![]() | Le mythe des Atrides | |||||||||
Alexandre Dumas, L'Orestie (1856) | ||||||||||
| Oeuvres littéraires Atrides Agamemnon Clytemnestre Egisthe Cassandre Présentation Acte I Acte II Acte III Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs |
Distribution
A Argos, devant le palais d'Agamemnon. Au fond, Argos et Mycènes, l'Inachus coulant au pied des murailles d'Argos. Derrière les deux villes, une chaîne de montagnes que domine la cime de l'Arachné. Attenante au palais, une statue d'Apollon. Scène 1 Dieux puissants ! inclinés sur l'humaine poussière, Qui des pâles mortels écoutez la prière, O dieux, délivrez-moi, vieillard infortuné, De la garde éternelle où je suis condamné ! Comme le chien captif qui mord sa chaîne aride, Vous me voyez veillant sur le palais d'Atride : Le jour, brûlé par l'astre aux rayons dévorants, La nuit, comptant des yeux tous ces globes errants, Flambeaux ardents du ciel que Phoebé, dans sa course, Allume par milliers, de Sirius à l'Ourse, Et qui, nés, chaque soir, du crépuscule obscur, Meurent, chaque matin, dans l'aube aux yeux d'azur. Depuis combien de temps, sans trêve et sans relâche, Du veilleur obstiné dure la sombre tâche ; Combien de jours, de mois et d'ans sont révolus, Vous le savez, ô dieux ! - mais lui ne le sait plus. Depuis l'instant fatal où son oeil qui se lasse Fut chargé d'épier, dans les champs de l'espace, Le signal enflammé qui, flamboyant dans l'air, Parti du mont Ida, doit, prompt comme l'éclair, Annoncer tout à coup à la Grèce surprise Que l'imprenable Troie enfin vient d'être prise ! Hélas ! depuis qu'en vain du feu libérateur Mes voeux mal exaucés accusent la lenteur, J'ai vu, frappé des coups sous lesquels tout succombe, Mon aïeul, chargé d'ans, se coucher dans la tombe ; Puis mon père, après lui, s'endormir sans retour ; Puis, veuve, moi vivant, expirante à son tour, Ma femme, à ses côtés me cherchant éperdue, Demander vainement cette flamme attendue. D'elle j'avais un fils, enfant déshérité ! Il atteignit hier l'âge de puberté, Et je l'ai vu partir, pensif et taciturne, Pour ce siège sans fin qui, pareil à Saturne, Faisant esclave et noble, et riche et pauvre, égaux, Dévore sans pitié tous les enfants d'Argos ! Enfin me voici seul, ignorant de moi-même, Et le pied suspendu sur le gouffre suprême ; Mes reins se sont courbés, mes cheveux ont blanchi ; Sous le fardeau des ans mes genoux ont fléchi ; L'âpre vent de l'Epire a ridé ma paupière ; Les songes caressants sur ma couche de pierre, Craintifs, n'apportent plus, par la terreur glacés, Leur suc fortifiant à mes membres lassés ; Car, j'ai peur, fermant l'oeil, que tout à coup n'éclate A la cime du mont l'étendard écarlate... (Une flamme brille au sommet du mont Arachné.) O dieux !... qu'ai-je donc vu ?... Je me trompe... Mais non ! C'est le signal sauveur !... Enfants d'Agamemnon, Espoir de l'Argolide, avec toute la Grèce, Allons, éveillez-vous, tressaillant d'allégresse ! Et toi, reine, debout ! si ton coeur se souvient ; Car Troie est prise, ô reine, et ton époux revient ! (La Sentinelle descend dans le palais. Le Choeur paraît.) PREMIER VIEILLARD Dix ans sont écoulés depuis que les Atrides, Du berger de l'Ida buvant l'outrage amer, Suivis des Argiens, aux brillantes cnémides, Sur leurs mille vaisseaux ont traversé la mer. On eût dit, quand la flotte ouvrit toutes ses ailes, Un essaim de vautours qui, d'un vol menaçant, Tournoyait au-dessus des aires maternelles Vides de leurs petits et rouges de leur sang ! Mais, dans le port d'Aulis où la vague se brise, Le courroux de Diane, un instant endormi, Se réveille, et la flotte en vain cherche une brise Qui la pousse vers Troie, au rivage ennemi. D'où venait ton courroux, Diane Chasseresse ? On dit qu'Agamcmnon blessa d'un trait mortel La biche consacrée à la chaste déesse, Qui venait brouter l'herbe au pied de son autel. On sait comment tomba la céleste colère : La mère vit la fille arrachée à ses bras, Et les pleurs de la fille et les cris de la mère, Ne purent désarmer l'implacable Calchas. La flotte alors partit suivant ses destinées ; Et, tandis que, luttant d'un effort inégal, Grecs et Troyens noyaient dans le sang dix années, Clytemnestre revint au palais conjugal. C'est là qu'elle revit cet enfant de l'inceste, Egysthe, qu'en partant le fort Agamemnon Laissa, digne héritier de son père Thyeste, Protecteur de sa femme et roi de sa maison. Maintenant, qu'a-t-il fait, l'ingrat dépositaire, Du bonheur du foyer, de l'honneur du mari ? Perfide, il est entré dans le lit adultère ! Serpent, il a mordu la main qui l'a nourri ! (Egysthe et Clytemnestre poussent doucement la porte da palais.) Eh ! tenez, les voici, tous deux, glissant dans l'ombre, Confiant à la nuit leur amour aux abois. Pied furtif, main tendue, oreille au guet, oeil sombre, C'est le loup et la louve aux lisières d'un bois. Eloignons-nous, amis ; que notre coeur paisible Se ferme au coeur royal par le remords troublé ; Le secret des tyrans, comme un poison terrible, Fait éclater le vase où leur main l'a scellé. (Le Choeur se retire hors de la portée de la voix.) Scène 2 