Histoire médiévale
Histoire du Roussillon
Templiers
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Copyright Aspirateurs | Bernard Alart
Dès la fin du XIIIe siècle, de graves accusations, de tristes pressentiments s'élevaient contre l'ordre du Temple, et si personne ne pouvait encore avoir l'idée de la suppression violente de la noble milice, du moins pouvait-on entrevoir le jour où, n'ayant plus rien à défendre au pays d'Outre-mer, elle ne serait plus qu'une institution inutile et peut-être funeste, sans but et sans appui. Un fait surtout frappait l'opinion publique : c'était l'insuccès général des croisades, la perte successive des possessions d'Orient et les calamités qui avaient ruiné la domination des chrétiens. Cet insuccès d'une cause que l'on considérait comme celle de Dieu même, et que Dieu semblait condamner, était attribué par bien des gens à l'ordre religieux et militaire du Temple qui s'en était constitué, pour ainsi dire, le défenseur officiel. Les accusations redoublèrent de force à la chute de Saint-Jean d'Acre (1291), le dernier boulevard de la domination chrétienne en Palestine, et c'état un soldat du Temple, un vieillard d'origine aragonaise, qui s'écriait à la vue de ces désastres multipliés : «Je suis entré fort tard dans l'Ordre, mais peut-être pour mon malheur suis-je encore venu trop tôt, car l'Ordre ne peut pas durer longtemps : au lieu de s'attacher, comme il le devrait, à combattre les infidèles, il ne songe qu'à satisfaire sa cupidité et son orgueil ; tous les moyens lui sont bons pour acquérir des richesses» (1).
Moins de vingt ans plus tard, en effet, le 18 mars 1314, l'ordre du Temple tombait sous le coup d'imputations terribles et d'une infinité de chefs d'accusation parmi lesquels l'orgueil, la puissance, la richesse et l'ambition des Templiers figurent à peine et à la dernière place, au milieu des sacrilèges et d'innombrables abominations dont l'existence, admise par les uns, rejetée par les autres, attend encore des preuves décisives que l'histoire semble désormais impuissante à fournir. Le Grand Maître et les principaux membres de l'Ordre expiraient dans les flammes d'un bûcher, en protestant de leur innocence. En brief de temps, s'écriaient-ils, viendra meschief sur tels qui nous damnent à tort ; Dieux en vengera notre mort.
Un silence profond et mystérieux se fit autour du bûcher dont les flammes dévorèrent les victimes de Philippe-le-Bel, et trois siècles s'écoulèrent avant que personne osât remuer les cendres de ces malheureux ou examiner les pièces de leur procès. Depuis lors, et de nos jours encore, poètes, légistes, écrivains politiques, érudits, théologiens et sectaires philosophiques ont tour à tour étudié ce grand drame historique, pour établir le bien jugé de la commission papale, ou défendre l'innocence de la milice du Temple. Mais la cause est loin d'être éclaircie, et l'histoire impartiale ne pourra peut-être jamais juger l'appel que ces âmes irritées ne cessent d'adresser à la postérité.
La justice de la condamnation du Temple est donc un des problèmes les plus graves dont la critique historique de notre époque puisse se proposer la solution, et l'on comprend assez qu'une pareille recherche ne saurait à aucun titre être l'objet de notre travail. Nous nous sommes proposé une tâche bien plus modeste ; il ne s'agit pour nous que de raconter les derniers moments de l'existence des Templiers du Roussillon, et de rechercher la part qui peut leur revenir dans l'accusation qui a frappé l'Ordre entier.
Quelque opinion que l'on se forme d'ailleurs sur la conduite de Philippe-le-Bel et du pape Clément V, la lecture des interrogatoires et des dépositions publiés jusqu'ici fait admettre comme chose à peu près certaine qu'à l'époque voisine de sa proscription, l'ordre du Temple, par l'effet même de sa puissance, de ses richesses, de la noblesse de la plupart de ses membres, de ses luttes et de ses rapports avec les orientaux, avait subi dans ses pratiques, et peut-être dans ses institutions, des influences et des effets bien éloignés de la règle primitive donnée à l'ordre par Saint Bernard. Souvent il s'était, sans doute, écarté du but que s'était proposé son fondateur (2).
Nous ne nous occupons pas de l'innocence ou de la culpabilité de l'Ordre en général. Mais la corruption, constatée, si l'on veut, dans quelques maisons de la Province de France, s'était-elle répandue au même degré dans toutes les provinces étrangères ? Toutes les maisons, tous les membres de l'Ordre avaient-ils également adopté et mis en pratique ces principes abominables dont la langue latine seule peut couvrir l'odieuse impureté ? Ces questions n'ont été ni décidées ni même examinées en ce qui concerne les Templiers du Roussillon. Nous n'avons pas, il est vrai, tous les matériaux nécessaires pour établir sur ce point un jugement définitif, mais il nous reste quelques pièces importantes du procès, et la simple lecture de ces documents démontre sinon l'innocence complète des frères du Mas Deu, du moins l'impossibilité de leur imputer des crimes dont il n'existe pas l'ombre d'une preuve, et l'impossibilité de les condamner, tant que l'on voudra, comme l'exigent la justice et la raison, les juger sur les témoignages et les autres documents qui composent leur dossier.
Sans doute les Templiers ont disparu du Roussillon comme des autres pays ; mais nous pouvons observer que l'Eglise, dans la personne de son chef, ne s'est point prononcée contre l'ordre religieux dont un concile avait approuvé l'institution et dont un saint avait dicté les statuts ; aussi, tout en abandonnant les personnes contre lesquelles pouvaient s'élever des charges suffisantes, Clément V s'était-il réservé à lui-même l'examen et le jugement de l'orthodoxie générale du Temple. Plus tard, il est vrai, au concile de Vienne, l'ordre du Temple a été supprimé ; mais cette suppression, le pape l'a prononcée en vertu d'une de ces mesures de provision qui n'impliquent aucune condamnation en droit : non per modum definitivae sententiae, dit la bulle du 22 mars 1512, sed per modum provisionis seu ordinationis apostolicae (3).
Qu'était-ce que l'ordre du Temple en Roussillon à l'époque de sa suppression, et faut-il accepter les traditions populaires qui lui attribuent les trois quarts des seigneuries et des revenus de cette province ? En 1307, l'ordre du Temple existait dans le diocèse d'Elne depuis 175 ans, et comprenait la Préceptorie ou Commanderie du Mas Deu qui avait sous sa dépendance les préceptories de Perpignan, d'Orle, du Mas de la Garriga-sur-Reart, de Saint-Hippolyte et de Palau situées en Roussillon, et celles de Corbos et de Centernach (4) dans le pays de Fonollet. Ses possessions les plus importantes étaient, outre les seigneuries de Palau, d'Orle, de Saint-Hippolyte, de Vilamolaca, d'Anyils et de Terrats, les fours et les droits des poids et mesures de la ville de Perpignan. Sa ferté principale était celle du Mas Deu qui, de tout temps, a été considérée comme une des forteresses les plus importantes du pays. De plus, la Maison du Temple de Perpignan, située un peu au-dessus du quartier-général actuel, se composait d'une vaste enceinte entourée d'arcades et de boutiques derrière lesquelles se dressaient les murs élevés d'un véritable château. C'était le manoir le mieux fortifié de la ville de Perpignan devenue la capitale du royaume de Majorque, et en 1285, à une époque où le château royal n'était pas encore achevé, c'est ce manoir qui conservait le trésor et les achives de la maison royale (5). Au reste, cette dernière destination datait de loin, car en 1180 la maison du Temple de Perpignan servait déjà de dépôt aux actes publics les plus importants (6).
Quant au personnel de l'Ordre, sans parler ici des Templiers roussillonnais qui en 1507 se trouvaient en Catalogne et dans d'autres provinces, on peut dire que la Préceptorie du Mas Deu comptait 26 membres, chevaliers, chapelains ou simples servants, dispersés en divers lieux du Roussillon, deux à Saint-Hippolyte, autant à Orle et à Palau, un dans chacune des maisons de Centernach et de la Garriga, six ou sept à Perpignan, et le reste au Mas Deu. Tout ce personnel était alors régi par un membre de l'illustre famille de Pinos, nommé Raymond de Guardia ou Saguardia, frère de Pons de Guardia, seigneur de Canet. Il avait été reçu templier à Saragosse en 1274, et il était Précepteur du Mas Deu depuis 1292 (7).
On le trouve encore en Roussillon, comme témoin du testament du roi Jacques Ier de Majorque fait dans la chambre royale du château de Perpignan, le 8 des ides de février 130 (6 février 1306) ; il se rendit ensuite en Catalogne, où il se trouvait encore avec son titre de commandeur du Mas Deu, lors de l'arrestation des Templiers.
L'Ordre comptait en Roussillon un autre personnage important ; c'était frère Jacques d'0llers, Précepteur ou Commandeur de la Maison de Perpignan qui, depuis 1292, remplissait dans cette ville l'office de Procureur royal de Jacques de Majorque pour les comtés de Roussillon et Cerdagne.
Ou sait que par suite des mesures prises et des ordres secrets transmis par Philippe-le-Bel, tous les Templiers devaient être arrêtés le même jour à Paris et dans les provinces de France, le vendredi 15 octobre 1307. Peu de jours après, des lettres du roi de France et du Pape informaient les souverains de l'Europe des premières dispositions prises contre la milice du Temple, en les exhortant à employer les mêmes moyens dans leurs états.
Nous n'avons plus un seul des documents officiels de la cour de Majorque relativement à cette affaire, et le Libre de la raho del Temple qui contenait le compte-rendu de toutes les poursuites et les comptes de l'administration des biens des Templiers roussillonnais depuis leur arrestation, a disparu depuis longtemps. Mais les événements suivirent en Roussillon la même marche que dans le royaume d'Aragon, et, pour ce dernier pays, les archives royales de Barcelone conservent encore le Regestrum Templariorum où l'on trouve toute la correspondance de Philippe-le-Bel et du Pape avec le roi Jacques II d'Aragon, les réponses de celui-ci et d'autres documents relatifs à la suppression de l'Ordre en Catalogne. C'est la seule source où nous puissions recueillir quelques renseignements sur ce qui dut se passer dans le royaume de Majorque.
Une première lettre de Philippe-le-Bel, datée de Paris le 26 octobre (1307), apprend au roi d'Aragon la découverte des crimes dont les Templiers étaient accusés (8) ; il l'exhorte ensuite à arrêter tous les membres de l'Ordre dans ses états, comme il l'avait fait lui-même dans son royaume après s'en être entendu avec le Pape.
Cette lettre ne parvint qu'un mois après au roi d'Aragon qui répondit de Teruel, le 17 novembre 1307, pour exprimer au roi de France combien il était stupéfait des abominations attribuées aux Templiers ; il faisait ensuite le plus grand éloge de ceux qui étaient dans ses états, et déclarait qu'il ne ferait rien pour leur arrestation tant qu'il n'aurait pas des preuves certaines de leur culpabilité, à moins que le pape ne lui en donnât l'ordre formel. Deux jours après, il écrivit en effet au pape Clément V, pour lui demander comment il devait procéder contre les Templiers de ses domaines. Mais bientôt, sans connaître les intentions du Pape dont les lettres ne lui parvinrent que deux mois plus tard, cédant aux instances du roi de France et aux obsessions des évêques de Valence et de Saragosse, et de frère Jean Llotger, dominicain, inquisiteur de la province d'Aragon, Jacques II se décida à poursuivre les Templiers dès les premiers jours de décembre, en ordonnant de les arrêter, de les tenir prisonniers dans leurs châteaux et de mettre leurs biens sous séquestre. Les Templiers catalans avaient déjà reçu la nouvelle de ce qui se passait en France ; quelques uns, en très petit nombre, avaient aussitôt pris la fuite, et se cachaient dans les campagnes après avoir rasé leur barbe et quitté l'habit de l'Ordre (9) ; mais la majeure partie s'étaient retirés et fortifiés dans leurs châteaux qu'ils se préparaient à défendre.
Le roi de Majorque était encore moins que celui d'Aragon en état de résister aux instances de Philippe-le-Bel, car son royaume composé des îles Baléares, des comtés de Roussillon et de Cerdagne, de la seigneurie de Montpellier et de quelques autres petits fiefs dispersés en France, se trouvait à la merci de ses deux puissants voisins. Il n'avait d'ailleurs à intervenir dans l'affaire des Templiers, que dans les seuls diocèses d'Elne et de Majorque, et l'arrestation ne pouvait offrir la moindre difficulté en Roussillon, où le petit nombre des membres de l'Ordre et leur dispersion sur divers points la plupart sans défense, rendaient toute résistance inutile.
Enfin, il est probable qu'avant la fin du mois de novembre, le roi de Majorque avait dit recevoir à Perpignan des lettres de Clément V datées de Poitiers, le 22 de ce même mois, dans lesquelles il racontait l'arrestation des Templiers français opérée en un jour par ordre de Philippe-le-Bel, ainsi que les crimes dont le Grand Maître et d'autres membres de l'Ordre avaient déjà fait l'aveu à Sa Sainteté, qui se disait disposée à examiner sérieusement cette affaire. En conséquence, le Pape exhortait le roi de Majorque à prendre les mesures les plus promptes et les plus sûres pour faire arrêter le même jour tous les Templiers qui étaient dans ses domaines, procéder à l'inventaire de leurs biens, faire cultiver leurs propriétés aux frais de l'Ordre, et veiller à la conservation de toute leur fortune pour la leur restituer s'ils se trouvaient innocents, ou l'appliquer à la Terre Sainte s'ils étaient reconnus coupables.
