'est possible que si l'on admet que chacun de ces dieux ait été regardé comme la divinité protectrice, le dieu père et le fondateur mythique, et comme le génie domestique de la tribu. En tout cas, Mars, Jupiter, Quirinus sont également les ancêtres religieux et les Lares nationaux du peuple romain : ce sont les dii patrii de Virgile et des grandes invocations politiques. Les trois grands flamines sont les prêtres des dieux génériques et domestiques des trois tribus du peuple romain. Ils desservent leur culte, exactement comme le père de famille dessert le culte de l'ancêtre ou du Lare familial. Voilà pourquoi leur ministère divin ressemble entièrement à celui du paterfamilias, et leur culte au culte domestique : ils sont les ministres du foyer et du dieu de ces grandes familles politiques qui sont la tribu et la cité.
Les dieux des petits flamines sont de petits dieux, comme tous les dieux réservés à la plèbe qui habitait les pagi : ce sont des dieux de plébéiens, comme les Paganalia étaient des fêtes de plébéiens. Mais ce sont, eux aussi, des dieux de la patrie, des Lares de la demeure et du foyer romains. Ils sont moins attachés à une race, comme les trois grands dii patrii des flamines majeurs ; ils sont surtout fixés au sol, aux bois ou aux fleuves ; ils y sont nés : ce sont les dii indigetes de la tradition romaine, et quand Virgile, dans son invocation célèbre, appelle les Dii Patrii, Indigetes, ce sont là tous les dieux des flamines grands et petits, les dieux de la race, de la patrie et des foyers romains.
Mais si le flamine est surtout le prêtre du dieu de la race ou du dieu du canton, il doit aussi desservir les divinités étrangères auxquelles sa tribu fait bon accueil, ou les divinités nouvelles qui naissent sur le sol : de la même manière, le père de famille adore surtout le dieu du foyer et de la famille : mais il peut adresser des prières à n'importe quel autre dieu. C'est qu'il faut toujours en revenir à une analogie complète entre le flamine et le père de famille, entre son culte et la religion domestique, Le titre exact du flamine primitif devrait être le «maître unique et perpétuel des sacrifices» d'une société politique et religieuse. Le père de famille est, tout à la fois, chef et sacrificateur. Dans la cité, il y a, à côté du roi, rex sacrorum, qui dirige les sacrifices, le flamine, flamen sacrorum, qui les exécute. C'est pour cela qu'on ne dit pas flamen Jovis, flamen Martis, mais flamen Dialis, Martialis. Le nom du dieu intervient comme épithète plus que comme possessif. Le flamen Dialis est «le flamine des sacrifices du peuple romain» attribué surtout à Jupiter.
Un moment vint où les tribus, les pagi, les subdivisions primitives de race et de canton, se mêlèrent et s'oublièrent dans la ville romaine agrandie de nouvelles collines et peuplée de nouveaux habitants. Or, vers le même temps, les divinités perdirent leur caractère étroit, topique ou générique. Elles devinrent générales au peuple romain. Une hiérarchie savante fut établie entre elles. Jupiter, qui occupait le Capitole, devint le père par excellence du peuple romain. Alors, les flamines suivirent les destinées et les sanctuaires de leur dieu. Ils se groupèrent, autour des autels du peuple romain unifié, suivant l'ordre que Numa ou les rois étrusques donnèrent à ses dieux. Mais on ne toucha pas au nombre consacré. Il n'y eut jamais que quinze flamines. On ne toucha pas non plus aux divinités qui les dénommaient. Ils demeurèrent les prêtres des vieux dieux de la patrie et du sol romains, pour lesquels ils avaient été créés. Rome accueillit sans fin de nouveaux dieux, auxquelles elle donna de belles places dans son culte et sur ses collines, Junon, Mercure ou Minerve. Mais elle ne leur donna jamais de flamines. La religion primitive, comme la famille archaïque, se fixa, se figea en quelque sorte, dans l'institution du flaminat.
III. LES INSIGNES DU FLAMINAT
Ce qu'on a dit du mariage, de la vie et du ministère religieux du flamine, s'applique également à son costume et à ses insignes. C'est une sorte de survivance du Romain ou du Latin des premiers âges. Il est vêtu comme pouvait l'être un contemporain de Numa. Tandis que l'influence grecque modifiait peu à peu l'habitude ou le costume des simples citoyens, l'extérieur du flamine demeurait immuable : la religion ne permit pas qu'il fût touché, même en cela, à la coutume du passé. Elle a maintenu la tradition dans toute sa rigueur. Lorsque Virgile nous représente Enée vêtu du double manteau de pourpre des flamines romains, ce n'est pas assurément parce qu'il en fait un flamine : il lui donne simplement le costume habituel des temps héroïques, costume qui s'était perpétué dans le flaminat.
Le flamine
- Toga praetexta, laena
| Les flamines portaient la toge blanche garnie de pourpre, toga praetexta, insigne qui ne les distinguait en rien ni des magistrats ni des autres prêtres. Mais, ce qui paraît avoir été leur vêtement solennel et comme leur attribut religieux, c'est le manteau de laine épaisse qu'on appelait Laena : il était, je crois, teint en pourpre ; on le portait par-dessus la toge, mis en double, et attaché aux épaules par des fibules de bronze. Il était sans doute assez court. Le jour où le flamine était inauguré, on lui plaçait solennellement sur les épaules le manteau de pourpre. Peut-être ne le portait-il pas constamment, comme il faisait pour la toge prétexte. Mais il devait le prendre au moment des sacrifices : Cicéron nous montre le consul M. Popilius, qui était en même temps flamine de Carmenta, sacrifiant vêtu de la laena et imposant respect au peuple séditieux par la vue de cet insigne révéré.  La laena était le manteau de cérémonie des anciens Romains. C'était celui des rois, et celui que la légende donnait aux héros. Virgile nous représente Enée vêtu de la laena de pourpre que Didon avait confectionnée de ses propres mains. Le devoir, l'attribut de la matrone, des âges primitifs si haut placée qu'elle fût, était de préparer le vêtement destiné à son époux : la laena du flamine ne pouvait être tissée que par la flaminique.