Oui, vieillard, je l'ai vu, sur la funeste cime, S'allumer, ce flambeau qui nous montre l'abîme ! Et dont l'éclat tardif, qui réjouit ton coeur, A fait bondir le mien de haine et de terreur. Egysthe, la vois-tu, là-bas, sombre et tremblante, Cette flamme d'enfer à la lueur sanglante, Qui, d'un époux vengeur annonçant le retour, Sert de bûcher funèbre à nos dix ans d'amour ? EGYSTHE Reine, espérais-tu donc une absence éternelle ? L'oracle, tu le sais, d'une voix solennelle, Avait prédit que Troie, ouverte aux étrangers, Dans sa chute suivrait Achille aux pieds légers. Frappé d'un trait mortel, lorsqu'Achille succombe, Il est juste à son tour que Troie incline et tombe, Et couvre des débris de ses palais croulants Le sépulcre du fils de Thétis aux bras blancs. Ton coeur s'est-il bercé d'une espérance vaine ? L'Espérance, on le sait, trompeuse amie, ô reine ! Se plaît d'entretenir en nous l'illusion, Nous lançant sur les pas de quelque vision, Qui, dès que sur nos voeux notre main s'est fermée, Nous glisse entre les doigts et s'échappe en fumée. Oh ! moi, j'ai repoussé le décevant miroir Où tes yeux poursuivaient un impossible espoir ; Et, toujours prévoyant la minute fatale, Dix ans, j'ai coudoyé la Terreur au front pâle, Qui, tout bas, me disait, soufflant sur l'avenir : «Egysthe, Troie est prise !... Egysthe, il va venir !» Et, tout à l'heure encor, tandis que, taciturne, Aux bleuâtres lueurs de la lampe nocturne, Le menton dans la main, sur un genou dressé, Je comptais les soupirs de ton coeur oppressé, Qui donc a, le premier, vu, l'angoisse dans l'âme, Briller sur l'Arachné le panache,de flamme, Et le premier encore, en tremblant, entendu Les joyeuses clameurs du vieillard éperdu ? Moi ! héraut de malheur, dont la voix haletante, Réveillant du retour la douloureuse attente, Echo fatal, a dit et toujours redira : «Point de bonheur pour nous tant qu'Atride vivra !» CLYTEMNESTRE Egysthe, ce n'est point un homme habile et sage, Celui qui prend le masque, ainsi, pour le visage, Et qui, sachant le coeur plus que la mer profond, S'arrête à la surface au lieu d'aller au fond. Oh ! si, pour y chercher les tourments que je souffre, Tu plongeais dans ce coeur ainsi que dans un gouffre, Pour avoir entrevu cet effrayant séjour, Tu reviendrais plus pâle et plus tremblant au jour Que celui dont Charybde avait fait sa victime, Et qui, l'ayant sondé, sort vivant de l'abîme. Non, je n'ai point perdu dans des lointains obscurs Le vengeur qui revient à pas tardifs mais sûrs. Le jour, dans ma mémoire il habite sans trêve. La nuit vient : menaçant, il entre dans mon rêve. De son manteau pourpré l'aurore se revêt : J'ouvre des yeux craintifs... il est à mon chevet ! Et, si du coup mortel la première je tombe, J'ai peur de le sentir se coucher dans ma tombe. Oh ! Clytemnestre autant qu'Egysthe se souvient... Maintenant, réponds-moi : qu'allons-nous faire ? Il vient. EGYSTHE Avant de décider, reine, il faut que je sache Si tu veux accomplir à nous deux une tâche Trop pesante à moi seul, mais qui s'allégera Dès lors que Clytemnestre avec moi s'unira. Réponds-moi seulement, et sur ce point j'insiste. Es-tu femme d'Atride ou maîtresse d'Egysthe ? Voilà, pour le dessein que je vais concevoir, Ce qu'il est, avant tout, important de savoir. CLYTEMNESTRE Ce qu'on peut accomplir avec des mains de femme, Egysthe, je le jure... oeuvre pie... oeuvre infâme, M'appuyant à ton bras, oui, je l'accomplirai ! Trace-moi le chemin... Marche, et je te suivrai. EGYSTHE Eh bien, il faut tromper son amour confiante ; Te montrer à ses yeux joyeuse, impatiente ; Faire ouvrir, appelant esclave et serviteur, Les portes du palais au roi triomphateur ; Etendre sous ses pas les tapis de Phalère, Pour que son pied vainqueur ne touche pas la terre ; Et, l'enlaçant des bras ainsi que d'un réseau, Faire plier le chêne au baiser du roseau ! Si fort qu'il se défie, en son humeur farouche, Il faudra qu'à la fin il se baigne et se couche. Alors, lui désarmé, soit au lit, soit au bain, Avec le poignard thrace ou le glaive thébain, La mort saura, crois-moi, plus sûre étant plus lente, S'ouvrir jusqu'à son coeur une route sanglante ; Et, s'il sort du tombeau, spectre, après l'action, On l'y fera rentrer par l'expiation. CLYTEMNESTRE Oh ! le moyen est sombre et fatal... Mais n'importe ! Qu'il vienne, et j'ouvrirai moi-même cette porte. Qu'il vienne, et j'étendrai la pourpre sous ses pas. Qu'il vienne, et je saurai, joyeuse entre ses bras, Accueillant son retour d'un baiser adultère, Forcer mon front à rire et ma bouche à se taire. EGYSTHE Bien !... Alors, tout est dit. Atride peut venir. Avant que Némésis lui dise de punir, L'ombre du roi des rois, sur les rivages sombres, De Thyeste et d'Alrée aura revu les ombres. Je te quitte, et demeure à quelques pas d'ici... Mais appelle, et la Mort répondra : «Me voici !» Scène 3 Vieillards qui présidez aux fêtes de la gloire, Ceignez-vous du laurier, symbole de victoire. Convoquez vos enfants, vos femmes et vos soeurs ; Car les dieux ont puni les Troyens ravisseurs, Et Troie a, par la brèche ouverte en ses murailles, Senti le fer