![]() | L'ordre du Temple en pays catalan |
Les derniers Templiers du Masdéu | |
| Histoire médiévale Histoire du Roussillon Templiers Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | La principale source d'information sur les personnels de la commanderie reste les interrogatoires des Templiers du Masdéu, publiés par Jules Michelet en 1841 à partir d'un manuscrit aujourd'hui déposé à la Bibliothèque Nationale. Ces textes ont été largement utilisés depuis par tous les historiens qui se sont intéressés au procès et à la fin de l'ordre du Temple, et notamment par Bernard Alart (Suppression de l'ordre du Temple en Roussillon), Josep Maria Sans i Travé (El procès dels Templers catalans) et Robert Vinas (L'ordre du Temple en Roussillon). Si on y ajoute les documents contenus dans les registres templiers des Archives de la Couronne d'Aragon, c'est presque toute la vie quotidienne au Masdéu que nous pouvons reconstituer. Ces textes, si riches, permettent d'ajouter aux aspects déjà bien connus de la vie templière, comme les modalités d'entrée dans l'ordre, le fonctionnement d'une commanderie, des points peu connus comme la culture des Templiers, l'argent «personnel» des Templiers et surtout le devenir des hommes au lendemain du procès. La commanderie du Masdéu et ses personnels en 13071- La commanderie du Masdéu |
![]() Capbreu d'Argeles - © Archives Départementales des Pyrénées-Orientales
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| 2- Les personnels Le fonctionnement de la maison exige le recrutement de personnels très divers, qu'ils soient laïcs ou religieux, aptes à remplir l'ensemble des fonctions combattantes ou non combattantes de l'ordre. Mais il y a deux règles intangibles dans ce domaine : - Le Temple recrute selon ses besoins. - Une fois rentré chez les Templiers, on ne change pas de statut social, même si l'on peut exercer des fonctions de plus en plus importantes On recrute donc au Temple des nobles, les chevaliers ou «milites», car on n'arme pas chevalier chez les Templiers, pas plus qu'on ne forme des prêtres. Le milieu social de recrutement des chevaliers est double : Pour occuper les postes importants (maîtrise provinciale, commanderies principales comme le Masdéu) la grande et la moyenne noblesse fournissent les contigents les plus importants, à l'exemple des Montcada, Cardona, ou Torroja en Catalogne, ou des Canet, Castellnou et Saguardia en Roussillon. Mais les effectifs les plus importants sont constitués par la petite noblesse, représentée au Masdéu en 1307 par Guillem de Tamarit et Berenguer de Coll. La proportion des chevaliers est globalement faible : au Masdéu trois sur 26, soit 11,5 %, contre 16 sur 193, soit 8,1 % à Paris lors des interrogatoires. Il faut croire toutefois que cette proportion changeait dans les commanderies situées près des zones de bataille. En effet, sur 38 templiers interrogés à Lleida, 19 (soit 50 %) étaient chevaliers. Dans l'ordre, ce sont ceux qui sont les plus mobiles. Les trois qui se trouvent au Masdéu en 1307 ont été reçus ailleurs, Ramon Saguardia à Saragosse, Berenguer de Coll à Miravet et Guillem de Tamarit à Gardeny, bien que les deux premiers soient incontestablement originaires de Catalogne-Nord. Ramon Saguardia a même été commandeur de Penyiscola, et il est au moment de la crise lieutenant du maître en Catalogne et Aragon. C'est aussi celui qui a les origines les plus aristocratiques. Les Pinos et les Canet sont ses proches parents. Les lettres qu'il écrit au roi Jaume II d'Aragon pendant le siège de Miravet nous montrent qu'il sait lire et écrire, au moins en «romanç». Mais la grande majorité des Templiers, sergents, frères des métiers, prêtres, ne sont pas nobles. Pour eux, la seule exigence semble bien : ne pas