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- Albogalerus, pileus, galerus
La coiffure des flamines était le bonnet des temps primitifs, pileus, mais le bonnet élevé en forme de mitre, galerus, qui était réservé surtout aux prêtres. Il était fait de la fourrure d'un animal immolé (car le flamine ne pouvait pas toucher la peau d'un animal souillé par la mort naturelle). Tous les prêtres et tous les flamines portaient le galerus. Mais seule, la mitre du flamine de Jupiter était de couleur blanche (de là son nom de albogalerus) : elle était confectionnée avec la peau d'une «victime blanche» immolée à Jupiter.
 | La forme du bonnet des flamines ou des prêtres est facile à arrêter d'après les monnaies de la République et les bas-reliefs de l'Empire. C'était, dans le dernier siècle de la République un bonnet assez élevé, droit, de forme conique, entouré à la base d'un bourrelet ou d'un rebord. La plupart des monuments le représentent pourvu de courroies ou de lanières de cuir destinées à servir de jugulaires : des brides ou des cordons de cuir rattachaient ces courroies sous le menton du prêtre. On sait que c'était pour le prêtre une grave infraction à ses devoirs religieux que de laisser tomber sa coiffure : ces attaches le garantissaient contre un accident de ce genre. Sous l'Empire, le galerus des flamines et des prêtres ne paraît avoir perdu aucun de ses attributs traditionnels : on peut supposer seulement, d'après les bas-reliefs qui le représentent, qu'on diminua légèrement sa hauteur, et qu'il prit une forme moins pyramidale.
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 Comme la laena, le pileus sacerdotal ou galerus est un vestige des temps héroïques. Virgile le donne comme coiffure à des guerriers de Turnus. Properce appelle galeritus le lucumon étrusque. M. Helbig, dans une étude d'une rare sagacité, a montré que le pileus a été pendant longtemps «le signe distinctif et la marque d'honneur de l'homme libre» : puis, abandonné des Quirites, il est demeuré réservé à leurs prêtres. Mais son apparence extérieure a à peine changé, et si l'on veut chercher le prototype du bonnet flaminal, c'est dans la coiffure des anciens Italiens, des Etrusques en particulier, qu'on le retrouvera. Le pileus de l'homme libre, sur les fresques de Corneto, ne diffère qu'à peine du galerus sacerdotal que porte le flamine au temps de Marc-Aurèle ou le pontife au temps de César. C'est la même forme conique, ce sont les mêmes jugulaires, c'est le même rebord avancé au bas de la forme. «J'imagine, dit avec raison M. Helbig, que le bonnet des prêtres aux Romains devait apparaître comme un reste bizarre et démodé d'une haute et barbare antiquité».
- Apex, filum, apiculum
Le bonnet des flamines et des prêtres était surmonté d'un ornement indispensable qu'on appelait apex. Le galerus sacerdotal n'était, en lui-même, que le bonnet ordinaire des Romains libres des temps primitifs. L'apex seul n'était porté que par les prêtres. Il était l'attribut essentiel de leur dignité. Il se composait des parties suivantes :

La pièce principale était formée par une baguette de bois d'olivier, fixée et sans doute cousue au milieu de la coiffure : elle sortait de la forme comme une sorte de cimier. Sa hauteur paraît assez grande, à peu près égale à celle de la forme du bonnet lui-même. A l'endroit où la baguette sort du bonnet, se trouve un ornement en forme de disque, sur la nature duquel les textes ne nous renseignent pas. Sur les monnaies de la République, cet ornement a parfois un diamètre presque égal à la longueur de la baguette elle-même : on dirait même une seconde baguette posée horizontalement à la base de la première : dans les bas-reliefs de l'Empire, il se réduit à une sorte de bague, mais cependant sans jamais disparaître.
|  | La baguette d'olivier était enveloppée et entièrement cachée d'un fil de laine, qu'on appelait apiculum.
Peut-être ce fil était-il d'abord enroulé à la base de l'apex, ce qui expliquerait le renflement indiqué à cet endroit par les bas-reliefs. A l'extrémité de la baguette se trouvaient toujours quelques fils de laine formant une espèce de houppe ou d'aigrette. L'apex ne va pas «sans un peu de laine», écrivent les grammairiens, lanigeros apices, disaient les poètes. Cet ornement apparaît, même malgré son exiguïté, sur quelques monnaies et sur le bas-relief de Marc-Aurèle. Ce fil de laine qui enveloppait l'apex avait, au moins dans la coiffure des flamines, une importance de premier ordre. Peut-être même doit-il être regardé comme la marque distinctive, l'attribut mystique du flaminat. On peut le croire, à voir avec quel accord tous les anciens font précisément venir flamen de filum : c'est ce fil, disent-ils, qui a valu au flamine son nom. Telle était même la valeur liturgique de ce ruban que, lorsque les flammes quittaient leur bonnets, ils devaient envelopper leur tête de ce fil de laine, comme ils en enveloppaient l'apex lui-même : ils ne pouvaient sortir sans avoir la tête ainsi voilée de ces bandelettes. Les jours de fête, ils les quittaient pour reprendre leur bonnet à apex. Lorsque Denys décrit l'institution du flaminat par le roi Numa, il ne remarque de la prêtrise que deux choses, le bonnet et surtout les bandelettes.
 | Quelle est l'origine et le sens religieux de ces différents attributs, de l'apex et de la bandelette ? M. Helbig a bien montré que l'origine de l'apex est encore une origine lointaine et archaïque et qu'on en trouve le point de départ historique dans les fresques des tombes étrusques : dans l'une d'elles on aperçoit nettement comme une aigrette qui orne l'extrémité du bonnet du principal personnage. C'est là l'apex des temps primitifs. Il est vrai qu'il manque la baguette à cette coiffure : mais la baguette semble avoir toujours été réservée à l'exercice du sacerdoce. Elle constituait en effet, et de cela on ne peut douter, un symbole éminemment religieux. Mais de quelle nature ? Les grammairiens disent qu'elle rappelle la supériorité du prêtre sur les autres hommes. C'est possible, sans être certain : il faut remarquer en tout cas que c'était un usage constant chez les peuples d'attacher à la coiffure du prêtre un insigne de ce genre. La baguette des flammes latins rappelle la lame d'or pur que le grand sacrificateur d'Israël fixait sur sa tiare. La valeur symbolique du fil ou de la bandelette de laine est plus facile à deviner : tout être ou toute chose, vouée à la divinité, prêtre, autel ou victime, devait porter des bandelettes de laine : c'était comme le signe du lien qui l'unissait au dieu [Consecratio].
| L'apex, que ce mot désigne la baguette ou seulement l'aigrette qui la termine, n'est pas d'ailleurs l'apanage des flammes. Les Romains se représentaient leurs rois coiffés du bonnet que surmontait l'apex : apices regum, militum arma, dit Horace. Tarquin reçut miraculeusement l'apex royal. Il est vrai qu'ils étaient rois et prêtres. Aux temps classiques, indépendamment des flamines, les pontifes ont l'apex parmi leurs insignes, comme le montrent les médailles consulaires ; d'autres prêtres également, et, sous l'empire, jusqu'à un prêtre de collège.
