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Littérature gréco-romaine Histoire romaine Auguste Suétone Ovide Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Suétone - Vie des Douze Césars - Octave AugusteI. Origine de la maison Octavienne. - II. Les ancêtres d'Auguste. - III. Services de C. Octavius, son père. - IV. Sa famille. - V. Sa naissance. - VI. Tradition superstitieuse touchant l'appartement où il fut nourri. - VII. Ses surnoms. - VIII. Ses premières campagnes ; ses études. Précis de sa vie. - IX. Ses guerres. - X. Ses menées à Rome. Ses premiers démêlés avec Marc-Antoine. Il embrasse le parti des grands, et lève une armée. Ses actes de lâcheté et de courage. - XI. Il est soupçonné d'avoir fait tuer les deux consuls. - XII. Il abandonne le parti des grands. Ses griefs contre ce parti ; sa vengeance. - XIII. Triumvirat. Cruautés d'Auguste. Partage de l'empire. - XIV. Dangers qu'il court à l'époque de la guerre de Pérouse. - XV. Ses vengeances après la victoire. - XVI. Guerre contre Sextus Pompée. Ses préparatifs. Sa conduite avant et pendant la bataille. Périls auxquels il est exposé. Il exile Lépide. - XVII. Il se brouille avec Antoine. Bataille d'Actium. Mort d'Antoine et de Cléopâtre. - XVIII. Il fait ouvrir le tombeau d'Alexandre. Ses travaux en Egypte. - XIX. Il échappe à plusieurs conspirations. - XX. Guerres qu'il fit en personne. - XXI. Ses conquêtes. Son autorité sur les peuples étrangers. - XXII. Ses triomphes. - XXIII. Ses revers. Son désespoir à la nouvelle de la défaite de Varus. - XXIV. Ses règlements militaires. - XXV. Sa conduite envers ses soldats. Ses adages militaires. - XXVI. Ses consulats. - XXVII. Sa cruauté pendant le triumvirat. Ses terreurs. Son tribunat perpétuel. - XXVIII. Il feint deux fois de vouloir rétablir la république. - XXIX. Il embellit Rome. - XXX. Ses lois de police. Ses dons aux temples. - XXXI. Ses institutions religieuses. Il réforme le calendrier, et donne son nom à un mois de l'année. Son respect pour la mémoire des grands hommes.- XXXII. Il corrige un grand nombre d'abus. - XXXIII. Son assiduité à rendre la justice, et sa modération comme juge. - XXXIV. Il révise toutes les lois. Ses vaines mesures contre le célibat. - XXXV. Il réforme le sénat. Ses précautions contre les sénateurs. Ses rapports avec eux. - XXXVI. Nouveaux règlements dont il est l'auteur. - XXXVII. Il crée de nouveaux offices. - XXXVIII. Il avance les fils des sénateurs. Il rétablit l'usage des revues des chevaliers. - XXXIX. Il leur fait rendre un compte rigoureux de leur conduite. - XL. Ses règlements en faveur de l'ordre équestre. Ses distributions de blé au peuple. Sa conduite à l'égard des comices. Il restreint la faculté des affranchissements et le droit de cité. Il rétablit le costume romain. - XLI. Ses libéralités. - XLII. Sa fermeté vis-à-vis du peuple. Sa conduite pendant une disette. Il projette d'abolir les distributions de blé, et renonce à cette mesure. - XLIII. Ses spectacles. - XLIV. Ordre qu'il introduit parmi les spectateurs. - XLV. Sa conduite pendant les spectacles. Son goût pour le pugilat. Sa sévérité envers les acteurs. - XLVI. Ses colonies. Ses innovations en faveur de l'Italie. Il encourage l'honneur et la propagation. - XLVII. Il administre une partie des provinces romaines. Sa conduite envers quelques villes. Ses voyages dans tout l'empire. - XLVIII. Sa politique à l'égard des rois alliés de Rome. - XLIX. Ses règlements concernant l'armée. Institution des courriers. - L. Ses cachets. - LI. Sa clémence et sa douceur. - LII. Sa modération. - LIII. Sa modestie. Son affabilité. Ses relations d'amitié avec un grand nombre de citoyens. - LIV. Espèce de liberté dont il laisse jouir les Sénateurs. - LV. Sa conduite à l'égard des auteurs de libelles. - LVI. Il se soumet, en quelques circonstances, aux lois de l'égalité. Sa conduite envers ses amis et ses clients. - LVII. Témoignages de l'affection qu'il inspire à tous les ordres. - LVIII. Il reçoit le titre de Père de la patrie. - LIX. Autres témoignages de cette affection. - LX. Respect des rois pour sa personne. - LXI. Sa vie privée. Mort de sa mère et de sa soeur. - LXII. Ses mariages. - LXIII Ses enfants. - LXIV. Ses soins pour leur éducation. - LXV. Ses chagrins de famille. Les Julies. Agrippa. - LXVI. Ses amis. Son chagrin de la mort de Gallus. A quelles conditions il accepte des héritages. - LXVII. Sa conduite envers ses affranchis et ses esclaves. - LXVIII. Débauches de sa jeunesse. - LXIX. Ses adultères. Les complaisances de ses amis. Lettre impudique d'Antoine. - LXX. Le souper des douze divinités. - LXXI. Sa passion pour le jeu. Quelques passages de ses lettres. - LXXII. Ses habitations à Rome. Ses maisons de campagne. - LXXIII. Son économie dans l'ameublement. La simplicité de ses vêtements. - LXXIV. Ses repas. - LXXV. Ses festins, et ses présents à ses amis les jours de fête. - LXXVI. Sa frugalité. - LXXVII. Sa sobriété. - LXXXIII. Son sommeil. - LXXIX. Son portrait. - LXXX. Ses infirmités. - LXXXI. Ses maladies. - LXXXII. Ses précautions pour sa santé. - LXXXIII. Ses exercices et ses distractions. - LXXXIV. Ses études et ses talents. - LXXXV. Ses ouvrages. - LXXXVI. Son style. Son aversion pour la recherche. - LXXXVII. Ses locutions. - LXXXVIII. Son orthographe. - LXXXIX. Ses connaissances en grec. Sa bienveillance pour les écrivains. - XC. Ses superstitions. - XCI. Ses rêves. - XCII. Sa foi dans les présages. - XCIII. Distinction qu'il fait entre les diverses religions. - XCIV. XCV. Présages de sa grandeur future. - XCVI. Présages de ses victoires. - XCVII. Présages de sa mort et de son apothéose. - XCVIII. Sa dernière maladie. - XCIX. Sa mort. - C. Ses funérailles. - CI. Son testament.I. La maison Octavienne était anciennement une des premières de Vélitres : plusieurs monuments l'attestent. Par exemple, un des endroits les plus fréquentés de la ville s'appelait depuis longtemps le quartier Octavien, et l'on y montrait un autel consacré par un Octavius, qui, créé général dans une guerre contre un peuple voisin, et averti un jour, au milieu d'un sacrifice au dieu Mars, de l'irruption subite de l'ennemi, enleva aux flammes les chairs à demi rôties de la victime, les partagea selon la coutume, courut au combat, et revint victorieux. Il y eut même un décret public qui ordonnait d'offrir désormais de la même manière au dieu Mars les entrailles des victimes, et d'en porter les restes aux Octavius. II. Cette famille, admise dans le sénat, par le roi Tarquin l'Ancien, au rang des familles romaines, puis classée par Ser. Tullius parmi les patriciennes, passa ensuite d'elle-même dans les rangs plébéiens, et ne revint au patriciat qu'après un long intervalle, par la volonté de Jules César. Le premier de cette maison qui obtint une magistrature par les suffrages du peuple fut C. Rufus. Il fut questeur, et donna le jour à deux fils, Cnéus et Caïus, lesquels devinrent la souche d'une double branche d'Octavius, dont la destinée fut bien différente : Cnéus et tous ses descendants remplirent les plus grandes charges de l'Etat ; mais Caïus et sa postérité, soit hasard, soit préférence, demeurèrent dans l'ordre des chevaliers jusqu'au père d'Auguste. Le bisaïeul de celui-ci servit en Sicile, pendant la seconde guerre punique, en qualité de tribun des soldats, sous le commandement d'Emilius Papus. Son aïeul borna son ambition aux magistratures municipales, et vieillit dans l'abondance et le repos. Mais d'autres auteurs ont donné ces détails. Auguste lui-même a écrit qu'il n'était issu que d'une famille de chevaliers, ancienne et riche, et que son père avait été le premier sénateur de son nom. M. Antoine lui reproche d'avoir eu pour bisaïeul un affranchi, un cordier du bourg de Thurium, et pour grand-père un courtier. Voilà tout ce que j'ai trouvé concernant les ancêtres paternels d'Auguste. III. C.Octavius, son père, fut, dès sa première jeunesse, en possession d'une grande fortune et de l'estime publique. Je suis donc étonné que quelques auteurs en aient fait un courtier, et même un de ces agents de corruption employés à l'achat des suffrages dans les assemblées du champ de Mars. Elevé au sein de l'opulence, il parvint aisément aux plus hautes magistratures, et il les remplit avec distinction. Après sa préture, le sort lui assigna la Macédoine ; et sur sa route, il anéantit les restes fugitifs des armées de Spartacus et de Catilina, qui occupaient le territoire de Thurium ; commission que le sénat lui avait donnée extraordinairement. Il montra dans le gouvernement de sa province autant d'équité que de courage. Il vainquit les Besses et les Thraces dans une grande bataille ; et il traita si bien les alliés, que M. Tullius Cicéron, dans plusieurs lettres qui existent encore, exhorte son frère Quintus, alors proconsul en Asie, où il se faisait une réputation peu honorable, à imiter son voisin Octavius, et à bien mériter, comme lui, des alliés de la république. IV. Il mourut subitement, en revenant de la Macédoine, et avant d'avoir pu déclarer sa candidature au consulat. Il laissait d'Ancharia, Octavie l'aînée, et d'Atia, sa seconde femme, Octavie la cadette et Auguste. Atia était fille de M. Atius Balbus et de Julie, soeur de C. César. Balbus, du côté de son père, était originaire d'Aricie et comptait beaucoup de sénateurs dans sa famille ; du côté de sa mère, il tenait de fort près au grand Pompée. Il fut honoré de la préture, et l'un des vingt commissaires chargés, en vertu de la loi Julia, de partager au peuple les terres de la Campanie. Toutefois Antoine, affectant le même dédain pour les ancêtres maternels d'Auguste, dit que son bisaïeul était de race africaine, et avait tenu boutique à Aricie, tantôt de parfumeur et tantôt de boulanger. Cassius de Parme, dans une de ses lettres, ne se contente pas d'appeler Auguste petit-fils d'un boulanger ; il le traite aussi de petit-fils d'un méchant courtier de monnaies, et il l'apostrophe ainsi : «La farine que vendait ta mère sortait du plus grossier des moulins d'Aricie, et le changeur de Nérulum la pétrissait de ses mains noircies par le cuivre». V. Auguste naquit sous le consulat de M. Tullius Cicéron et d'Antoine, le 9 des calendes d'octobre, un peu avant le lever du soleil, dans le quartier du Palatium, près des Têtes de boeuf, à l'endroit même où il a maintenant un sanctuaire, bâti peu de temps après sa mort. On voit en effet, dans les actes du sénat, qu'un jeune patricien, C. Létorius, convaincu d'adultère, ayant allégué aux sénateurs, pour éviter la peine rigoureuse attachée à ce crime, son âge, son origine, et surtout l'avantage qu'il avait d'être le possesseur et en quelque sorte le gardien du sol qu'Auguste avait touché à sa naissance, et ayant demandé sa grâce en considération de ce dieu, qui était comme sa divinité particulière et domestique, un décret consacra la partie de la maison où Auguste était né. VI. On montre encore, dans une maison de campagne de ses ancêtres, auprès de Vélitres, la chambre où il fut nourri ; elle est fort petite, et ressemble à un office. L'opinion du voisinage veut même qu'il y soit né. C'est un devoir en quelque sorte religieux de n'y entrer qu'avec respect et par nécessité ; car, d'après une vieille croyance, quiconque a l'audace d'y pénétrer est saisi d'une secrète horreur et d'un effroi subit. Ce qui confirma ce bruit populaire, c'est qu'un nouveau possesseur de cette campagne, étant allé se coucher dans cette chambre, ou par hasard, ou pour voir ce qui en était, se sentit, après quelques heures, emporté par une force soudaine et mystérieuse, et fut trouvé presque demi-mort devant la porte, où il avait été lancé avec son lit. VII. On lui donna, dans son enfance, le surnom de Thurinus, à cause de son origine, ou parce que, peu de temps après sa naissance, son père Octavius avait vaincu, sur le territoire de Thurium, les esclaves fugitifs. J'ai pu avancer, avec assez de certitude, qu'il fut nommé Thurinus, ayant possédé une ancienne médaille de bronze qui le représente enfant, et dont l'inscription, en lettres de fer à demi effacées, porte