être d'origine servile, donc n'appartenir à aucun seigneur, ne pas pouvoir être réclamé par un seigneur. Chez les Templiers, il ne faut pas et on ne peut généralement pas cacher son origine. La Règle de Barcelone (folio 49) nous donne l'exemple d'un Templier nommé Oliver, qui était entré en se disant chevalier. Découvert, il lui est proposé, car c'est un bon élément, de rester comme sergent. Il préfère demander l'autorisation de se faire ordonner prêtre, ce qui exceptionnellement, lui est accordé. Au Masdéu, en 1307, les frères servants sont 18 sur 26 et constituent donc les 69,2 % de l'effectif templier. Ils sont gestionnaires et dirigent des filiales comme Perpignan, Palau, Sant Hipòlit, Orla, le Mas de la Garriga, les plus importantes, ou même les petites commanderies du pays de Fenouillèdes comme Corbos ou Centernac. L'un d'eux occupe le poste de bailli forain, essentiel dans le fonctionnement du système du Masdéu. Sur délégation du commandeur, il visite les petites implantations templières et règle les problèmes courants, en particulier dans les domaines de la gestion et de la justice. Dans les dernières années du Temple, cette charge, qui demande de nombreux déplacements, a été remplie par Jaume d'Ollers. Le précepteur de Perpignan, souvent bailli forain, est aussi depuis la création du royaume de Majorque en 1276 procureur royal, comme l'ont été Pere de Camprodon puis Jaume d'Ollers (celui qu'on voit sur les terriers de 1293 du roi de Majorque) jusqu'en 1307, à la veille de la crise. Mais, en dehors de ces deux, au dessus du lot, les lettrés comme Jaume de Garrigans, reçu au Masdéu par Ramon Saguardia et devenu ensuite précepteur de Saint Hippolyte puis bailli forain du Masdéu et enfin précepteur de Gebut en Catalogne, sont rares. En fait, la plupart des non-nobles sont des frères des métiers. Ils cultivent les champs, surveillent le bétail comme Arnau Calis ou Pere de Centernac, ou maçonnent comme Ramon Carme. Les interrogatoires nous les montrent totalement analphabètes, comme l'avoue sans honte le frère Ramon Rull. Le recrutement plus local des frères servants est facile à vérifier. La plupart (15 sur 19 soit 78,9 %) ont été reçus dans la chapelle du Masdéu. Quatre seulement ont été reçus ailleurs, Pere Bleda à Alfambra (Aragon), Pere Servent à Gardeny, Jaume Boix à Montso et Ramon de Vilert à Aiguaviva (Girona). Quant aux prêtres, ils sont nombreux à la commanderie du Masdéu, quatre en 1307. C'est une situation atypique, due au nombre de filiales de l'établissement, car souvent c'était la catégorie la plus difficile à recruter. C'est d'ailleurs pourquoi les Templiers avaient le droit de se confesser à des prêtres non-Templiers, dominicains, franciscains ou desservants locaux. Il y a trois chapelains au Masdéu (Bartomeu de Torre, Bernat Guerrer et Joan de Coma) qui assistent tous aux cérémonies d'admission, un (Ramon Sapte) au Mas de la Garriga où il y avait une chapelle, ce qui laisse supposer qu'il n'y en avait pas pour desservir l'église Sainte Marie du Temple de Perpignan où il devait être plus facile de trouver un officiant. Le nombre élevé de chapelains montre bien que la «familia» templière devait être assez nombreuse et comprendre, en dehors des frères, les confrères qui s'étaient retirés à la commanderie, quelquefois avec leur épouse, pour y finir leur vie, les donats, la domesticité et tous ceux qui travaillaient les terres de la réserve. Leur recrutement est également local : ils ont tous été reçus dans la chapelle du Masdéu et leur culture est inégale car ils sont aussi interrogés en langue vulgaire. Au moment du procès, l'un d'eux, Bartomeu de Torre, assure provisoirement la direction de la commanderie en l'absence du frère Ramon Saguardia alors en mission