 Mais les pontifes le portaient fort rarement ; le bonnet habituel des prêtres secondaires étant la coiffe de laine nommée tutulus, les flamines devaient toujours prendre la coiffure surmontée de l'apex au moment des sacrifices, et le flamen Dialis ne la quitter jamais. Aussi l'expression d'apex finit par s'appliquer au bonnet flaminal lui-même ; et elle devint même à la longue comme le symbole du flaminat de Jupiter.
En quoi maintenant différaient les apices des quinze flamines ? quels étaient les attributs distinctifs de chacun d'eux ? On doit se borner à dire que le bonnet du flamine de Jupiter était de couleur blanche. La lecture des textes et l'examen des monuments ne permettent pas d'autre conclusion.
- Autres attributs
Les textes nous font connaître d'autres attributs du flamine : la secespita, couteau du sacrifice, le commetaculum, baguette qui lui servait, lorsqu'il se rendait au sacrifice, à écarter le peuple sur son passage, les mensae adsidelae, tables devant lesquelles il se plaçait pour accomplir les sacrifices. Mais il partageait la plupart de ces attributs avec les autres prêtres du peuple romain.
La flaminique
- Le tutulus
 | C'est par sa coiffure que la flaminique, comme le flamine, se distinguait le plus des autres femmes. On appelait cette coiffure tutulus, nom que l'on donnait aussi au bonnet de certains prêtres ; comme ce bonnet, elle avait la forme d'un cône ou d'une borne. Elle était formée par la chevelure elle-même, qu'on tressait et ramassait, et dont les tresses attachées étaient redressées et amoncelées sur la tête, exstructum in altitudinem. M. Helbig suppose, avec une très grande vraisemblance, que cette coiffure était à l'origine recouverte d'un bonnet, et que c'était ce bonnet qui s'appelait proprement le tutulus. Telle était, en effet, la coiffure primitive des femmes étrusques, qui a pu être le prototype de celle de la flaminique : elles apparaissent constamment coiffées d'un bonnet de forme conique, tel que les grammairiens nous décrivent le tutulus de la prêtresse romaine. Mais d'assez bonne heure, les prêtresses renoncèrent à ce bonnet, comme la plupart des flamines à leur galerus, et la chevelure demeura soit à découvert, soit plutôt enveloppée par les bandelettes qui servaient à rattacher les tresses ; mais elle conserva dans son nom et dans son style le souvenir de la forme conique que le bonnet lui avait imprimée. Ces bandelettes étaient sans doute de pourpre : elles correspondaient exactement à celles dont le flamine entourait ses cheveux, lorsqu'il déposait son apex.
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- Inarculum, arculum
Quant à l'apex ou à la baguette du bonnet sacerdotal, il est représenté dans la coiffure de la flaminique par ce qu'on appelait arculum ou inarculum. C'était un rameau de grenadier, qu'on insérait dans la chevelure après l'avoir ployé en forme de couronne : un lien de laine blanche en rattachait les deux extrémités. La flaminique partageait avec la reine des sacrifices le privilège de cet ornement ; mais celle-ci ne le portait qu'au moment de certains sacrifices, la flaminique de Jupiter ne pouvait jamais le quitter pendant les cérémonies religieuses. C'était, comme l'apex pour son mari, l'insigne fondamental de sa dignité.
- A la laena du mari répondait, chez la flaminique, le petit manteau carré et frangé qu'on appelait rica, et qui était couleur de pourpre, ou plutôt d'un rouge orange semblable à la teinte de la flamme. La flaminique le portait sur la tête, élevé comme une mitre, en l'agrafant sans doute à sa couronne de grenadier : elle était à demi voilée par lui comme la fiancée romaine l'était par son flammeum. C'est qu'en effet, il en est des attributs de la flaminique comme de ceux de son mari. Cette coiffure, ce manteau, fout partie du costume primitif des femmes romaines. Elles ont encore conservé ces vestiges dans quelques occasions solennelles : la coiffure dite tutulus sert parfois aux matrones fidèles aux vieux usages ; la rica ou le manteau de flamme est le voile dont se revêt la mère de famille au moment des sacrifices ou la nouvelle mariée avant d'entrer dans la maison nuptiale.
La couronne de grenadier, comme l'apex d'olivier, voilà peut-être les seuls attributs qui ont pu révéler originairement le prêtre et la prêtresse. Les autres détails du costume ne sont devenus des insignes que parce qu'ils passèrent de mode chez les autres Romains.
Conclusion
Représentons-nous maintenant le flamine et la flaminique dans la société romaine. Mariés suivant le rite religieux du gâteau partagé, unis l'un à l'autre dans une éternelle communauté, attachés à un dieu comme s'il était leur père et leur Lare, ils sont environnés d'une sorte de vénération mystique et craintive : et, dans leur étrange costume, celui-ci avec sa mitre blanche et son aigrette, celle-là avec son bonnet de pourpre, tous deux, avec leur manteau de couleur éclatante, ils offrent aux générations étonnées une résurrection permanente des Romains primitifs.
Faut-il aller plus loin encore, et voir dans cette institution le souvenir de peuples plus anciens ou de civilisations plus lointaines ? La présence de l'olivier dans l'apex du flamine, du grenadier dans la couronne de la flaminique, font nécessairement songer à une importation étrangère : le grenadier et l'olivier ont été implantés en Italie. D'autre part, si grands sont les rapports entre le costume de ces prêtres de Rome et le costume des premiers Etrusques, qu'on se demande si l'Etrurie, à laquelle la religion romaine doit tant de choses, n'a pas marqué son empreinte sur l'institution du flaminat. Enfin, il est assez visible que la mitre du flamine ressemble fort à celle dont usaient les Assyriens ou les Phéniciens et on trouvera aisément qu'elle diffère à peine du bonnet sacerdotal que Iahveh imposa à son grand sacrificateur. Il est curieux aussi de voir quelles analogies on peut signaler entre les obligations imposées au flamine de Jupiter par le livre des pontifes et celles que le rituel attribué à Moïse fixe au souverain prêtre Aaron : les formules se reproduisent parfois même mot pour mot. En se rappelant enfin quels rapports suivis l'Etrurie eut avec les Orientaux, surtout avec la race sémitique, on pourrait s'expliquer autrement que par le hasard ou des raisons philosophiques, l'étrange ressemblance que présentent dans leur vie, dans leurs devoirs et dans leur costume le sacrificateur de Iahveh et le flamine de Jupiter.