vainqueur déchirer ses entrailles. LE CHOEUR O reine, que dis-tu ? CLYTEMNESTRE Vieillards, je dis au jour Qui doit, de mon époux éclairant le retour, Voir enfin expirer l'absence douloureuse : «Jour ! sois le fils heureux de cette nuit heureuse !» LE CHOEUR N'es-tu pas le jouet d'un présage qui ment ? O reine ! qui t'a dit ce grand événement ? Crains de te confier aux promesses d'un songe. CLYTEMNESTRE Non ! je le tiens des dieux ennemis du mensonge. Sur le mont Arachné, vois l'ardent tourbillon : Il devait s'allumer quand la forte Ilion, Tombée aux mains des Grecs, gigantesque décombre, De l'herbe sur son front sentirait flotter l'ombre. Or, ce feu qui vers nous accourt d'un pied léger, Tu le vois, c'est Vulcain, le divin messager, Qui, de l'Ida parti, des mers franchit l'abîme, Et jusqu'à l'Arachné bondit de cime en cime ! Maintenant, espérons que les vainqueurs chez nous Ne rentrent point chargés du céleste courroux ; Qu'ils ont, pieux soldats, dans la ville abattue, De la sainte Clémence honoré la statue. Sinon, malheur sur eux !... Je ne répondrais pas Que le deuil et la mort ne marchent sur leurs pas ! DEUXIEME VIEILLARD Reine voici venir de plus sûres nouvelles : De l'aigle la victoire a les puissantes ailes ; D'un pas pressé vers nous s'avance un inconnu. CLYTEMNESTRE Si tu viens de la part des dieux, sois bienvenu. Scène 4 Sainte terre d'Argos, terre de la patrie ! Laisse-moi t'embrasser, ô ma mère chérie ! (Il baise la terre.) Enfin, après dix ans écoulés loin de toi, Mes voeux sont exaucés : je te touche et te voi ! Non ! je n'espérais plus, Argos, ô terre sainte ! Presser ton sol sacré de cette douce étreinte, Et, dans ces lieux si chers, sous ton soleil si beau, Près des aïeux, un jour retrouver mon tombeau. (Se relevant.) Salut, ô mon pays !... Salut, nuit bien-aimée ! Sombre voûte du ciel, de tant de feux semée ! Dieu vainqueur de Python... Dieu terrible, salut ! A tes traits trop longtemps les Grecs servant de but, Ont, dressant des bûchers sur les bords du Scamandre, De leurs meilleurs soldats au vent jeté la cendre. Apollon, dieu du jour, dieu protecteur d'Hector, Que tes traits conrroucés rentrent au carquois d'or, Et nous te bâtirons, sur les bords du Permesse, Quelque temple aussi beau que celui de Lyrmesse. CLYTEMNESTRE Maintenant, étranger, dis-nous quel est ton nom. TALTHYBIUS Je suis Talthybius, héraut d'Agamemnon. CLYTEMNESTRE Takhybius ! TALTHYBIUS Dix ans de fatigue et de peine M'ont-ils fait à ce point méconnaissable, ô reine ! Que ton regard hésite, inquiet et jaloux, A retrouver en moi l'ami de ton époux ? CLYTEMNESTRE Talthybius, salut ! TALTHYBIUS De bien peu je précède Celui devant lequel tout s'incline et tout cède. O palais de nos rois ! toits bien-aimés ! autels Que l'hospitalité rend chers aux immortels ! Sur son char de combat 1e vainqueur va paraître. Après sa longue absence, accueillez bien le maître. Nul n'a mieux mérité ce triomphant accueil, Que l'implacable chef qui mit Troie au cercueil, Et qui, foulant aux pieds sa splendeur disparue, Où s'élevaient ses murs fit passer la charrue. PREMIER VIEILLARD O frère, que les dieux bénissent ton retour ! TALTHYBIUS Ils l'ont béni. Je puis maintenant, à mon tour, Lorsque j'aurai revu celui-là qui m'envoie, Fermer les yeux, amis, et mourir avec joie ! DEUXIEME VIEILLARD Ainsi donc, loin de nous, loin du pays, ton coeur Souffrit cruellement de l'absence... ô vainqueur ! TALTHYBIUS Oui ; mais avec ses maux j'appris ses tristes charmes, Et que l'oeil, au retour, a de bien douces larmes. DEUXIEME VIEILLARD Ainsi donc, ce doux mal vous tourmentait aussi, Et vous pleuriez, là-bas, qui vous pleurait ici ! TALTHYBIUS Amis, nous poursuivions notre route inquiète, Le coeur plein de regrets du coeur qui nous regrette. PREMIER VIEILLARD Et nous, nous nous disions dans nos voeux attristés : «Reverrons-nous jamais ceux qui nous ont quittés ?» TALTHYBIUS Et vous ne saviez pas cependant nos souffrances, Ce qu'à chaque buisson on laisse d'espérances, Quand il faut, entraîné par un destin fatal, Pour le sol étranger quitter le sol natal. Vous ignoriez les pleurs inondant la paupière De l'oeil désespéré qui regarde en arrière, Et combien l'âme émue hésite à s'affermir Quand pas un jour passé ne passe sans gémir. Vous ne connaissiez pas nos couches arrosées Par l'humide contact des nocturnes rosées, Les neiges de l'Ida nous souillant ces hivers Où les oiseaux, gelés, tombent du haut des airs, Et ces chaleurs d'été qui font les coeurs débiles, Les blés sans mouvement et les mers immobiles ; Ces maux si grands enfin, que, pour les ressentir, Les morts de leurs tombeaux n'oseraient pas sortir ! Mais à quoi bon fouler du pied de la pensée, La route qu'autrefois la douleur a tracée ? Aujourd'hui, rien n'est plus de ces mortels ennuis... Nous aurons de beaux jours et de plus belles nuits... Nous qui venons chercher, de nos baisers jalouses, Au seuil de nos maisons, nos soeurs et nos épouses. PREMIER VIEILLARD Oui, chers enfants d'Argos, aux exploits vénérés, Vos épouses, vos soeurs, vous les retrouverez ! Et le courroux des dieux vous vengera de