en Catalogne. Sa déposition montre que c'est le plus instruit de tous. C'est lui qui détient la Règle conservée à la commanderie. Il sait donc lire en romanç et probablement même en latin. Après le procès, on perd leur trace car ils ne figurent pas sur les listes de pensionnés. Prêtres ils étaient avant leur entrée au Temple, prêtres ils redeviennent. Nous sommes parfaitement informés sur les cérémonies d'admission au Temple de tous ces personnels. Qu'il s'agisse de chevaliers ou de non-nobles, elles sont les mêmes, et on a quelquefois reçu le même jour, pendant la même cérémonie, un chevalier ou un frère servant ou un prêtre. Les exigences également sont identiques. Il faut être en bonne santé, propre au service du Temple, pour répondre aux duretés de la vie templière, ne pas être marié, ne pas être excommunié, ne pas être membre d'un autre ordre, ne pas avoir de dettes (l'entrée s'accompagne souvent d'une donation faite à l'ordre, ce qui est visible au Masdéu surtout au XIIème siècle) et aussi n'avoir rien promis pour obtenir l'entrée, ce qui s'assimilerait à de la simonie. C'est ce qui ressort des interrogatoires. Bartomeu de Torre décrit ainsi la cérémonie de réception des frères. Elle se fait toujours de la même façon. On dit la messe puis tout le monde sort, sauf les frères de l'ordre, et on ferme portes et fenêtres. Le prêtre qui a célébré la messe invoque la grâce du Saint Esprit. Il dit «Veni, Sancte Spiritus» et la prière «Deus qui corda fidelium». Ensuite on procède à la réception des frères. Lorsque le nouveau a été informé des conditions exigées et des difficultés qui l'attendent, il est admis dans l'église et fait sa demande : «Je vous supplie de me recevoir comme socius et frère de l'ordre pour le service de Dieu. Pour le salut de mon âme je veux consacrer le reste de ma vie à la gloire de Dieu». Le précepteur fait alors resortir pour un moment le demandeur puis le fait appeler et venir à lui. «A ce moment là, dit Berenguer de Coll, il embrasse le nouveau sur la bouche et nulle part ailleurs». «De nombreux frères présents font la même chose, ajoute Guillaume de Tamarit. C'est ce qui est inscrit dans la Règle». Les dates des cérémonies d'admission sont très diverses. La plupart du temps, elles ont lieu en chapitre le dimanche à la fin de la messe. Aucune période de l'année n'est privilégiée. Lors qu'il témoignent au procès, les frères indiquent, quand il ne s'agit pas d'une fête précise comme la Pentecôte ou la nativité de la Vierge, des dates approximatives. Ainsi Ferrer Hot, Joan Sacoma et Ramon Rull, qui ont pourtant été admis au cours de la même cérémonie quatre ans auparavant à peine, donnent-ils trois dates différentes, un dimanche aux environs de la St Martin, le dimanche avant l'Avent et le dimanche avant Noël. Quant à Arnau Calis, il se dit trop vieux pour se souvenir exactement d'un fait qui date de plus de 37 ans, d'autant que depuis, il ne s'occupe que des choses des champs et des troupeaux. En outre, le Masdéu exporte des Templiers. C'est dans son église et à l'initiative de son précepteur que se font les admissions. C'est là qu'ont été recrutés tous les chapelains de la commanderie, la plupart des frères servants et certains chevaliers même. Enfin, la commanderie du Masdéu et le Roussillon en général ont été «exportateurs» en matière de Templiers. La liste des roussillonnais que nous retrouvons dans les autres parties de la Catalogne et en Aragon est longue, et certains d'entr'eux reviendront même vivre au pays après les procès. Ainsi, parmi ceux qui ont été interrogés à Lleida, plusieurs avaient été reçus au Masdéu : Bernat Mateu d'Orla, sergent, reçu du temps du commandeur Guillem d'Abelars, Bertran de Ribes Altes, chevalier, reçu du temps de Guillem