IV. HISTOIRE DU FLAMINAT ROMAIN
Si les commencements du flaminat nous échappent, il est aisé en revanche d'en suivre l'histoire jusque dans les premiers temps de l'Empire : et cette histoire est un des principaux chapitres de celle du déclin et de la renaissance des vieilles croyances et des coutumes primitives.
- Décadence du flaminat
Le flaminat faisait d'un citoyen à la fois un être privilégié et le prisonnier de la divinité : le service de son dieu lui valait des obligations aussi exorbitantes que ses prérogatives. Or, au fur et à mesure que la crainte et le respect des dieux diminuèrent, et qu'à l'Etat religieux et théocratique des premiers temps succéda une cité à tendances plus civiles et d'esprit plus humain, le flaminat apparut aux Romains comme une anomalie, une difformité sociale, «vestige d'une sombre antiquité». Tour à tour, on allait porter atteinte à chacun de ses droits, rompre chacune de ses obligations.
Le jour où les devoirs politiques, civils et militaires, réclamèrent toutes les forces et toutes les capacités, on cessa de comprendre que le flaminat pût éloigner à jamais des camps et des magistratures un patricien, un homme des premières familles : c'était immobiliser pour l'Etat un de ses meilleurs citoyens. Ni l'Etat ne put longtemps l'accepter, ni les flamines s'y résigner toujours. Aussi trouva-t-on sans peine des tempéraments pour concilier le service religieux et le service politique de la cité : la République romaine excellait dans ces subterfuges. D'assez bonne heure, au plus tard vers l'an 300 avant notre ère, les magistratures furent permises aux flamines de Mars et de Quirinus : celles-là seulement, il est vrai, qui ne les obligeaient pas à quitter Rome. Ils arrivèrent ainsi jusqu'au consulat. Mais en 242, le consul A. Postumius, étant aussi flamine de Mars, voulut partir pour une expédition militaire : le souverain pontife Métellus, arbitre des choses religieuses, le retint à Rome, ne souffrit pas «qu'il s'éloignât des sacrifices». En 213, on n'osait pas non plus confier la direction de la guerre à M. Aemilius Regillus, malgré sa valeur, parce qu'il était flamine de Quirinus.
En 189, Q. Fabius Pictor, préteur et flamen Quirinalis, se voit interdire par le pontife le gouvernement de la Sardaigne : il proteste, on en appelle au peuple, qui décide à la fin qu'il restera à Rome et obéira au pontife. Une médaille nous le représente essayant par son attitude de concilier ses deux devoirs : vêtu du costume militaire et tenant à la main le bonnet de flamine. En 131 encore, le peuple romain contraignit L. Valerius Flaccus, consul et flamine de Mars, à obéir au souverain pontife et à ne point briguer la direction de la guerre d'Orient. Mais ce fut sans doute vers ce temps-là que les deux flamines de Mars et de Quirinus furent délivrés de leur assujettissement : on leur permit de quitter l'Italie, de monter à cheval, de gouverner les provinces, et même de ne porter le bonnet sacerdotal qu'au moment de sacrifier.
|  | A connaître la décadence des flamines, on devine le déclin des dieux. M. Popilius était flamine de Carmenta et consul en 395 : les petits flamines sont donc dès lors délivrés de toute sujétion, leurs dieux ne comptant plus. Au IIe siècle, Mars et Quirinus étaient déjà discrédités : leurs flamines cessent d'être tenus en esclavage religieux. En revanche, Jupiter devient alors le maître incontesté des dieux et de l'Etat : la gloire grandissante du roi du Capitole sauvegarda éternellement le caractère sacré de son flamine. A l'époque de la seconde guerre Punique, le flamen Dialis conservait encore toutes ses obligations. Mais aussi, quiconque avait la moindre ambition politique évitait avec grand soin ce ministère gênant. On en fut réduit à prendre soit des hommes maladifs, que leur état de santé tenait éloignés des charges publiques, soit même des hommes perdus de désordre et de vices. Ce fut la bizarre conséquence de cette religion à formalisme rigoureux : pour trouver des flamines nés et vivant suivant les conditions sociales prescrites par la loi, on prit des débauchés ; pour demeurer fidèle à la pureté religieuse, on avilit le flaminat aux yeux des hommes. On dut même ne plus permettre aux flamines, comme indignes, l'accès du sénat. Le service de Jupiter n'en fut pas mieux fait : en quarante ans quatre flamines furent déchus, pour s'être rendus coupables de négligence.
Il se passa en 209 un fait qui montre bien ce que devint cette prêtrise, sainte par sa loi, souillée par les hommes, au milieu de la lutte entre la vieille religion et les intérêts nouveaux de l'Etat. Valérius Flaccus, fils d'une des grandes familles patriciennes, vivait dans tous les déportements. Le souverain pontife P. Licinius, pour essayer de le régénérer, en fit, malgré lui, un flamen Dialis : sans doute aussi (mais Tite-Live ne le dit pas), il l'obligea à se marier. Cela réussit : Flaccus devint un flamine modèle. Mais alors il réclama le droit d'entrer au sénat. Le préteur protesta : il y avait plusieurs générations qu'un flamine ne s'était présenté dans la curie : leur indignité les en avait exclus ; «Le Droit, prononçait le préteur, qui dans toute cette histoire de la religion romaine, se montre décidément l'adversaire du passé, le Droit ne consiste pas dans les vieilleries des Annales, mais dans la coutume du moment». L'affaire fut longtemps discutée. A la fin, le flamine l'emporta ; mais, dit Tite-Live, Flaccus dut son siège sénatorial plus à la sainteté de sa vie régénérée qu'aux prescriptions du droit sacerdotal. On voit combien ce droit comptait déjà peu dans l'esprit du peuple.