celles Qui n'auront point gardé les saintes étincelles De ce feu, par l'amour où l'hymen apporté Sur l'autel de Junon, la chaste déité ! CLYTEMNESTRE Argiens, que je sois la première punie, A mon illustre époux si, cessant d'être unie, J'ai, même dans la nuit, mère de la terreur, Commis d'un songe impur l'involontaire erreur ! Vous m'êtes tous témoins, Argiens, qu'au contraire, Pour désarmer des dieux la terrible colère, Fatiguant leurs autels d'un hommage incessant, J'ai brûlé les parfums et répandu le sang... Et maintenant encor, si ma course empressée, Au-devant de ses pas ne s'est point élancée, Ou si mon oeil, dix ans de larmes obscurci, Pour le revoir plus tôt ne l'attend pas ici, C'est que, dans le palais où je rentre joyeuse, Je dois tout préparer, épouse glorieuse, Pour faire à ce vainqueur, qui revient aujourd'hui, Une réception qui soit digne de lui... Héraut, retourne donc vers celui qui t'envoie ; Dis-lui qu'il peut venir, et trouvera la joie, Sous les traits d'une épouse, au bout de son chemin, Avec des fleurs au front et des fleurs dans la main. Scène 5 Je t'obéis... Et vous, quelques instants encore, Frères, restez ici ; car, devançant l'aurore, Atride va venir, désireux de revoir Ce palais qu'il avait perdu, même en espoir. Scène 6 Ainsi donc, dieux vengeurs, parce qu'un soir Hélène A, sous d'autres regards que ceux de son époux, Parjure, dénoué sa ceinture de laine, Et sur la mer complice a vogué loin de nous ; Parce que, trahissant une paix séculaire, Paris souilla d'un rapt le toit de Ménélas, La Grèce sur l'Asie a, versant sa colère, Poussé mille vaisseaux et cent mille soldats. O vieux Priam ! quand, plein d'une adultère joie, Ton fils te ramenait la fatale beauté, Que n'as-tu refusé les murailles de Troie A ce violateur de l'hospitalité ! Un homme a, d'une main en désastres fertile, Pris un jeune lion aux souples mouvements, Que sa mère, exhalant une plainte inutile, Redemande au désert par ses rugissements. Il l'a comme un trésor de jeunesse et de grâce, Dans sa douce maison apporté sans retards, Et son hôte, d'abord, oublieux de sa race, Joue avec les enfants, caresse les vieillards. Mais, chaque jour, voilà qu'il devient redoutable, Et que, par son instinct, par le meurtre guidé, S'échappant, une nuit, il entre dans l'étable, Et prépare un festin que nul n'a commandé ; Si bien qu'à son retour, l'aurore vigilante Montre au maître l'objet d'un éternel remord... Hélas ! autant valait qu'en la maison sanglante Il eût fait élever un prêtre de la mort. C'est ainsi qu'en tes murs, ô Troie ! un jour, sans voiles, Pénétra cette Hélène... hélas ! si douce à voir ! Ses yeux étincelaient, pareils à deux étoiles Que fait trembler la mer en son mouvant miroir. Dans son corps gracieux tout était harmonie, Et chacun, la voyant, demandait, à son tour, Quel rivage embaumé de la molle Ionie Avait donné naissance à cette fleur d'amour ? Et cependant, un soir, à cette fleur, dans l'ombre, Un peuple tout entier respira le trépas ; Et, pareille au lion, beauté fatale et sombre, Tu marquas dans le sang la trace de tes pas. (On entend la trompette.) Mais, par sa voix de cuivre, écoutez la fanfare Nous annonçant Atride et les vainqueurs joyeux ; Au sommet de ce mont, tu peux t'éteindre, ô phare Car le soleil d'Argos va paraître à nos yeux. Scène 7 Honneur au roi des rois ! PREMIER VIEILLARD O destructeur de Troie ! Frère de Ménélas ! roi d'Argos!... de quel nom, Pour honorer ta gloire et dire notre joie, Faut-il te saluer, illustre Agamemnon ? Alors que, sur tes pas entraînant une armée, Suivi des Argiens, tu partis sans remord, O roi ! je t'avouerai que mon âme alarmée Te blâma d'entraîner nos enfants à la mort. Mais, aujourd'hui, voilà qu'au retour des batailles, Tu rentres au bercail tes troupeaux triomphants ; Le bonheur avec toi rentre dans nos murailles. Sois donc le bienvenu, pasteur de nos enfants ! AGAMEMNON A toi d'abord, Argos, nos voeux et notre hommage ; Puis laissez-nous ensuite honorer votre image, Dieux justes, dieux vengeurs, qui mîtes, en passant, Dans l'urne de la mort le suffrage du sang. Ilion a vécu. Sur ses vastes décombres, La fumée aujourd'hui monte en spirales sombres. Et le monstre argien, de son cheval sorti, A, roi, peuple, remparts, maisons, tout englouti. Aux immortels, selon une sainte habitude, Je devais avant tout, adresser ce prélude ; Puis, ramenant du ciel ici-bas mon regard, Te dire : Après les dieux, honneur à toi, vieillard ! Car les dieux, de leurs dons à tous faisant largesse, Sous les cheveux blanchis ont placé la sagesse ; Comme ils ont, des vieux ans préparant la rigueur, Mis sous les cheveux noirs la force et la vigueur. Quant au nom dont tu dois saluer ma rentrée, O vieillard, nomme-moi simplement fils d'Atrée. Des oeuvres du destin instruments glorieux, Les rois ont le labeur ; le triomphe est aux dieux ! Et maintenant, vieillard, tu comprends, je l'espère, Que le prince est époux, que le guerrier est père, Et que, vainqueur du sort, après tant de défis, Il aspire à revoir son épouse et son fils. Scène 8 O maître ! à tes genoux tu vois d'abord l'épouse. (Au