Jacques de Majorque ne put que se conformer à cette décision, mais on ignore la date précise et les circonstances de l'arrestation des Templiers du Roussillon (10). Tout ce que nous savons à ce sujet c'est que frère Jacques d'0llers, Précepteur de la maison du Temple de Perpignan, figure encore et pour la dernière fois dans cette ville avec son titre de procureur royal, le 17 octobre 1307, et ne se trouve remplacé dans cet office que le 8 des ides du mois de décembre suivant (11). L'arrestation se fit par conséquent dans l'intervalle compris entre ces deux dates, et probablement à la fin de novembre 1307. Tous les Templiers roussillonnais furent conduits et tenus sous bonne garde au Mas Deu, où le vénérable Jacques d'0llers mourut sans doute de douleur quelques jours après (12).
Les choses se passèrent bien autrement en Catalogne où le Précepteur du Mas Deu se trouvait alors, en qualité de lieutenant du Maître du Temple pour la province d'Aragon. Tous les membres de l'Ordre s'étaient préparés à la résistance, et frère Raymond Sa Guardia se trouvant au château de Miravet, reçut, le 20 janvier 1308, une lettre du roi d'Aragon qui lui enjoignait de comparaître avec tous ses subordonnés devant le concile de Tarragone. Ils refusèrent de se présenter, et, quelques jours après, le roi informa le concile de l'impossibilité où il avait été d'arrêter les Templiers le même jour, ainsi que le Pape venait de le lui mander, car aussitôt après les premières arrestations opérées au commencement de décembre, les autres s'étaient retirés et fortifiés dans les châteaux de Miravet, Ascon, Montço, Cantavieja, Vilell, Castellot et Chalamera, où il promettait de les attaquer avec toutes ses forces jusqu'à ce qu'il s'en fût emparé. Le roi obtint d'ailleurs sans peine le concours des seigneurs laïques et ecclésiastiques. Cependant, trois d'entre eux, établis sur la frontière du Roussillon, le comte d'Urgell, le vicomte de Rocaberti et l'évêque de Gerona, s'opposèrent d'abord à l'arrestation des Templiers et au séquestre de leurs biens dans leurs domaines et dans leur diocèse, et le 31 janvier, le roi fut obligé de leur donner de nouveaux ordres pour obtenir leur obéissance.
Quant aux Templiers catalans retranchés dans leurs châteaux, ils se défendirent partout avec la plus vive énergie. On a dit, il est vrai, «que ces chevaliers eurent plus à souffrir en Aragon de l'aveugle exaltation des peuples qui les regardaient comme hérétiques, que de la sévérité du gouvernement. Aussi n'y prirent-ils les armes, comme en Catalogne, que pour se défendre contre l'animosité populaire ; ils ne résistèrent jamais aux ordres du roi (13).
Ces assertions de M. de Gazanyola, basées sur on ne sait quelles autorités, sont formellement contredites par les documents officiels et contemporains que nous analysons. Ils démontrent que les Templiers catalans se défendirent partout et ne résistèrent qu'aux ordres et aux troupes du roi (14). Quant aux populations, on ne les voit intervenir que pour défendre les Templiers dans leurs châteaux, ou même, comme les habitants de Lerida, pour refuser de marcher contre eux malgré les ordres du roi d'Aragon (15). Ce sont des faits démontrés par chacun des sièges que les troupes royales eurent à faire, et nous nous bornerons ici à la défense du château de Miravet commandé par frère Raymond Sa Guardia, qui nous intéresse particulièrement comme Précepteur du Mas Deu.
On a vu qu'une première sommation lui avait été faite le 20 janvier 1308, et le siège avait commencé peu de jours après. Le 16 mai, le roi d'Aragon écrivit de nouveau à Pierre de Queralt pour intimer aux Templiers qui se défendaient toujours dans le château de Miravet, d'avoir à se soumettre au jugement de l'inquisiteur. Raymond Sa Guardia répondit que ses frères et lui se soumettraient volontiers à la résolution que prendrait le Pape, si, avec le conseil de ses cardinaux, il supprimait l'ordre du Temple et leur mandait d'entrer dans un autre ; mais ils refusaient toute obéissance si on les accusait d'hérésie, parce que, dans ce cas, ils préféraient mourir les armes à la main.
Le 11 octobre, le siège durait encore et le roi autorisait Pierre de Montcada et d'autres fils de chevaliers «qui toutefois étaient étrangers à l'Ordre», (qui non sunt fratres), à sortir de Miravet et à rentrer dans leurs familles. Il existe à la même date un sauf-conduit du roi qui autorise les Templiers de ce château à envoyer quelqu'un auprès de lui, «pour traiter de leur affaire». C'est sans doute à ce moment qu'il faut rapporter une lettre du mois d'octobre 1308 écrite par frère Raymond Sa Guardia à Arnald, abbé de Fontfroide et vice-chancelier du Pape. Après avoir rappelé les neuf mois de siège qu'il venait de soutenir avec ses frères d'armes dans le château de Miravet, et la résolution où ils étaient tous de s'y défendre à outrance et de ne jamais livrer cette forteresse que les soldats du Temple avaient conquise sur les Maures, il le priait de plaider leur cause auprès du Pape pour qu'il écrivit au roi d'Aragon de lever le siège. «Quant aux crimes et abominations qu'on nous impute, nous sommes prêts, disait-il, à nous justifier, nous et nos frères, comme de vrais chevaliers chrétiens et catholiques, par les armes (duel), ou autrement selon les règles canoniques et légitimes, ou de telle autre manière que le seigneur Pape l'entendra» (16).
Cependant, après avoir consulté les Templiers qui se défendaient à Montço, Raymond Sa Guardia dut faire quelques démarches auprès du roi dont il voulait connaître les véritables intentions, comme l'indiquent les instructions suivantes datées de Daroca, le 24 octobre 1308.
L'émissaire du roi, Bernard de Libia, devait apporter à Raymond Sa Guardia et à deux autres frères de Miravet des lettres de sauvegarde pour aller «auprès des frères de Montço», et s'entendre avec ces derniers pour venir à la cour. Il devait leur expliquer que si le roi leur avait fait cette concession, c'était par des motifs de compassion, et surtout à cause du danger qui les menaçait s'ils laissaient expirer le délai qui leur était fixé. Le roi se déclarait, d'ailleurs, disposé à leur fournir toutes voies et moyens pour que leur affaire prît bonne tournure. «Ne leur ai-je pas fait voir, ajoutait-il, la lettre originale du Pape par laquelle il m'adjure et me requiert de me saisir des personnes et des biens des Templiers ? Je dois avant tout suivre les provisions du pape sur ces deux points, et je ne puis m'en écarter en rien. Si les frères s'y conforment en ce qui les concerne, je n'oublierai pas qu'ils sont mes sujets, et je leur éviterai toute souffrance et tout ennui, en leur donnant aide et faveur selon mon pouvoir, de manière à leur faire reconnaître que je leur serai favorable, autant que ma dignité le permettra. S'ils acceptent ces conditions, Bernard Ses Pujades suspendra toute opération contre leur château ; mais ne leur laissez aucune illusion, et dites-leur clairement qu'ils n'obtiendront rien du roi s'ils ne font d'abord les deux choses susdites, en se mettant en son pouvoir eux et leur château, conformément à la provision du Pape (17). Il faut aussi leur dire courtoisement qu'en sortant de Miravet pour venir ici, ils n'auront absolument rien à prendre, excepté ce dont ils auront besoin pour leur dépense».
Pendant ces négociations, le château de Castellot, une des places des Templiers, venait de se soumettre, car une lettre royale du 13 novembre défendait «aux frères de Castellot» d'entrer dans les églises aux heures où l'on célébrait les divins offices. Enfin, le 16 novembre, le roi adressait son ultimatum aux frères de Miravet. Ce document indique probablement les conditions auxquelles furent généralement soumis les Templiers tenus en charte privée dans leurs châteaux de Catalogne, et il y a lieu de croire que ceux du Mas Deu, qui n'avaient fait aucune résistance, n'en eurent pas à subir de plus rigoureuses, du moins dans les premiers mois qui suivirent l'arrestation.
Voici la traduction de ce document.
«Articles remis à Bernard de Libia dans la cité de Calatayud, le XVI des calendes de décembre l'an du Seigneur MCCCVIII.
Au premier article, le seigneur roi répond, octroie, et il lui plaît, en ce qui concerne les écuyers qui étaient avec les frères quand ils s'établirent dans les châteaux, ainsi que leurs vassaux qui y sont venus se joindre à eux, que s'il leur a été pris ou saisi quelque chose à eux appartenant, elle leur soit restituée (18). Il lui plaît encore, que, pour ce motif, il ne soit fait aucune poursuite contre les personnes desdits écuyers et vassaux, et qu'il y ait au contraire toute faculté de leur pardonner ce qu'ils ont fait.
Au second article, le seigneur roi répond, veut et lui plaît, que le bâtard Sa Guardia et les autres qui vinrent et se mirent dans les châteaux par dévouement pour les frères du Temple, puissent s'en retourner en toute sûreté au lieu d'où ils sont venus (19).
Au troisième article, le seigneur roi répond et dit que, comme leur fait est spirituel et touche à la foi, il priera le seigneur Pape, - pourvu qu'il puisse, selon sa bonne conscience, reconnaître qu'ils ne sont point en faute -, et fera tout son possible pour que Sa Sainteté leur soit favorable, et que l'enquête soit faite avec bonté et miséricorde.
Au quatrième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'il soit donné une pension viagère à chacun d'eux selon leur état, c'est-à-dire, que chacun des frères commandeurs ou chevaliers ait dix-huit deniers jacquès pour se nourrir et se vêtir ainsi que son écuyer, en payant la solde de ce dernier sur cette somme ; que chaque frère servant qui sera commandeur ait douze deniers jacquès, les frères chevaliers faisant partie d'une communauté, douze deniers, et les simples frères servants, huit deniers chacun.
Au cinquième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'ils puissent aller accompagnés de leurs gardiens, à deux ou trois portées d'arbalète autour du lieu où ils résideront ; toutefois, il faudra qu'ils choisissent une résidence qui ne soit ni une cité, ni une grande ville, mais un lieu sans importance et dans la campagne, et encore ne pourront-ils s'y trouver à la fois que deux ou trois au plus.
Au sixième article, le seigneur roi répond et lui plaît, que s'il leur est remis des vivres, ou des effets pour se vêtir et se chausser ou pour leur lit, on ne puisse les leur enlever ; ils auront au contraire toute faculté de les garder et d'en faire usage.
Au septième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'ils puissent sortir des châteaux avec tous leurs effets, équipement et armures du corps, et les porter et garder partout où ils seront ; cependant les armures seront tenues et gardées par celui à qui ils (les Templiers) seront confiés.
Au huitième article, le seigneur roi répond et octroie qu'il enverra au Pape un messager tel qu'il le doit et que le fait le requiert, pour le prier qu'il lui plaise d'expédier leur affairé, en ordonnant à l'inquisiteur de de ce pays et aux évêques d'y donner suite dans le plus bref délai possible, ou bien il commettra à cet effet d'autres personnes à son gré.
Et ce que dessus, le seigneur roi l'octroie sous la condition que, de leur côté, quatre jours après qu'ils seront retournés à Miravet, ils aient mis au pouvoir du roi le château, leurs personnes et tous leurs biens, conformément à la provision du seigneur Pape (20)».
Ces conditions étaient des plus honorables, mais on serait porté à croire qu'elles ne furent pas acceptées, d'après une lettre datée de Miravet, le 22 novembre 1308, et écrite au Pape par Raymond Sa Guardia et les autres Templiers ses compagnons. Ils protestent plus que jamais de leur innocence, rapaellent tout ce qu'ils ont souffert pour défendre la religion de Jésus-Christ, et s'élèvent contre la cruauté et la perfidie de leurs accusateurs.
«N'ayant pu, disent-ils, prouver aucun des crimes qu'ils nous imputent, ces êtres pervers ont fait appel à la violence et à la torture, car c'est seulement par elles qu'ils ont arraché des aveux à quelques-uns de nos frères, et c'est pour cela que le roi nous tient si étroitement assiégés dans le château de Miravet». Ils suppliaient le Pape d'intervenir pour modérer les exigences du roi d'Aragon, et offraient de se justifier par tel moyen que Sa Sainteté voudrait bien indiquer (21)».
C'est le dernier document qui nous reste sur la résistance du Précepteur du Mas Deu, et la place dut se rendre à discrétion peu de jours après, car, le 19 décembre suivant, le roi écrivait à Mascaros Garidell de lui adresser deux volumes de la Bible et les autres livres trouvés à Miravet, ainsi que le fer de la lance d'un ancien comte de Barcelone, retrouvé, disait-on, dans ce château (22).
Un mois plus tard, tous les châteaux des Templiers catalans étaient déjà soumis, à l'exception de Chalamera et de Montço qui ne se rendirent qu'à la fin de juin 1309.