Après la seconde guerre Punique, le flamine de Jupiter arriva peu à peu à toutes les fonctions. Le même Flaccus fut édile en 199, mais dispensé du serment des magistrats, que son frère prêta à sa place. Flaccus devint encore préteur en 183, mais à la condition de ne point quitter Rome. Le sacerdoce de Valérius Flaccus marque ainsi une période nouvelle dans l'histoire du flaminat de Jupiter. Il sort de l'indignité où on l'avait laissé tomber pendant un siècle, par respect de la loi religieuse, mais il s'associe désormais à l'exercice constant des charges publiques, de celles du moins qui n'éloignaient pas de Rome. Enfin, en 87, L. Cornélius Mérula, consul et flamen Dialis, fut égorgé, dans la guerre civile, sur le foyer même de Jupiter. Soit que son sang eut à jamais souillé l'autel et la prêtrise, soit que les patriciens se détournassent d'une fonction faite pour les dévots et interdites aux ambitieux de gloire militaire ou de guerre civile, Mérula ne fut pas remplacé, et le flaminat principal demeura vacant pendant les deux générations des luttes intestines. Le service de Jupiter souffrit de ce qu'il était exclusif ; Mars et Quirinus, plus accommodants, continuèrent à avoir leurs flamines.
- Réorganisation du flaminat au début de l'Empire
En ce qui concerne le flaminat comme tant d'autres institutions religieuses, l'oeuvre d'Auguste fut une restauration du vieux culte latin. Un des actes importants de cette réaction religieuse à laquelle il présida, fut la réorganisation de l'antique sacerdoce. Après trois quarts de siècle d'oubli, le flamine de Jupiter reprit sa place dans l'ordre des prêtres et le service des dieux (1l av. J.-C.).
Ce ne fut pas toutefois sans un certain allégement de la loi primitive. Les flamines de Mars et de Quirinus demeurèrent éligibles aux charges publiques, même à celles qui éloignaient de Rome. Le flaminat de Jupiter lui-même ne fut pas reconstitué avec toute la rigueur primitive ; on permit au prêtre d'être consul, mais à la condition de ne point briguer le gouvernement des provinces. Sur ce point, l'Etat fut intraitable, et en l'an 22, Tibère, en sa qualité de souverain pontife, refusa assez durement au consulaire Servius Maluginensis, flamine de Jupiter, le droit d'administrer la province d'Asie. Et Tibère rappela à ce propos les prescriptions d'Auguste : «Il est interdit au flamine de Jupiter de s'absenter de Rome plus de deux nuits de suite, et de le faire plus de deux fois par an ; en cas de maladie, le pontife pouvait l'autoriser à prolonger son absence : encore ne devait-elle pas se produire au temps des sacrifices». Cette permission de deux jours constituait d'ailleurs un adoucissement à la loi primitive. D'autres modifications paraissent également dues à Auguste. On permit au flamine de déposer chez lui, sub tecto, son bonnet. On lui permit peut-être aussi de toucher les cadavres des morts de sa famille. C'est sans doute en ce temps-là qu'on lui accorda de se remarier après la mort de sa femme.
Les flamines n'en demeurèrent pas moins, comme à la fin de la République, fort difficiles à recruter. Ils devaient être patriciens, issus de parents unis par la confarreatio, mariés eux-mêmes suivant ce rite. Or, la confarreatio faisait du mari le maître absolu de sa femme, alors que le mariage civil, seul en usage en ce temps-là, laissait à cette dernière une indépendance beaucoup plus grande. Les patriciens renonçaient à ce vieux rite, qui jurait avec tout le nouveau droit ; d'ailleurs, ils étaient eux-mêmes réduits sous l'Empire à un nombre fort restreint. Il fallut transiger. D'une part, on créa de nouveaux patriciens, sans aucun doute pour faciliter le recrutement des flamines. D'autre part, une loi portée sous Tibère, en l'an 23, réduisit la confarreatio à une simple formalité religieuse ; on décida que la flaminique ne serait dans la puissance de son mari que pour les choses sacrées ; pour tout le reste, elle serait assimilée aux autres femmes.
La seule modification qui fut apportée au flaminat après le règne de Tibère est due à l'empereur Domitien. Il permit aux flamines, dit Plutarque, de divorcer ; mais on dut revenir à l'ancienne loi. On n'y toucha plus. Tel que le flaminat de Jupiter avait été réorganisé par Auguste et Tibère, tel il subsistait jusqu'au IVe siècle, avec ses prescriptions bizarres et le servage de son titulaire. Plutarque, Aulu-Gelle, les écrivains chrétiens, en parlent constamment, comme d'un merveilleux débris des temps héroïques. Les deux autres grands prêtres vécurent autant que lui ; les flamines mineurs disparurent avant le IVe siècle. Toutefois, en constatant le nombre, fort restreint, des flamines connus, et en particulier des flamines de Jupiter, on peut se demander s'il n'y a pas eu, dans cette charge, de nombreuses interruptions. En tous cas, les flaminats, ne pouvant être confiés qu'à des patriciens confarreati, ont dû être l'apanage héréditaire de quelques nobles familles oubliées, qui conservaient, avec le patriciat, la tradition des usages primitifs.
V. LES FLAMINATS MUNICIPAUX
- Le flaminat primitif des villes latines
Le flaminat n'est pas une institution particulière à Rome. Ainsi que la presque totalité des sacerdoces et des magistratures romaines, on le retrouve dans les plus vieilles cités du Latium, où il apparaît comme une tradition ancienne et une institution primitive. Le flaminat était fort probablement commun à toutes les villes de l'ancien Latium.
On le trouve d'abord dans ces cités de Laurente et de Lavinium, que la légende faisait avec raison plus anciennes que Rome. On sait avec quelle fidélité ces antiques bourgades du Latium maintinrent leurs sacerdoces, alors même qu'elles perdirent leurs magistratures et leur individualité politique. Laurente et Lavinium (qui étaient d'ailleurs réunis en une seule cité) avaient encore, au temps de Claude, toute une série de flamines : un flamen Dialis et un flamen Martialis qui correspondent aux grands flamines romains ; et, à côté d'eux, quelques petites flamines, un flamen Floralis, comme à Rome, et un flamen Lucularis. Mais comme, parmi les citoyens fort peu nombreux de Laurente, il ne devait s'en présenter qu'infiniment peu de propres au flaminat, il arrivait qu'on réunît les différents sacerdoces sur une seule tête. Servius rapporte qu'on célébrait à Lavinium un sacrifice aux Pénates Troyens, et que c'étaient des flamines qui l'offraient : sans doute c'étaient ceux de la bourgade sainte. Les flamines de Lavinium portaient l'apex comme ceux de Rome : mais la baguette en était, paraît-il, d'une hauteur inusitée.