ce surnom. J'ai donné cette médaille à notre prince, qui l'a placée, avec un pieux respect, parmi ses dieux domestiques. Une autre preuve encore : M. Antoine, croyant l'outrager, l'avait souvent appelé Thurinus dans ses lettres, et Auguste se contenta de répondre «qu'il s'étonnait qu'on voulût lui faire une injure de son premier nom». Dans la suite, il prit celui de César, et enfin celui d'Auguste ; l'un, en vertu du testament de son grand oncle ; l'autre, sur la proposition de Munatius Plancus. Quelques sénateurs étaient d'avis qu'on l'appelât Romulus, comme étant, en quelque sorte, le second fondateur de Rome ; mais le surnom d'Auguste prévalut, parce qu'il était nouveau, et surtout parce qu'il était plus respectable, [les lieux consacrés par la religion ou par le ministère des augures s'appelant augustes, soit que ce mot dérive d'auctus (accroissement), soit qu'il vienne de gestus ou de gustus, employés tous deux pour les présages que donnent les oiseaux, comme nous l'apprend Ennius lui-même dans ce vers : Quand Rome s'élevait sous d'augustes présages.] IX. Tel est comme le sommaire de sa vie. Je vais maintenant en exposer séparément les actes divers, non suivant l'ordre des temps, mais selon leur nature, pour en donner une idée plus nette et plus distincte. Il eut à soutenir cinq guerres civiles, celles de Modène, de Philippes, de Pérouse, de Sicile, d'Actium : la première et la dernière contre M. Antoine ; la seconde, contre Brutus et Cassius ; la troisième, contre Luc. Antoine, frère du triumvir ; la quatrième, contre Sex. Pompée, fils de Cnéius. X. Toutes ces guerres eurent pour cause et pour principe l'obligation qu'il crut devoir s'imposer de venger la mort de son oncle et de soutenir la validité de ses actes. Aussi, dès qu'il fut arrivé d'Apollonie, il résolut d'attaquer Brutus et Cassius inopinément et à force ouverte ; mais les voyant échapper à ce danger, qu'ils avaient su prévoir, il s'arma contre eux de l'autorité des lois, et les accusa, quoique absents, comme meurtriers. Ceux qui étaient chargés de donner les jeux institués pour les victoires de César n'osant pas s'acquitter de ce devoir, Octave les célébra lui-même. Pour mieux assurer l'exécution de ses desseins, il voulut remplacer un tribun du peuple qui venait de mourir, et il se porta candidat, quoiqu'il fût patricien et ne fût pas encore sénateur. Mais tous ses efforts venant échouer contre l'opposition du consul M. Antoine, dont il avait espéré faire son principal appui, et qui prétendait ne le laisser jouir en rien, même du droit ordinaire et commun, qu'en mettant à sa connivence un prix exorbitant, il se tourna vers le parti des grands. Il y savait Antoine détesté, parce qu'il tenait Décimus Brutus assiégé dans Modène, et s'efforçait de le chasser, à main armée, d'une province où l'avait envoyé César et maintenu le sénat. D'après le conseil de quelques-uns de ses partisans, Octave essaya de le faire assassiner ; mais le complot fut découvert, et craignant à son tour, il leva, pour sa défense et pour celle de la république, une armée de vétérans, qu'il combla de largesses. Il reçut alors, avec le titre de propréteur, le commandement de cette armée, et l'ordre de se réunir aux nouveaux consuls Hirtius et Pansa, pour porter secours à Décimus Brutus. Il termina cette guerre en trois mois et en deux batailles. Dans la première il prit la fuite, s'il en faut croire Antoine, et ne reparut qu'après deux jours, sans cheval et sans son manteau de général. Il est certain que, dans la seconde, il remplit à la fois les devoirs d'un chef et d'un soldat, et qu'au fort de la mêlée, voyant le porte-enseigne de sa légion grièvement blessé, il prit l'aigle sur son épaule et la porta longtemps. XI. Hirtius et Pansa ayant péri dans cette guerre, le premier sur le champ de bataille, et l'autre, peu de temps après, d'une blessure qu'il y avait reçue, le bruit se répandit qu'Octave les avait fait tuer tous deux, espérant que la défaite d'Antoine et la mort des consuls le laisseraient seul maître des armées victorieuses. La mort de Pansa excita même de tels soupçons, que le médecin Glycon fut retenu en prison, comme coupable d'avoir empoisonné sa blessure. Aquilius Niger ajoute à ces accusations, qu'Hirtius, l'autreconsul, fut tué par Octave lui-même dans le désordre du combat. XII. Mais quand il sut qu'Antoine, après sa fuite, avait été reçu dans le camp de M. Lépide, et que les autres généraux, d'accord avec leurs armées, s'unissaient à ses adversaires, il abandonna, sans hésiter, la cause des grands. Il prétendit, pour justifier un pareil changement, avoir à se plaindre des discours et de la conduite de plusieurs d'entre eux, les uns l'ayant traité d'enfant, les autres ayant proclamé qu'il fallait le combler d'éloges et l'élever au ciel ; tout cela pour se dispenser de la reconnaissance qui lui était due, ainsi qu'à ses vétérans. Pour faire éclater davantage le regret d'avoir servi ce parti, il frappa d'une amende énorme les habitants de Nursia, qui avaient érigé aux citoyens tués devant Modène un monument funèbre avec cette inscription : «Morts pour la liberté» ; et comme ils ne purent la payer, il les chassa de leur ville. XIII. Ayant fait alliance avec Antoine et Lépide, il vint aussi à bout, quoique affaibli par la maladie, de terminer en deux batailles la guerre de Philippes. Dans la première, son camp fut pris, et il put à peine s'échapper, en gagnant l'aile commandée par Antoine. Il ne montra point de modération dans la victoire, et il envoya la tête de Brutus à Rome, pour être jetée aux pieds de la statue de César. Aux peines dont il frappa les prisonniers les plus illustres, il ajouta les plus sanglants outrages : on rapporte même que l'un d'eux le suppliant de lui accorder la sépulture, il répondit que «cette faveur était au pouvoir des vautours». D'autres, un père et un fils, imploraient de lui la vie ; il leur ordonna de tirer au sort ou de combattre, promettant de faire grâce au vainqueur ; et le père s'étant jeté au-devant de l'épée de son fils, qui, le voyant tué, se donna lui-même la mort, Octave se plut à les regarder mourir. Aussi, quand les autres captifs et surtout M. Favonius, cet émule de Caton, furent amenés, la chaîne au cou, devant les vainqueurs, ils s'accordèrent tous, après avoir respectueusement salué Antoine du nom d'Imperator, à prodiguer à Octave les plus cruelles injures. Dans le partage qui suivit la victoire, Antoine fut chargé de constituer l'Orient, et Octave de ramener les vétérans en Italie, pour les établir sur le territoire des villes municipales. Mais il ne réussit qu'à mécontenter à la fois les vétérans et les anciens possesseurs, les uns se plaignant d'être dépouillés, les autres de n'être pas traités comme leurs services leur donnaient le droit de l'espérer. XIV. Vers le même temps, L. Antoine, croyant trouver quelque force dans le consulat, dont il était investi, et dans le pouvoir de son frère, voulut exciter des troubles. Octave le contraignit de s'enfuir à Pérouse, et le réduisit par la famine ; mais ce ne fut pas sans courir lui-même de grands dangers, avant et pendant cette guerre. Il arriva, en effet, qu'à un spectacle un simple soldat s'étant assis sur un des bancs des chevaliers, et Octave l'ayant fait chasser par l'appariteur, ses ennemis, quelques moments après, répandirent le bruit qu'il venait de le faire mourir dans les tourments. Peu s'en fallut alors que qu'Octave ne pérît sous les coups des soldats, qui accouraient indignés : heureusement pour lui, celui qu'on disait mort fut aussitôt ramené sain et sauf. Une autre fois, comme il sacrifiait près des murs de Pérouse, il faillit être tué par une troupe de gladiateurs, sortie brusquement de la ville. XV. Après la prise de Pérouse, il sévit contre la plupart des habitants : pour quiconque demandait grâce ou tentait de se justifier, il n'avait qu'une réponse : «Il faut mourir». Quelques auteurs ont écrit que, parmi ceux qui se rendirent, il en choisit trois cents des deux ordres, et qu'aux ides de mars il les fit immoler, comme les victimes des sacrifices, devant un autel élevé à Jules César. Il y en a aussi qui prétendent que lui seul avait excité cette guerre, pour obliger ses ennemis secrets, et ceux que la crainte retenait plus que leur volonté même, à se faire enfin connaître, en leur donnant pour chef L. Antoine, et afin que leurs biens, confisqués après leur défaite, lui servissent à distribuer aux vétérans les récompenses qu'il leur avait promises. XVI. La guerre de Sicile fut une de ses premières entreprises ; mais il la traîna en longueur et l'interrompit plusieurs fois, tantôt pour réparer le dommage causé, même pendant l'été, à ses flottes par de continuelles tempêtes et un double naufrage ; tantôt pour faire la paix, sur les instances du peuple, qui se voyait couper les vivres et menacer de la famine. Quand il eut fait reconstruire ses vaisseaux et former à la manoeuvre vingt mille esclaves qu'il avait affranchis, il créa le port Jules, près de Baies, en ouvrant à la mer le lac Lucrin et l'Averne ; et après y avoir exercé ses troupes durant tout un hiver, il battit Pompée entre Myles et Nauloque. Un peu avant l'heure du combat, il éprouva tout à coup un si invincible besoin de sommeil, qu'il fallut que ses amis le réveillassent pour donner le signal. C'est, je crois, ce fait qui donna matière aux sarcasmes d'Antoine, quand il lui reprocha «de n'avoir pas même pu regarder en face un front de bataille ; de s'être couché, tout tremblant, sur le dos, en levant au ciel un oeil stupide, et de n'avoir quitté cette attitude, pour se montrer aux soldats, que lorsque M. Agrippa eut mis en fuite les vaisseaux ennemis». D'autres lui ont reproché un mot et un acte pleins d'impiété, comme de s'être écrié, en voyant sa flotte détruite par la tempête, «qu'il saurait vaincre en dépit de Neptune», et d'avoir, aux premiers jeux du Cirque, supprimé la statue de ce dieu, un des ornements de cette pompe solennelle. Dans aucune autre guerre il ne fut exposé, sans le vouloir, à de plus nombreux et plus grands dangers. Après avoir fait passer une armée en Sicile, il faisait voile vers le continent, pour y chercher le reste de ses troupes, lorsqu'il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et Apollophane, lieutenants de Pompée ; et il eut bien de la peine à leur échapper avec un seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se rendant à Rhégium, il vit les galères du parti de Pompée qui côtoyaient la terre ; et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage et fut sur le point d'être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer. Après la fuite de Pompée, M. Lépide, le second de ses collègues, qu'il avait appelé de l'Afrique à son secours, se targuait de l'appui de ses vingt légions, prenait des airs de grandeur, et réclamait, par la terreur et la menace, le premier rang dans l'Etat. Octave lui ôta son armée, et, lui laissant la vie, qu'il demandait à genoux, le relégua pour toujours dans l'île de Circéies. XVII. Il rompit enfin son alliance avec M. Antoine ; alliance toujours incertaine et douteuse, mal entretenue par de fréquentes réconciliations ; et, pour montrer combien son rival choquait les moeurs de sa patrie, il fit ouvrir et lire devant le peuple assemblé le testament qu'il avait laissé à Rome, et où il mettait au nombre de ses héritiers les enfants de Cléopâtre. Toutefois, après l'avoir fait déclarer ennemi de la république, il lui renvoya tous ses parents et tous ses amis, entre autres C. Sosius et Cn. Domitius, alors consuls ; il dispensa même les habitants de Bologne, qui étaient depuis fort longtemps dans la clientèle des Antoines, de prendre contre lui les armes avec toute l'Italie, dans sa propre querelle. Bientôt après, il le vainquit dans une bataille navale auprès d'Actium ; le combat se prolongea jusqu'au soir, et le vainqueur passa la nuit sur son vaisseau. D'Actium, Octave alla prendre ses quartiers d'hiver à Samos ; mais apprenant que des soldats qui, choisis dans tous les corps après la victoire, l'avaient, par