Quant à Raymond Sa Guardia, une lettre du roi en date du 26 décembre lui permit d'abord de rester prisonnier dans le château de Miravet, mais il fut bientôt conduit à Lerida, puis ramené une seconde fois à Miravet et enfin à Barcelone. Le roi de Majorque avait déjà réclamé son extradition et, conformément à cette demande, frère Raymond écrivit au Pape et au roi d'Aragon pour être conduit en Roussillon. Sa lettre au Pape est datée de Barcelone, le 7 juin 1309, l'autorisation apostolique lui fut expédiée d'Avignon le 8 août suivant (23), et peu de temps après, le Commandeur du Mas Deu rentrait dans cette ferté où ses anciens subordonnés, devenus ses compagnons d'infortune, attendaient depuis deux ans leur jugement.
Après l'arrestation des Templiers roussillonnais, leurs biens avaient été mis immédiatement sous séquestre, et confiés à deux administrateurs pris parmi les bourgeois de Perpignan (24), mais l'information ne procéda qu'avec toute espèce de lenteurs. Le 30 décembre 1308, le Pape avait écrit aux rois d'Aragon et de Majorque de tenir en prison ceux des membres de l'Ordre qui avaient été arrêtés, pour les remettre à leurs ordinaires respectifs qui devaient les juger. C'était Raymond Costa, évêque d'Elne, qui était chargé de l'information contre les Templiers du Mas Deu, et il ne reçut que vers la fin de 1309 les lettres de Gilles (25), archevêque de Narbonne, qui lui transmettait avec les bulles du Pape, les articles ou chefs d'accusation portés contre l'ordre du Temple, et les prescriptions à suivre pour la procédure. Conformément au mandat apostolique dont il était revêtu, il s'adjoignit deux chanoines de se cathédrale, Bernard-Hugues d'Urg, grand archidiacre, et Raymond Guilhem, sacristain, deux dominicains du couvent de Perpignan, frère Bernard Marck, prieur, et frère Bérenger d'Ardena, lecteur, et deux franciscains de la même ville, les FF. Guillaume Arnau, gardien, et Guillaume Brandi, en fixant au mercredi 19 janvier 1310 le commencement de l'interrogatoire. La commission ainsi composée s'installa dans la maison dite de la Prévôté du lieu de Trullas, dont la seigneurie appartenait à l'église d'Elne. Le Mas Deu, qui avait alors son territoire particulier, confrontait avec celui de Trullas, et c'est ce voisinage qui avait seul décidé le choix de ce lieu comme le plus convenable pour l'interrogatoire (26).
Le même jour, Jacques Marti, official d'Elne, assisté de trois témoins et d'un notaire, se rendit au Mas Deu, et après avoir fait conduire dans la chapelle tous les Templiers prisonniers et détenus (captos et detentos) dans cette maison, il leur donna lecture des bulles du Pape ainsi que des lettres de l'archevêque de Narbonne et de l'évêque d'Elne, en vertu desquelles ils étaient assignés à comparaître successivement devant la commission.
La première citation concernait frère Barthélemi de la Tour, prêtre ou chapelain du Temple, qui fut conduit le même jour à Trullas, et prêta serment sur les saints Evangiles de dire la pure, pleine et entière vérité sur les articles ou chefs d'accusation «qui lui furent lus et expliqués en langue vulgaire (27)».
Frère Barthélemi de la Tour, interrogé par l'évêque sur la réception des frères du Temple, dans laquelle ils étaient accusés de renier le Christ, Jésus, ou la croix, ne répond que par des dénégations formelles.
- J'ajouterai, dit-il, que dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais rien entendu de pareil, si ce n'est depuis que les frères de l'Ordre ont été arrêtés.
- Cependant, le Grand Maître de l'Ordre en a fait l'aveu, en présence de grands personnages, avant son arrestation.
- Je le nie, et je ne croirai jamais que le Maître ait avoué de telles choses, sauf l'honneur et le respect de notre seigneur le Souverain Pontife et des seigneurs cardinaux, ses frères, dont il s'agit sans doute dans cette question.
- Lors de la réception, ne fait-on pas prêter serment de ne jamais sortir de l'Ordre ?
- J'avoue qu'en y entrant, on doit jurer de ne jamais abandonner l'ordre des Templiers ni d'en sortir pour entrer dans un autre ordre supérieur ou inférieur.
- Après ce serment ne sont-ils pas tenus immédiatement pour profès ?
- C'est vrai ; je n'en connais pas la raison, mais telle est la coutume observée dans l'Ordre.
- Ne font-ils pas les réceptions en secret ?
- Les réceptions des frères du Temple se font partout, à l'exclusion de toute personne étrangère à l'Ordre, et après avoir fermé les portes du lieu où se tient le chapitre pour la réception des frères. C'est ainsi, du moins, qu'on le pratique dans la maison du Mas Deu, toutes les fois que les frères sont en chapitre pour quelque acte que ce soit, car, je dois le dire, je n'ai jamais assisté à des chapitres ailleurs que dans l'église de la maison du Mas Deu.
- A quelle heure fait-on les réceptions ?
- Après la célébration de la messe et lorsque le prêtre qui officie a invoqué la grâce de l'Esprit-Saint, le frère chapelain de l'Ordre dit le Veni Sancte Spiritus avec l'oraison Deus qui corda fidelium. Les frères présents siègent ensuite pour tenir leur chapitre et faire les réceptions. C'est ce que j'ai vu pratiquer dans l'église du Mas Deu plus de dix fois.
- N'est-ce pas à cause du secret de ces initiations que l'Ordre est depuis longtemps l'objet de véhémentes suspicions ?
- Je ne sais rien de certain à cet égard. Je crois cependant que les gens qui ont parlé du secret et des portes fermées pendant les réceptions, ont pu avoir des soupçons contre nous, mais ce sont des soupçons bien injustes.
- N'avez-vous pas dans chacune de vos provinces des idoles ou images, c'est-à-dire des têtes dont quelques-unes ont trois figures, d'autres une seule, quelquefois un crâne humain ?
- Je n'en ai jamais entendu parler.
- Ne font-ils pas toucher ou envelopper une de ces têtes d'idoles par de petites cordelettes dont ils se ceignent ensuite entre la chemise et le corps ?
- Non ; seulement les frères portent des ceintures ou cordes en fil de lin sur la chemise.
- Pour quelle raison portent-ils cette ceinture ?
- Je crois qu'ils la portent, et, quant à moi, j'affirme que je porte cette ceinture parce qu'il est écrit dans l'évangile de Luc sint lumbi vestri precincti etc. J'ajoute que j'ai porté et je porte encore cette ceinture depuis l'époque de ma réception ; elle est d'observance dans l'Ordre, et chacun de mes frères doit la porter, le jour et la nuit, mais elles ne touchent aucune des dites idoles. Il est faux d'ailleurs que l'on ait jamais reçu personne de la manière que l'on indique, du moins à ma connaissance.
- Ne fait-on pas prêter serment de ne rien révéler à cet égard ?
- Dans la réception des frères du Temple, il est enjoint aux récipiendaires, en vertu du sernent qu'ils ont prêté, de garder toujours le secret sur tout ce qui se fera dans les chapitres.
- Ceux qui trahissent ce secret ne sont-ils pas punis de mort ou de la prison ?
-L orsqu'il y a des réceptions dans les chapitres du Temple, on enjoint aux récipiendaires de garder le secret sur tout ce qui s'est fait ou qui se fera dans les dites assemblées.
- Ne défend-on pas de le révéler à qui que ce soit, excepté aux frères de cet Ordre ?
- Il est prescrit aux frères qui se trouvent dans ces chapitres de n'en parler à aucun autre frère de l'ordre, à l'exception de ceux qui étaient présents auxdites assemblées. Je n'ai, il est vrai, assisté nulle part à des chapitres autres que ceux de la maison du Mas Deu au diocèse d'Elne, mais je crois que les mêmes choses sont faites et observées dans tous les autres chapitres des Templiers.
- N'est-il pas défendu de se confesser à d'autres qu'à des frères de l'Ordre ?
- Voici ce qui a été observé à cet égard. Lorsqu'il y a des frères qui veulent confesser leurs péchés, on leur enjoint de les confesser au frère chapelain de l'Ordre qu'ils trouveront le plus à propos ; s'il n'y en a pas de présents, on leur donne libre faculté de s'adresser à des Frères Mineurs ou Prêcheurs, ou, à défaut de ceux-ci, à un prêtre séculier du diocèse. Enfin, il est enjoint à ceux qui entrent dans l'ordre du Temple d'observer les bonnes coutumes de l'Ordre présentes et futures, de garder les bonnes moeurs et d'éviter les mauvaises.
Interrogé ensuite sur sa réception, frère Barthélemi de la Tour répondit ainsi :
- J'ai été reçu dans la maison du Mas Deu par frère Raymond dez Bach, alors Précepteur, la veille de la Noël, il y a vingt-neuf ans, avec l'assistance et en présence des frères Pierre de Camprodon, Jacques d'0llers, Arnald Roca, chambrier de ladite maison, de plusieurs autres dont je ne me rappelle plus les noms et qui sont morts, et des frères Jorda, Arnald Caliç et Simon, qui existent encore. Quant au mode de ma réception et de celles que j'ai vu faire dans la maison du Mas Deu, voici ce que j'ai toujours vu observer. Lorsque je fus reçu comme frère dudit Ordre au Mas Deu, frère Raymond dez Bach, alors Précepteur, entra d'abord dans l'église ou chapelle de ladite maison avec les frères qu'il y avait alors, et l'on me fit attendre dehors, bien que je fusse prêtre à cette époque. Peu d'instants après vinrent à moi deux des frères les plus anciens de l'Ordre et dont je ne me rappelle pas bien les noms, lesquels m'introduisirent dans une chambre située près de la chapelle et dans laquelle couche le frère chapelain de la maison. Là, après m'avoir fait un exposé des nombreuses rigueurs et des rudes épreuves de l'ordre du Temple, ils me demandèrent, puisque je voulais y être reçu, si mes membres étaient sains, si j'étais excommunié, si j'étais obligé envers des créanciers, si je n'avais pas émis le voeu d'entrer dans quelque autre ordre ou religion, et bien d'autres choses qui sont contenues dans un livre appelé Livre des statuts et règle de l'ordre des Templiers. Après que j'eus répondu à toutes leurs questions, et qu'ils m'eurent expliqué ce que j'avais à dire au Précepteur, ils m'introduisirent dans l'église où se tenaient ledit Précepteur et les frères réunis en chapitre pour la réception ; les portes furent ensuite fermées, et là, devant le Précepteur, je m'écriai, à genoux et les mains jointes : Seigneur, je supplie Dieu, la Bienheureuse Marie Vierge, et vous tous, de me recevoir en cet ordre, comme compagnon et votre propre frère, pour servir Dieu et pour le salut de mon âme, car je veux consacrer le reste de ma vie à la gloire de Dieu et le servir à jamais dans cet ordre. Le Précepteur me fit alors conduire hors de l'église, on m'y rappela quelques instants après, et il me fit venir devant lui. Il y eut d'ailleurs bien d'autres choses qui me furent dites, adressées et prescrites par ledit Précepteur, et auxquelles je répondis pour être reçu, comme on peut les lire dans le livre qui contient la Règle de l'ordre du Temple.
«Ici, dit le procès-verbal, frère Barthélemi présente à Monseigneur l'évêque d'Elne et aux autres membres de la commission d'enquête, le susdit Livre de la Règle qu'il avait fait apporter de la maison du Mas Deu et qui commence ainsi «en roman» :
Quan alcun proom requer la compaya de la Mayso...
«C'est ainsi, continua-t-il, que j'ai vu faire la réception des autres frères, prêtres, ou personnes du siècle, dans l'ordre et la manière détaillés en ce Livre des Statuts et de la Règle. Je n'ai pas un souvenir bien exact des dates auxquelles ont eu lieu les initiations faites après la mienne ; mais j'ai vu recevoir les frères Bernard Guerrer, Raymond Sapte, Jean de Roses et Jean Coma, tous prêtres lors de leur réception, et maintenant frères du Temple. J'ai vu aussi recevoir des frères laïques chevaliers, Bertrand de Rivesaltes, Bernard de Millas et beaucoup d'autres, chevaliers ou non, dont je ne me rappelle pas bien les noms, reçus à diverses époques et de la manière susdite, dans l'église du Mas Deu, par divers Précepteurs, tels que frère Raymond Dez Bach, frère Raymond de Benaies, frère Arnald de Torroella, frère Guillaume d'Abelars, et frère Raymond de Guardia que j'ai vu et vois encore avec le titre de présent et dernier Précepteur de ladite maison.
Quant aux têtes dont il est question, je déclare que je ne sais ce que c'est ; nulle part et jamais je n'en ai entendu parler dans l'ordre du Temple. Je ne sais où sont ces têtes maudites, ni où elles ont pu exister, et ma ferme conviction est qu'il n'y en a jamais eu nulle part dans le monde entier, ni chez les Templiers ni chez aucun fidèle chrétien».
Frère Pierre Bleda, Templier du Mas Deu, avait été reçu en 1298 dans la chapelle du château d'Alfambre, en Aragon. Il commence par déclarer que, si Jésus-Christ avait souffert la passion, ce n'était pas pour expier ses propres crimes, mais pour la rédemption du genre humain.