Albe, l'autre métropole religieuse de Rome, avait également ses flamines : la tradition voulait même qu'Ascagne y eût réglé les détails de leur coiffure et que l'apex romain fût une imitation de celui des flamines albains. Les vieilles cités sacerdotales du Latium possédaient toutes leurs flamines : Lanuvium avait son flamine de Mars et son flamine de Jupiter : l'un des deux, sans doute le dernier, était appelé flamen maximus. Les flamines y étaient nommés par le dictateur de la ville : Milon, qui était dictateur de Lanuvium, se rendait dans cette ville pour créer un flamine lorsqu'il rencontra la bande de Clodius : c'était, dit Cicéron, un voyage sacré, public, nécessaire. Tibur a un flamine de Jupiter ; Aricie a son flamine de Mars. Mars et Jupiter se partagent, dans le Latium comme à Rome, la suprématie religieuse.
Nous rattacherons également au flaminat primitif la flaminique de Féronia, une des vieilles déesses de l'Italie.
C'est encore un flamine contemporain des flamines de Rome que celui d'Anagni, cité de ce peuple des Herniques qui offre avec les Latins tant d'analogies. Marc-Aurèle raconte à Fronton qu'en visitant Anagni, il fut émerveillé de trouver là une sorte d'antique petite cité hiératique, où il y avait plus de temples que de maisons, et peut-être plus de prêtres que de citoyens : tout, dans la ville, demeures, archives, inscriptions, semblait dater des temps héroïques où la vie s'identifiait avec la religion. A la porte de la ville, il lut des deux côtés l'inscription suivante : Flamen sume samentum ; inscription qui rappelait au flamine de n'entrer dans la cité qu'avec l'apex orné du samentum, c'est-à-dire d'une aigrette empruntée à la toison d'une victime. C'était une prescription semblable à celle à laquelle étaient soumis les flammes romains. On voit par là quelle importance avait l'apex, non pas seulement dans le costume, mais on peut dire dans la vie même de la cité.
- En dehors du Latium
En dehors du Latium, le flaminat doit être regardé comme une institution récente, créée sur le modèle du flaminat romain, ou tout au moins comme une adaptation au type latin d'un sacerdoce indigène. Les villes municipales prirent à Rome ses titres de préteur, de pontife et d'augure : elles créèrent un flaminat des sacrifices qui fut la copie de celui de la Ville Eternelle. Ces créations locales sont d'ailleurs fort rares. A Naples, un flamen Virbialis rappelle le culte que l'on rendait à Virbius dans le bois de la ville latine d'Aricie. Est-ce la copie d'un petit flamine romain ou la transformation latine de quelque prêtrise grecque ? On ne saurait le dire. A Pompéi, nous trouvons un flamine de Mars, à Modène un flamen Dialis.
Hors de l'Italie, un essai de constitution du flaminat à la manière romaine semble avoir été fait dans les provinces les plus civilisées. Dans la colonie de Vienne, en Narbonnaise, il existe un flamen Martialis et, à côté de lui, un flamen Juventutis. En Espagne, le municipe romain d'Urgavo possède un «sacrificateur public», dont le titre rappelle singulièrement les fonctions des grands flamines romains, flamen sacrorum publicorum municipii.
L'Afrique présente un flamen sacrorum qui paraît entièrement romain, et un flamen templi domini Aesculapii, dont le titre est incontestablement la traduction du titre de quelque prêtre de dieu punique.
Mais comme, dès le début de l'Empire, les vrais dieux des cités devinrent les Augustes, les principaux flamines municipaux, les vrais flamines sacrorum publicorum municipii furent, dès l'origine, ceux qui desservirent le culte impérial.
VI. LES FLAMINES DES COLLEGES, DES CURIES, DES PAGI, DES MONTES
Si le flamine est, par définition, le sacrificateur public d'une société politique et religieuse, on ne s'étonnera pas de le rencontrer dans les collèges ou les curies, qui formaient de grandes familles religieuses, unies par la communauté du culte.
- Collèges
Le flaminat ne s'est montré jusqu'ici que dans un seul collège, celui, il est vrai, qui était peut-être le plus ancien du monde romain et qui fut surtout le plus fidèle à la vieille tradition sacrée : le collège des Frères Arvales, à Rome, possédait un flamen Arvalium, officiant seul, et nommé pour un an qui commençait aux Saturnales : c'était un titre fort recherché, puisque Antonin le Pieux en a été lui-même revêtu.
- Curies
Les curies de l'ancienne Rome patricienne formaient des sociétés civiles et religieuses, des petites cités dans la grande. Aussi chacune d'elles avait-elle son flamine, flamen curiae. Il y avait ainsi à côté des trente chefs des curies, ou curiones, trente flamines curiales. Denys, qui en attribue l'institution à Romulus, nous montre qu'ils étaient choisis, comme les grands flamines de Rome, parmi les patriciens mariés religieusement ; que leurs femmes et leurs enfants étaient associés à leur ministère. Ils étaient nommés pour toute leur vies, et leur principal service semble avoir été celui du foyer de la curie, auquel présidait une Junon, c'est-à-dire une sorte de génie familial. L'analogie est complète entre les flamines curiaux et les quinze flamines romains. Il est vraisemblable cependant que les flamines curiaux disparurent d'assez bonne heure. Sans Varron et Festus, nous ne les connaîtrions pas.
L'Afrique impériale emprunta un grand nombre de vieilles institutions romaines. Elle prit à la Rome primitive ses curies, et en même temps ses flamines curiales. On a découvert à Simmittus (Chemtou) le règlement intérieur d'une de ces curies, qui nous fait connaître les prescriptions relatives au flaminat curiale. «Quiconque voudra être flamine de la curia Jovis, offrira trois amphores de vin, et, en plus, pain, sel et vivres... Si on a injurié ou frappé le flamine, on payera une amende d'au moins deux deniers». Le flaminat des curies africaines était, comme celui des collèges, annuel. C'était uniquement un sacerdoce, puisque le flamine avait au-dessous de lui, pour administrer la curie, un magister.
- Montes
Les Sept Collines, Montes, de la Rome primitive, formaient chacune une association religieuse, qui ressemble à celle des collèges, des pagi ou des curies. On pouvait supposer qu'elles avaient des flamines pour sacrifier aux dieux de la montagne : on a précisément découvert la dédicace du sanctuaire du mont Oppius, et cette dédicace est gravée au nom des flamines et des maîtres «de la corporation des habitants du mont», magistri et flamines montanorum montis Oppi.