de Benages. Dans les autres commanderies catalanes, on trouve encore des roussillonnais comme Bernat de Millars, chevalier, durement châtié pour insubordination l'épée à la main au moment où il fut incarcéré à Gandesa, et Jaume de Garrigans, sergent, le plus connu des frères exportés, ancien commandeur de Sant Hipòlit, bailli forain du Masdéu, reçu par Ramon Saguardia au Masdéu. Mais il y a aussi les chevaliers Bertran de Vilallonga, Bernat de Forques et le sergent Arnau de Cabestany, les chevaliers Berenguer et Ramon de Sant Marçal, Arnau de Banyuls, Berenguer de Palau, Bordoll, Berenguer d'Oms et les sergents Guillem de Castell, Jaume de Conflent ou Ramon de Sant Hipòlit. On retrouve même parmi ceux qui ont été pris à Paris un Ramon de Corbos. 3- A quel âge entre-t-on au Temple ? Motivations, formation et culture Les ordres militaires ont quelquefois accepté de prendre comme oblats de très jeunes gens, parfois même des orphelins. On n'a pas de preuve de cette pratique au Masdéu. Par contre, ce qui ressort c'est la différence d'âge d'admission entre les nobles, recrutés plus jeunes, (moins de 20 ans) et les sergents et prêtres recrutés plus tard (entre 20 et 30 ans généralemment). Les interrogatoires de Lleida nous donnent, en effet, l'âge d'entrée au Temple. Les chevaliers ont tous été recrutés entre 13 et 20 ans (moyenne 17 ans), sauf l'un d'entr'eux qui avait cinquante ans lors de son admission. Peut être s'agit-il d'un ancien confrère. Les prêtres ont entre 24 et 35 ans (moyenne 29 ans) et les frères servants ont entre 18 et 40 ans (moyenne 23 ans). Il n'est pas étonnant de constater que les deux derniers survivants des templiers du Masdéu soient justement deux chevaliers, Guillem de Tamarit et Berenguer de Coll qui vivait encore en 1350. D'ailleurs, la bonne santé était un critère essentiel d'admission. Au procès, on a demandé au frère Gil de Vilert s'il n'a aucune maladie cachée qui le rende impropre au service du Temple. On peut aussi avoir une idée de l'âge de ces gens au moment où ils sont interrogés. Le vieillissement des frères du Temple est évident. Les Templiers de Lleida ont plus de 41 ans de moyenne d'âge, toutes catégories confondues. Au Masdéu sept frères sur 25, et parmi eux le commandeur, ont entre 22 et 37 ans de maison et quatre seulement on été recrutés il y a moins de dix ans, ce qui suggère même des difficultés de recrutement dans les toutes dernieres années. Les motivations des recrues sont difficiles à cerner, car cette question ne figure pas dans la liste de celles qui étaient posées au moment du procès. Le chevalier Guillem de Tamarit indique qu'ils étaient considérés immédiatement comme profès, sans période probatoire, très certainement pour aller plus vite combattre les infidèles. Le précepteur Ramon Saguardia précise qu'il en était ainsi dès que le demandant avait promis de ne pas quitter l'ordre et tous les templiers interrogés confirment cette pratique, dont ils disent que c'est la coutume au Temple, instituée par les saints fondateurs de l'ordre et inscrite dans ses statuts. Il n'y a donc pas de période probatoire, sauf à considérer que ceux qui sont rentrés après avoir été donats ou confrères en ont en fait reçu une. Cela semble indiquer que la formation n'était pas le premier souci des Templiers, au Masdéu pas plus qu'ailleurs. Ils se contentaient de recruter dans le voisinage des hommes sur lesquels ils avaient toute l'information souhaitée. Peut-être y avait-il parmi les recrues des personnes qui s'étaient déjà données au Temple, soit comme donats soit comme confrères, ce qui confirmerait qu'ils n'avaient pas besoin d'une formation spécifique, mais les exemples que nous trouvons de cette pratique remontent aux débuts de l'ordre, au XIIème