ses ordres, précédé à Brindes, venaient de se soulever et exigeaient des récompenses et leur congé, il reprit tout inquiet le chemin de l'Italie. Il fut, dans la traversée, battu deux fois par la tempête : d'abord entre les promontoires du Péloponnèse et de l'Etolie, ensuite auprès des monts Cérauniens. Dans ce double désastre, une partie de ses vaisseaux liburniens fut submergée, et le sien même eut tous ses agrès perdus et son gouvernail brisé. Il ne resta que vingt-sept jours à Brindes, pour satisfaire aux exigences des soldats, gagna l'Egypte par l'Asie et par la Syrie, mit le siège devant Alexandrie, où Antoine s'était réfugié avec Cléopâtre, et se rendit bientôt maître de cette ville. Antoine voulut parler de paix ; il n'était plus temps : Octave l'obligea de mourir, et alla le voir mort. Un de ses voeux les plus ardents était de réserver Cléopâtre pour son triomphe ; et comme on croyait qu'elle était morte de la morsure d'un aspic, il fit sucer par des Psylles le venin de sa plaie. Il accorda aux deux époux les honneurs d'une sépulture commune, et il ordonna d'achever le tombeau qu'ils avaient eux-mêmes commencé de construire. Le jeune Antoine, l'aîné des deux fils que le triumvir avait eus de Fulvie, était allé, après de continuelles et inutiles prières, se réfugier aux pieds de la statue de César ; Auguste l'en arracha et le fit tuer. Césarion, que Cléopâtre se vantait d'avoir eu de César, fut atteint dans sa fuite et livré au supplice. Quant aux autres enfants d'Antoine et de la reine, il les traita comme des membres de sa famille, les éleva, et fit à chacun d'eux un sort convenable à sa naissance. XVIII. Il fit ouvrir, à cette même époque, le tombeau d'Alexandre le Grand ; on en tira le corps, et, après l'avoir considéré, il lui mit une couronne d'or sur la tête et le couvrit de fleurs, en signe d'hommage. On lui demanda s'il voulait aussi visiter le Ptolemeum ; il répondit qu'il était venu voir un roi et non des morts. Il fit de l'Egypte une province romaine, et afin d'y assurer la fécondité nécessaire aux approvisionnements de Rome, il fit nettoyer par ses soldats tous les canaux ouverts aux débordements du Nil, et que le temps avait remplis d'un épais limon. Voulant perpétuer, dans la mémoire des siècles, la gloire de la journée d'Actium, il fonda près de cette ville celle de Nicopolis, et il y institua des jeux quinquennaux. Il agrandit aussi l'ancien temple d'Apollon, orna d'un trophée naval le lieu où il avait eu son camp, et le consacra solennellement à Neptune et à Mars. XIX. Il étouffa, dès leur naissance, un grand nombre de troubles, de séditions et de complots, dont il eut connaissance après ces événements, mais à des époques différentes : d'abord la conspiration du jeune Lépide, puis celle de Varron Muréna et de Fannius Cépion, de M. Egnatius, de Plautius Rufus, de Lucius Paulus, mari de sa petite-fille ; de L. Audasius, accusé de faux, et dont l'âge avait affaibli le corps et la raison ; d'Asinius Epicade, demi-Parthène et demi-Romain ; et enfin de Télèphe, esclave nomenclateur d'une femme ; car il eut à craindre aussi les machinations des hommes de la plus basse condition. Audasius et Epicade voulaient enlever sa fille Julie et son petit-fils Agrippa des îles où ils étaient détenus, pour les présenter aux armées ; et Télèphe, qui se croyait destiné à l'empire, avait formé le projet d'égarger Auguste et le sénat. Il n'y eut pas jusqu'à un valet de l'armée d'Illyrie, que l'on trouva, une nuit, caché près de son lit, où il avait pénétré en trompant la vigilance des gardiens, et qui avait à sa ceinture un couteau de chasse. On ne sait pas si cet homme avait perdu la raison ou s'il feignit la démence, la torture ne lui ayant arraché aucun aveu. XX. Octave ne fit par lui-même que deux guerres extérieures : celle de Dalmatie, dans sa jeunesse, et celle des Cantabres, après la défaite d'Antoine. Il fut même blessé deux fois en Dalmatie ; l'une, au genou droit, d'un coup de pierre ; l'autre, à la cuisse et aux deux bras, par la chute d'un pont. Il abandonna le soin des autres guerres à ses lieutenants. Toutefois il prit part à quelques expéditions en Pannonie et en Germanie, ou du moins il se tint peu éloigné du théâtre de la guerre, allant de Rome jusqu'à Ravenne, jusqu'à Milan, jusqu'à Aquilée. XXI. Il soumit, en personne ou par ses généraux, la Cantabrie, l'Aquitaine, la Pannonie et la Dalmatie, avec toute l'Illyrie ; il dompta la Rétie, la Vindélicie et les Salasses, peuples des Alpes ; il arrêta les incursions des Daces, tailla en pièces une grande partie de leurs armées et tua trois de leurs chefs. Il rejeta les Germains au delà de l'Elbe ; il reçut la soumission des Ubiens et des Sygambres, les transplanta dans la Gaule et leur assigna des terres voisines du Rhin. Il réduisit encore à l'obéissance d'autres nations inquiètes et turbulentes. Mais il ne fit la guerre à aucun peuple sans une juste cause et sans une nécessité impérieuse. Il était si éloigné de l'ambition d'augmenter l'empire ou sa gloire militaire, qu'il obligea quelques rois barbares à lui jurer, dans le temple de Mars Vengeur, de demeurer fidèles à la paix qu'ils lui demandaient. Il exigea aussi de plusieurs d'entre eux un nouveau genre d'otages, c'est-à-dire des femmes, parce qu'il avait remarqué qu'on attachait peu de prix aux hommes qui en servaient. Néanmoins, il laissa toujours à ses alliés le pouvoir de reprendre, quand ils le voulaient, leurs otages ; et il ne punit jamais leurs fréquentes révoltes ou leurs perfidies qu'en vendant leurs prisonniers, à condition qu'ils ne serviraient pas dans les pays voisins, et ne pourraient être libres qu'après trente années. La réputation de force et de modération que lui fit cette conduite détermina les Indiens et les Scythes, dont on ne connaissait encore que le nom, à solliciter, par des ambassadeurs, son amitié et celle du peuple romain. Les Parthes même lui cédèrent sans contestation l'Arménie, qu'il revendiquait ; ils lui rendirent aussi, sur sa demande, les enseignes militaires enlevées à M. Crassus et à M. Antoine ; ils lui offrirent jusqu'à des otages ; enfin, plusieurs princes se disputant chez eux la royauté depuis longtemps, ils ne reconnurent que celui qu'il désigna. XXII. Le temple de Janus Quirinus, qui n'avait été fermé que deux fois depuis la fondation de Rome, le fut alors trois fois, dans un espace de temps beaucoup plus court, la paix étant assurée sur terre et sur mer. Il entra deux fois dans Rome avec les honneurs de l'ovation : la première, après la bataille de Philippes, et l'autre, après la guerre de Sicile. Il célébra, par trois triomphes curules, ses victoires de Dalmatie, d'Actium, d'Alexandrie ; et chacun de ces triomphes dura trois jours. XXIII. Il n'essuya de défaites graves et ignominieuses que celles de Lollius et de Varus, toutes deux en Germanie. La première fut plus honteuse qu'irréparable ; mais celle de Varus pensa être fatale à l'empire, trois légions ayant été massacrées avec le général, les lieutenants et tous les auxiliaires. Dès qu'il en reçut la nouvelle, il fit placer dans Rome des postes militaires, pour prévenir tout désordre ; les gouverneurs des provinces furent continués dans leurs commandements, afin que leur expérience et leur habileté retinssent les alliés dans le devoir ; et il voua de grands jeux à Jupiter, POUR QU'IL RETABLIT LES AFFAIRES DE LA REPUBLIQUE, ainsi qu'on l'avait fait dans la guerre des Cimbres et dans celle des Marses. Enfin, il en éprouva, dit-on, un tel désespoir, qu'il laissa croître sa barbe et ses cheveux pendant plusieurs mois, et qu'il se frappait parfois la tête contre les murs, en s'écriant : «Quinctilius Varus, rends-moi mes légions». Les anniversaires de ce désastre furent toujours pour lui des jours de tristesse et de deuil. XXIV. Il changea beaucoup d'usages dans l'organisation militaire ; il en institua beaucoup d'autres ; il en fit revivre qui étaient oubliés depuis longtemps. Il maintint avec sévérité la discipline, et ne permit à ses lieutenants d'aller voir leurs femmes que dans les mois d'hiver ; encore y apportait-il beaucoup de difficultés. Il ordonna de vendre corps et biens, aux enchères, un chevalier romain qui avait coupé le pouce à ses deux fils, pour les exempter du service : mais voyant que les fermiers publics s'empressaient de l'acheter, il le fit adjuger à un de ses affranchis, lequel avait ordre de le reléguer dans les champs et de l'y laisser libre. Il licencia avec ignominie toute la dixième légion, qui n'obéissait qu'en murmurant ; d'autres ayant demandé d'un ton impérieux leur congé, il le leur donna, mais sans les récompenses attachées aux longs services. Si des cohortes lâchaient pied, il les décimait, et ne leur donnait plus que de l'orge. Il punissait de mort, comme de simples soldats, les centurions qui abandonnaient leur poste. Quant aux autres délits, il en frappait les auteurs de diverses peines infamantes, comme de rester debout, tout le jour, devant la tente du général, ou bien de se montrer en tunique et sans ceinture, une toise ou une motte de gazon à la main. XXV. Après les guerres civiles, il ne donna plus aux soldats le titre de camarades, ni dans ses harangues, ni dans ses édits ; il les appelait soldats. Il ne souffrit même pas que ses fils ou ses beaux-fils leur donnassent, quand ils commandaient, un autre nom : il trouvait que celui de camarades était une flatterie qui ne convenait ni au maintien de la discipline, ni à l'état de paix, ni à la majesté des Césars. Sauf pour les cas d'incendie, et pour les séditions que pouvait exciter la cherté des vivres, il n'enrôla que deux fois des esclaves affranchis : la première, pour la défense des colonies voisines de l'Illyrie, et la seconde pour protéger les rives du Rhin. C'étaient des esclaves que les hommes et les femmes les plus riches de Rome avaient dû acheter, et affranchir sur-le-champ : on les plaçait à la première ligne, et ils n'étaient point mêlés avec les hommes libres, ni armés de la même manière. Il donnait plus facilement, comme récompenses militaires, des harnais, des colliers, des présents dont l'or ou l'argent faisait tout le prix, que des couronnes vallaires ou murales, qui étaient bien plus ambitionnées. Extrêmement avare de ces dernières, il ne les accorda jamais à la faveur, et les donna le plus souvent à de simples soldats. Il fit présent à M. Agrippa, après sa victoire navale, en Sicile, d'un étendard couleur de mer. Il ne décerna jamais de pareilles distinctions à ceux qui avaient été honorés du triomphe, quoiqu'ils eussent pris part à ses expéditions et contribué à ses victoires : son motif était qu'ils avaient eu eux-mêmes le droit de distribuer, comme ils voulaient, ces récompenses. Rien ne convenait moins, selon lui, à un grand capitaine que la précipitation et la témérité ; aussi répétait-il souvent l'adage grec : Hâte-toi lentement ; et cet autre : Mieux vaut un chef prudent que téméraire ; ou enfin celui-ci : On fait assez vite ce qu'on fait assez bien. Il disait aussi que l'on ne doit entreprendre une guerre, ou livrer une bataille, que lorsqu'il y a plus de profit à espérer d'une victoire que de dommage à craindre d'une défaite ; car, ajoutait-il, «celui qui, à la guerre, hasarde beaucoup pour gagner peu, ressemble à un homme qui pêcherait avec un hameçon d'or, dont aucune prise ne pourrait compenser la perte». XXVI. Il fut élevé avant l'âge aux magistratures et aux honneurs, dont plusieurs même étaient de création nouvelle et à perpétuité. A vingt ans, il envahit le consulat, en faisant marcher sur Rome ses légions menaçantes, et en envoyant des députés demander pour lui cette dignité, au nom de l'armée. Comme le sénat balançait, le centurion Cornélius, qui était à la tête de la députation, ouvrit son manteau, et, montrant la poignée de son glaive, osa s'écrier : «Voici qui le fera consul, si vous ne le faites pas». Il s'écoula neuf ans de son premier à son second consulat, et une année seulement jusqu'à son troisième. Il alla ensuite jusqu'au onzième sans interruption ; et, après avoir