Ces flamines, comme ceux des curies, comme les flamines grands et petits de la cité romaine, semblent attachés au culte du génie ou du dieu protecteur de la montagne.
- Pagi
Il ne serait pas impossible que les pagi de certaines cités africaines eussent leur flamine. En tout cas, il faut signaler le flaminat si étrange du canton des Arusnates, pagus Arusnatium, dans le nord de l'Italie. C'est un district rural, qui paraît manquer d'organisation municipale, mais qui possède ses prêtres ou ses flamines. Ils sont au nombre de deux, l'un s'appelle flamen, l'autre, qui lui est supérieur, se nomme d'un nom évidemment indigène, manisnavius même flamen manisnavius.
Ce sont les principaux personnages et peut-être les chefs du canton. On dirait un petit Etat théocratique, auquel Rome aurait laissé sa vieille organisation. Ici le flaminat est une appellation latine d'une prêtrise tout indigène. Mais c'est une exception.
Qu'il s'agisse de collèges ou de subdivisions politiques, du sol romain ou municipal, curies, pagi ou montes, le flaminat se présente avec le même caractère, qui est précisément celui du flaminat de la cité romaine. 1° C'est une prêtrise qui se rattache aux institutions de la Rome archaïque (collège des Frères Arvales, curies ou montes de Rome) ou créées sur leur modèle (curies d'Afrique). 2° Le flamine est le sacrificateur de ces petites sociétés, et il sacrifie surtout à leur génie, à la tutelle de leur foyer, comme le père de famille sacrifie à ses Lares et à ses Pénates. Cela va nous expliquer la création et les destinées du flaminat des empereurs : pourquoi les prêtres impériaux ont pris ce nom de flamines, et pourquoi ces flamines sont devenus les vrais prêtres des villes municipales.
VII. LE FLAMINAT IMPERIAL
Voici, en effet, deux caractères essentiels du culte des empereurs : d'une part, il s'organisa en Italie suivant le modèle du culte des plus anciens dieux romains. Il y eut beaucoup d'archaïsme latin dans cette nouvelle religion : les noms des dieux, augustus, divus, comme celui des prêtres, flamen, furent empruntés aux plus anciens rituels. D'autre part, l'empereur, qu'il soit adoré, mort ou vivant, sous le nom de deus, de divus, de augustus, est évidemment rangé par les hommes parmi les dieux du foyer, du foyer de la famille ou de celui de la patrie ; il est le génie ou la tutelle, le Lare ou le héros fondateur des différentes sociétés dont se compose le monde romain. Pour le peuple romain, il est le père de la patrie, pater ou parens patriae ; pour les villes, il est aussi une sorte d'ancêtre, parens, et il s'associe souvent, sur les mêmes autels, aux génies municipaux ; dans les familles, dans les collèges, il prend place parmi les Lares du foyer ou les Pénates domestiques. Aussi méritera-t-il d'avoir son flamine à Rome, dans les provinces et dans les villes, le flaminat étant par essence la prêtrise des dieux de la patrie. Enfin, il faut rappeler qu'Auguste et Tibère réorganisèrent l'ancien flaminat. Ils devaient être naturellement tentés de l'adapter aux divinités nouvelles, mais cependant toutes nationales, que l'adulation des peuples faisait naître dans l'Empire. Tout concourait donc à donner comme cadre officiel à la religion des empereurs le flaminat, c'est-à-dire le sacerdoce primitif des divinités du sol et de la nation.
- Transformations historiques
Le point de départ historique du flaminat impérial fut l'apothéose de Jules César. Elle eut lieu de son vivant : il reçut le titre de deus, de divus, et comme dieu père de la patrie il eut, l'année même de sa mort, son flamine, qui fut Marc-Antoine. Il n'est cependant pas indiscutable que telle fut l'origine du flaminat des empereurs. On ne pourrait affirmer que le flaminat de César ait été une création nouvelle, distincte des quinze flaminats primitifs. A ce moment, le flaminat de Jupiter était inoccupé : or, Jules César fut assimilé à Jupiter ; on l'appela Jupiter Julius. Qui sait si son flaminat ne vint pas se substituer ou s'assimiler à celui du Jupiter romain et si Marc-Antoine, comme flamine de César, ne devait pas prendre simplement le rang et les insignes du flamen Dialis ? En tout cas, le chiffre traditionnel de quinze flamines ne fut point changé par cette création, et on pouvait presque dire que la religion de César venait occuper la place de celle de Jupiter. Et ne croyons pas que l'esprit des Romains en pût être choqué. Depuis six siècles, ils s'habituaient à traiter Jupiter, le plus grand des dieux, comme un homme : ils étaient inévitablement conduits à traiter en Jupiter leur plus grand homme. La transformation de César en Jupiter était la conclusion logique de l'anthropomorphisme romain. César mort demeura dieu, et prit officiellement place parmi les divinités protectrices de Rome sous le nom de divus Julius. Antoine demeura, un peu malgré lui, son flamine, mais négligea de se faire «inaugurer» ; puis il abandonna le sacerdoce, qu'il ne reprit qu'en l'an 40, sur la demande d'Octave. Nous ne savons ce que devint ce titre de flamine de César pendant les guerres du triumvirat et après la mort d'Antoine. Auguste se prêta moins volontiers que César à l'apothéose immédiate. Il ne pouvait faire concurrence à ces grands dieux de la patrie, Jupiter, Mars, Quirinus, dont il s'efforçait de rajeunir le culte. Il se bornait à être un Augustus, c'est-à-dire peut-être quelque chose de semblable aux génies des familles et des cités. Et cependant, sans qu'il s'en défendît trop, il recevait les hommages divins de la reconnaissance des uns et de l'adulation des autres. Virgile l'appelait deus, alors qu'il n'était encore qu'Octavien : le jour où il est Auguste, la ferveur des sujets voudra pour lui temples et flamines. Comment Auguste va-t-il tout concilier, les exigences de la tradition religieuse qu'il restaure, et les intérêts du nouveau régime qu'il établit ? D'abord, il donna une sanction définitive à l'apothéose de Jules César, en maintenant, même après la restauration du flaminat de Jupiter, celui du divin Jules. A côté des quinze flamines du vieux droit romain, il y aura désormais celui du nouveau dieu national : de la même manière, à côté des cinquante fêtes traditionnelles du calendrier de la République, Auguste instituait les fêtes de César et les siennes. C'était un nouveau culte qui commençait. Mais pour lui, il refusa d'avoir à son service un flamine du peuple romain. Et cette règle demeura en vigueur après lui à Rome : nul prince, sauf l'insensé Commode, ne s'attacha de flamine durant sa vie. Il n'y eut de flamine impérial pour la cité romaine, qu'après la consécration des princes comme divi, c'est-à-dire comme dieux. Sans aucun doute, le titre de Augustus ne paraissait pas suffisant aux empereurs pour leur mériter un flamine, et ils ne pouvaient avoir un prêtre de rang secondaire. Dans la pensée des hommes de ce temps, comme on l'a vu par Varron et Cicéron, le flamine romain était le prêtre spécial d'un vrai dieu, d'un immortel : Divis singulis flamines, disait Cicéron. Pour se conformer aux habitudes actuelles du peuple romain, il fallait attendre que l'apothéose posthume eût fait du prince un divus.