«Les abominations, dit-il, attribuées à l'Ordre par les prétendus aveux de ses chefs, n'ont jamais existé, et j'ajoute que si le Grand Maître de l'ordre du Temple a fait les aveux qu'on lui prête, ce que pour ma part je ne croirai jamais, il en a menti par sa gorge et en toute fausseté (28)».
Sur les soupçons qui couraient à propos du secret des réceptions, «je ne crois pas, dit-il, qu'un homme de bien, quel qu'il soit, puisse avoir aucun mauvais soupçon à cause de la réception secrète des frères, car il ne s'y fait rien de mauvais, et celui qui par hasard suppose le contraire, commet certainement un péché. Que Dieu le lui pardonne !»
Frère Jorda de Bellver, interrogé le même jour, répondit par des dénégations aux quinze premières questions. «Cependant ajouta-t-il, depuis l'époque où je fus arrêté ainsi que les autres frères du Temple du diocèse d'Elne, à l'occasion des crimes énoncés dans l'interrogatoire, j'ai entendu parler des bruits qui courent à leur sujet dans le public ; mais ces rumeurs ne procèdent pas de la vérité, et il n'y a que les ennemis de notre Ordre qui aient pu les inventer. Je ne me rappelle point, d'ailleurs, comment ni par qui ces rumeurs sont venues jusqu'à moi... Je crois au sacrement de l'autel et aux autres sacrements de l'Eglise, selon que l'Eglise Romaine les croit et les enseigne, et chaque frère du Temple professe la même croyance... Dans toutes les réceptions auxquelles j'ai assisté dans l'église du Mas Deu, les portes de l'église ont toujours été fermées et l'on a fait sortir toutes les personnes étrangères à l'Ordre... Ce n'est pas la première fois que j'ai été interrogé sur le secret de ces réceptions, et j'ai toujours répondu que les fondateurs de l'Ordre l'avaient ainsi établi. Quant aux idoles, je n'en ai jamais vu, et ne sais ce que c'est, ou plutôt, je crois que ce n'est rien (qu'il n'en existe pas) (29)».
Passant ensuite à sa réception, «Je fus reçu, dit-il, dans l'église du Mas Deu, un dimanche vers la tête de saint Martin, il y a environ trente-cinq ans, par frère Raymond Dez Bach alors Précepteur de cette maison, en présence d'Arnald Roca, chambrier, de Raymond Saquet, de Jean Saquet, de Pierre de Vilanova et de plusieurs autres frères de l'ordre du Temple».
La journée du 16 janvier fut consacrée à l'interrogatoire de frère Bernard Guerrer, chapelain de la chapelle du Mas Deu, où il avait été reçu en 1298, le dimanche avant la fête de saint Jean de juin , avec l'assistance de Raymond Sapte, chapelain, de Raymond de Saint-Just, chevalier, et d'autres Templiers. «C'est l'usage, dit-il, constamment suivi par notre ordre, toutes les fois qu'une maison ou communauté tient chapitre pour traiter de quelque affaire, pour recevoir des frères, ou pour toute question à traiter entre nous, de fermer les portes du lieu où se tient le chapitre».
Le lendemain 17 janvier, frère Bérenger dez Coll, chevalier, fut conduit de bon matin à Trullas. Il nia tout ce qui concernait le sacrilège de la croix. «C'est, dit-il, en l'honneur de la croix de Jésus crucifié, que les frères de notre ordre adorent la croix en toute solennité et révérence, trois fois l'année, le Vendredi Saint et les jours des fêtes de la Croix en mai et en septembre. Lorsque les Templiers adorent la croix, le Vendredi Saint, ils déposent leurs chaussures, leur glaive, les coiffes de lin et tout ce qu'ils portent sur la tête. C'est aussi par respect pour le seigneur Jésus crucifié, que tous les frères du Temple portent la croix sur leur manteau ; et de même que Jésus-Christ a répandu son propre sang sur la croix pour nous, nous portons une croix d'étoffe rouge sur nos vêtements, pour répandre notre propre sang contre les ennemis du Christ, les Sarrasins au pays d'Outre-Mer, et ailleurs contre les ennemis de la foi chrétienne.
Quant aux crimes imputés à l'Ordre, tous les aveux faits à cet égard sont faux, s'écria-t-il, et contraires à toute vérité. Ma conviction sur ce point repose sur la certitude que j'ai que je n'ai jamais commis ces crimes, pas plus que les autres membres de l'Ordre avec lesquels j'ai vécu au Mas Deu et ailleurs».
Interrogé sur sa réception, «J'ai été reçu, dit-il, en Catalogne, à Miravet, par frère B. de Cardona, ex-maître de l'ordre du Temple en Aragon, en même temps que Bérenger Galceran, Gerald de Bocamora et d'autres, chevaliers et non chevaliers, au nombre de neuf ou dix, il y a environ neuf ans, le jour de la fête de Saint Laurent. La réception se fit dans la maison du Temple où se tient le chapitre du château de Miravet, en présence et avec l'assistance de B. de Sant-Just, de Pierre de Vilalba et de plusieurs autres frères et précepteurs de l'ordre des Templiers».
Immédiatement après cet interrogatoire, et pour remplir une formalité qui avait été omise et pour laquelle il s'était peut-être élevé quelque réclamation, l'évêque d'Elne, accompagné de la commission et des notaires, se rendit dans la chapelle du Mas Deu où il fit amener le Précepteur Raymond de Guardia et les dix-neuf autres Templiers de cette maison qui n'avaient pas été encore interrogés. Là, devant toute l'assistance, composée de clercs, de prêtres et de laïques, il exposa solennellement le pouvoir, l'autorité et la juridiction qui lui avaient été délégués et donnés par le Souverain Pontife sur les articles ou chefs d'accusation insérés dans la lettre apostolique, et sur lesquels le Pape lui avait mandé d'informer contre les frères du Temple existants dans le diocèse d'Elne. Il leur fit ensuite prêter serment sur les saints évangiles, de dire, soit comme accusés, soit comme témoins, la pure et simple vérité sur tous lesdits articles et sur chacun d'eux.
L'Evêque fit ensuite appeler tous les clercs séculiers, les laïques et les membres de divers ordres religieux présents à cette scène, pour les prévenir et les avertir canoniquement que si, par hasard, quelqu'un d'entre eux savait quelque chose sur l'information déjà commencée, il eût à en faire la déposition.
L'interrogatoire fut ensuite repris, sans doute dans la maison du Mas Deu, car le procès-verbal ne parle plus de Trullas.
Frère Guillaume de Tamarit, chevalier, déclara qu'il avait été reçu en même temps que G. Dez Bach, G. de Castell Bisbal, B. de Montpavo, Galcerand de Biure et Raymond de Molina, dans la chapelle de la maison de Gardenv, par fr. B. de Cardona, Maître du Temple en Aragon et Catalogne, le dimanche, 2 mai 1295, en présence de fr. Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu, et de plusieurs autres frères de l'Ordre. Il ajouta qu'il n'avait entendu nulle part faire la moindre mention des têtes ou idoles susdites, jusqu'à l'époque où l'on avait ordonné de les arrêter et de les tenir prisonniers dans la maison du Mas Deu (30)».
Frère Raymond Sapte, chapelain, prêtre du Mas Deu, interrogé le même jour, 17 janvier, déclare que, lors de sa réception, on ferma les portes de la maison après avoir l'ait sortir les personnes étrangères à l'ordre du Temple.
«Après avoir été reçu, je ne restai, dit-il, que huit jours dans cette maison. On m'envoya ensuite au Mas de la Garriga (sur Réart), qui dépend de l'ordre du Temple, et j'y suis toujours resté jusqu'à ce que j'aie été arrêté et amené à la maison du Mas Deu, en raison des crimes dont l'ordre est accusé, et c'est là que j'ai été tenu en prison jusqu'à présent avec les autres frères (31). Quant à ces crimes, je ne puis concevoir qu'un nombre quelconque de frères du Temple aient pu en faire l'aveu, comme le porte le questionnaire. Si par hasard quelques-uns l'ont avoué, je ne crois pas que ce soient ni qu'ils aient été des hommes, ce sont réellement des démons de l'enfer qui, par leur nature, ne peuvent dire que des faussetés (32)».
Après avoir raconté qu'il avait été reçu dans l'église ou chapelle du Mas Deu par frère G. d'Abellars, alors Précepteur de cette maison, en 1298, huit jours avant la fête de saint Jean de juin, avec l'assistance des frères Arnald de la Roca, chambrier, de Simon de la Tour, de Barthélemi de la Tour, prêtre chapelain, et de plusieurs autres, on lui demanda si quelqu'un l'avait excité à faire ainsi sa déposition. - «Je n'ai été, répondit-il, endoctriné ni suborné par personne. Au contraire, frère Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu a engagé et excité tous et chacun des frères de cette maison, à dire la pleine et pure vérité sur tous les points, et c'est tout ce que je sais (33).
L'interrogatoire fut ensuite interrompu pendant deux jours, et le 20 janvier le Précepteur du Mas Deu comparut devant la commission. Il déclara s'appeler frère Raymond de Guardia, chevalier, Précepteur de la maison du Mas Deu de l'ordre de la chevalerie du Temple, au diocèse d'Elne. Comme pour les autres frères, on lui expliqua toutes les questions «en langue vulgaire». La première était ainsi conçue :
- Quoique l'ordre du Temple prétende avoir été saintement institué et approuvé par le Siège Apostolique, cependant chaque membre, lors de sa réception, ou peu après et aussitôt qu'il peut en trouver le moyen, renie le Christ, quelquefois le crucifix, Jésus, Dieu, la Sainte Vierge ou tons les saints et saintes de Dieu, selon les instructions ou injonctions de ceux qui l'ont reçu.
- Tous ces crimes, dit-il, sont et me semblent horribles, extraordinairement affreux et diaboliques.
- Ne disent-ils pas que le Christ est un faux prophète ?
- Je ne crois pas pouvoir être sauvé, si ce n'est par notre seigneur Jésus-Christ, qui est le vrai salut de tous les fidèles, qui a souffert la passion pour la rédemption du genre humain et pour nos péchés, et non pas pour les siens, car il n'a jamais péché et sa bouche n'a jamais menti (34).
- Ne font-ils pas cracher sur la croix et ne la foulent-ils pas aux pieds ?
- Jamais. C'est pour honorer et glorifier la très sainte croix du Christ et la passion que le Christ a daigné souffrir en son très glorieux corps pour moi et pour tous les fidèles chrétiens, que je porte, ainsi que les autres frères chevaliers de mon ordre, un manteau blanc sur lequel est cousue et attachée la vénérable figure d'une croix rouge, en mémoire du sang à jamais sacré que Jésus-Christ a répandu pour ses fidèles et pour nous sur le bois de la croix qui vivifie. J'ajoute que, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, les Templiers viennent sans armes, la tête et les pieds nus, pour adorer la croix, à genoux devant elle. C'est ce que font aussi, chaque année, tous les frères de l'Ordre, aux deux fêtes de la Sainte-Croix des mois de mai et de septembre, en disant : Nous t'adorons, Christ, et te bénissons, toi qui par ta sainte-croix as racheté le monde. Seulement, dans ces deux têtes de la Sainte-Croix, ils ne viennent pas l'adorer les pieds nus.
Interrogé sur les déréglements de moeurs dont l'Ordre était accusé, il les repoussa avec la plus vive énergie. - Selon les statuts du Temple, s'écria-t-il, celui de nos frères qui commettrait un péché contre nature, devrait perdre l'habit de notre ordre ; les fers aux pieds, la chaîne au cou et les menottes aux mains, il serait jeté à perpétuité dans une prison pour y être nourri du pain de la tristesse et abreuvé de l'eau de la tribulation tout le reste de sa vie (35)».
Il repoussa de même toutes les autres accusations du questionnaire, et s'expliqua ainsi sur sa réception. «Ce fut frère Pierre de Montcada, alors Maître ou Précepteur en Aragon et Catalogne, qui me reçut en qualité de frère de l'ordre du Temple, dans la chapelle de la maison de Saragosse, le dimanche après la fête de saint Martin, il v a environ trente-cinq ans, en présence et avec l'assistance de Guillaume de Miravet, de G. de Montesquiu, d'Arnald de Timor, de Raymond de Montpavo, frères du Temple et de plusieurs autres frères du même ordre aujourd'hui décédés». Quant au mode de sa réception, il l'exposa dans les termes déjà employés par Barthélemi de la Tour, et il déclara qu'il s'y était conformé, comme Précepteur du Mas Deu, pour tous les frères par lui reçus dans la chapelle de cette maison, notamment pour Bernard de Millas, chevalier, Jean de Coma, prêtre chapelain, Jacques de Garrigans, Raymond Roig, G. de Saga, Arnald Septembre, Ferrer d'en Hot, et Pierre Garriga.
On interrogea le lendemain, 21 janvier, frère Jean de Coma, prêtre chapelain du Mas Deu, où il avait été reçu seulement depuis quatre ans, le dimanche qui précéda l'Avent, eu même temps que Ferrer d'en Hot et Raymond Réull, avec l'assistance de G. Ramon, chevalier, d'Arnald Rocha, chambrier et d'autres religieux de la maison (36).