Peuple.) Ne vous étonnez pas que mon amour jalouse, Trouvant à se produire après tant de retards, Eclate devant vous, femmes, soldats, vieillards. On se quitte, et l'absence à deux coeurs est funeste ; Mais les maux du départ sont pour le coeur qui reste. Oh ! oui, c'est un malheur qui trouble la raison De la femme qui vit seule dans sa maison, De songer à l'époux dont la main imprudente Pousse le char d'airain dans la mêlée ardente. Pendant mes tristes jours et mes plus tristes nuits, Combien de noirs propos et de sinistres bruits Sont venus, me faisant une incessante veille, Grossis par la distance, assourdir mon oreille ! Si ton corps eût été d'autant de coups percé, Que de fois on t'a dit mortellement blessé ! Ton corps, Agamemnon, compterait plus d'entailles Qu'au filet d'un pêcheur on ne compte de mailles. A force de souffrance impuissante à souffrir, J'ai souvent, cher époux, essayé de mourir ; Mais toujours quelque main, s'étendant éperdue, Dénoua le lien où j'étais suspendue. Enfin, j'ai tant veillé ces absentes lueurs, Qu'en mes yeux l'insomnie a desséché les pleurs. Si parfois je cédais à des sommeils funèbres, Alors un moucheron, perdu dans les ténèbres, De son vol bourdonnant rayant l'obscurité, Suffisait à rouvrir mon oeil épouvanté ; Et, quand je m'éveillais, sur moi fondaient sans trêves Plus de spectres hideux que jamais pour ses rêves N'en chassa de l'enfer, sous le fouet du remord, Le sommeil, fils de l'ombre et frère de la mort. Mais enfin le voilà, cet époux secourable ! Il est pour moi ce qu'est le berger pour l'étable, L'ancre pour le vaisseau, le pilier souverain Pour le palais de marbre ou le temple d'airain ; Ce qu'est, vu sous l'éclair de la tempête sombre, Le rivage sauveur pour le marin qui sombre, Et la source d'eau vive, au murmurant concert, Pour l'Africain perdu dans son brûlant désert. Descends donc maintenant de ton char de victoire, Mon maître, mon époux, mon souverain, ma gloire ! Mais garde de poser dans ce poudreux sillon Le pied qui renversa la puissante Ilion. Regarde ! j'ai tracé la triomphale voie Que doit suivre, en rentrant au séjour de la joie, Sans qu'il touche le sol, le chef victorieux Dont le fer a, là-bas, heurté le fer des dieux ! AGAMEMNON O reine ! tu m'as fait, dans ta reconnaissance, Un discours mesuré sur mes dix ans d'absence. Je l'ai, fleuve de mots, laissé suivre son cours ; J'ignorais que le coeur fit de si longs discours. Soeur d'Hélène, dis-moi, méconnaissant mon âme, Pourquoi donc me traiter comme on traite une femme ? Pourquoi donc m'aceueillir de clameurs, et de cris, Comme ces rois de Thrace, objets de nos mépris ? Ces tissus étendus par toi sur mon passage Me feraient refuser le titre d'homme sage Par ceux qui me verraient, d'un regard envieux, Fouler la pourpre et l'or réservés aux seuls dieux. Pour moi, je n'oserais poser un pied profane Sur ces riches tapis que ma raison condamne ; Au milieu du triomphe un coeur humble et sans fiel Est le plus noble don que nous fasse le ciel. Je suis heureux, dis-tu ? Femme, l'aurore éveilla Bien peu de lendemains modelés sur la veille. Celui-là seul est fils de la prospérité, Qui ferme en souriant l'oeil pour l'éternité, Et qui, sur son tombeau, de roses couronnées, Joyeuses, voit passer ses dernières journées. CLYTEMNESTRE Eh quoi ! mon noble époux se refuse à mes voeux ? AGAMEMNON Les dieux ne veulent pas, femme, ce que tu veux. CLYTEMNESTRE Des hommes, non des dieux, Atride craint le blâme. AGAMEMNON Qu'importe, s'il agit avec sagesse, ô femme ! CLYTEMNESTRE, s'agenouillant Clytemnestre pourtant, dans le fond de son coeur, Avait juré de vaincre aujourd'hui le vainqueur. Doit-elle voir, en vain devant lui prosternée, Son époux repousser sa prière obstinée ? AGAMEMNON Non, puisque tu le veux, je fais selon ton gré ; Mais sur la pourpre au moins pieds nus je marcherai, De peur que le contact d'une poussière immonde Ne souille la couleur, chère aux maitres du monde. (Un esclave lui détache ses brodequins.) En échange, à ton tour, reçois avec bonté (Montrant Cassandre.) Sous le toit conjugal, cette sombre beauté, Fleur de captivité dans le butin choisie ; C'est la fille des rois qui régnaient sur l'Asie ; L'accueillir doucement sera d'un coeur pieux ; Honorons le malheur, le malheur vient des dieux ! (Il descend du char.) Et maintenant marchons, ô femme au coeur superbe ! Sur ce riche tapis comme un pâtre sur l'herbe ; Et permette le ciel que jamais nous n'ayons A rendre compte au sort de nos profusions ! CLYTEMNESTRE Bon ! nous avons la mer, inépuisable plaine Que laboure le vent de sa puissante haleine, Et qui garde aux plongeurs, dans ses gouffres ouverts, Cette pourpre dont Tyr enrichit l'univers. Oh ! combien de tissus d'une valeur semblable J'eusse mis sous les pieds du dernier misérable, Si l'oracle, accueillant les voeux de mon amour, Eût à ce faible prix annoncé ton retour ! Tant que vit la racine, errante sous la mousse, De l'arbre aux mille bras le feuillage repousse, Et son ombre, au retour de la chaude saison, Des feux du chien céleste abrite la maison. Eh bien, tant que vivra le