Hors de la ville, Auguste transigea. Plus lointaine, sa divinité paraissait plus sûre ; et d'ailleurs, son titre de Augustus, sa qualité de père de la patrie, de fondateur de colonies ou de patron de municipes pouvaient aisément le faire considérer comme le génie protecteur ou le héros fondateur des villes ou des fédérations municipales. L'institution du flaminat convenait à merveille au genre de culte auquel l'empereur pouvait prétendre.
Aussi bien, Auguste trouva un moyen pour tout concilier. Le culte qui relevait le plus directement de l'Etat était celui que célébraient les prêtres des assemblées provinciales. Sur celui-là, Auguste garda, je crois, toujours la haute main, et c'est dans son organisation que nous saisirons la vraie pensée de l'empereur. Or, dans toutes les provinces qui eurent leurs flamines, ils prirent le titre de «flamines de Rome et d'Auguste». Auguste ne voulut paraître qu'en seconde ligne comme sous la protection de la déesse Rome : c'est à Rome que le flamine, par son titre, semble tout d'abord attaché. De plus, l'association avec Rome, c'est-à-dire la déesse tutélaire de la patrie romaine, accentue pour Auguste le caractère de père de la patrie. La religion provinciale se fonde ainsi sur le modèle, non pas de la religion des grands dieux de l'Olympe, mais sur celui de la religion des dii patrii ou des Lares publics : les provinces sont véritablement, comme les anciennes curies ou tribus du peuple romain, de grandes familles qui adorent, par le ministère de leur flamine, les dieux qui les ont fondées : Rome et Auguste, la patrie même et son père.
Nous ne doutons pas qu'Auguste n'ait désiré organiser de la même manière et en conformité à ces mêmes idées le culte impérial des colonies italiennes ou provinciales. On rencontre, de son vivant, un assez bon nombre de flamines coloniaux portant le titre de flamen Romae et Augusti. Pour toutes ces colonies, Rome était la patrie et Auguste un fondateur. Il faut voir dans ces prêtrises municipales et provinciales le type primitif du flaminat impérial, tel qu'Auguste, et Tibère d'après lui, voulurent l'instituer. Sous cette double forme, le flaminat impérial était moins une flatterie à l'endroit du prince qu'un hommage aux dieux de la patrie, à la divinité de Rome et au génie d'Auguste : disons mieux, aux souverainetés inséparables de Rome et de l'empereur. Le régime impérial et la domination romaine profitaient certainement plus à cette conception qu'ils n'eurent gagné au flaminat personnel d'Auguste divinisé. Auguste eut raison de préférer cette forme de culte à celle qu'on avait adoptée pour César : il valait mieux pour lui être le génie de l'Empire et l'associé de la Déesse Rome qu'une simple doublure de Jupiter. Dans ce cadre archaïque, emprunté aux religions nationales du vieux Latium, c'était un culte tout politique qui s'établissait.
Mais, à côté de ce flaminat officiel, commun aux villes ou aux provinces, nous en trouvons un autre particulier à certaines villes : c'est le flaminat personnel de l'empereur Auguste. Auguste le subit plutôt qu'il ne le voulut. Les écrivains nous disent qu'il défendit formellement aux Italiens de lui rendre les honneurs divins. Mais les inscriptions nous montrent qu'il ferma les yeux sur maintes pieuses désobéissances. Il les toléra surtout dans les colonies fondées par lui, c'est-à-dire dans les villes qui devaient l'adorer comme leur «héros fondateur» : Pompéi, Pise, Assise, peut-être aussi Vénafre, Préneste, et, en dehors de l'Italie, Béziers, eurent, du vivant d'Auguste, un flamen Augusti.
Auguste meurt et devient divus. A Rome, il reçoit son flamine. Hors de Rome, il garde son prêtre dans toutes les villes qui lui ont décerné un flaminat personnel : seulement, on ajoutera divus au nom du prince. A Pompéi, M. Holconius Céler, qui était sacerdos Augusti, devient, après la mort du prince, sacerdos divi Augusti. Dans beaucoup d'autres villes, on a pu instituer un fiaminat spécial pour l'empereur mort, sous le nom de flamen divi Augusti.
Mais que va devenir le flamen Romae et Augusti des provinces et des cités ? Il y eut, je pense, hésitation dans l'esprit du gouvernement et chez les adhérents au nouveau culte. Le flamine devait-il éternellement associer à Rome la personne du divin Auguste ? ou était-ce l'empereur régnant, Augustus lui aussi, père de la patrie et génie des provinces, qui devait être uni à la déesse Rome ? L'épigraphie nous montre çà et là les vestiges de l'incertitude où l'on se trouva. Dans les assemblées provinciales, où l'empereur veilla de plus près, le titre de flamen Romae et Augusti fut sans doute maintenu sous Tibère, Augustus désignant Tibère lui même. Dans les villes, il en fut parfois de même : le flamen garda son titre, se bornant à rattacher au nouveau prince le nom de Augustus ; il le fit quelquefois d'une façon plus nette, par exemple à Sorrente, où il s'intitula flamen Romae Tiberii. Mais dans beaucoup de cités, le flaminat de Rome et d'Auguste ne se détacha point dès l'abord de la personne du premier empereur, et l'on dit sous Tibère flamen Romae et divi Augusti.
Aussi peut-on dire que le flaminat impérial présente à son origine les caractères suivants : 1° à Rome, il est et demeure toujours réservé aux empereurs morts et divinisés ; 2° dans les provinces, il associe officiellement le culte de Rome à celui des empereurs ; 3° dans les villes, il se présente sous ces deux formes, et, en outre, il peut s'adresser aussi à l'empereur vivant adoré seul ; 4° à Rome et dans les provinces comme dans les villes, le flaminat
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