siècle donc. A la fin du XIIIème, nous n'en trouvons plus. Il semble que la seule précaution qu'on prenait était la lecture de passages de la Règle par un frère capable de la lire. On comprend mieux, dans ces conditions, l'existence de traductions en «romanç» comme cette Règle dite de Barcelone que possédaient les Templiers du Masdéu et dont l'un des premiers archivistes barcelonais qui en a vérifié le contenu a dit qu'elle était écrite dans une «merde de français et d'occitan». Le fait même que dans cet exemplaire fourmillent les exemples individuels montre bien que nos Templiers se référaient avant tout à ce qu'avaient fait les anciens et demandaient conseil à ceux qu'ils avaient sous la main. La formation par la lecture d'exemples tirés de la Règle devait donc se réduire aux chapitres du dimanche, quand il y avait dans la commanderie un nombre minimal de frères, cinq ou six, un chapelain qui sache lire et un exemplaire du texte. Il va sans dire que ces conditions n'étaient réunies que dans les commanderies importantes comme le Masdéu. Ailleurs, dans les granges isolées, le frère servant de base restait dans l'ignorance. Ceux du Masdéu cependant savent qu'en l'absence de chapelain ils peuvent se confesser à un frère prêcheur, un frère mineur ou même un prêtre séculier, et qu'on ne parle pas de ce qui s'est dit au chapitre. Il est tout de même regrettable de ne pas pouvoir mesurer les conséquences de cette absence de formation sur les abandons et les défections. Cependant, les motivations religieuses ne devaient pas être absentes, elles sont évidentes chez les meilleurs d'entr'eux, chez un Ramon Saguardia ou un Bartomeu de Torre par exemple. Elles restent toutefois la plupart du temps dans le non-dit. Mais il faut constater que l'entrée au Temple offrait un statut social apprécié, et qu'il devait être tentant pour des parents d'y placer un fils, quitte à payer l'entrée par une bonne donation. Même les frères des métiers vivent «tranquillement», dans des places sûres. Quant aux chevaliers ou aux laïcs instruits, ils peuvent envisager de faire carrière, d'occuper des postes de choix, d'assouvir leur soif d'aventures même, dans un ordre où l'on ne vit pas reclus dans un couvent. Mais être chevalier du Temple ou frère sergent combattant était quand même risqué, vu les forts pourcentages de pertes au combat, souvent 50 % et plus en Orient. Enfin les interrogatoires et aussi quelques inventaires retrouvés nous renseignent sur la culture des Templiers. Au Masdéu, chose rare, le précepteur a à sa disposition un exemplaire de la Règle du Temple, celle communément appelée Règle de Barcelone. C'est le frère Bartomeu de Torre, chapelain principal qui remplace le commandeur Ramon Saguardia et le précepteur de Perpignan, Jaume d'Ollers décédé à la fin de l'année 1307, qui demande à ce qu'elle soit mise à la disposition de la commission épiscopale. La commanderie dispose aussi de livres (bibles, évangiles, missels, antiphonaires et même un livre de prophéties) dont la présence est encore attestée en 1376-1377 par les Hospitaliers qui ont succédé aux Templiers en gardant tous les objets liturgiques. Les inventaires retrouvés en Catalogne nous confirment la présence d'oeuvres liturgiques en quantité, mais aussi celle des «oeuvres indispensables à toute bibliothèque religieuse médiévale» : lettres de St Paul, traités de St Augustin, sentences d'Isidore de Séville, lettres du pape St Grégoire, commentaires de la Bible, et même livres enluminés que le roi Jaume veillera à récupérer, ce qui prouve qu'il y avait chez les frères du Temple des gens - peu nombreux certes - capables de les lire avec profit. Cette constatation met fin au mythe de l'ignorance crasse des Templiers. Ils sont au niveau des autres