refusé tous ceux qui lui furent ensuite offerts, il en demanda de lui-même un douzième dix-sept ans plus tard, puis, à deux ans de là, un treizième, afin de recevoir au Forum, comme premier magistrat de la république, ses petits-fils Caïus et Lucius, qui devaient y faire leur début. Les cinq consulats qui séparèrent le sixième du onzième furent chacun d'une année ; il ne garda les autres que neuf, ou six, ou quatre, ou trois mois ; et le second, que quelques heures seulement. Car, à peine assis dans la chaise curule, devant le temple de Jupiter Capitolin, le matin des calendes de janvier, il se démit de sa charge, en nommant à sa place un autre consul. Ce ne fut pas non plus à Rome qu'il prit possession de tous ses consulats ; il commença le quatrième en Asie, le cinquième à Samos, le huitième et le neuvième à Tarragone. XXVII. Il fut, pendant dix ans, le chef du triumvirat, institué pour organiser la république. Il résista quelque temps à ses collègues, ne voulant pas qu'il y eût de proscription ; mais il y apporta ensuite plus de cruauté qu'aucun d'eux. Ceux-ci se laissèrent du moins fléchir quelquefois par les prières de l'amitié ; lui seul employa toute son autorité pour qu'on ne fît grâce à personne. Il n'épargna même pas son tuteur C. Teranius, qui avait aussi été le collègue de son père Octavius dans l'édilité. Junius Saturninus rapporte cet autre fait : après les proscriptions, Lépide, excusant le passé dans le sénat, fit espérer que la clémence allait enfin mettre un terme aux châtiments ; mais Octave déclara, au contraire, qu'il ne cesserait de proscrire qu'à la condition de rester le maître de faire en tout ce qu'il voudrait. C'est néanmoins le tardif repentir de cette dureté qui lui fit élever à la dignité de chevalier T. Vinius Philopérnen, qui passait pour avoir caché autrefois son patron proscrit. Plusieurs traits surtout le rendirent odieux pendant son triumvirat. Uu jour qu'il haranguait les soldats devant les habitants des campagnes voisines, il aperçut un chevalier romain, nommé Pinarius, qui prenait quelques notes furtives ; et le soupçonnant d'espionnage, il le fit tuer aussitôt. Tédius Afer, consul désigné, avait flétri d'un mot piquant un de ses actes ; Octave lui fit des menaces si effrayantes, que ce malheureux se donna la mort. Le préteur Q. Gallius était venu le saluer, tenant sous sa toge des tablettes doubles ; il crut que c'était un glaive : mais n'osant le fouiller sur-le-champ, de peur de ne pas trouver d'armes, il le fit, peu d'instants après, arracher de son tribunal par des centurions et des soldats, le fit mettre à la question comme un esclave, et, n'en obtenant aucun aveu, commanda de l'égorger, après lui avoir, de ses propres mains, crevé les yeux. Toutefois il a écrit que Gallius avait voulu le tuer dans une audience qu'il lui avait demandée ; que, jeté en prison par son ordre et rendu ensuite à la liberté, mais avec défense d'habiter Rome, il avait péri dans un naufrage, ou sous le fer de quelques brigands. Auguste fut revêtu à perpétuité de la puissance tribunitienne, et se donna deux fois un collègue dans cette dignité, chaque fois pendant un lustre. Il fut aussi investi de la surveillance perpétuelle des moeurs et des lois. C'est en vertu de ce droit, qui n'était pourtant pas le même que celui de la censure, qu'il fit trois fois le dénombrement du peuple, la première et la troisième avec un collègue, et la seconde, seul. XXVIII. Il eut deux fois le projet de rétablir la république : d'abord, après la défaite d'Antoine, qui lui avait souvent reproché d'être le seul obstacle au rétablissement de la liberté ; la seconde fois, par suite des ennuis d'une longue maladie. Il fit même venir chez lui les magistrats et les sénateurs, et leur remit les comptes de l'empire ; mais, réfléchissant que c'était exposer sa vie privée à des dangers certains, et livrer imprudemment la république à la tyrannie de quelques ambitieux, il se résolut à garder le pouvoir ; et l'on ne sait ce dont il faut le louer davantage, des suites ou des motifs de cette résolution. Ces motifs, il se plaisait à les rappeler quelquefois, et il les fit même ainsi connaître dans un de ses édits : «Qu'il me soit permis d'affermir la république dans un état permanent de splendeur et de sécurité ; j'aurai obtenu la récompense que j'ambitionne, si son bonheur est réputé mon ouvrage, et si je puis me flatter, en mourant, de l'avoir établi sur d'immuables bases». Il assura lui-même l'accomplissement de ce voeu, en faisant tous ses efforts pour que personne n'eût à se plaindre du nouvel ordre de choses. XXIX. Rome n'avait pas un aspect digne de la majesté de l'empire, et était, en outre, sujette aux inondations et aux incendies ; il sut si bien l'embellir, qu'il put se vanter avec raison de la laisser de marbre, après l'avoir reçue de briques. Il l'assura aussi contre les dangers à venir, autant que la prudence humaine pouvait y pourvoir. Parmi un grand nombre de monuments publics dont on lui doit la construction, l'on compte principalement le Forum et le temple de Mars Vengeur, le temple d'Apollon au Palatium, et celui de Jupiter Tonnant au Capitole. Le Forum fut construit, parce que le nombre toujours croissant des plaideurs et des affaires, rendant insuffisants les deux premiers, semblait en exiger un troisième. Aussi, sans même attendre que le temple de Mars fût achevé, s'empressa-t-il d'ordonner qu'on procéderait spécialement, dans le nouveau Forum, au jugement des causes criminelles et à l'élection des juges. Quant au temple de Mars, il en avait fait le voeu pendant la guerre de Philippes, entreprise pour venger son père. Il décréta, en conséquence, que ce serait là que s'assemblerait le sénat, pour délibérer sur les guerres et sur les triomphes ; de là que partiraient ceux qui se rendraient, avec un commandement, dans les provinces ; là, enfin, que les généraux vainqueurs viendraient déposer les insignes du triomphe. Le temple d'Apollon fut bâti dans la partie de sa maison du Palatium qui avait été frappée par la foudre, et où les aruspices avaient déclaré que ce dieu demandait une demeure. Il y ajouta des portiques, et une bibliothèque latine et grecque. Dans ses dernières années, il y convoquait souvent le sénat, et y allait reconnaître les décuries des juges. Le temple de Jupiter Tonnant fut un monument de sa reconnaissance pour un danger auquel il avait échappé pendant une marche nocturne, dans son expédition chez les Cantabres, la foudre ayant sillonné sa litière et tué l'esclave qui le précédait, un flambeau à la main. Il fit même exécuter quelques travaux sous d'autres noms que le sien, par exemple, sous ceux de ses petits-fils, de sa femme et de sa soeur ; tels sont le portique de Caïus et la basilique de Lucius, les portiques de Livie et d'Octavie, le théâtre de Marcellus. Souvent aussi il exhorta les principaux citoyens à orner la ville, chacun selon ses moyens, ou par des monuments nouveaux, ou en réparant et en embellissant les anciens ; et ce seul désir en fit élever un grand nombre. C'est ainsi que Martius Philippe construisit le temple de l'Hercule des Muses ; L. Cornificius, celui de Diane ; Asinius Pollion, le vestibule de celui de la Liberté ; Munatius Plancus, le temple de Saturne ; Cornélius Balbus, un théâtre ; Statilius Taurus, un amphithéâtre ; enfin M. Agrippa, un nombre infini de beaux édifices. XXX. Il divisa Rome en sections et en quartiers. La surveillance des sections fut confiée aux magistrats annuels, qui la tiraient au sort ; celle des quartiers, à des inspecteurs choisis dans le peuple même qui y demeurait. Il imagina contre les incendies des rondes nocturnes ; et, pour prévenir les inondations du Tibre, il en fit élargir et nettoyer le lit, qui était depuis longtemps obstrué par des ruines et rétréci par la chute des édifices. Afin de rendre plus aisé de toutes parts l'accès de Rome, il se chargea de réparer la voie Flaminienne jusqu'à Rimini, et il voulut qu'à son exemple, tout citoyen honoré du triomphe employât à faire paver une route l'argent qui lui revenait pour sa part du butin. Il releva les édifices sacrés que le temps ou l'incendie avait détruits, et il les orna, comme les autres, des plus riches présents. Il fit porter en une seule fois, dans le sanctuaire de Jupiter Capitolin, seize mille livres pesant d'or, et pour cinquante millions de sesterces, en pierres précieuses et en perles. XXXI. Lorsqu'après la mort de Lépide il eut enfin envahi le souverain pontificat, dont il n'avait pas osé le dépouiller de son vivant, il fit réunir et brûler plus de deux mille volumes de prédictions grecques et latines, qui s'étaient répandues dans le public et n'avaient qu'une authenticité suspecte. Il ne conserva que les livres sibyllins ; encore en fit-il un choix, et il les enferma dans deux petits coffres dorés, sous la statue d'Apollon Palatin. Il ramena à la méthode anciennement suivie la marche de l'année, déjà réglée par Jules César, et où la négligence des pontifes avait encore introduit le désordre et la confusion. Dans cette opération, il donna son nom au mois appelé sextilis, plutôt qu'au mois de septembre où il était né, parce que c'était dans celui-là qu'il avait obtenu son premier consulat, et remporté ses principales victoires. Il augmenta le nombre des prêtres, leur dignité, même leurs privilèges, surtout ceux des vestales. L'une d'elles étant morte, il s'agissait de la remplacer ; et comme beaucoup de citoyens sollicitaient la faveur de ne pas soumettre leur fille aux chances du sort, il protesta que si l'une de ses petites-filles avait atteint l'âge voulu, il l'aurait de lui-même offerte. Il rétablit aussi plusieurs des antiques cérémonies, tombées en désuétude ; comme l'augure du salut, les honneurs dus au flamendial, les Lupercales, les jeux séculaires et les fêtes des carrefours. Il défendit que personne courût dans les fêtes Lupercales avant l'âge de puberté ; il défendit aussi aux jeunes gens des deux sexes d'assister, pendant les jeux séculaires, aux spectacles nocturnes, sans un de leurs parents plus âgé qu'eux. Il institua deux fêtes annuelles en l'honneur des dieux des carrefours, qui devaient y être ornés des fleurs du printemps et de l'été. Il honora presque à l'égal des dieux immortels la mémoire des grands hommes qui avaient donné à la puissance romaine, après des commencements si faibles, un si grand développement. Aussi fit-il restaurer, en y laissant leurs glorieuses inscriptions, les monuments qu'ils avaient élevés. Toutes leurs statues, dans le costume triomphal, furent placées, par ses ordres, sous les deux portiques de son Forum ; et il déclara, dans un édit, qu'il voulait «que leur exemple servît à le juger lui-même tant qu'il vivrait, et tous les princes ses successeurs». Il fit aussi transporter la statue de Pompée, de la salle où César avait été tué, sur une arcade de marbre, en face du palais attenant au théâtre de ce même Pompée. XXXII. Il corrigea une foule d'abus aussi détestables que pernicieux, qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles, et que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi, la plupart des voleurs de grands chemins portaient publiquement des armes, sous prétexte de pourvoir à leur défense ; et les voyageurs, de condition libre ou servile, étaient enlevés sur les routes, et enfermés, sans distinction, dans les ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le titre de communautés nouvelles, des associations de malfaiteurs, qui commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint les brigands, en plaçant des postes où il en était besoin ; il visita les ateliers d'esclaves ; il dispersa toutes les communautés, excepté celles qui étaient antiques et légales. Il brûla les registres où étaient inscrits les anciens débiteurs du trésor, pour mettre fin aux chicanes dont ces registres étaient devenus la source. Il adjugea aux possesseurs certaines parties de la ville, que le domaine public revendiquait sur des titres incertains. Les accusés dont l'affaire était ancienne, et dont le deuil ne servait qu'à