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Salluste - La Guerre de Jugurtha | |||||||||||||
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VII. Ces difficultés arrêtèrent le monarque, et il reconnut que ni par force ni par ruse il n'était possible de faire périr un homme entouré de la faveur populaire. Mais, voyant Jugurtha valeureux, passionné pour la gloire militaire, il résolut de l'exposer aux périls, et de tenter par cette voie la fortune. Aussi, lorsque, dans la guerre de Numance, Micipsa fournit aux Romains un secours d'infanterie et de cavalerie, il donna Jugurtha pour chef aux Numides qu'il envoyait en Espagne, se flattant qu'il y succomberait victime ou de sa valeur téméraire ou de la fureur des ennemis : l'événement fut entièrement contraire à l'attente de Micipsa. Jugurtha, dont l'esprit n'était pas moins pénétrant qu'actif, s'appliqua d'abord à étudier le caractère de Scipion (6), général de l'armée romaine, et la tactique des ennemis. Son activité, sa vigilance, son obéissance modeste, et sa valeur intrépide, qui en toute occasion allait au-devant des dangers, lui attirèrent bientôt la plus belle renommée : il devint l'idole des Romains et la terreur des Numantins. Il était à la fois brave dans les combats et sage dans les conseils, qualités opposées qu'il est bien difficile de réunir : l'une menant d'ordinaire à la timidité par trop de prudence, et l'autre à la témérité par trop d'audace. Aussi presque toujours Scipion se reposa-t-il sur lui de la conduite des expéditions les plus périlleuses : il l'avait mis au nombre de ses amis, et le chérissait chaque jour davantage. En effet, il ne voyait jamais échouer aucun des projets conçus ou exécutés par ce jeune prince. Jugurtha intéressait encore par la générosité de son coeur et par les agréments de son esprit : aussi forma-t-il avec un grand nombre de Romains l'amitié la plus étroite. VIII. A cette époque on comptait dans notre armée beaucoup d'hommes nouveaux et des nobles plus avides de richesses que jaloux de la justice et de l'honneur ; gens factieux, puissants à Rome, plus connus que considérés chez nos alliés. Ces hommes ne cessaient d'enflammer l'ambition de Jugurtha, qui n'était déjà que trop vive, en lui promettant qu'après la mort de Micipsa il se verrait seul maître du royaume de Numidie ; que son rare mérite l'en rendait digne, et qu'à Rome tout se vendait. Prêt à congédier les troupes auxiliaires après la destruction de Numance, et à rentrer lui-même dans ses foyers, P. Scipion combla Jugurtha d'éloges et de récompenses, à la vue de l'armée ; puis, le conduisant dans sa tente, il lui recommanda en secret de cultiver l'amitié du peuple romain entier, plutôt que celle de quelques citoyens ; de ne point s'accoutumer à gagner les particuliers par des largesses ; ajoutant qu'il était peu sûr d'acheter d'un petit nombre ce qui dépendait de tous ; que, si Jugurtha voulait persister dans sa noble conduite, il se frayerait infailliblement un chemin facile à la gloire et au trône, mais qu'en voulant y arriver trop tôt, ses largesses mêmes contribueraient à le perdre. IX. Après avoir ainsi parlé, Scipion congédia le prince, en le chargeant de remettre à Micipsa une lettre ainsi conçue : «Votre cher Jugurtha a montré la plus grande valeur dans la guerre de Numance. Je ne doute pas du plaisir que je vous fais en lui rendant ce témoignage. Ses services lui ont mérité mon affection ; il ne tiendra pas à moi qu'il n'obtienne de même celle du sénat et du peuple romain. Comme votre ami, je vous félicite : vous possédez un neveu digne de vous et de son aïeul Masinissa». Le roi, à qui cette lettre du général romain confirmait ce que la renommée lui avait appris, fut ébranlé par le mérite et par le crédit de Jugurtha, et, faisant violence à ses propres sentiments, il entreprit de le gagner par des bienfaits. Il l'adopta sur-le-champ, et par son testament l'institua son héritier, conjointement avec ses fils. Peu d'années après, accablé par l'âge, par la maladie, et sentant sa fin prochaine, il fit venir Jugurtha, puis, en présence de ses amis, de ses parents et de ses deux fils, Adherbal et Hiempsal, lui adressa le discours suivant : X. «Vous étiez enfant, Jugurtha, vous étiez orphelin, sans avenir et sans