roi, l'époux, le père, Ce palais, grâce aux dieux, triomphant et prospère, Jamais, pareil à l'arbre, épanchant son trésor, Ne craindra d'épuiser sa pourpre ni son or. (Arrivés sur les marches du palais, ils trouvent Electre et Oreste, qui, à l'approche d'Agamemnon, s'agenouillent.) AGAMEMNON Quels sont ces deux enfants ? sont-ils de la famille ? CLYTEMNESTRE Regarde ; celle-ci, c'est Electre... AGAMEMNON Ma fille ! CLYTEMNESTRE Ta fille !... Elle eut sept ans le jour de ton départ.. ELECTRE Mon père de son coeur m'a-t-il fait une part ? AGAMEMNON, la relevant et l'embrassant Le ciel te garde, enfant, de tout destin funeste ! (Montrant le Garçon.) Celui-ci, quel est-il ? CLYTEMNESTRE Celui-ci, c'est Oreste, Qu'en partant tu laissas vagissant au berceau. ORESTE, baisant la main de son père Fils des dieux, bénis-moi ! AGAMEMNON Grandis, frêle arbrisseau ! Et puisses-tu, plus tard, sous ta vaste ramure Abriter ton pays comme sous une armure ! Entrons. (Il entre avec les deux enfants.) CLYTEMNESTRE, sur le seuil En ce palais, Cassandre, entre avec nous. Le malheur fait plier les plus fermes genoux. Hercule, nous dit-on, fût vendu comme esclave : Sage qui se soumet aux dieux, fou qui les brave ! Quand la nécessité, cette fille d'enfer, Fait sur notre destin peser sa main de fer, Et rejette les rois dans la commune tourbe, Il faut bien qu'au niveau du sort le front se courbe. Viens donc, je te promets, pour calmer ton effroi, Les égards qui sont dus à la fille d'un roi. DEUXIEME VIEILLARD, à Cassandre Pourquoi ne suis-tu pas la reine qui t'invite ? Comptes-tu dans ce char demeurer à jamais ? Descends, Cassandre, ou crains que ton refus n'irrite Celle qui de ton sort dispose désormais. CLYTEMNESTRE Si sa langue n'est point cette langue inconnue, Que parle l'hirondelle en traversant la nue, Ma voix vaincra son coeur trop pressé de haïr, Et la sage raison lui dira d'obéir. PREMIER VIEILLARD Femme, tu ne pouvais, dans ton destin funeste, Espérer, sans avoir perdu toute raison, Un sort pareil au sort que la mère d'Oreste Parmi ses serviteurs t'offre dans sa maison. CLYTEMNESTRE Laissez !... à s'apaiser sa haine sera lente, Et ce n'est que couvert d'une écume sanglante, Je le vois... que, plus tard, son orgueil irrité Saura porter le frein de la captivité. (Elle rentre.) Scène 9 La reine avait raison... A notre doux langage Etrangère, sans doute, elle ne comprend rien. Voyez ! dirait-on pas quelque bête sauvage Que vient de prendre au piège un chasseur argien ? CASSANDRE Apollon ! PREMIER VIEILLARD Elle parle ! CASSANDRE Apollon ! grâce ! grâce ! J'espérais qu'à la fin ta vengeance était lasse ! DEUXIEME VIEILLARD Ecoutez ! elle invoque Apollon, dieu du jour. CASSANDRE Apollon, si je t'ai refusé mon amour, Punissant mes dédains par la flamme et l'épée, Ne m'as-tu pas assez cruellement frappée ? DEUXIEME VIEILLARD Oui, femme, nous savions que tes puissants attraits Avaient soumis le dieu qui lance au loin les traits. CASSANDRE Oh ! je croyais, voyant Ilon qui succombe, Voyant mon frère mort, mon père dans la tombe, Je croyais que ta haine, adoucie à mes pleurs, Ne me pousserait pas vers de nouveaux malheurs, Et j'espérais qu'enfin ta clémence tardive S'attendrirait aux cris de Cassandre captive. PREMIER VIEILLARD Ne vous semble-t-il pas qu'elle résiste en vain, Et que son front pâlit sous le souffle divin ! CASSANDRE Destin, qui m'as de Troie en ces lieux amenée, A de pires douleurs suis-je encor condamnée ? LE CHOEUR Tu vois donc le malheur qui point à l'horizon ? CASSANDRE O sinistre retour ! ô fatale maison ! Murs humides de pleurs, terre de sang couverte ! Enfants en deuil, époux égorgé, tombe ouverte !... Forfait qui dans Argos n'a pas vu son pareil, Depuis l'heure où, d'effroi, recula le soleil ! LE CHOEUR Voyez, son dieu l'entraîne ; en vain elle résiste : Comme un chien, elle suit quelque meurtre à la piste. CASSANDRE Regardez avec moi dans l'avenir sanglant, Vers l'astre qui déjà se lève étincelant. Un nuage s'avance aux flancs chargés d'orage ; Quel est le vent fatal qui pousse le nuage ? Sur l'azur qu'il ternit, à l'Océan pareil, Il roule menaçant au-devant du soleil... C'est la mort, océan à la sombre marée, Qui vient de ses flots noirs battre le seuil d'Atrée ! DEUXIEME VIEILLARD La mort ? Explique-toi : qui, victime du sort, Dans ce palais maudit est donc mûr pour la mort ? PREMIER VIEILLARD Achève, et que l'oracle, au travers de son voile, Brille, comme à travers la nuit brille l'étoile. CASSANDRE O parricide épouse, elle va l'achever, Ce crime que son âme à peine osait rêver. Elle va, secondant son complice farouche, Frapper l'époux divin, maître et roi de sa couche... Elle va... Dieux puissants, ayez pitié de nous !... Tenez, voyez les coups qui succèdent aux coups. Et vous, dieux ennemis des enfants de Tantale, Poussez le cri joyeux, voici l'heure fatale. DEUXIEME VIEILLARD Femme, quels sont ces dieux avides de malheurs, Que nous les désarmions par nos cris et nos pleurs ? Ta parole de mort, d'effroi glaçant mon âme, Est entrée en mon coeur comme une froide lame. CASSANDRE Voyez-vous ces enfants sortant