Frère Jacques Boys, Templier du Mas Deu, interrogé le même jour, avait été reçu depuis douze ans, la veille de la fête de saint Martin, dans la salle du chapitre de Montço, par frère Raymond de Falcet, alors châtelain de cette maison, en présence de divers frères parmi lesquels il cite les chevaliers Arnald de Banyuls, Guillaume de Castellvi et Jacques de Vilalba.
Le 22 janvier, frère Raymond de Vilert, Templier du Mas Deu, déclara avoir été reçu depuis seize ans environ, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de la maison d'Aygaviva au diocèse de Gerona, par frère Guillaume d'Abellars «alors Précepteur du Mas Deu», en présence de Bernard de Rocamora et de Raymond de Sant-Aniol, chevaliers, de Pierre de Canohes, de Raymond Comte et d'autres membres de l'Ordre.
Frère Arnald Septembre, Templier du Mas Deu, raconta qu'il avait été reçu dans l'Ordre le même jour que frère Guillaume de Caramany «aujourd'hui défunt, par frère Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu encore vivant... C'est ce Précepteur qui m'admit ensuite au baiser de paix, ainsi que mon confrère, en signe de charité et d'affection fraternelle ; mais il nous embrassa sur la bouche seulement. Notre réception, continua-t-il, se fit dans la chapelle du Mas Deu, il y aura quatre ans pour la fête de la Nativité de la glorieuse Vierge mère de Dieu du mois de septembre prochain. Avant mon entrée dans l'ordre du Temple, on me demanda si j'étais excommunié, si j'étais engagé envers des créanciers, si j'avais fait voeu d'entrer dans quelque autre religion, si j'avais contracté mariage avec quelque femme, si j'avais promis ou donné quelque chose à quelqu'un pour faciliter ma réception dans l'ordre du Temple, et bien d'autres questions que l'on fait d'ailleurs pour toutes les réceptions».
Frère Raymond Réull, Templier du Mas Deu, qui fut interrogé le lendemain 23 janvier, avait été reçu dans cette maison, en même temps que Jean de Coma et Ferrer d'en Hot, un dimanche vers la fête de saint Martin, il y avait quatre ans, en présence de Barthélemi de la Tour et de Bernard Guerrer, prêtres chapelains et frères de l'ordre du Temple, «et de quelques autres confrères de la maison du Mas Deu (37)». Il ajouta que, pour sa réception, on avait fermé les portes de la chapelle après en avoir fait sortir toutes les personnes étrangères à l'Ordre. Comme on lui demanda s'il avait été tenu pour profès aussitôt après avoir reçu le baiser fraternel : «Je ne sais, dit-il, ce que signifient ces mots être tenu pour profès, car je suis un homme simple, sans instruction, et laïque (38)».
Frère Guillaume Marturell qui vint ensuite, avait été reçu depuis treize ans dans la chapelle du Mas Deu, un dimanche, la veille de l'Epiphanie, en présence de Jacques d'0llers et d'autres Templiers, par frère G. d'Abellars, alors Précepteur. Au sujet de la confession, «Je n'ai jamais été, dit-il, dans aucun couvent de l'ordre du Temple, autre que celui du Mas Deu, et c'est là que j'ai toujours confessé mes péchés au frère chapelain de la maison. Cependant, depuis que j'ai été arrêté et détenu ainsi que mes frères, je nie suis confessé quelquefois à des Frères Mineurs qui venaient nous y visiter, et je crois que nous pouvons en effet nous confesser à d'autres prêtres réguliers ou séculiers».
Frère Pierre de Sant-Arnac, Templier du Mas Deu, avait été reçu dans cette maison, depuis quinze ans, par je Précepteur G. d'Abellars. «C'était, dit-il, au mois de mai ; quant au jour, je ne me le rappelle pas».
- Quel était votre office dans la maison du Mas Deu ?
- J'avais la garde du bétail et des juments (39).
Frère Raymond Dez Carme, avait été aussi reçu dans la chapelle du Mas Deu, depuis onze ans, le premier dimanche du Carême, par le Précepteur Guillaume d'Abellars, du temps de Pierre Roig, de Jacques de Rosergue et autres.
Frère Pierre Servent, Templier du Mas Deu, interrogé le 24 janvier, déclara avoir été reçu depuis douze ans vers la fête de saint Michel, dans la chapelle de Gardenchs, en Catalogne, par frère Arnald de Torroella, Précepteur de cette maison, en présence de plusieurs frères parmi lesquels était Pierre de Montesquiu.
Frère Arnald Caliç, Templier du Mas Deu, s'explique ainsi sur le respect dont la croix était l'objet : «D'après la coutume et les statuts que l'Ordre a constamment observés, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, par respect pour la Passion de notre seigneur Jésus-Christ crucifié en ce jour, les Templiers exposent la croix devant l'autel sur une riche étoffe de soie ; ils viennent ensuite, les pieds nus, et après avoir déposé leur épée et les coiffes de leur tête (40), pour adorer cette croix, à genoux, et aussi dévotement et humblement que possible, en s'écriant : Nous t'adorons, Christ, et le bénissons, parce que tu as racheté le monde par ta croix».
Quant à son entrée dans l'Ordre, «Je fus reçu, dit-il, par frère Raymond Dez Bach, Précepteur du Mas Deu, dans l'église de ladite maison, il y a déjà environ trente-sept ans passés, entre la fête de saint Martin et la Noël, en présence de Pierre de Camprodon, de Jean Troyn, d'Arnald Roca, chambrier, aujourd'hui défunts, de Jorda de Bellver, frères du Mas Deu, et de plusieurs autres membres de l'Ordre. Quant à l'observance et au mode de ma réception, je ne me les rappelle pas bien, car je suis vieux et j'ai toujours été occupé à la campagne et à la garde du bétail de ladite maison. Mon ignorance à cet égard s'explique d'ailleurs par la date déjà si éloignée de ma réception (41)».
Frère Gilles de Vilert déclara ensuite qu'il avait été reçu dans la chapelle du Mas Deu, depuis environ douze ans, le jour de l'Annonciation de la Bienheureuse Marie, par frère G. d'Abellars, alors Précepteur de cette maison, en présence de Raymond de Sant-Just, de Pons de Camporrell, chevaliers, de Raymond de Vilert, de Raymond Comte et de plusieurs autres frères.
Enfin, frère Guillaume de Terrats, interrogé le même jour, avait été aussi reçu dans la chapelle du Mas Deu, en même temps que Bernard Morer et Jean Oliba, depuis vingt-deux ans, la veille de la Noël, par frère Guillaume de Benajes, alors Précepteur de ladite maison, en présence de plusieurs frères de l'Ordre, parmi lesquels il cite Pierre de Redorta, Bertrand de Rivesaltes, chevaliers, Jacques d'0llers et Pierre de Camprodon.
Il ne restait plus que cinq Templiers à interroger.
Le 25 janvier, frère Ferrer d'en Hot (42) déclara avoir été reçu au Mas Deu, en même temps que Jean de Coma et Raymond Réull, depuis quatre ans seulement, le dimanche qui précéda l'Avent.
Frère Bernard Septembre avait été reçu également dans la chapelle du Mas Deu par frère G. d'Abellars alors Précepteur, «il y aura, dit-il, onze ans au milieu du mois de mars prochain», en présence d'Arnald, chambrier, de Pierre de Castellò, de Raymond Saquet, de Guillaume de Marturell et de plusieurs autres frères de l'ordre du Temple. Comme il n'était que laïque, il répéta en catalan l'invocation que les Templiers adressaient à la croix le Vendredi-Saint, au lieu d'en donner le texte latin, comme l'avaient fait ses confrères ; dicendo, cuva sit laycus ipse qui loquitur :
Ador te Crist, et benesesc te Crist, qui per la sancta tua cròu nos resemist !
Les trois frères restants comparurent le lendemain, 26 janvier 1310, dernier jour de l'interrogatoire. Tous les trois avaient été reçus dans la chapelle du Mas Deu, et leurs réponses ne font que confirmer les renseignements déjà recueillis d'autre part.
Frère Guillaume de Sant-Ypolit avait été reçu depuis quinze ans, le jour de la Pentecôte, par le Précepteur Arnald de Torroella, en présence de Raymond Saquet, Laurent Real, Jacques d'0llers et autres.
Frère Simon d'Elne avait été reçu vers la fête de la Toussaint, depuis trente-sept ans environ, par le Précepteur Raymond Dez Bach, avec l'assistance d'Arnald Roca, Raymond de Cerdagne, G. Vinya, P. de Vilanova, etc.
Enfin, frère Jacques Mascaros avait été reçu depuis trente ans environ, le premier dimanche après la fête de Saint André, par le même Précepteur assisté de Jacques d'0llers, Pierre de Camprodon, Jorda de Bellver et autres frères de l'ordre du Temple.
Ici se termine cette longue information, et nous avons dù nous borner à analyser la substance de ce précieux document, un de ceux qui font le mieux connaître la vie intérieure, les idées et les pratiques religieuses de l'Ordre à l'époque de sa suppression. On n'y trouve pas un seul aveu, pas un seul mot, qui puissent compromettre la noble milice, et vingt-cinq frères avaient subi ce long interrogatoire qui, pour quelques-uns, n'avait pas duré moins d'une journée. Les Templiers du Mas Deu proclament à tout instant la sainteté de l'Ordre, qu'ils défendent énergiquement contre toutes les accusations, sans se laisser troubler par les aveux que le Pape et les cardinaux attribuaient au Grand Maître. Comme le dit Raynouard, «tous soutinrent l'innocence de l'ordre avec cette fermeté et cette candeur que la vérité seule peut inspirer».
Quant à leur défense individuelle, les Templiers roussillonnais la firent avec une simplicité qui, à nos yeux, les exclut évidemment de toute participation au grand crime secret que l'on imputait à l'Ordre. En effet, les Templiers formaient, sous certains rapports, une société secrète ; ils n'avaient qu'un seul degré d'initiation, comme l'attestent tous les documents authentiques, et les aberrations philosophiques ou sociales qu'on leur attribue formeraient tout un système compliqué dont le secret ne pourrait être confié qu'à des esprits d'élite et à des intelligences raffinées. Tel n'est pas le caractère des réponses des Templiers du Mas Deu, où l'on ne trouve que deux ou trois chevaliers et quatre prêtres, au milieu d'hommes de toute origine, de toute condition, d'une intelligence très ordinaire, et la plupart constamment livrés aux rudes travaux des champs et de l'industrie pastorale. L'un d'eux ignore le sens du mot profès et se déclare un homme simplex, rudus et laycus ; un autre ne sait rien, parce qu'il a été toujours employé à la garde des troupeaux ; Arnald Caliç est un vieillard qui ne se rappelle rien, parce qu'il a toujours été occupé des travaux de la campagne (43), et Bernard Septembre, n'étant que laïque, ne peut pas même répéter le texte latin d'une prière ou invocation qui n'a que deux lignes. Dans leurs réponses, comme dans celles de tous leurs confrères, l'attention la plus consciencieuse ne laisse découvrir que des âmes simples, rudes et primitives, hors d'état de lutter contre les subtilités des légistes de Philippe-le-Bel.
Comme leurs frères de Paris, ils se bornent pour toute défense à rappeler les pratiques religieuses et charitables de l'Ordre, ainsi que les preuves de leur dévouement à la religion de Jésus-Christ. Comme eux, en effet, ils pouvaient s'écrier :
«En nom de Nostre Sire, amen.
Proposent li Templers, que il sont mort plus de XXm frer por la foi de Die outra mar.
Proposent li frere del dit ordre que, cant le Safet fou pris, el Souda se fe venir devant IIIIxx freres del Temple et lor dis ansi come a presoniers que il reneguesse Dieu Jhesu Christ lor creator, en pena de las testas ; les cals freres no volgio Dieu renegar, ans en aisi touz perdero las testes per la fe de Dieu. Per que dison li Templer que s'ils dis freres fosse tels que om loi met desus, foran delivres per celas guissa...
Proposent li frere deu dit ordre, que, pour chascun frere qui morent, ils tenoient un poure repari, pour l'arme de li, XL jors, de cel viande come li autre frere manguent. Encores eront tuit li frere de cela meson teneus de dire C Pater noster pour l'arme de li, dedens VIII jors apres sa mort ;
Que pour toutes leurs eglieses estoit le greignor autier de Nostre Dame, à la sieue enor edifés (44).
Que en lors masons se tenoyt espitalité de aumosine aux viandans cotidianament, et espicialement tres foys la semana, à chascun que venir i voloit ;
Que au Juoudi absolu avoient li poure en lors mesons, pour ferre le mandit, ensi cant est establi pour la gleza de Rome...
Que aucuns nobles et aucuns autres requeroient estre freres deu Temple à la mort, pour la devocion de l'Ordre que il li avoit (45)».
Il y a même un argument d'une charmante naïveté, et qui avait sa valeur à une époque où il fallait des miracles pour établir la vérité de la religion et la justice d'une cause quelconque. Sous ce rapport, les Templiers étaient aussi bien nantis que tous leurs contemporains. «Item, disent-ils, proposent que la spina de la corona que fu de Nostre Senior, in cele meisme guisse ne florrira au jor del Venres Sanz entre les mans des freres capellans deu Temple, si ils fossent tiels que om lor met dessus (46)». C'était un fait avéré, «e ceit e manifest pour toute maniere de gens de siegle».