réjouir leurs ennemis, il les mit hors de cause, en soumettant aux chances de la même peine qui aurait pu être prononcée contre eux, quiconque voudrait les poursuivre encore. D'un autre côté, pour qu'aucun méfait ne demeurât impuni, qu'aucune affaire ne traînât en longueur, il rendit au travail plus de trente jours, qui s'y trouvaient dérobés par des jeux honoraires. Aux trois décuries des juges il en ajouta une quatrième, pour laquelle il suffisait d'un cens inférieur à celui des chevaliers ; on la nomma la décurie des ducénaires, et elle eut à juger les procès d'une médiocre importance. Il y fit entrer des juges à partir de vingt ans, c'est-à-dire cinq ans plus tôt qu'on ne le faisait avant lui ; et comme beaucoup de citoyens refusaient l'honneur de ces fonctions, il permit, quoique avec peine, que chaque décurie eût, à son tour, des vacations annuelles, et qu'il fût sursis au jugement des causes pendant les mois de novembre et de décembre. XXXIII. Lui-même rendit assidûment la justice, et quelquefois jusqu'à la nuit. Quand sa santé était mauvaise, il jugeait dans une litière placée devant son tribunal, ou même chez lui, dans son lit. Il n'apportait pas seulement un soin extrême au jugement des causes, il y mettait aussi une extrême douceur. Voulant épargner à un accusé, convaincu de parricide, l'horreur d'être cousu dans un sac de cuir, supplice qui n'est infligé qu'à ceux qui s'avouent coupables, il posa, dit-on, la question en ces termes : «N'est-il pas vrai que tu n'as pas tué ton père ?» Dans une accusation de faux testament, où étaient impliqués, en vertu de la loi Cornélia, tous ceux qui l'avaient signé, il distribua aux juges, outre les deux tablettes ordinaires de condamnation et d'absolution, un troisième bulletin, qui faisait grâce à ceux dont la signature aurait été donnée par erreur ou obtenue par fraude. Il déférait tous les ans au préfet de Rome les appels interjetés par les plaideurs qui y résidaient, et ceux des habitants des provinces à chacun des consulaires qu'il avait chargés spécialement des affaires du dehors. XXXIV. Il révisa toutes les lois et en rétablit absolument quelques-unes, comme la loi somptuaire et celles contre l'adultère, contre l'impudicité, contre la brigue et contre le célibat. Quant à celle-ci, qu'il avait rendue encore plus sévère que les autres, la violence des réclamations l'empêcha de la maintenir, et le força de supprimer ou d'adoucir une partie des peines, d'accorder un délai de trois ans et d'augmenter les récompenses. Cette loi ainsi refaite, les chevaliers en demandèrent encore, à grands cris, l'abolition, en plein spectacle. Auguste appela les enfants de Germanicus, qui accoururent, les uns dans ses bras, les autres dans ceux de leur père ; et, les montrant au peuple, il l'exhorta, du geste et du regard, à ne pas craindre d'imiter l'exemple de ce jeune prince. Plus tard encore, s'apercevant que l'on éludait les dispositions de la loi, en choisissant des fiancées qui ne pouvaient de longtemps être épouses, et en changeant souvent de femmes, il restreignit la durée des fiançailles et limita la liberté des divorces. XXXV. Le nombre démesuré des sénateurs avait fait de ce corps un bizarre et confus assemblage ; car il y en avait plus de mille, dont quelques-uns tout à fait indignes de ce rang, où les avaient élevés, après la mort de César, la faveur et l'argent : aussi le peuple appelait-il ceux-là les sénateurs de l'enfer. Auguste, au moyen de deux élections, rendit à ce corps ses proportions et sa splendeur d'autrefois. La première fut laissée à la discrétion des sénateurs eux-mêmes, qui en choisirent chacun un autre ; il fit la seconde avec Agrippa. Lorsqu'il présidait ce nouveau sénat, il portait, dit-on, sous ses vêtements une cuirasse, et un glaive à sa ceinture ; et dix robustes sénateurs de ses amis entouraient son siège. Cordus Crémutius raconte qu'à cette époque aucun sénateur n'était admis devant lui, que seul et après avoir été fouillé. Auguste en détermina quelques-uns à se démettre eux-mêmes : à ceux qui eurent cette modestie, il laissa les insignes de leur dignité, ainsi que leur place à l'orchestre et dans le festin solennel offert aux dieux. Quant aux sénateurs nouvellement élus ou conservés, il ordonna, pour que leurs devoirs leur parussent à la fois plus sacrés et moins pénibles, que chacun d'eux, avant de s'asseoir, ferait une libation de vin et d'encens à la divinité du temple où l'on siégerait ; que le sénat n'aurait pas plus de deux assemblées réglées par mois, aux calendes et aux ides ; et que, dans les mois de septembre et d'octobre, personne ne serait tenu d'assister aux séances, hormis ceux qui auraient été désignés par le sort pour former le nombre légal. Il créa pour lui-même un conseil, que le sort renouvelait par semestre, et avec lequel il délibérait sur les affaires qui devaient être portées devant le sénat tout entier. Dans les affaires importantes il ne recueillait pas les suffrages d'après l'ordre habituel, mais comme il lui plaisait ; de sorte que chaque sénateur, plus attentif, se tenait prêt à ouvrir un avis, au lieu de se borner à suivre celui d'un autre. XXXVI. Il fut aussi l'auteur de plusieurs autres changements. Ainsi, il défendit de publier les actes du sénat, et d'envoyer dans les provinces des magistrats dont les fonctions venaient à peine de finir. Il voulut qu'une indemnité fixe fût allouée aux proconsuls, pour lems équipages et leur logement ; la dépense en était mise auparavant en adjudication publique. Il retira aux questeurs de la ville la garde du trésor, et il la confia aux préteurs ou aux citoyens qui l'avaient été. Il chargea les décemvirs de convoquer le tribunal des centumvirs, fonction attribuée jusqu'alors à ceux qui avaient été honorés de la questure. XXXVII. Pour faire participer un plus grand nombre de citoyens à l'administration de la république, il créa de nouveaux offices, comme la surveillance des travaux publics, des chemins, des aqueducs, du lit du Tibre, des distributions de blé au peuple ; il créa une préfecture de Rome, un triumvirat pour la nomination des sénateurs ; un autre, pour faire la revue des chevaliers, quand il en serait besoin. Il nomma des censeurs, magistrats qu'on avait, depuis longtemps, cessé d'élire ; il augmenta le nombre des préteurs. Il demanda aussi qu'on lui donnât, quand il serait consul, deux collègues au lieu d'un ; mais il ne l'obtint pas, tout le monde se récriant sur ce qu'il souffrait déjà une assez forte atteinte à sa majesté, en partageant avec un autre un honneur dont il pouvait jouir seul. XXXVIII. Il récompensa généreusement le mérite militaire ; il fit accorder le triomphe à plus de trente généraux, et les ornements triomphaux à un plus grand nombre encore. Pour donner aux fils des sénateurs une plus prompte habitude des affaires publiques, il leur permit de prendre le laticlave en même temps que la toge virile, et d'assister, dès cette époque, au sénat. Après quelque temps de service militaire, Il les nommait tribuns de légion, ou même commandants d'un corps de cavalerie ; et pour que personne ne restât étranger à la vie des camps, il partageait le plus souvent entre deux sénateurs le commandement d'un escadron. Il fit de fréquentes revues des chevaliers, et rétablit l'usage, depuis longtemps aboli, de leur solennelle cavalcade. Mais il défendit qu'un accusateur en fît, comme autrefois, descendre un seul de son cheval, au milieu de cette cérémonie. A ceux qui étaient vieux ou mutilés, il permit d'envoyer leur cheval à leur rang, et de venir répondre à pied, si l'on les citait. Enfin il accorda aux chevaliers âgés de plus de trente-cinq ans la faveur de rendre leur cheval, s'ils ne voulaient pas le garder. XXXIX. Ayant demandé au sénat dix collègues, il fit rendre à tous les chevaliers un compte rigoureux de leur conduite. Parmi ceux qui se trouvèrent en faute, les uns furent frappés d'une peine, et les autres, notés d'infamie. Plusieurs en furent quittes pour une réprimande plus ou moins sévère : la plus douce consistait à leur remettre, devant les autres, des tablettes qu'ils devaient lire tout bas et sur-le-champ. Il en flétrit aussi quelques-uns, pour avoir prêté à grosse usure de l'argent emprunté, dans ce but, à un mince intérêt. XL. Si, dans les comices pour l'élection des tribuns, il n'y avait pas assez de candidats sénateurs, il en choisissait parmi les chevaliers romains, lesquels avaient le droit de rester, après l'expiration de leur charge, dans l'ordre qu'ils préféraient. Comme la plupart des chevaliers, ruinés par les guerres civiles, n'osaient pas, dans les jeux publics, s'asseoir sur les bancs réservés à cet ordre, de peur d'encourir la peine établie par la loi, il déclara qu'il suffisait, pour y échapper, d'avoir eu soi-même le cens équestre, ou des parents qui le possédassent. Il fit le recensement du peuple par quartiers, et, pour que les distributions de blé ne détournassent pas trop souvent les plébéiens de leurs occupations, il fit délivrer, trois fois l'an, des bons pour quatre mois ; mais voyant qu'on regrettait l'ancien usage des distributions mensuelles, il le rétablit. Il fit revivre aussi les anciens règlements relatifs aux comices, et il frappa la brigue de peines multipliées. Le jour des élections, il faisait distribuer aux tribus Fabia et Scaptia, dont il était membre, mille sesterces par tête, afin qu'elles n'eussent rien à demander à aucun candidat. Attachant une grande importance à conserver le peuple romain pur de tout mélange de sang étranger ou servile, il ne donna le droit de cité qu'avec une extrême réserve, et il restreignit la faculté des affranchissements. Il écrivit à Tibère, qui demandait ce droit pour un Grec de ses clients, «qu'il ne l'accorderait que s'il venait lui-même lui prouver la justice de sa demande». Livie sollicitait la même faveur pour un Gaulois tributaire ; il la lui refusa, et offrit d'affranchir son protégé du tribut, «aimant mieux, disait-il, ôter quelque chose au fisc, que de prostituer la dignité de citoyen romain». Non content d'avoir élevé une foule d'obstacles entre l'esclavage et la simple liberté, d'en avoir mis bien plus encore aux affranchissements légitimes, dont il eut soin de régler le nombre, les conditions, les différences, il défendit aussi qu'un esclave qui aurait porté des chaînes ou subi la torture pût jamais, et de quelque manière que ce fût, obtenir les droits de citoyen. Il s'appliqua aussi à ramener l'ancien costume, l'habillement propre aux Romains : voyant un jour, dans une assemblée du peuple, une foule de manteaux foncés : «Voilà donc, s'écria-t-il, plein d'indignation, Ces conquérants du monde et ces vainqueurs en toge : XLI. Il témoigna sa libéralité envers tous les ordres, toutes les fois que l'occasion s'en présenta. Le trésor royal d'Alexandrie, transporté à Rome par ses ordres, y répandit une telle abondance de numéraire, que l'intérêt de l'argent fut aussitôt diminué et le prix des terres augmenté. Dans la suite, quand le trésor public se trouvait grossi par la confiscation des biens des condamnés, il prêtait gratuitement, et pour un temps déterminé, à ceux qui pouvaient répondre pour le double. Il éleva le cens exigé pour les sénateurs, et le porta, de huit cent mille sesterces, à douze cent mille ; mais il le compléta pour ceux qui ne l'avaient pas. Il donna au peuple de fréquents congiaires, mais sans que la somme fût toujours la même : c'étaient tantôt quatre cents sesterces par tête, tantôt trois cents, quelquefois deux cents, ou seulement cinquante. Il n'excluait même pas de ces libéralités les enfants du plus bas âge, quoiqu'on eût coutume de ne les y comprendre que depuis l'âge de onze ans. Dans les temps de disette, on le vit aussi distribuer des rations de blé, souvent à très bas prix, quelquefois pour rien, et doubler en même temps les distributions d'argent. XLII. Mais ce qui prouve qu'il ne cherchait ainsi que le bien-être du peuple et non sa faveur, c'est que des plaintes s'étant, un jour, élevées sur la cherté du vin, il réprima ces clameurs, et dit d'une