ordres religieux. Voilà la communauté qui habite le Masdéu en 1307, telle qu'elle va être touchée par le cataclysme qui s'abat sur l'ordre. Le procès et ses suites1- Les lendemains du procèsAprès un procès exemplaire, qui fera l'objet d'une autre communication, l'enquête est enfin close en août 1310. Le pape Clément V, après le concile de Vienne, déclare l'ordre éteint (3 avril 1312) et ordonne de faire comparaître tous les Templiers des provinces, et de les faire juger par des conciles provinciaux. S'ils sont absous, on pourra leur donner une portion congrue prise sur les biens de l'ordre. Il veut qu'ils soient entretenus décemment, et recommande la mansuétude sauf contre les relaps. En Catalogne le mot de la fin est donné par l'archevêque de Tarragone, Guillem de Rocabertí, lui même frère d'un Templier retenu prisonnier en Egypte, qui prononce, le 4 novembre 1312, l'innocence de tous les Templiers catalans. Les biens immeubles de l'ordre, d'abord administrés par deux bourgeois de Perpignan, séquestres royaux, passent à l'ordre des Hospitaliers de St Jean de Jérusalem qui possédaient en Roussillon la Maison de Bajoles, selon les dispositions papales du 3 mai 1312. Toutefois ce ne fut pas chose facile pour les Hospitaliers de prendre effectivement possession de l'ensemble du patrimoine : ici comme ailleurs, les officiers royaux ont continué un certain temps à toucher les revenus. Les biens mobiliers (argent : 22500 sous, livres, etc) reviennent au roi de Majorque, Sanche, qui abandonne toutefois les ornements liturgiques, à condition qu'ils restent sur place affectés au service des églises. Malheureusement, les inventaires manquent. La Règle que possédaient les frères du Masdéu a disparu. Un de leurs sceaux d'argent réapparaîtra en octobre 1313 en Catalogne. Le 12 octobre 1315 encore, le trésorier du roi Sanche de Majorque, Arnau de Codalet, recevait de l'argenterie retrouvée dans la maison que le frère Jaume d'Ollers occupait à la trésorerie du roi. Il y avait là une coupe dorée à l'intérieur et à l'extérieur, un hanaps doré à l'intérieur et douze tasses. Quant au sort des individus, nous le connaissons. Le roi de Majorque n'essayant même pas de réutiliser ses Templiers comme le fait le roi du Portugal, ceux du Masdéu prennent tout simplement leur retraite. En revanche, l'Eglise se préoccupe de leur sort en décrétant qu'on ne peut les laisser errer comme des vagabonds. Il est conseillé de les accueillir dans des couvents, car ils restent des religieux qui, à titre individuel, ne sont pas déliés de leurs voeux. Par exemple, les prêtres restent prêtres, jamais ils ne reçoivent de pension. Ils vont poursuivre leur ministère ailleurs. L'Eglise pourvoit aussi à leur entretien. On doit leur permettre de vivre selon leur condition, car le Temple n'est pas une société égalitaire. Ainsi nous connaissons le détail des sommes attribuées à chacun d'eux. Seuls, les chevaliers, au nombre de quatre, reçoivent des rentes importantes : de 7 000 sous par an à Saguardia à 1 400 sous à Tamarit. Les autres, les non-nobles, les frères servants, reçoivent tous 600 sous, à prendre sur le revenu de leurs anciens biens car on n'a pas trouvé le mystérieux trésor. Pourtant, à la lumière de recherches récentes, nous avons acquis la preuve que certains avaient de l'argent personnel. En effet, même si les Templiers étaient supposés vivre dans la pauvreté et avoir tout abandonné en entrant dans l'ordre, beaucoup de faits, dans les documents qui nous restent de ce début du XIVème siècle, viennent contredire cette croyance. Ce qui était vrai au début, ne l'est peut-être plus en 1307. La déclaration de Jaume de Garrigans, l'ancien commandeur de Sant Hipòlit, qui avoue partir avec de l'argent qu'il dit lui