Le cahier de l'enquête contre les Templiers roussillonnais fut clos et scellé par l'évêque d'Elne, le 31 août 1310, et expédié sans doute peu de jours après (47).
Après cette longue information, nos archives deviennent de nouveau silencieuses sur les suites du procès des Templiers du diocèse d'Elne, et nous devons recourir encore aux registres de Barcelone pour avoir quelques renseignements sur ce qui dut se passer en Roussillon.
D'après l'organisation particulière de l'ordre du Temple, le Roussillon et le diocèse de Majorque (48) se trouvaient compris dans la Maîtrise de Catalogue, mais le diocèse d'Elne dépendait de la province ecclésiastique de Narbonne, et c'est pour cela que l'enquête y avait été dirigée par l'évêque Raymond Costa. Cette situation compliquée amena divers incidents qu'il n'est pas facile d'éclaircir, avec les documents très incomplets qui nous restent aujourd'hui, et qu'il faut se borner à indiquer ici.
Les Templiers catalans semblaient d'ailleurs avoir compris, dès le principe, que l'épreuve qu'ils avaient à subir n'était qu'une attaque du pouvoir politique contre lequel ils ne pouvaient trouver d'autre protecteur que la papauté. C'était de leur part une preuve éclatante de confiance dans la justice de leur cause, et une noble réponse à l'accusation d'hérésie dont l'Ordre était l'objet. Malheureusement, Clément V n'était pas en mesure de se prononcer en toute liberté, et, sans accepter la connivence que l'histoire fait peser sur lui, il est trop évident que dans toute cette affaire le Pape ne put que subir la despotique influence de Philippe-le-Bel. Quoi qu'il en soit, on ne peut expliquer que par ces illusions des Templiers catalans, leur résistance à tous les ordres du roi d'Aragon et leurs appels réitérés à l'intervention du pape. Dès le 5 janvier 1309, Clément V avait écrit à l'archevêque de Tarragona et à ses suffragants que les Templiers lui ayant manifesté l'intention de remettre entre ses mains leurs châteaux et leurs biens, il venait de nommer Bertrand, prieur de Casian, pour en prendre possession. Le lendemain, il informait le roi d'Aragon que son mandataire, après s'être mis en possession de ces terres et châteaux, devrait en faire la remise au roi qui les garderait «au nom du siège apostolique».
Lorsque tous les châteaux eurent fait leur soumission, un ordre royal donné à la requête de l'évêque de Valence, avait prescrit aux viguiers de remettre tous les Templiers aux ordinaires et aux inquisiteurs, dès qu'ils en seraient par eux requis, pour procéder à l'enquête (14 juillet 1309). Le roi pouvait, en effet, après ce qui se passait en France, livrer les personnes sans grande difficulté ; il n'en était pas de même des biens. Aussi le Pape ayant nommé l'archevêque de Tarragona, Guillaume de Rocaberti, et l'évêque de Valence, collecteurs de tous les biens du Temple dans le royaume d'Aragon, ces deux prélats, aussitôt après leur retour du siége d'Almeria, réclamèrent la remise des châteaux et terres en question. Le roi la leur refusa et, le 30 mars 1310, il écrivit au Pape qu'une grande partie de ces biens provenait du domaine royal et n'avait été donnée aux Templiers que sous certaines réserves ; que le trésor royal avait fait beaucoup de dépenses pour s'emparer de Montço, de Miravet et de la plupart des autres châteaux, et qu'il ne remettrait rien jusqu'à ce que Sa Sainteté se serait prononcée avec le concile qui était convoqué à cet effet. Il offrait d'ailleurs de remettre tous les biens du Temple entre les mains de Sa Sainteté, dans le cas où l'Ordre serait aboli, mais en réservant expressément ses droits et sa souveraineté.
Cette question fut donc abandonnée pour le moment, et l'on ne s'occupa plus que du procès. Le 4 avril 1310, le Pape écrivit d'Avignon au roi d'Aragon, pour lui rappeler qu'il l'avait précédemment convoqué pour le concile qui devait se célébrer à Vienne le premier du mois d'octobre suivant ; mais, l'enquête contre les Templiers n'étant pas encore achevée dans quelques diocèses, et comme il n'avait pas l'espoir qu'elle le fût bientôt, afin d'être en mesure de pouvoir soumettre toute l'affaire au concile, il avait résolu de le proroger d'un an, et il priait le roi de vouloir bien y assister en personne.
La procédure pouvait donc se développer avec toute latitude (49).
Le 13 juillet 1310, des lettres du roi datées de Daroca ordonnaient à tous les baillis, «conformément à la demande des inquisiteurs apostoliques», de resserrer davantage la prison des Templiers, «en les mettant tous aux fers, à partir du prochain jour de Sainte Madeleine (22 juillet)». Mais peu de temps après (le 20 octobre), le roi, se trouvant à Barcelone, mandait aux viguiers d'adoucir ces rigueurs, et de laisser les Templiers libres dans les châteaux, mais toutefois après qu'ils auraient prêté serment de n'en pas sortir et de ne pas s'échapper, sous peine d'être réputés et tenus pour hérétiques. Le roi déclarait d'ailleurs qu'il donnait ces ordres à l'instance du dernier concile provincial de Tarragona qui avait demandé que les Templiers fussent tenus «sous garde sûre, mais non afflictive», attendu que leur affaire n'avait pas encore été jugée et que rien ne prouvait leur culpabilité. En effet, une lettre du Pape datée d'Avignon, le 18 mars 1311, déclarait que les procédures faites par l'archevêque de Tarragona, l'évêque de Valence et les autres délégués apostoliques pour la cause des Templiers, n'établissaient aucune «conviction» contre les accusés, et qu'il en résultait seulement contre eux «une véhémente suspicion» ; il mandait en conséquence de procéder par la question et par les tortures, et il suppliait le roi d'Aragon de lui prêter aide et protection pour exécuter cette résolution.
Les malheureux Templiers, affligés de tous ces délais et prorogations qui ne faisaient que prolonger les souffrances de leur captivité, supplièrent Jacques II d'agir plus énergiquement que jamais auprès de l'archevêque de Tarragona pour être jugés au concile qui devait se célébrer prochainement, et le roi écrivit dans ce sens le 3 mai 1311. En attendant, il donna de nouveaux ordres «pour qu'ils fussent remis aux fers et en prison plus étroite» (16 août de la même année).
Pendant que l'on prenait en Catalogne ces dispositions dont la plupart s'appliquaient aussi sans doute aux Templiers roussillonnais, le roi Jacques Ier de Majorque mourut dans son île, vers la fin de juin 1311, et son fils Sanche lui succéda. L'évêque d'Elne, Raymond Costa, qui avait commencé la procédure contre les frères du Mas Deu, mourut aussi dans le cours de la même année, et Raymond, précepteur de la cathédrale d'Elne, avant été élu évêque de ce diocèse, fut envoyé à l'archevêque de Narbonne pour recevoir de lui sa consécration (50).
Tout en se prêtant aux rigueurs qu'on lui demandait contre les frères du Temple, le roi d'Aragon ne perdait pas de vue la question des biens temporels de l'Ordre, et il écrivit le 17 août au roi de Castille pour l'engager à s'unir à lui et au roi de Portugal, dans le but de défendre devant la cour romaine la possession qu'ils avaient déjà prise des biens des Templiers. Il le priait d'envoyer à cet effet des mandataires qui se joindraient aux siens et à l'archevêque de Bragance envoyé par le Portugal, pour soutenir «et raisonner les droits des trois souverains». Il déléguait pour son compte un rich homen et un chevalier, «et il me paraît, ajoutait-il, qu'il serait bon que vos mandataires fussent aussi des laïques et des hommes capables de raisonner et de défendre une affaire de cette nature, car les laïques sont plus capables de raisonner que des clercs (51)». On voit que la politique et les légistes de Philippe-le-Bel avaient déjà fait école de l'autre côté des Pyrénées. De son côté, par une lettre du 23 août, le Pape demandait que le roi d'Aragon comparût en personne au concile, afin d'alléguer les motifs pour lesquels il s'opposait à ce que les biens du Temple fussent unis à l'ordre de Saint-Jean, comme on l'avait fait ailleurs.
Le reste de l'année 1311 fut la période la plus douloureuse de la détention des Templiers catalans ; les mesures les plus rigoureuses prescrites par la lettre papale du 18 mars leur furent appliquées sans miséricorde, et on les amena tous à Lerida pour continuer leur jugement «et les soumettre à la torture». C'est ce que nous apprend une lettre du roi d'Aragon datée de Gerona, le 29 septembre 1311, qui nomme Umbert de Capdepont, docteur ès lois et juge des cours royales, pour assister au jugement et à la sentence que devaient prononcer sur les Templiers les évêques de Lerida et de Vich, adjoints aux inquisiteurs fr. Pierre de Montclus et fr. Jean Llotger que le pape avait substitués à l'archevêque de Tarragona et à l'évêque de Valence. Nous ne connaissons pas les détails de cette dernière épreuve, mais il nous reste une lettre du roi en date du 3 décembre suivant, par laquelle il ordonnait de préparer des médicaments pour les Templiers qui en auraient besoin, soit pour cause de maladie, soit par suite de la torture, propter tormenta (52).
C'est donc à tort que divers historiens ont avancé que la torture ne fut employée qu'en France contre les Templiers, et que les aveux obtenus en Espagne, en Italie et en Allemagne furent faits en toute liberté. On voit que les membres de l'Ordre lurent torturés en Catalogne, et il en fut sans doute de même dans les états du roi de Majorque; car les témoignages contre les Templiers roussillonnais, on l'a vu par l'interrogatoire dont nous avons donné les passages les plus caractéristiques, étaient encore moins compromettants que ceux des intrépides défenseurs de Montço et de Miravet, et pour les uns comme pour les autres, il n'en pouvait résulter aux yeux du Pape qu'une véhémente suspicion que la torture seule pouvait confirmer. Ce que nous savons, et nous sommes heureux de le proclamer pour l'honneur et l'humanité de la justice ecclésiastique du Roussillon, c'est que, s'il y eut ici des arrestations, des interrogatoires et des hommes soumis à la torture, il n'y eut du moins ni décapitations, ni bûchers. Il en fut de même en Catalogne, comme on le verra plus loin, et, sauf les simples peines canoniques qui purent être prononcées contre quelques Templiers, il ne put y avoir que des condamnations civiles pour le fait de prise d'armes et de rébellion contre l'autorité royale (53).
Le pape écrivit le 20 février 1312 au roi d'Aragon, pour le prier de prendre sur les biens de l'ordre du Temple une indemnité de quatre florins d'or par jour, due, d'après Sa Sainteté, à Jean Borgonyo, sacristain de Majorque, que le Saint-Siège avait délégué dans les royaumes d'Aragon, de Majorque et de Navarre pour procéder, d'accord avec les ordinaires, à l'enquête contre l'ordre du Temple. Cet ecclésiastique était un sujet du roi de Majorque, et ce document justifie l'opinion souvent exprimée ici, que la plupart des mesures prescrites par le Pape au sujet des Templiers de la Catalogne, s'appliquaient également à ceux du Roussillon (54).
Enfin, par une première bulle expédiée du concile de Vienne (en Dauphiné), le 22 mars 1312, Clément V abolit l'ordre des Templiers, non per modum diffinitivae sententiae, sed per modum provisionis, «sans déroger cependant aux procédures faites ou à faire contre les membres dudit ordre par les évêques diocésains et par les conciles provinciaux, comme il a été déjà ordonné d'autre part (55)».
Une seconde bulle apostolique, donnée à Vienne le 6 mai 1312, suppose l'ordre des Templiers éteint, et ordonne à tous ceux des provinces (les Français exceptés) de comparaître devant leurs métropolitains respectifs, afin d'être jugés dans les conciles provinciaux, punis s'ils sont coupables des crimes dont ils sont accusés, et absous s'ils sont innocents ; dans ce dernier cas, donnant pouvoir auxdits conciles de leur assigner une portion congrue sur les biens de l'Ordre. Le Pape recommandait d'ailleurs d'user de toute miséricorde dans les procédures subséquentes, à l'exception des relaps et de ceux qui n'auraient pas subi les peines canoniques auxquelles ils auraient été condamnés. Quant à ceux qui se soumettraient et resteraient soumis à l'Eglise, ils devaient être décemment entretenus selon leur condition dans les maisons de l'Ordre supprimé ou dans des monastères d'autres ordres, mais toujours avec les biens qui avaient appartenu aux anciens Templiers. Les conciles provinciaux prendraient à cet égard telles mesures qu'ils jugeraient à propos, mais sans laisser les ex-Templiers en trop grand nombre dans chacun desdits monastères ou maisons (56).
Les dispositifs de ces deux bulles devaient être immédiatement appliqués aux Templiers catalans. Il existait même un ordre du roi qui prescrivait de les conduire tous à Tarragona, pour comparaître au concile quod ibidem nunc celebratur. C'était l'archevêque de cette métropole qui avait lui-même prié Jacques II de les y faire venir depuis le 1er jusqu'au 15 mars, parce que le concile ne pouvait pas se proroger davantage. Mais, soit que l'on eût avis des décisions que le pape allait prononcer dans quelques jours, soit pour tout autre motif, ces ordres n'avaient eu aucun effet.