voix sévère qu'en établissant plusieurs cours d'eau, son gendre Agrippa avait assez pourvu à ce que personne n'eût soif. Un autre jour, comme le peuple lui rappelait la promesse qu'il avait faite d'un congiaire, il répondit «qu'on devait se fier à sa parole» ; mais la multitude ayant, une autre fois, réclamé ce qu'il n'avait point promis, il lui reprocha, dans un édit, sa bassesse et son impudence, et il déclara qu'il ne donnerait rien, quoique son intention eût d'abord été de donner. Il ne montra pas moins d'assurance et de fermeté lorsque, s'apercevant, après l'annonce d'un congiaire, qu'une foule d'affranchis s'étaient fait inscrire au nombre des citoyens, il refusa de les admettre à sa distribution, qui ne leur avait pas été promise ; et il donna aux autres moins qu'il n'avait dit, pour que la somme destinée à cet usage y pût suffire. L'extrême disette l'avait, à une certaine époque, obligé, à défaut d'autre remède, de chasser de Rome tous les esclaves en vente, tous les gladiateurs, tous les étrangers, à l'exception des médecins et des professeurs, et même une partie des esclaves en service. Quand l'abondance fut enfin revenue, il forma, à ce qu'il dit lui-même, le hardi projet d'abolir à jamais les distributions de blé, parce que l'espérance d'en recevoir faisait négliger la culture des terres. Toutefois il y renonça, persuadé qu'on ne manquerait pas, après lui, d'en rétablir l'usage, dans des vues ambitieuses ; mais, depuis ce temps, il en modéra l'excès, tout en conciliant l'intérêt du peuple avec celui des cultivateurs et des négociants. XLIII. Il surpassa tous ceux qui l'avaient précédé par le nombre, par la variété, par la magnificence de ses spectacles. D'après son propre témoignage, il donna quatre fois des jeux en son nom, et vingt-trois fois pour des magistrats qui étaient absents, ou qui ne pouvaient en faire la dépense. Il n'était pas rare qu'il donnât des spectacles dans plusieurs quartiers à la fois, sur plusieurs théâtres, et qu'il y fit jouer des acteurs de tous les pays. Ses jeux furent célébrés non seulement dans le Forum et dans l'amphithéâtre, mais aussi dans le Cirque et dans les Septes. Il se bornait parfois à des combats de bêtes. Des athlètes combattirent aussi dans le champ de Mars, qu'il faisait entourer de gradins pour ce spectacle. Il y eut même une bataille navale près du Tibre, dans un endroit creusé exprès, et où l'on voit aujourd'hui le bois sacré des Césars. Il avait soin, ces jours-là, de placer des gardes dans la ville ainsi dépeuplée, et que cette solitude exposait aux tentatives des brigands. Il fit voir aussi, dans le Cirque, des conducteurs de chars, des coureurs, des chasseurs qui n'avaient plus qu'à achever les bêtes ; et il choisissait quelquefois, pour ces rôles, les jeunes gens de la plus noble naissance. Mais il aimait surtout à voir célébrer les jeux troyens par l'élite de la jeunesse romaine, croyant qu'il était beau, qu'il était digne des anciens temps de l'aider à faire ainsi de bonne heure ses preuves de noblesse. C. Nonius Asprénas s'étant blessé, en tombant, dans une de ces luttes, Auguste lui fit présent d'un collier d'or, et l'autorisa, lui et sa postérité, à porter le nom de Torquatus. Il finit par supprimer ces jeux, sur les plaintes amères et jalouses que fit dans le sénat l'orateur Asinius Pollion, dont le neveu Eserninus s'était cassé la jambe. Parfois même il produisit des chevaliers romains dans les jeux scéniques et dans les combats de gladiateurs ; mais c'était avant la défense qui en fut faite par un sénatus-consulte. A partir de ce jour-là, il n'y fit paraître personne qui eût de la naissance, excepté le jeune Lucius ; et ce fut seulement pour le montrer, parce qu'il n'avait pas deux pieds de haut, ne pesait que dix-sept livres, et avait une voix immense. Voulant, un jour de spectacle, montrer au peuple les otages des Parthes, les premiers qu'on eût envoyés à Rome, il leur fit traverser l'arène et les plaça au-dessus de lui, sur le second banc. Lors même que ce n'était point jour de représentation, si l'on avait apporté à Rome quelque chose qu'on n'y eût point encore vu et qui fût digne de l'être, il le faisait aussitôt voir au peuple dans tous les endroits de la ville indifféremment. C'est ainsi qu'il montra un rhinocéros dans le champ de Mars, un tigre sur la scène, et un serpent de cinquante coudées dans le Comitium. Etant tombé malade un jour qu'on célébrait des jeux votifs dans le Cirque, il suivit, couché dans sa litière, les chars qui portaient les dieux. Une autre fois, pendant les jeux dont il accompagna la dédicace du théâtre de Marcellus, les liens de sa chaise curule étant venus à se rompre, il tomba sur le dos ; et pendant un spectacle donné par ses petits-fils, ne pouvant, par aucun moyen, retenir ni rassurer le peuple, qui craignait que l'amphithéâtre ne s'écroulât, il quitta sa place, et alla s'asseoir dans l'endroit qu'on croyait le plus menacé. XLIV. La plus grande confusion régnait parmi les spectateurs, lesquels s'asseyaient partout indistinctement. Il corrigea cet abus, touché de l'injure qu'avait essuyée à Pouzzoles, dans des jeux fort courus, un sénateur à qui, le théâtre étant plein, personne n'avait voulu faire place ; et il fut ordonné par un décret du sénat que dans tous les spectacles, et où que ce fût, les sièges du premier rang fussent réservés aux sénateurs. Il défendit qu'à Rome les ambassadeurs des nations libres et alliées prissent place à l'orchestre, parce qu'il avait découvert que plusieurs d'entre eux étaient de race d'affranchis. Il sépara le peuple du soldat ; il assigna aux plébéiens mariés des sièges particuliers. A ceux qui étalent encore vêtus de la prétexte, il réserva certains gradins, où ils avaient leurs maîtres à côté d'eux. Il interdit à ceux qui portaient des vêtements grossiers le centre de la salle. Quant aux femmes, qui étaient confondues auparavant parmi les spectateurs, il voulut qu'elles eussent des places séparées, et qu'elles n'assistassent aux combats de gladiateurs que sur les bancs les plus élevés. Il marqua pour les vestales une place distincte, sur le théâtre, auprès du tribunal du préteur. Enfin il défendit à toutes les femmes les spectacles d'athlètes. Aussi, pendant les jeux qu'il donna comme grand pontife, le peuple lui ayant demandé un pugilat, il le remit au lendemain de grand matin, et il déclara, en vertu de son autorité, «qu'il ne voulait pas que les femmes vinssent au théâtre avant la cinquième heure». XLV. Pour lui, il regardait les jeux du Cirque de la maison d'un de ses amis ou de ses affranchis, et quelquefois d'un lit semblable à ceux des dieux, où s'asseyaient même avec lui sa femme et ses enfants. Il n'était pas rare qu'il s'absentât du spectacle pendant plusieurs heures ou même durant des jours entiers ; et alors il en demandait la permission, désignant quelqu'un pour présider à sa place. Mais quand il y assistait, il se montrait fort attentif, soit pour éviter les murmures dont il se rappelait que le peuple avait souvent averti César son père, qui s'occupait, au milieu du spectacle, à lire des lettres ou des mémoires, et à y répondre ; soit qu'il prît en effet un très grand plaisir à ces représentations, comme il l'avoua plus d'une fois avec franchise. Aussi le vit-on souvent donner, de son argent, des couronnes et des récompenses d'un grand prix, même dans des jeux et des fêtes dont il ne faisait pas les honneurs ; et il n'assista jamais aux luttes imitées de la Grèce, sans honorer chacun des concurrents d'un don proportionné à son mérite. Il avait une sorte de passion pour les pugilats, surtout entre les Latins ; et parmi ces derniers ee n'était pas seulement les athlètes de profession, ceux qui étaient exercés à se battre avec les Grecs, qu'il aimait à voir ; c'était aussi les premiers venus, ceux qui, sans règle et sans art, luttaient ensemble dans l'étroit espace des carrefours. Tous ceux, sans exception, qui consacraient leur industrie aux spectacles publics, lui paraissaient dignes de son attention. Il maintint les privilèges des athlètes, et il finit par les augmenter. Il défendit de faire combattre les gladiateurs jusqu'à la mort. Il restreignit à l'enceinte des jeux et de la scène l'autorité coercitive qu'une ancienne loi donnait aux magistrats sur les comédiens, en tout temps et en tout lieu : ce qui ne l'empêcha pas d'assujétir à des règles fort sévères les luttes des athlètes et les combats des gladiateurs. Il réprima la licence des histrions, jusqu'à faire battre de verges sur trois théâtres et exiler ensuite l'acteur Stéphanion, pour s'être fait servir par une femme de condition libre, et dont les cheveux étaient coupés comme ceux des esclaves. Sur les plaintes du préteur, il fit fouetter le pantomime Hylas dans le vestibule de son palais, où tout le monde put le venir voir. Il chassa de Rome et d'Italie le comédien Pylade, pour avoir montré du doigt et fait remarquer au public un spectateur qui le sifflait. XLVI. Après avoir ainsi tout réglé dans Rome, il peupla l'Italie de vingt-huit colonies nouvelles, et il contribua de plusieurs manières à sa splendeur, par des travaux et par des revenus publics. Il la fit même, en quelque sorte, l'égale de Rome, pour les droits et la dignité ; car il imagina, en sa faveur, un genre de bulletins que les décurions des colonies étaient chargés de recueillir dans chacune d'elles, pour l'élection des magistrats de la capitale, et qu'ils y envoyaient cachetés, pour le jours des comices. Afin d'encourager partout, dans les familles, l'honneur et la propagation, il admettait dans la cavalerie ceux dont la demande était appuyée d'une recommandation de leur ville ; et quand il faisait la revue des sections, il donnait à ceux des plébéiens qui avaient plusieurs enfants de l'un ou de l'autre sexe, mille sesterces pour chacun d'eux. XLVII. Il se chargea personnellement de l'administration des provinces les plus importantes, qu'il n'était ni aisé ni sûr de remettre à l'autorité des magistrats annuels. Il laissa les proconsuls se partager les autres par la voie du sort ; néanmoins il fit parfois des échanges, et il visita souvent la plupart de ces provinces, qu'elles fussent ou non de son département. Il priva de leur liberté quelques villes alliées, que la licence conduisait à leur perte ; il en soulagea qui étaient obérées ; il rebâtit celles que des tremblements de terre avaient détruites ; il accorda les privilèges du Latium ou le droit de cité à quelques-unes, qui se recommandaient par des services rendus au peuple romain. Je ne crois pas qu'excepté l'Afrique et la Sardaigne, il y ait une partie de l'empire où il ne soit allé. Il se préparait à passer dans ces provinces, après sa victoire sur Sextus Pompée, en Sicile ; mais de violentes et continuelles tempêtes l'en empêchèrent, et il n'eut plus d'occasion ni de motif pour s'y rendre. XLVIII. A l'égard des royaumes que le droit de la guerre mit en son pouvoir, il les rendit, à peu d'exceptions près, à ceux-là mêmes auxquels il les avait pris, ou il en fit présent à des étrangers. Il unit entre eux, par les liens du sang, les rois alliés de Rome ; ardent négociateur et protecteur assidu de toutes les unions de famille ou d'amitié entre ces rois, qu'il regardait, qu'il traitait comme les membres et les parties intégrantes de l'empire. Il donnait lui-même des tuteurs à leurs fils mineurs ou aliénés, jusqu'à leur majorité ou jusqu'à leur guérison. Il y eut même des rois dont il fit élever et instruire les enfants avec les siens. XLIX. Quant à l'armée,il distribua par provinces les légions romaines et les troupes auxiliaires. Il établit une flotte à Misène et une autre à Ravenne, pour garder les deux mers. I1 entretint à Rome un certain nombre de troupes choisies, pour la sûreté de la ville et pour la sienne ; car il avait licencié le corps des Calagurritains, dont il avait fait sa garde jusqu'à sa victoire sur Antoine, et celui des Germains, qui lui en avait ensuite servi jusqu'à la défaite de Varus. Toutefois, il ne souffrit pas qu'il y eût jamais dans Rome plus de trois cohortes ; encore n'y campaient-elles pas. Il mettait les autres en quartiers d'hiver ou d'été, dans les environs des villes voisines. Il établit une règle invariable pour la paye et les récompenses de tous les gens de guerre, en quelque lieu qu'ils fussent. Il détermina, pour chaque grade, et le temps du service et les avantages attachés aux congés définitifs, de peur que le besoin n'en fît, après une retraite prématurée, des instruments de sédition. Afin de pourvoir sans difficulté aux frais continuels de cet entretien et de ces pensions, il fonda une caisse militaire, avec le produit de nouvelles impositions. Il établit aussi sur toutes les routes militaires, et à de très courtes distances, de jeunes courriers et ensuite des voitures, pour être informé plus tôt de ce qui se passait dans les provinces. Outre l'avantage qu'il y chercha, on y trouve aujourd'hui celui de pouvoir, quand les circonstances l'exigent, avoir de promptes nouvelles par ceux qui portent les lettres d'une partie de l'empire à une autre. L. Le cachet qu'il apposait sur les actes publies, sur ses instructions et sur ses lettres, fut d'abord un sphinx, ensuite une tête d'Alexandre le Grand, et en dernier lieu son propre portrait, gravé par Dioscoride. Ce cachet fut celui dont se servirent les princes ses successeurs. Il marquait toujours, dans ses lettres, l'heure où il les écrivait, soit de jour soit de nuit. LI. Il donna des preuves éclatantes et nombreuses de clémence et de douceur. Pour ne pas nommer tous ceux de ses adversaires auxquels il fit grâce de la vie et qu'il laissa même parvenir aux premières dignités de l'Etat, je ne citerai que les deux plébéiens Junius Novatus et Cassius de Padoue, dont il punit l'un d'une simple amende et l'autre d'un léger exil, quoique le premier eût écrit contre lui et publié, sous le nom du jeune Agrippa, une lettre des plus violentes, et que le second se fût écrié en pleine table qu'il ne manquait, pour le tuer, ni de volonté ni de courage. Un certain Emilius Elianus de Cordoue comparaissait en justice ; et comme on lui reprochait, entre autres crimes, de mal parler de l'empereur, Auguste se tourna vers l'accusateur, et lui dit avec une sorte d'émotion : «Je voudrais bien que vous pussiez me prouver ce que vous dites de l'accusé ; je lui ferais voir que j'ai aussi une langue, et j'en dirais encore plus contre lui qu'il n'en a dit contre moi» ; et il ne s'en occupa pas davantage, ni dans le moment ni plus tard. Tibère s'étant plaint à lui dans une lettre, et avec assez d'amertume, de cette modération, il lui répondit : «Ne vous laissez pas entraîner, mon cher Tibère, à la vivacité de votre âge, et ne vous indignez pas trop si l'on dit du mal de moi : c'est assez qu'on ne puisse m'en faire». LII. Quoiqu'il sût que d'ordinaire on décernait des temples même aux proconsuls, il n'en accepta dans aucune province, à moins que ce ne fût à la fois au nom de Rome et au sien. Il refusa toujours l'honneur d'en avoir dans cette ville ; i1 fit même fondre toutes les statues d'argent qu'on lui avait érigées autrefois, et, avec le prix qu'il en retira, il dédia des trépieds d'or à Apollon Palatin. Le peuple lui offrit la dictature avec de grandes instances ; il la repoussa, en mettant un genou en terre, en abaissant sa toge et en découvrant sa poitrine. LIII. Il eut toujours horreur du titre de maître, comme d'une injure et d'un opprobre. Un jour qu'il était au théâtre, un acteur ayant dit dans un mime : «0 le maître équitable et bon !» tous les spectateurs, lui faisant l'application de ce passage, battirent des mains avec transport ; mais il réprima aussitôt, de la main et du regard, ces indécentes adulations, et, le lendemain, il les flétrit dans un édit sévère. Il défendit aussi que ses enfants ou ses petits-fils lui donnassent jamais ce nom, ni sérieusement ni en badinant, et il leur interdit même entre eux ce genre de flatterie. Il avait soin de n'entrer dans Rome ou dans toute autre ville, et de n'en sortir, que le soir ou la nuit, afin de ne déranger personne pour de vaines cérémonies. Consul, il allait ordinairement à pied ; quand il ne l'était pas, il se faisait porter dans une litière découverte. Les jours de réception, il admettait jusqu'aux gens du peuple, et recevait avec la plus grande affabilité les demandes qu'on lui adressait. Il fit un jour à un solliciteur, qui lui donnait, en tremblant, son mémoire, le reproche assez plaisant «d'y mettre autant de précaution que pour présenter une pièce de monnaie à un éléphant». Les jours d'assemblée du sénat, il ne saluait les sénateurs que réunis dans leur salle et même assis, en nommant chacun d'eux par son nom, sans que personne aidât sa mémoire : à son départ, il prenait congé d'eux de la même manière. Il entretenait avec beaucoup de citoyens un commerce assidu de devoirs ; et il ne cessa d'assister à leurs fêtes de famille que dans sa vieillesse, après s'être trouvé, un jour, fort incommodé par la foule, dans une cérémonie de fiançailles. Le sénateur Gallus Terrinius, qui ne vivait pas dans son intimité, voulait, parce qu'un accident l'avait tout à coup rendu aveugle, se laisser mourir de faim : Auguste alla le voir, le consola, et le réconcilia avec la vie. LIV. Un jour qu'il parlait dans le sénat, quelqu'un, l'interrompant, lui dit : «Je ne comprends pas ce que vous dites» ; et un autre : «Je vous contredirais, si j'en avais la liberté». Il lui arriva de sortir brusquement de la salle, irrité des interminables et violentes altercations qui s'y élevaient, et alors quelques voix lui criaient : «Il doit être permis aux sénateurs de parler des affaires publiques». Antistius Labéon, usant du droit d'élire un sénateur, à l'époque où le sénat fut réformé, choisit le triumvir Lépide, autrefois l'ennemi d'Auguste et alors exilé. Celui-ci lui ayant demandé s'il n'en connaissait pas de plus dignes, Labéon répondit «que chacun avait son avis». Cette liberté hardie ne fit de tort à aucun d'eux. LV. Les injurieux libelles répandus contre lui dans le sénat ne lui donnèrent ni souci, ni envie de les réfuter. Il n'en rechercha même pas les auteurs, et il se contenta d'ordonner, pour l'avenir, que l'on poursuivît ceux qui publieraient, sous un nom emprunté, des pamphlets ou des vers diffamatoires contre qui que ce fût. En butte à certaines plaisanteries pleines de fiel et d'insolence, il y répondit dans un édit ; et cependant il s'opposa toujours à ce que l'on prît aucune mesure pour réprimer la licence du langage dans les testaments. LVI. Toutes les fois qu'il assistait aux comices pour l'élection des magistrats, il parcourait les tribus avec les candidats de son choix, et demandait pour eux les suffrages dans la forme ordinaire. Il votait lui-même à son rang, comme un simple citoyen. Témoignait-il en justice, il se laissait interroger et contredire, avec une extrême patience. Il fit son forum beaucoup plus étroit qu'il ne l'aurait voulu, n'osant pas forcer les possesseurs des maisons voisines à s'en dessaisir. Jamais il ne recommanda ses fils à l'amitié du peuple sans ajouter : «S'ils la méritent». Il manifesta, un jour, un vif mécontentement de ce qu'à leur entrée au théâtre, tout le monde s'était levé en les applaudissant, quoiqu'ils portassent encore la prétexte. Il voulut que ses amis fussent puissants dans l'Etat, mais soumis aux mêmes lois que les autres et justiciables des mêmes tribunaux. Nonius Asprénas, étroitement lié avec lui, était accusé d'empoisonnement par Cassius Sévère ; Auguste consulta le sénat sur ce qu'il devait faire en cette occasion : «Il craignait, disait-il, de paraître, en l'accompagnant au tribunal, vouloir l'arracher coupable à la vindicte des lois, et, en ne l'y suivant pas, abandonner son ami et le condamner avant ses juges». D'après l'avis unanime du sénat, il alla s'asseoir quelques heures sur le banc des défenseurs ; mais il garda le silence, et s'abstint même de ces éloges qu'on appelle judiciaires. Il assista toujours ses clients ; par exemple, un certain Scutarius, l'un de ses anciens soldats, qui était poursuivi pour injures. Le seul accusé qu'il ait jamais dérobé aux lois, et encore en implorant de l'accusateur, devant les juges, un désistement qui lui fut accordé, c'est Castricius, par qui il avait eu connaissance de la conjuration de Muréna. LVII. Il est aisé d'imaginer combien une telle conduite le fit aimer. Je ne parlerai point des sénatus-consultes rendus en sa faveur, et qu'on pourrait attribuer à la crainte ou à la flatterie. Mais, de leur propre mouvement, tous les chevaliers romains célébrèrent chaque année, pendant deux jours, l'anniversaire de sa naissance. Chaque année, tous les ordres de l'Etat, d'après un voeu solennel, jetaient dans le gouffre de Curtius des pièces d'argent pour son salut. Lors même qu'il était absent, on lui consacrait, aux calendes de janvier, des étrennes dans le Capitole. Il achetait, de cet argent, les plus précieuses statues des dieux, et il les faisait placer dans les divers quartiers de la ville, comme l'Apollon aux Sandales, le Jupiter Tragédien, et d'autres. Un incendie ayant détruit sa maison du mont Palatin, les vétérans, les décuries, les tribus et une foule de particuliers se cotisèrent volontairement, et chacun selon ses facultés, pour la rebâtir. Mais il voulut à peine toucher à ces monceaux d'argent, et il n'accepta de personne au delà d'un denier. Revenait-il d'une province, on allait à sa rencontre, en faisant des voeux pour son bonheur et en chantant des vers à sa louange. On prenait garde aussi, quand il entrait dans Rome, à ne point exécuter de criminels. LVIII. Le surnom de Père de la patrie lui fut conféré d'un consentement unanime et inopinément ; d'abord par le peuple, qui, à cet effet, lui envoya une députation à Antium, et qui, malgré son refus, le lui donna une seconde fois à Rome, en se précipitant au-devant de lui, des branches de laurier à la main, un jour qu'il se rendait au spectacle ; ensuite dans le sénat, non par un décret ni par acclamation, mais par l'organe de Valérius Messala, lequel lui dit, au nom de tous ses collègues : «Nous te souhaitons, César Auguste, ce qui peut contribuer à ton bonheur et à celui de ta maison ; c'est souhaiter en même temps l'éternelle félicité de la république et la prospérité du sénat, qui, de concert avec le peuple romain, te salue PERE DE LA PATRIE». Auguste, les larmes aux yeux, répondit en ces termes (que je rapporte textuellement, comme ceux de Messala) : «Parvenu au comble de mes voeux, pères conscrits, que pourrais-je encore demander aux dieux immortels, sinon de prolonger jusqu'à la fin de ma vie cet accord de vos sentiments pour moi ?» LIX. On éleva par souscription une statue, près de celle d'Esculape, à son médecin Antonius Musa, qui l'avait guéri d'une maladie dangereuse. Plusieurs pères de famille enjoignirent à leurs héritiers, dans leur testament, d'offrir au Capitole un sacrifice solennel, dont le motif, annoncé publiquement, serait de remercier le ciel, en leur nom, DE CE QU'ILS AVAIENT LAISSE AUGUSTE VIVANT. Quelques villes d'Italie commencèrent, l'année du jour où il y était venu pour la première fois. La plupart des provinces, outre des temples et des autels, fondèrent en son honneur des jeux quinquennaux dans presque toutes les villes. LX. Les rois amis et alliés de Rome bâtirent, chacun dans son royaume, des villes appelées Césarées ; et ils résolurent tous ensemble de faire achever, à frais communs, le temple de Jupiter Olympien, anciennement commencé à Athènes, pour le dédier au Génie d'Auguste. Ils quittèrent souvent leurs Etats pour venir le trouver, soit à Rome, soit même dans les provinces qu'il visitait : on les voyait alors lui rendre des devoirs journaliers, sans aucun des insignes de la royauté, et vêtus de la toge romaine, comme de simples clients. LXI. Maintenant que je l'ai montré tel qu'il était dans le commandement et les magistratures, à la tête des armées, dans le gouvernement de la république et du monde, pendant la guerre et pendant la paix, je ferai connaître sa vie intérieure et privée ; je dirai quels