fortune : je vous recueillis, je vous approchai de mon trône, comptant que par mes bienfaits je vous deviendrais aussi cher qu'à mes propres enfants, si je venais à en avoir (7). Cet espoir n'a point été trompé. Sans parler de vos autres grandes et belles actions, vous avez à Numance, d'où vous revîntes en dernier lieu, comblé de gloire et votre roi et votre patrie ; votre mérite a resserré les liens de notre amitié avec les Romains et fait revivre en Espagne la renommée de notre maison ; enfin, ce qui est bien difficile parmi les hommes, votre gloire a triomphé de l'envie. Aujourd'hui que la nature a marqué le terme de mon existence, je vous demande, je vous conjure par cette main que je presse, par la fidélité que vous devez à votre roi, de chérir ces enfants qui sont nés vos parents, et qui par mes bontés sont devenus vos frères. N'allez point préférer des liaisons nouvelles avec des étrangers à celles que le sang établit entre vous. Ni les armées ni les trésors ne sont les appuis d'un trône, mais les amis, dont l'affection ne s'acquiert pas plus par la force des armes qu'elle ne s'achète au poids de l'or : on ne l'obtient que par de bons offices et par la loyauté. Or, pour un frère, quel meilleur ami qu'un frère ? et quel étranger trouverez-vous dévoué si vous avez été l'ennemi des vôtres ? Je vous laisse un trône, inébranlable si vous êtes vertueux, chancelant si vous cessez de l'être. L'union fait prospérer les établissements les plus faibles, la discorde détruit les plus florissants. C'est particulièrement à vous, Jugurtha, qui avez sur ces enfants la supériorité de l'âge et de la sagesse, c'est à vous qu'il appartient de prévenir un pareil malheur. Songez que, dans toute espèce de lutte, le plus puissant, alors même qu'il est l'offensé, passe pour l'agresseur, par cela même qu'il peut davantage. Adherbal, et vous, Hiempsal, chérissez, respectez ce prince illustre : imitez ses vertus, et faites tous vos efforts pour qu'on ne dise pas, envoyant mes enfants, que l'adoption m'a mieux servi que la nature». XI. Bien que Jugurtha comprît que le langage du roi était peu sincère, bien qu'il eût lui-même des projets très différents, il fit néanmoins la réponse affectueuse qui convenait à la circonstance. Micipsa meurt peu de jours après. Dès qu'ils eurent célébré ses obsèques avec une magnificence vraiment royale, les jeunes rois se réunirent pour conférer sur toutes les affaires de l'Etat. Hiempsal, le plus jeune des trois, était d'un caractère altier ; depuis longtemps il méprisait Jugurtha à cause de l'inégalité qu'imprimait à sa naissance la basse extraction de sa mère : il prit la droite d'Adherbal, pour ôter à Jugurtha la place du milieu, qui chez les Numides est regardée comme la place d'honneur. Cependant, fatigué des instances de son frère, il cède à la supériorité de l'âge, et consent, non sans peine, à se placer de l'autre côté. Les princes eurent un long entretien sur l'administration du royaume. Jugurtha, entre autres propositions, mit en avant l'abolition de toutes les lois, de tous les actes rendus depuis cinq ans, attendu la faiblesse d'esprit où l'âge avait fait tomber Micipsa. «J'y consens volontiers, répliqua Hiempsal ; aussi bien est-ce dansles trois dernières années que l'adoption vous a donné des droits au trône». Cette parole fit sur le coeur de Jugurtha une impression profonde, qui ne fut point assez remarquée. Depuis ce moment, agité par son ressentiment et par ses craintes, il machine, il dispose, il médite sans relâche les moyens de faire périr Hiempsal par de secrètes embûches ; mais, ces mesures détournées entraînant trop de retardements au gré de son implacable haine, il résolut d'accomplir sa vengeance, à quelque prix que ce fût.