de leurs tombeaux ? Dans leurs mains, de leur chair ils portent les lambeaux. Les reconnaissez-vous à leur pâleur funeste ? Ce sont les deux enfants d'Erope et de Thyeste. Le père, en un supplice à jamais renaissant, Croit qu'il mange leurs chairs, rêve qu'il boit leur sang. Convives obligés de la sanglante fête, Ils viennent assister au festin qui s'apprête, Et, sombres envoyés de l'abîme sans nom, Voir couler à son tour le sang d'Agamemnon ! Ah ! tu vas donc savoir, destructeur de Pergame, Ce que les longs discours et les pleurs d'une femme Cachent, en s'abritant sous de tendres regards, De menaces de meurtre et de coups de poignards. Je sais bien qu'à ma suite, ô peuple qui m'écoute, Un dieu dans sa vengeance a répandu le doute ; Mais, demain, à l'aspect des morts, tu t'écrieras : «Tes oracles, Cassandre, étaient trop vrais, hélas !» PREMIER VIEILLARD O femme ! comment donc penses-tu que l'on croie Qu'Atride, en ce moment doublement solennel, Le jour même où vainqueur il arrive de Troie, Va rencontrer la mort au foyer paternel ? CASSANDRE Et la mort cependant est là, voilée et sombre ! Prête à frapper, sa faux étincelle dans l'ombre. Devant ce crime impie, oh ! voilez-vous, mes yeux ! Romps-toi, sceptre augural, présent fatal des dieux ! Fatidique manteau, pythique bandelette, Glissez de mon épaule et tombez de ma tête ! Peuple, sauve ton roi, ton roi marche au trépas. A quoi me servez-vous, puisqu'on ne vous croit pas ? Pourquoi me croirait-ton, en effet, à cette heure, Puisque, quand j'habitais ma royale demeure, Les Troyens m'appelaient, à mes oracles sourds, Vagabonde et menteuse au coin des carrefours ? Entrons... Mais non, jamais je n'aurai ce courage. Oh ! ce palais respire une odeur de carnage ! Peuple, il est temps encore, on va tuer ton roi ; Les assassins sont là, sauve-le, sauve-moi ! DEUXIEME VIEILLARD Serais-tu donc pareille au blanc oiseau des rives Qui prêta son plumage au plus puissant des dieux, Et qui, près de mourir, par des notes plaintives, A la terre qu'il fuit adresse ses adieux ? CASSANDRE Oh ! trop heureux le sort du cygne au blanc plumage ! Que n'en ai-je reçu l'harmonieux langage, Qui fait dire à la terre écoutant son accord : Un cygne va mourir ! ô mort ! cruelle mort !... Mais, moi, je descendrai muette dans la tombe, Sans qu'un soupir s'exhale ou qu'une larme tombe, Sans que dise un ami prêt à me secourir : Fleur, pourquoi le faner ? vierge, pourquoi mourir ? Adieu, beau Simoïs... Adieu, divin Scamandre ! Vous ne reverrez plus votre chère Cassandre, Dont l'enfance a grandi sur vos bords bien-aimés... Adieu, flots transparents, rivages embaumés !... Combien de fois, courant par vos vertes prairies, Guidant l'essaim joyeux des blanches théories, J'ai, sur le frais tapis aux brillantes couleurs, Fait la douce moisson de vos plus belles fleurs ! Hélas! avant demain, j'irai, sombre visite, Cueillir le pavot noir sur les bords du Cocyte... Et le sort rigoureux, de Cassandre jaloux, M'ôte jusqu'au bonheur de mourir près de vous !... (Elle fait un dernier geste de supplication.) PREMIER VIEILLARD Peuple, n'écoute pas cette femme... Elle est folle... CASSANDRE Attendez, je veux dire encore une parole ; Je veux quelques instants sur moi pleurer encor. Soleil, astre divin, archer aux flèches d'or, Par tes rayons sacrés, par ta douce lumière, Que ne reverra plus ma mourante paupière, Soleil, je t'en conjure à genoux, l'oeil en pleurs, Soleil, fais-leur payer ma dette de douleurs ; Fais qu'ils portent envie à mon destin funeste ! Fais... O terreur !... je vois son propre fils... Oreste, Oreste qui, sauvé par sa soeur dans la nuit, Revient, pareil au tigre, en rampant et sans bruit ! Et, de sa feinte mort dévoilant le mystère, Frappe du même coup son tyran !... et sa mère !... Merci, rayon divin qui luit sur l'avenir ! Maintenant, je suis prête, et la mort peut venir !... DEUXIEME VIEILLARD Mais, alors, si tu sais ta prochaine disgrâce, Comment ne fuis-tu pas le sort qui te menace ? CASSANDRE Si l'heure est arrivée, on ne fuit pas son sort, Et nul n'a de sursis quand le juge est la mort ! Marchons donc à l'autel... Puisse au moins être ferme La main que les trois soeurs chargent de mettre un terme A des jours dont l'enfer alluma le flambeau ! Ouvrez vos deux battants, portes de mon tombeau !... (Elle rentre.) Scène 10 Amis, n'écoutez pas la sombre prophétie De celle dont les dieux ont troublé la raison. Tout oracle est menteur, et la seule Pythie Rend au mont Delphien les décrets d'Apollon. Et vous que du retour presse la douce étreinte, Vous, citoyens, soumis à de vulgaires lois, Attendus sans remords, rentrez chez vous sans crainte. Heureux mortels, ô vous qui n'êtes pas des rois ! Quant à nous, nous restons ! la vieillesse est craintive ; Et nous voulons, demain, les premiers, au réveil, Reconnaissant l'erreur de la pâle captive, Ensemble saluer Atride et le soleil. (Les soldats, les femmes et les enfants sortent ; les vieillards se groupent au fond.) Scène 11 Egysthe ! (Elle descend deux marches.) Egysthe ! (Elle descend deux autres marches.) Egysthe ! EGYSTHE Eh bien ? CLYTEMNESTRE