Enfin, à la demande de l'archevêque de Tarragona, un ordre général du roi, donné à Lerida le 7 octobre suivant, enjoignit de conduire les Templiers de Barbera et de Montblanc, pour le concile provincial qui devait s'ouvrir à la prochaine fête de Saint Luc (18 octobre) (57).
«L'assemblée était composée des évêques de Valence, de Saragosse, de Vich, d'Huesca, de Tortosa et de Lerida. Les accusés y comparurent et, après un rigoureux examen du procès, ils furent déclarés innocents de tout soupçon d'hérésie, par une sentence définitive qui fut lue en plein concile dans la chapelle du corpus Christi, le 4e jour de novembre de l'an 1312, par Arnald Çes Comes, chanoine de Barcelone, qui fut nommé archevêque de Tarragona deux ans après. En vertu de cette sentence, les Templiers de ces provinces devaient demeurer soumis à leurs ordinaires respectifs, et recevoir une portion congrue sur leurs biens séquestrés depuis longtemps, jusqu'à ce que le Pape prît d'autres dispositions à leur égard.
Il n'y a dans cette résolution du concile provincial de Tarragona, rien de contraire à celles du concile général de Vienne relatives à la suppression de l'Ordre. En effet, remarquons d'abord qu'une chronique de cette époque, parlant d'une commission formée par le pape Clément V parmi les cardinaux et les autres membres du concile de Vienne pour examiner l'affaire des Templiers, dit que la province de Tarragona n'était pas représentée parmi «ces prélats» (inter quos tamen non fuit provincia Tarraconensis). On sait aussi par Labbe que Clément V, lorsqu'il se réserva la disposition des biens de l'ordre des Templiers, excepta ceux des royaumes d'Aragon, de Majorque et de Portugal. D'un autre côté, la sentence du concile de Tarragona est en accord parfait avec la bulle d'extinction de l'Ordre fulminée au concile de Vienne, par laquelle il était ordonné aux Templiers de toutes les provinces de comparaître devant leurs évêques respectifs, avec faculté accordée aux conciles provinciaux d'examiner et de juger leur cause et de leur assigner une pension décente sur les biens de l'Ordre.
Il est vrai que les actes de ce concile de Tarragona ne se sont pas retrouvés ; mais, indépendamment des titres particuliers qui constatent son existence, on voit encore par le testament de frère Raymond Dez Pont, évêque de Valence, fait le 1er novembre 1312, qu'il était venu, comme il le dit, au concile provincial. Mais il y en a une preuve bien plus décisive dans un ordre du roi d'Aragon, daté d'Exea le 25 novembre 1312, et adressé à Bertrand Dez Vall ou Za Vall, qui demeure chargé d'exécuter ce que ledit concile avait ordonné sur la distribution, la destination et les moyens d'entretien des Templiers, avec défense de les laisser errer comme des vagabonds et recommandation de se comporter comme ils le devaient.
Enfin, il existe à cette même date une lettre de l'archevêque de Tarragona qui prie le roi de vouloir bien lui faire remettre les joyaux, reliques, argenterie et autres biens meubles des Templiers, pour être en mesure de leur servir la pension qui leur sera due, conformément à la décision que venait de prendre le concile provincial (58)».
Ces renseignements fournis par l'un des historiens les plus savants et les plus judicieux que l'Espagne ait produits dans notre siècle, sont pleinement confirmés par les documents que nous avons encore à examiner au sujet des Templiers roussillonnais. Nous n'aurions eu, d'ailleurs, absolument rien de particulier à citer sur les destinées de ces malheureux, dans le long intervalle écoulé entre le dernier jour de l'enquête de janvier 1310 et le mois d'avril 1313, si nous n'avions recueilli au-delà des Pyrénées l'écho des souffrances et des péripéties qui, pendant ces trois longues années, durent assaillir l'ancien défenseur de Miravet et ses compagnons du Mas Deu.
Il y a cependant, pour toute cette période, des obscurités que la rareté des documents empêche d'éclaircir et même d'expliquer d'une manière satisfaisante, en ce qui concerne les Templiers du diocèse d'Elne. Aux termes de la bulle papale du 22 mars 1312, leur innocence ou leur culpabilité ne pouvaient être prononcées que par l'évêque d'Elne ou plutôt par le concile de la province ecclésiastique de Narbonne dont ils dépendaient ; d'un autre côté, ce concile ne pouvait rien statuer sur leurs biens, puisque les frères du Mas Deu étaient sujets du roi de Majorque. Et pourtant, comme on le verra plus loin, ce fut l'archevêque de Tarragona qui prononça «l'absolution» de frère Raymond Sa Guardia et qui détermina pour ce Commandeur et pour les autres Templiers uu diocèse d'Elne et de l'île de Majorque, le chiffre des pensions qui devaient leur être servies. Enfin, nous voyons que l'évêque de Majorque ayant écrit au roi Sanche, de donner des ordres pour que les deux Templiers G. de Montanyans et A. Duyl de Molins pussent circuler librement et sans gardes dans cette île, le roi lui répondit de Perpignan, le 15 juin 1314 : «Quant à la demande que vous nous avez adressée sur la mise en liberté de deux chevaliers du ci-devant ordre du Temple, vous ne devez avoir recours qu'à vous même, puisque, sur nos instances, le seigneur Pape vous a commis pour l'expédition de l'affaire des Templiers qui sont à Majorque, ainsi que vous le verrez dans le rescrit apostolique» (59). Le pape avait-il accordé un rescrit semblable à l'évêque d'Elne ou à l'archevêque de Tarragona, pour décider du sort des Templiers roussillonnais ? Nous l'ignorons, et nous ne savons comment porter la lumière dans cette situation déjà si compliquée par elle-même, et rendue encore plus obscure par les assertions en apparence contradictoires des documents contemporains.
Quoi qu'il en soit, l'ordre du Temple était désormais supprimé, les anciens débris de cette noble milice n'avaient plus le droit d'en porter le nom ni d'en prendre les insignes, et il ne nous reste plus qu'à recueillir les dernières traces laissées en Roussillon par les victimes d'une condamnation qui est, comme on l'a dit, un des grands étonnements de l'histoire.
Le 12 des calendes de mai (20 avril) 1315, frère Raymond de Guardia, du ci-devant ordre de la chevalerie du Temple, fait quittance à Hugues de Cantagrill, commis par le roi de Majorque à l'administration des biens de feu noble Raymond de Canet, fils de Pons de Guardia et neveu de l'ex-commandeur du Mas Deu, d'une somme de deux mille sols barcelonais couronnés de tern, que dame Thomasia, sa défunte mère, avait léguée dans le temps audit Raymond de Guardia et à sa soeur Dame Marquesa, alors abbesse du monastère de Sainte-Marie de Vallaura au diocèse d'Urgell. Frère Raymond avait déjà fait don à sa dite soeur des mille sols que leur mère lui avait légués (60). Cette quittance reçue par un notaire de Perpignan, indique que l'ex-commandeur du Mas Deu se conformait religieusement à la sentence d'abolition du «ci-devant» ordre du Temple, qui désormais n'existait plus aux yeux de l'Eglise. Mais la question des biens temporels n'était pas encore réglée en Roussillon, et l'acte de lods du 5 des ides d'août (9 août) 1313 que nous avons eu déjà l'occasion de citer, nous montre ces biens encore administrés à cette époque par les séquestres royaux Hugues Sapor et Raymond Savina (61).
Peu de temps après, l'Archevêque de Tarragona déclara Raymond de Guardia absous et innocent de tous les crimes qui lui étaient imputés, et il lui assigna une pension viagère à partir du 15 octobre 1313, ce qui porte à penser que cette sentence définitive avait dû être prononcée à cette même date. C'est ce qui résulte de l'acte suivant compris dans un ancien registre de la Procuration royale de Majorque :
«Le vendredi XVe jour du mois de février de l'an M. CCC. XIII (62).
Il fut présenté à P. de Bardoyl et à P. Matfre, procureurs du très-haut seigneur roi de Majorque, une charte ou lettre du saint père Archevêque de Tarragona, laquelle avait été adressée au seigneur roi, au sujet de la pension assignée à l'honorable seigneur frère Ray. Sa Guardia du ci-devant ordre du Temple. En icelle il était contenu, entre autres choses, que ledit frère R. qu'il avait absous, devra être placé dans la Maison du Mas Deu où il aura sa résidence et son habitation, sans (payer aucun) loyer ni salaire, avec jouissance du jardinage du jardin et des fruits des arbres fruitiers, mais pour sa nourriture seulement ; en outre, qu'il pourra librement prendre du bois pour lui et pour sa compagnie dans les forêts du Mas Deu ou des autres lieux (qui en dépendent), sans toutefois y porter dommage. Enfin, pour que ledit frère Ray. pourvoie à ses affaires et aux besoins de sa compagnie, qu'il lui soit assigné par an CCCI livres sur les biens qui furent dudit Temple : laquelle pension commence à partir de la mi-octobre de l'an M. CCC. XIII.
Il fut ordonné par le seigneur roi à Pierre de Bardoyl, au Volo, jeudi matin en l'année susdite, dans la maison d'En Vives, que cette pension soit payée audit frère Raymond, chaque année, de quatre en quatre mois ; et qu'il lui soit toujours fait un payement en avance, pourvu qu'il offre une caution, car si ledit frère Raymond venait à mourir après avoir reçu une paie qui ne lui serait plus due, les cautions qu'il donnera devraient rembourser ce qu'il aurait pris en plus qu'il ne lui appartiendrait pour sa pension ou quittance. En Bérenger d'Atsat et En P. d'Atsat, frères, tous les deux donzells habitants de Perpignan, par prières et mandement dudit frère Raymond, se constituèrent cautions, pour rembourser ce qu'il aurait pris de plus que ce qui lui appartiendrait pour sa pension jusqu'au jour de son décès, en obligeant leurs biens à cet effet et en renonçant à tout droit qui pût les favoriser.
Pour ladite pension, nous lui fimes livrer par En P. Ribera, vendredi, huitième jour du mois de mars, outre cinquante livres qu'il lui avait déjà remises, en tout CCI livres.
Plus, nous donnâmes comptant audit frère Raymond Saguardia, vendredi, huitième jour du mois de mars, au Temple (63)... CXXIII livres, VI sols, VIII deniers.
Somme de ce que nous lui avons fait remettre en tout... CCCLXXIII livres, VI sols, VIII deniers, qui font en tournois d'argent, V M DC tournois d'argent XVId, lesquels valent, en comptant XV deniers pour un tournois d'argent, CCCI livres en barcelonais menus ; - et cela, parce qu'il y a dans la lettre du seigneur Archevêque de Tarragona que les CCCI livres soient données audit Commandeur en barcelonais menus ou en monnaie équivalente.
Ces CCCI livres sont reportées à l'article de la pension de frère Raymond dans le Livre de Comptabilité du Temple de M CCC XIIII (64).
Le 18 mars 1314, dix jours après ce règlement de la pension du courageux défenseur de Miravet, la ville de Paris assistait au plus sinistre épisode de la condamnation du Temple. Philippe-le-Bel faisait brûler le Grand-Maître Jacques de Molai ainsi que Gui, maître de Normandie, dans l'île aux Juifs, réunie aujourd'hui à la Cité ; Clément V mourait peu après, l'esprit troublé par la condamnation des Templiers et par les derniers mots du Grand-Maître qui l'avait, disait-on, ajourné à comparaître avant un an devant Dieu. Sept mois après, Philippe le suivait dans la tombe (novembre 1314).
Le procès et le supplice des Templiers débarrassaient les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem de rivaux qui ne laissaient pas de leur porter ombrage. Ils influèrent de la manière la plus heureuse sur l'ordre de Saint-Jean : d'abord, parce que l'estime que les Hospitaliers s'étaient conciliée par leur dévouement aux intérêts de la religion, s'accrut de toute la haine que la plupart des souverains portaient aux Templiers ; en second lieu, parce que les biens de ces derniers avaient été adjugés par le concile de Vienne à l'Ordre survivant. Nés tous les deux de l'esprit des croisades, les deux ordres s'étaient établis presqu'en même temps en Roussillon, mais ils n'y avaient acquis ni la même influence ni les mêmes richesses. La maison de Saint-Vincent de Bajoles (aujourd'hui le Mas Anglade), située à une demi-lieue à l'est de Perpignan, était le siège de la Commanderie ou Préceptorie des Hospitaliers dans le diocèse d'Elne où ils possédaient, outre la terre de Bajoles, les seigneuries de Bonpas, Cabestany et Saint-Nazaire, et le tout formait un bailliage sous la dépendance du Châtelain d'Emposta et du Prieur Général de Catalogne. Un bail passé pour cinq ans, aux ides de mars 1311, par frère Raymond d'Empories, Commandeur de Bajoles et lieutenant du Maître de l'Hôpital dans la châtellenie d'Emposta, avait affermé tous les revenus de cette Commanderie, à raison de 9.500 sols barcelonais par an. Les revenus du Mas Deu étaient de beaucoup supérieurs. Les biens du Temple, quoique vivement disputés pendant quatre ou cinq ans par les rois de France, d'Aragon et de Portugal, et quoique diminués par les concessions forcées de l'ordre des Hospitaliers à la cupidité de ces souverains, n'en augmentèrent pas moins dans une proportion considérable les revenus des chevaliers de Rhodes. Ce fut pour eux une véritable bonne fortune, qui contribua puissamment à rendre à cette association son éclat primitif.