Cependant Jugurtha, après l'entier accomplissement de ses desseins et la conquête de toute la Numidie, réfléchissant à loisir sur son crime, commence à craindre le peuple romain, et, pour fléchir ce juge redoutable, il n'a d'espoir que dans ses trésors et dans la cupidité de la noblesse. Il envoie donc à Rome, peu de jours après, des ambassadeurs avec beaucoup d'or et d'argent, et leur prescrit de combler de présents ses anciens amis, de lui en acquérir de nouveaux, enfin, de ne point hésiter à acheter par leurs largesses tous ceux qu'ils y trouveraient accessibles. Arrivés à Rome, les ambassadeurs, suivant les instructions de leur maître, envoient des dons magnifiques à ceux qui lui sont unis par les liens de l'hospitalité, ainsi qu'aux sénateurs les plus influents. Tout change alors ; l'indignation violente de la noblesse fait place aux plus bienveillantes, aux plus favorables dispositions. Gagnés, les uns par des présents, les autres par des espérances, ils circonviennent chacun des membres du sénat, pour empêcher qu'on ne prenne une résolution trop sévère contre Jugurtha. Dès que les ambassadeurs se crurent assurés du succès, au jour fixé, les deux parties sont admises devant le sénat. Alors Adherbal prit, dit-on, la parole en ces termes : XIV. «Sénateurs, Micipsa, mon père, me prescrivit en mourant de considérer la couronne de Numidie comme un pouvoir qui m'était délégué, et dont vous aviez la disposition souveraine : il m'ordonna de servir le peuple romain de tous mes efforts, tant en paix qu'en guerre, et de vous regarder comme des parents, comme des alliés. En me conduisant d'après ces maximes, je devais trouver dans voire amitié une armée, des richesses, et l'appui de ma couronne. Je me disposais à suivre ces leçons de mon père, lorsque Jugurtha, l'homme le plus scélérat que la terre ait porté, m'a, au mépris de votre puissance, chassé de mes Etats et de tous mes biens, moi, le petit-fils de Masinissa, moi, l'allié et l'ami héréditaire du peuple romain. Sénateurs, puisque je devais descendre à ce degré d'infortune, j'aurais voulu pouvoir solliciter votre secours plutôt par mes services que par ceux de mes ancêtres, et surtout avoir droit à votre appui sans en avoir besoin ou du moins, s'il me devenait nécessaire, ne le réclamer que comme une dette. Mais, puisque l'innocence ne peut se défendre par elle-même, et qu'il n'a pas dépendu de moi de faire de Jugurtha un autre homme, je me suis réfugié auprès de vous, sénateurs, avec le regret bien amer d'être forcé de vous être à charge avant de vous avoir été utile. D'autres rois, après avoir été vaincus par vos armes, ont obtenu votre amitié, ou dans leurs périls ont brigué votre alliance. Notre famille, au contraire, s'unit au peuple romain pendant la guerre de Carthage, alors que l'honneur de votre amitié était plus à rechercher que votre fortune. Vous ne voudrez pas, sénateurs, qu'un descendant de cette famille, qu'un petit-fils de Masinissa, réclame vainement votre assistance. Quand, pour l'obtenir, je n'aurais d'autre titre que mon infortune, moi monarque, puissant naguère par ma naissance, ma considération, mes armées, aujourd'hui flétri par la disgrâce, sans ressources, et sans autre espoir que des secours étrangers, il serait de la dignité du peuple romain de réprimer l'injustice et d'empêcher un royaume de s'accroître par le crime. Et cependant je suis expulsé des provinces dont le peuple romain fit don à mes ancêtres, et d'où mon père et mon, aïeul, unis à vous, chassèrent Syphax et les Carthaginois. Vos bienfaits me sont ravis, sénateurs, et mon injure devient pour vous un outrage. Hélas ! quel est mon malheur ! Voilà donc, ô Micipsa, mon père, le fruit de tes bienfaits ! Celui que tu fis l'égal de tes enfants, et que tu appelas au partage de ta couronne, devait-il devenir le destructeur de ta race ? Notre famille ne connaîtra donc jamais le repos ? serons-nous toujours dans le sang, dans les combats et dans l'exil ? Tant que Carthage a subsisté, nous pouvions nous attendre à toutes ces calamités : nos ennemis étaient à nos portes ; vous, Romains, nos amis, vous étiez éloignés : notre unique espoir était dans nos armes. Mais depuis que l'Afrique est purgée de ce fléau, nous goûtions avec joie les douceurs de la paix, nous n'avions plus d'ennemis, si ce n'est peut-être ceux que vous nous auriez ordonné de combattre. Et voilà que tout à coup Jugurtha, dévoilant son insupportable audace, sa scélératesse et son insolente tyrannie, assassine mon frère, son proche parent, et fait du royaume de sa victime le prix de son forfait. Puis, après avoir vainement tenté de me prendre aux mêmes pièges, il me chasse de mes Etats et de mon palais, alors que, vivant sous votre empire, je n'avais à redouter ni violence ni guerre. Il me laisse, comme vous