furent, depuis sa jeunesse jusqu'à son dernier jour, ses moeurs, ses habitudes avec les siens, son sort dans sa famille. Il perdit sa mère pendant son premier consulat, et sa soeur Octavie, quand il avait cinquante-quatre ans. Il avait eu pour elles les plus grands égards pendant leur vie ; il leur rendit les plus grands honneurs après leur mort. LXII. Il avait été fiancé, dans son adolescence, à la fille de P. Servilius Isauricus ; mais, après sa première réconciliation avec Antoine, les soldats des deux partis demandant une alliance de famille entre leurs chefs, il épousa la belle-fille d'Antoine, Claudia, que Fulvie avait eue de P. Clodius, et qui était à peine nubile. S'étant brouillé ensuite avec sa belle-mère Fulvie, il répudia Claudia, qu'il avait laissée vierge. Bientôt après il épousa Scribonia, veuve de deux consulaires et qui avait même des enfants du dernier. Il divorça aussi d'avec elle, indigné, comme il le dit, de la perversité de ses moeurs. Il épousa aussitôt Livia Drusilla, qu'il avait enlevée à Tihérius Néron son mari, dont elle était même enceinte. Il l'aima uniquement, et eut toujours pour elle une profonde estime. LXIII. Il eut de Scribonia une fille nommée Julie. Livie ne lui donna point d'enfants, malgré l'extrême désir qu'il en avait : enceinte une seule fois, elle accoucha avant terme. Auguste maria d'abord Julie à Marcellus, fils de sa soeur Octavie, et qui sortait à peine de l'enfance ; puis, Marcellus mort, il la donna en mariage à M. Agrippa, ayant obtenu de sa soeur qu'elle lui cédât ce gendre ; car Agrippa était alors marié à l'une des filles de Marcellus et en avait des enfants. Agrippa étant mort aussi, Auguste, après avoir longtemps cherché un époux à sa fille, même dans l'ordre des chevaliers, choisit enfin Tibère son beau-fils ; il le contraignit, dans cette vue, à répudier sa femme alors enceinte, et qui l'avait déjà rendu père. M. Antoine a écrit qu'Auguste avait d'abord destiné Julie à son fils Antoine, puis à Cotison, roi des Gètes, à une époque où lui-même demandait en mariage la fille de ce roi. LXIV. Il eut, par Agrippa et Julie, trois petits-fils, Caïus, Lucius et Agrippa, et deux petites-filles, Julie et Agrippine. Il maria Julie à L. Paulus, fils du censeur, et Agrippine à Germanicus, petit-fils de sa soeur. Il adopta Caïus et Lucius, qu'il avait achetés de leur père Agrippa, dans la maison de celui-ci, par l'as et la balance. Il les habitua, dès leur première jeunesse, à la pratique des affaires publiques, et les envoya, consuls désignés, dans les provinces et aux armées. Il éleva sa fille et ses petites-filles dans la plus grande simplicité, leur faisant même apprendre à travailler la laine. Il leur défendait de rien dire ou de rien faire qu'en présence d'autres personnes, et que ce qui pourrait entrer dans les mémoires journaliers de sa maison. Il leur interdit absolument tout rapport avec des étrangers ; au point que L. Vinicius, jeune homme plein de mérite et de distinction, étant allé saluer sa fille aux eaux de Baies, il lui écrivit qu'il avait choqué la bienséance. Il montra lui-même à ses petits-fils à lire, à écrire et à compter : il s'appliqua surtout à leur faire imiter son écriture. A table, ils avaient leur place au-dessous de lui, sur le même lit ; en voyage, ils allaient devant sa voiture ou l'entouraient à cheval. LXV. Mais la confiance et la joie que lui inspirait une famille nombreuse et élevée avec soin, furent cruellement troublées par le sort. Il se vit forcé d'exiler les deux Julies, sa fille et sa petite-fille, qui s'étaient souillées de toutes sortes d'infamies. Il perdit Caïus et Lucius dans l'espace de dix-huit mois, le premier en Lycie et le second à Marseille. Alors il adopta dans le Forum, en vertu d'une loi des curies, son troisième petit-fils Agrippa et son beau-fils Tibère ; mais, peu de temps après, il rejeta cet Agrippa de sa famille, à cause de la bassesse et de la férocité de son caractère, et il l'envoya en exil à Surrentum. Auguste était plus sensible à l'opprobre des siens qu'à leur mort. Celle de Caïus et de Lucius ne parut pas l'abattre ; mais quand il éloigna sa fille, il fit connaître au sénat ses motifs, dans un mémoire que le questeur fut chargé de lire, en son absence ; et il fut si honteux de ses désordres, qu'il vécut longtemps séparé du commerce des hommes ; il délibéra même s'il ne la ferait pas mourir. Une affranchie, nommée Phébé, complice des débauches de sa fille, s'étant pendue vers le même temps, il dit «qu'il aimerait mieux être son père que celui de Julie». Il interdit à celle-ci l'usage du vin dans son exil, et toutes les douceurs de la vie. I1 défendit qu'aucun homme, libre ou esclave, l'approchât sans sa permission, et sans qu'il connût son âge, sa stature, sa couleur, et jusqu'aux marques ou aux cicatrices qu'il pouvait avoir sur le corps. Au bout de cinq ans, il la laissa enfin revenir, de l'île où elle était, sur le continent, et il lui imposa des conditions un peu moins dures. Mais il ne voulut jamais consentir à la rappeler près de lui ; et comme le peuple romain lui demandait souvent son retour avec instance, il lui souhaita, en pleine assemblée, des filles et des femmes semblables à elle. Quant à l'autre Julie, sa petite-fille, il lui défendit de reconnaître et de nourrir l'enfant qu'elle avait mis au jour quelque temps après sa condamnation. Il transféra dans une île Agrippa, qui, loin de s'adoucir, devenait de jour en jour plus intraitable, et il le fit garder par des soldats. Il fit même rendre un sénatus-consulte qui le confinait à perpétuité dans cette île. Toutes les fois qu'on parlait devant lui d'Agrippa ou de l'une des Julies, il s'écriait, en soupirant : Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants ! LXVI. Son amitié ne se gagnait pas facilement ; mais, une fois acquise, elle l'était pour toujours. Il savait apprécier, dans chacun de ses amis, le mérite et la vertu ; il savait aussi supporter les petits défauts et les fautes légères. On ne pourrait guère citer plus de deux hommes qui aient été malheureux, après avoir été aimés de lui : Salvidiénus Rufus et Cornélius Gallus, qu'il avait élevés, de la plus basse condition, l'un jusqu'au consulat, l'autre jusqu'à la préfecture d'Egypte. Il interdit au premier, en punition de son ingratitude et de sa méchanceté, l'entrée de sa maison et des provinces où il commandait. Pour le second, qui voulait exciter des troubles, il le livra à la justice du sénat ; et quand les charges de ses accusateurs et les décrets de ses juges l'eurent déterminé à se donner la mort, Auguste loua le zèle qu'on avait déployé pour le venger ; mais il pleura, et dit, en se plaignant de sa grandeur : «qu'il était donc le seul qui ne fût pas le maître de borner sa colère contre ses amis». Riches et puissants, les autres amis d'Auguste furent, jusqu'à la fin de leur vie, les premiers de leur ordre, malgré quelques nuages qui s'élevèrent dans leur liaison avec lui. Ainsi, pour ne citer que ces exemples, M. Agrippa manqua une fois de patience et Mécène de discrétion. Le premier, sur le plus léger soupçon de froideur et sous prétexte qu'on lui préférait Marcellus, abandonna tout et se retira à Mytilène ; l'autre révéla à sa femme Térentia un secret d'Etat, la découverte qu'on venait de faire de la conjuration de Muréna. En retour de son affection, Auguste exigeait un attachement qui ne s'arrêtât même pas au tombeau. En effet, quoiqu'il fût fort peu avide d'héritages, et qu'il n'en acceptât jamais de quiconque n'avait pas été lié avec lui, il pesait avec un soin extrême les dernières dispositions de ses amis ; et il ne dissimulait ni son chagrin lorsqu'il était traité avec peu d'honneur et de libéralité, ni sa joie quand les témoignages de reconnaissance et d'affection répondaient à son attente. Quant aux legs ou aux parties de succession que lui laissaient des pères de famille, il avait coutume de les abandonner aussitôt à leurs enfants, et, s'ils étaient mineurs, de les leur rendre, en y ajoutant un présent, le jour qu'ils prenaient la toge virile ou qu'ils se mariaient. LXVII. Comme maître et comme patron, il sut allier à propos la sévérité à la douceur et à la clémence. Il honora de sa confiance plusieurs de ses affranchis, tels que Licinius Encélade et d'autres. Il se contenta de mettre aux fers Cosmus, un de ses esclaves, qui avait fort mal parlé de lui. Son intendant Diomède, en se promenant un jour avec lui, l'avait jeté, par un mouvement de frayeur, au-devant d'un sanglier qui se précipitait sur eux ; Auguste aima mieux voir dans sa conduite un trait de poltronnerie que de méchanceté ; et comme il n'y avait pas trahison, il fut le premier à plaisanter du danger réel qu'il avait couru. Ce même prince fit mourir Proculus, l'un de ses affranchis qu'il aimait le plus, quand il se fut assuré de ses adultères avec des femmes d'une naissance distinguée : il fit casser les jambes à Thalles, son secrétaire, qui avait reçu cinq cents deniers pour communiquer une lettre : il fit jeter dans un fleuve, avec une pierre au cou, le précepteur et les esclaves de son fils Caïus, lesquels avaient profité de sa maladie et de sa mort pour commettre, dans son gouvernement, des actes d'avarice et de tyrannie. LXVIII. Sa réputation fut flétrie, dès sa jeunesse, par plus d'un opprobre. Sex. Pompée le traita d'efféminé. M. Antoine lui reprocha d'avoir acheté au prix de son déshonneur l'adoption de son oncle ; Lucius, le frère de Marc-Antoine, prétendit qu'après avoir livré à César la fleur de sa jeunesse, il la vendit encore, en Espagne, à A. Hirtius, pour trois cent mille sesterces, ajoutant qu'il avait coutume de se brûler le poil des jambes avec de l'écorce de noix ardente, afin de le faire revenir plus doux. Tout le peuple lui appliqua, un jour, au théâtre, dans les transports d'une joie maligne, ce vers qui désignait un prêtre de Cybèle jouant du tambourin : Le doigt d'un vil giton gouverne l'univers. LXX. On s'est aussi beaucoup entretenu d'un souper mystérieux, qu'on appelait vulgairement le Repas des douze divinités ; souper où les convives étaient habillés en dieux et en déesses, et où Auguste lui-même représentait Apollon. Antoine a nommé, dans ses lettres, et amèrement critiqué tous ceux qui étaient de ce festin, sur lequel un anonyme a fait ces vers si connus :
La disette à laquelle Rome était alors en proie rendit cette débauche encore plus scandaleuse : on disait tout haut, le lendemain, que les dieux avaient mangé tout le blé, et que César était effectivement Apollon, mais Apollon Bourreau, nom sous lequel on révérait ce dieu dans un quartier de la ville. On blâma aussi le goût d'Auguste pour les meubles précieux et pour les vases de Corinthe, et sa passion pour le jeu. Ainsi l'un écrivit sous sa statue, dans le temps des proscriptions : Mon père était changeur, et moi je vends des pots ; S'il a perdu sa flotte, au moins il gagne au jeu. LXXII. Il demeura d'abord près de l'ancien Forum, au-dessus de l'escalier à vis, dans une maison qui avait appartenu à l'orateur Calvus. Il occupa ensuite, au mont Palatin, la maison, non moins modeste, d'Hortensius. Elle n'était ni spacieuse ni ornée ; les galeries en étaient étroites et de pierre commune : ni marbre ni marqueterie dans les appartements. Il coucha pendant plus de quarante ans, hiver et été, dans la même chambre, et il passa toujours l'hiver à Rome, quoiqu'il eût éprouvé que l'air de la ville était contraire à sa santé, dans cette saison. Lorsqu'il avait quelque affaire secrète à traiter, ou qu'il voulait travailler sans être interrompu, il allait s'enfermer, tout en haut de sa maison, dans un cabinet qu'il appelait Syracuse ou son musée ; ou bien il se retirait dans une campagne voisine, chez quelqu'un de ses affranchis. Malade, il allait se mettre au lit chez Mécène. Les retraites qu'il aimait le mieux étaient celles qui avoisinent la mer, comme les îles de la Campanie, ou bien les petites villes situées autour de Rome, comme Lanuvium, Préneste, Tibur, où il rendit souvent la justice sous les portiques du temple d'Hercule | |||