On a déjà vu les précautions qu'avait prises de longue date le roi d'Aragon, pour s'assurer la meilleure part de la riche succession du Temple. Nous sommes moins bien renseignés en ce point, comme en beaucoup d'autres de toute cette affaire, sur les prétentions que put formuler la cour de Majorque qui tenait ces biens sous séquestre depuis le mois de décembre 1507. Voici tout ce que nous avons pu recueillir à cet égard.
La lettre de Clément V en date du 20 février 1312 montre qu'il avait délégué l'archevêque de Tarragona et l'évêque de Valence, «en qualité de curateurs et administrateurs des biens de l'ordre du Temple dans les royaumes et pays d'Aragon, de Majorque et de Navarre (65)», et c'est en vertu de cette délégation que ces deux prélats avaient ordonnancé divers payements sur lesdits biens, en faveur de plusieurs juges et commissaires apostoliques expédiés dans ces mêmes pays. C'est encore à ce titre que l'archevêque de Tarragona avait prescrit de prendre, sur les revenus du Temple en Roussillon, les pensions par lui assignées au Commandeur du Mas Deu et à ses compagnons. Le roi Sanche de Majorque, à l'exemple des souverains d'Espagne et de France, réclama certainement une part dans la succession adjugée aux Hospitaliers, et le pape lui attribua «tous les biens mobiliers du Temple dans ses états», sans préjudice des indemnités et compensations pécuniaires que l'ordre de Saint-Jean pourrait lui accorder. Les conventions particulières qui dûrent être faites sur ce dernier point, relativement aux biens du diocèse d'Elne, ne nous sont pas connues ; mais nous avons retrouvé celles qui furent faites pour la livraison des biens situés dans l'île de Majorque, et comme les mêmes principes furent sans aucun doute appliqués aux biens et revenus du Roussillon, nous croyons utile de donner ici les principales dispositions du contrat relatif aux îles Baléares.
Le roi Sanche voulait reprendre dans l'île de Majorque, la juridiction ou même la pleine propriété d'un grand nombre de domaines, entre autres les alquéries de Beni-Alfimara et de Beni-Cassim, avec d'autres possessions des anciens Templiers. De son côté, frère Arnald de Soler, de l'ordre des Hospitaliers, agissant avec pleins pouvoirs et au nom de Foulques de Villaret, Grand-Maître de cet Ordre, objectait que tous ces biens avaient été jadis donnés aux frères du Temple par l'infant Pierre de Portugal, ancien seigneur du royaume de Majorque, et que par conséquent ils devaient revenir à l'Hôpital. Enfin le roi, «par dévotion pour l'ordre dudit Hôpital, par considération personnelle pour frère Arnald de Soler qu'il chérissait et affectionnait extrêmement, et cédant aussi au désir de procéder en cette affaire avec toute bonté et douceur», consentit à la transaction suivante :
Il fut convenu que le roi et ses successeurs, pour tous droits à eux compétents sur les biens du ci-devant ordre du Temple dans l'île de Majorque, recevraient une rente annuelle de 9.000 sols royaux majorquins et de 2.000 sols barcelonais ; - et de plus, en argent comptant, une somme de 22.500 sols de dite monnaie de royaux majorquins. Il était entendu que pour se payer de cette dernière somme, le roi n'aurait qu'à en faire la retenue sur les produits des biens du Temple qui étaient déjà entre ses mains, c'est-à-dire sur les revenus, fruits et produits de tous lesdits biens du Temple situés dans les états du roi de Majorque, depuis le jour où la donation de ces biens fut faite aux frères de l'Hôpital par le souverain Pontife, le roi étant tenu de restituer à l'Hôpital tous les revenus perçus jusqu'au dit jour, après en avoir déduit les frais et dépenses faits par lui ou par ses procureurs.
«Il était d'ailleurs bien entendu que le roi retiendrait devers lui les autres revenus, fruits et produits desdits biens perçus ou à percevoir avant le jour où ladite donation fut faite à l'Hôpital, ces revenus devant en effet lui appartenir en vertu de la concession ou donation à lui faite par le Souverain Pontife, comme il était contenu dans les rescrits apostoliques».
Il fut aussi convenu que, pour la rente annuelle de 11.000 sols que le roi devait retirer en vertu de cette transaction, deux mille seraient pris sur le produit des biens possédés par le Temple dans le lieu de Saint-Hippolyte en Roussillon, et les neuf mille restants sur divers lieux, domaines et alqueries, situés dans l'île de Majorque : «moyennant quoi, et en vertu de la donation faite par le pape, l'Hôpital demeurait absolument maître et propriétaire de tout le restant des châteaux, lieux et autres biens ci-devant possédés dans cette île par les Templiers».
Enfin, «comme tous les biens mobiliers des anciens frères du Temple existants dans les états du roi de Majorque, appartenaient audit roi en vertu de la donation à lui faite par le Souverain Pontife, le roi Sanche voulait bien faire abandon de tous les ornements des ci-devant chapelles du Temple, sous la condition qu'ils demeureraient affectés au service des dites chapelles ou églises (66)».
Nous n'avons qu'un fragment de cette transaction, faite «dans la chambre du roi au château royal de la cité de Majorque, le 12 des calendes de mars, l'an du seigneur...»
Le millésime manque, mais on peut le rétablir d'une manière à peu près certaine et rapporter ce document au 18 février 1313 (1314 nouv. style). En effet, il résulte du texte même de cette convention, qu'à l'époque où elle fut faite, les biens du Temple étaient encore administrés par les séquestres royaux et, comme on le verra plus loin, la date que nous indiquons est la seule qui puisse se rapporter à une pareille situation.
Quoi qu'il en soit, et en appliquant au Roussillon les données qui résultent de la transaction relative aux biens de l'île de Majorque, on voit que le roi Sanche dut garder pour sa part tous les biens meubles, y compris les espèces monnayées, provenant des Templiers du diocèse d'Elne, sauf l'argenterie et les ornements des églises qui furent conservés à leur ancienne destination (67). Quant aux immeubles, les documents des siècles suivants nous montrent les Hospitaliers de Saint-Jean en pleine possession de toutes les seigneuries, droits, terres et propriétés qui avaient appartenu aux Templiers roussillonnais, et le roi se contenta sans doute ici de quelque indemnité pécuniaire dont le chiffre nous est inconnu. La remise de cette succession dut se faire dans les deux premiers mois de l'an 1314, car on a vu qu'à la date du 9 août 1315 ces biens étaient encore administrés par les séquestres royaux, et nous trouvons aux ides de mars de l'an 1313, c'est-à-dire le 15 mars 1514 (n. style), un acte d'un lods de vente d'un champ sis au territoire d'Orle, près de Perpignan, et tenu en directe seigneurie pour la maison du Mas Deu, ledit lods fait «par frère Bérenger d'Alenya, de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Précepteur d'Avinyò et lieutenant du vénérable et religieux Châtelain d'Emposta dans les maisons du Mas Deu et de Bajoles, lequel, audit nom et du consentement ou conseil de Raymond Savina, bourgeois de Perpignan, confirme ladite vente, sauf le droit de la maison du Mas Deu (68).
Ici la date est certaine ; l'ordre de l'Hôpital a déjà sa part dans l'administration des biens du Temple en Roussillon, et il exerce ses droits de moitié avec l'un des deux séquestres royaux qui les exerçaient sans partage six mois auparavant. Les frères de l'Hôpital ne tardèrent point, d'ailleurs, à entrer en pleine et entière possession des biens que le pape leur avait attribués, mais cette possession définitive ne nous est connue qu'à partir du 15 juin 151. A cette date, frère Arnald de Soler, revêtu du titre de «Précepteur du Mas Deu et de son bailliage (dépendances)», faisait un acte de procuration en faveur de frère Bérenger d'Alenya (69).
Quelques jours après, celui-ci usait de ses pouvoirs sans intervention de séquestres ni procureurs royaux, et des actes du mois de septembre suivant nous montrent le nouveau Commandeur Johanniste du Mas Deu disposant en toute liberté des biens qui avaient appartenu à l'ordre du.Temple en Roussillon (70).
La suppression de l'Ordre était désormais consommée dans ce pays. Il semble en effet, d'après tous les faits et documents que nous venons d'enregistrer, que toutes les sentences canoniques ou civiles qui pouvaient concerner les frères du Temple avaient été prises, puisque la pension de chacun d'eux avait été réglée. Comment s'expliquer sans cela, que l'ordre de l'Hôpital eût déjà la libre disposition des biens qui leur avaient appartenu ? Il paraît cependant que les anciens religieux du Mas Deu, arrêtés depuis huit longues années, se trouvaient encore détenus dans leurs maisons malgré les décisions du concile de Tarragona, et ce n'est pas, il faut l'avouer, sans une douloureuse surprise que nous lisons ce qui suit dans l'Histoire de Languedoc :
«Bernard de Farges, archevêque de Narbonne, convoqua le concile de sa province par des lettres datées de Carpentras, au mois de septembre de l'an 1315. Il y appela, entr'autres, Guillaume évêque d'Elne son suffragant, à qui il écrivit quelques jours après, pour lui ordonner d'amener au concile tous les Templiers qui étaient détenus dans les prisons de son diocèse, et d'apporter les procédures qui avaient été faites contre eux, pour disposer ensuite de leurs personnes : l'évêque d'Elne était alors absent et dans un pays éloigné. Ses grands vicaires, à qui ces ordres furent signifiés, étant prêts à partir au commencement d'octobre pour se rendre au concile, se présentèrent à l'audience du roi de Majorque dans son palais de Perpignan pour lui en faire part ; et ce prince leur fit répondre par Guillaume de Canet, son lieutenant, que le feu pape Clément V l'ayant chargé de la garde de ces Templiers, il ne pouvait les remettre sans un ordre du pape son successeur ; que si ces prisonniers devaient être punis des crimes dont ils étaient accusés, il était en droit de leur faire subir le supplice dans ses domaines, où il les avaient commis, et de les faire juger par sa cour ; et que de crainte que l'archevêque de Narbonne, l'évêque d'Elne, ou leurs officiaux, n'entreprissent quelque chose contre sa jurisdiction, ou qu'ils n'usassent d'excommunication ou d'interdit, il en appelait au Saint Siège ou au pape futur. C'est tout ce que nous savons de ce concile de Narbonne» (Mss. de Baluze cotté Schedae Narbonenses) (71).
L'affaire des Templiers roussillonnais, répétons-le, devait être terminée et leur situation réglée, au moins depuis le mois de mars 1314, puisqu'à cette époque Raymond de Guardia, absous par l'archevêque de Tarragona, avait déjà fourni des cautions pour le remboursement des sommes qu'il pourrait devoir au Trésor royal en cas de décès, et l'on ne sait comment s'expliquer les réclamations de l'archevêque de Narbonne et les réponses faites à ce sujet par le roi de Majorque. Quoi qu'il en soit, le pape Jean XXII, élu en 1316, aurait accordé au roi Sanche l'autorisation qu'il demandait, et, d'après l'Histoire de Languedoc, on ne trouva pas un seul Templier coupable dans tout le ressort de l'archevêché de Narbonne.
Selon le Père Villanueva, ce ne fut qu'en l'an 1317 que l'ordre de Saint-Jean prit possession de tous les châteaux et biens des Templiers d'Aragon et de Catalogne, «comme on le voit par l'inscription qui existe à Tortosa près de la porte de l'église dite du Temple. C'était en exécution de la bulle du pape Jean XXII, donnée à Avignon le 10 août 1317, par laquelle il était ordonné de remettre lesdits biens à frère Martin Perez de Oros, Châtelain d'Emposta (72)». Nous ne savons ce qui put se passer à cet égard au-delà des Pyrénées ; mais on a vu que, dans les états du roi de Majorque, dès l'an 1314, les biens des Templiers roussillonnais étaient occupés par les Hospitaliers en vertu de l'attribution qui leur en avait été faite par le pape Clément V. Cette possession s'était continuée au nom du même ordre, par frère Arnald de Soler qui prend le titre de Commandeur du Mas Deu en 1315, par frère Ermengald de Fitor en avril 1317, frère Guillaume de Millas en mai 1521, et frère Arnald de Torroja en septembre 1322. Tous ces commandeurs régissaient en même temps l'ancienne commanderie de Bajoles, et frère Raymond d'Empories qui l'avait occupée au début de l'affaire des Templiers, était devenu Châtelain d'Emposta en 1311, et Grand Prieur de Catalogne en 1319. C'est à ce dernier titre qu'il fit avec frère Martin Perez de Oros, Châtelain d'Emposta, une convention qui réglait définitivement la pension attribuée à chacun des ci-devant Templiers encore existants dans le ressort de son Prieuré. Ce document est daté du lieu de Torreferrera dans la châtellenie de Montço, le 10 des calendes de novembre 1319 ; il comprend nominativement tous les anciens frères du Temple qui vivaient encore dans les châtellenies ou maisons de Saragossa, Alfambra, Valence, Albocacer, Les Coves, Orta, Gandesa, Montço, Osca, Gardeyn, Barbenc, Granyena, Barbera, Celma, Barcelone, Ayguaviva, Tortosa, le Mas Deu et l'île de Majorque, et |