Il dort ! EGYSTHE C'est l'heure ! CLYTEMNESTRE Egysthe, faut-il donc absolument qu'il meure ? EGYSTHE Je croyais le projet entre nous arrêté, Et que sa mort était une nécessité ? CLYTEMNESTRE Je le pensais aussi, mais pendant son absence... Lui de retour, j'hésite... EGYSTHE Admirable puissance D'un amour mal éteint qui renaît et, vainqueur, Reprend les premiers droits qu'il avait sur un coeur ! CLYTEMNESTRE Oh ! tu sais bien, complice et fauteur de mon crime, Que dix ans ont creusé l'infranchissable abîme Qui sépare à jamais notre amour de ses droits, Le passé du présent, aujourd'hui d'autrefois... Ne perdons point le temps sur une fausse trace, Et, fermes, regardons le destin face à face : Nous avons deux moyens de conjurer le sort... EGYSTHE Ces moyens, quels sont-ils ? CLYTEMNESTRE Notre fuite ou sa mort... Pouvons-nous fuir ? EGYSTHE Fuyons... Mais sur nos pas la Grèce Va, pareille à la meute ardente et vengeresse Qui suit le cerf blessé, par les monts, par les eaux, Sur nos traces lancer et soldats et vaisseaux. Quel prince après Priam, quelle ville après Troie, Osera, réponds-moi, lui dérober sa proie, Et dans ses murs croulants cacher au même prix Cette nouvelle Hélène et ce nouveau Paris ? Fuir ! nous, fuir !... Insensée !... ô trois fois insensée Est celle qui conçoit une telle pensée ! CLYTEMNESTRE C'est vrai... Fais-toi de bronze... abjure le remord... Et tourne-toi, mon coeur, du côté de la mort... Egysthe, je t'ai dit qu'il dormait... Entre et frappe !... EGYSTHE Non, car c'est le moyen le plus sûr qu'il échappe. Puis-je, moi que tout hait, tout dénonce, trahit, Puis-je atteindre sa chambre, arriver à son lit, Sans entendre dix fois jeter ce cri funeste : «Prends-garde, Agamemnon ; c'est le fils de Thyeste !... » CLYTEMNESTRE Mais qui donc parviendra jusqu'à lui ? EGYSTHE, regardant Clytemnestre Qui ? CLYTEMNESTRE Terreur ! Ce n'est pas moi, j'espère ? EGYSTHE Ephémère fureur ! Qui veut anéantir le monde et puis qui cède... CLYTEMNESTRE Ecoute... Tu m'as dit : «Suis-moi !... Je te précède !...» Marche donc, je te suis... Mais seule ?... Oh ! non, jamais ! EGYSTHE Sais-tu ce qui t'attend, coeur faible, désormais ?... As-tu vu cette esclave en son char ramenée ? CLYTEMNESTRE Cassandre ? EGYSTHE C'est l'épouse à son lit destinée. CLYTEMNESTRE Que m'importe ? EGYSTHE En ce cas, n'en parlons plus ; c'est bien... CLYTEMNESTRE Parlons-en, au contraire, et découvre un moyen De rendre l'énergie à mon âme abattue ; Moi, jalouse ? Pas plus que la froide statue Que je touche dans l'ombre en étendant la main. L'injure qui m'attend cette nuit ou demain Par mon indifférence est largement vengée ; Si je l'aimais encore, il m'aurait outragée ; Mais je ne l'aime plus. Ne sois donc pas surpris Que par le mépris seul je réponde au mépris. EGYSTHE Puisque sans sourciller tu bois la coupe amère, A défaut de l'épouse, essayons de la mère... CLYTEMNESTRE Egysthe ! EGYSTHE Ah ! la blessure est ouverte toujours, N'est-ce pas ?... Parlons donc d'elle, de tes amours, De cette douce enfant, de cette Iphigénie, Dont la Grèce pleura la cruelle agonie. Quel âge était le sien ?... Dis !... Seize ans ?... CLYTEMNESTRE Oh ! douleur ! EGYSTHE La beauté sur son front éclatait dans sa fleur ; C'était de l'Argolide et l'orgueil et la joie !... Mais il fallait du vent au destructeur de Troie... Ce qu'ils vendent, hélas ! les dieux le vendent cher. On acheta du vent aux dépens de ta chair, O femme ! et vainement tu crias, éperdue : C'est ma fille ! Ta voix ne fut pas entendue. Vainement, à l'autel te traînant à genoux, Ta douleur adjura le père après l'époux, Rien ne fit... Dans tes bras vainement enlacée, T'offrant à tous les coups, tu la tenais pressée, Le fer trouva son coeur, et son sang généreux... CLYTEMNESTRE, rugissant Ah !... EGYSTHE Tu rugis enfin, lionne !... C'est heureux !... CLYTEMNESTRE Un poignard ! (Egysthe lui met un poignard dans la main.) Ce n'est pas, dans sa douleur amère, L'épouse qui te tue, Atride !... c'est la mère !... (Elle entre.) Scène 12 O femme ! va toujours, et nous verrons plus tard De quel signe maudit est marqué ton poignard. Il ne faillira point à ta main, je l'atteste ; Atride le connaît, c'est le fer de Thyeste... Ecoutons... AGAMEMNON, dans le palais Ah ! CASSANDRE, dans le palais Malheur ! LE CHOEUR Quels cris ! AGAMEMNON Ah ! CASSANDRE, paraissant Du secours ! EGYSTHE, la frappant Demandes-en, Cassandre, à l'enfer, où tu cours. (Il la frappe.) CASSANDRE Je meurs ! (Elle rentre à reculons dans le palais. Egysthe l'y suit.) LE CHOEUR Entendez-vous, amis, ce cri funeste ? ELECTRE, sur la terrasse et apportant le jeune Oreste Vieillards, au nom des dieux, vieillards, sauvez Oreste ! LE CHOEUR Atride ? ELECTRE Est mort !... LE VIEILLARD Fuyons ! LE CHOEUR Par les dieux réservé, Oreste vengera son père. ELECTRE, tombant à genoux Il est sauvé !... (Le théâtre s'ouvre et montre Agamemnon couché sur son lit, un poignard dans la poitrine, Cassandre couchée sur les marches du lit, la tête fendue d'un coup de hache. Les deux assassins regardent, à moitié cachés par un rideau rouge.) | |||||||||