appartenir, pose le problème du rapport des Templiers à l'argent et de leurs biens «personnels». Et les exemples sont nombreux. Ramon Saguardia, le Commandeur, possède argent et bijoux, et semble continuer à gérer les biens qui lui viennent de sa famille. Lorsqu'il reçoit au château de Miravet son neveu, Ramon de Canet, chargé par le roi Jaume II d'Aragon de négocier la reddition des Templiers, il en profite pour lui remettre une somme de 300 florins que Ramon de Canet emporte avec lui. Le roi se plaint au roi de Majorque d'avoir été trompé, car il avait donné l'ordre de récupérer tous les biens des Templiers. Le roi de Majorque prend la défense de ses sujets et explique à son neveu Jaume II qu'il ne s'agit pas d'argent templier mais de sommes provenant des «negocis» du comte de Pallars et de quelques uns de ses amis. Bernat de Libia, l'envoyé du roi d'Aragon, estime, lui, qu'il y a eu «engany» et qu'avant la reddition il y a eu «molt ladronici, que faien de roba i de diners». Au Masdéu, il n'a pas été retrouvé d'inventaires, mais il faut que le roi Jaume II de Majorque envoie des hommes et même le bourgeois de Perpignan Ramon Savina, pour mettre les biens sous séquestre car on lui dit que les Templiers volent. A Miravet, Mascaros Garidell les fait fouiller : ils ont tous de l'argent, des bijoux, des pierres précieuses qu'il confisque. Dans la chambre de Berenguer de Sent Just on trouve 700 doubles «dalmir», 7211 sous de Jaca, 2212 sous de Barcelone et 333 tournois d'argent. Il demande qu'en raison de ses maladies (il a même demandé au roi de lui envoyer le maître Arnau de Vilanova pour le soigner) on lui laisse 1100 «dalmir» qui ne sont pas à l'inventaire. Ramon Saguardia remet 33 anneaux d'or et d'argent et deux pierres précieuses, Berenguer de Sent Just quinze anneaux d'or et diverses pierres, Ramon de Sent Just 720 sous de Jaca, Bernat de Millars 18 florins d'or, Guillem de Sent Just 150 sous de Jaca... La fouille des 22 autres frères rapporte 4 000 sous, ce qui prouve encore que les richesses étaient bien réparties selon la condition sociale. Au total, Guillem de Ceret, le bailli de Tortosa, reçoit 63 templiers et leurs hommes, venus de Miravet, et 7 0000 sous qu'on y a retrouvés. On peut comprendre que ces hommes, sentant la fin de l'ordre arriver, aient voulu assurer un tant soit peu leur avenir, mais leur rapport à l'argent est préoccupant et donne raison à ceux qui pensaient que les Templiers avaient perdu leur pureté originelle. Ces faits peuvent expliquer en partie les réactions négatives des contemporains envers l'ordre. Quant au fameux trésor des Templiers, nous ajouterons un exemple local à la légende. En 1539, un habitant de Palau del Vidre est soupçonné d'avoir trouvé en excavant dans le mur de la commanderie, alors aux mains des Hospitaliers un trésor caché par un ancien commandeur. La rumeur publique arrive aux oreilles de l'autorité qui met ledit habitant en prison et l'interroge. Il reconnaît avoir trouvé un vieux coffre et deux pièces d'or. Malheureusement, nous n'en savons pas plus et nous n'en dirons pas plus, car une famille du même nom existe toujours dans ce village où elle a des propriétés. 2- La vie des frères du Temple après les procès : diversité des destins a) Ramon Saguardia L'archevêque de Tarragone ayant finalement absous tous les Templiers catalans, ils se sont retrouvés en état de choisir (sauf pour les prêtres) où, dans quel couvent, ils finiraient leur vie. Simplement, il ne fallait pas laisser trop de Templiers ensemble dans la même maison. Cette recommandation a été bien suivie en Roussillon, car à part Saguardia et peut-être Berenguer de Sent Just, personne ne semble vivre au couvent du Masdéu. OMNIA PRAETEREUNT PRAETER AMARE DEUM © Robert Vinas |