voyez, dénué de tout, couvert d'humiliation, et réduit à me trouver plus en sûreté partout ailleurs que dans mes Etats. J'avais toujours pensé, sénateurs, et mon père me l'a souvent repété, que ceux qui cultivaient avec soin votre amitié s'imposaient de pénibles devoirs, mais que d'ailleurs ils étaient à 1'abri de toute espèce de danger (9). Ma famille, autant qu'il fut en son pouvoir, vous a servis dans toutes vos guerres ; maintenant que vous êtes en paix, c'est à vous, sénateurs, à pourvoir à notre sûreté. Nous étions deux frères ; mon père nous en donna un troisième dans Jugurtha, croyant nous l'attacher par ses bienfaits. L'un de nous deux est mort assassiné ; l'autre, qui est devant vos yeux, n'a échappé qu'avec peine â ses mains fratricides. Hélas ! que me reste-t-il à faire ? à qui recourir de préférence dans mon malheur ? Tous les appuis de ma famille sont anéantis. Mon père a payé son tribut à la nature ; mon frère a succombé victime d'un parent cruel qui devait plus qu'un autre épargner sa vie ; mes alliés, mes amis, tous mes parents enfin, ont subi chacun des tourments divers. Prisonniers de Jugurtha, les uns ont été mis en croix, les autres livrés aux bêtes ; quelques-uns, qu'on laisse vivre, traînent au fond de noirs cachots, dans le deuil et le désespoir, une vie plus affreuse que la mort. Quand je conserverais encore tout ce que j'ai perdu, quand mes appuis naturels ne se seraient pas tournés contre moi, si quelque malheur imprévu était venu fondre sur ma tête, ce serait encore vous que j'implorerais, sénateurs, vous à qui la majesté de votre empire fait un devoir de maintenir partout le bon droit et de réprimer l'injustice. Mais aujourd'hui, banni de ma patrie, de mon palais, sans suite, dépourvu des marques de ma dignité, où diriger mes pas ? à qui m'adresser ? à quelles nations, à quels rois, quand votre alliance les a tous rendus ennemis de ma famille ? Sur quel rivage puis-je aborder où je ne trouve encore les marques multipliées des hostilités qu'y portèrent mes ancêtres ? Est-il quelque peuple qui puisse compatir à mes malheurs, s'il a jamais été votre ennemi ? Telle est, en un mot, sénateurs, la politique que nous a enseignée Masinissa : «Ne nous attacher qu'au peuple romain, ne point contracter d'autres alliances, ni de nouvelles ligues : alors nous trouverions dans votre amitié d'assez puissants appuis, ou si la fortune venait à abandonner votre empire, c'était avec lui que nous devions périr». Votre vertu et la volonté des dieux vous ont rendus puissants et heureux ; tout vous est prospère, tout vous est soumis. Il ne vous en est que plus facile de venger tes injures de vos alliés. Tout ce que je crains, c'est que l'amitié peu éclairée de quelques citoyens pour Jugurtha n'égare leurs intentions. J'apprends qu'ils n'épargnent ni démarches, ni sollicitations, ni importunités auprès de chacun de vous, pour obtenir que vous ne décidiez rien en l'absence de Jugurtha, et sans l'avoir entendu. Suivant eux, mes imputations sont fausses, et ma fuite simulée : j'aurais pu demeurer dans mes Etats. Puissé-je, ô ciel ! voir le parricide auteur de toutes mes infortunes réduit à mentir de même ! Puissiez-vous, quelque jour, vous et les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Et cet homme si fier de l'élévation qu'il doit à ses crimes, désormais en proie à tous les malheurs ensemble, expiera son ingratitude envers notre père, l'assassinat de mon frère et les maux qu'il m'a faits. Faut-il le dire, ô mon frère chéri ! si la vie te fut sitôt arrachée par la main qui devait le moins y attenter, ton sort est à mes yeux plus digne d'envie que de regrets. Avec l'existence, ce n'est pas un trône que tu as perdu : tu as échappé aux horreurs de la fuite, de l'exil, de l'indigence, et de tous les maux qui m'accablent. Quant à moi, malheureux, précipité du trône de mes ancêtres dans un abîme d'infortunes, je présente au monde le spectacle des vicissitudes humaines. Incertain du parti que je dois prendre, poursuivrai-je ta vengeance, privé moi-même de toute protection ? Songerai-je à remonter sur mon trône, tandis que ma vie et ma mort dépendent de secours étrangers ? Ah ! que la mort n'est-elle une voie honorable de terminer ma destinée ! Mais n'encourrais-je pas un juste mépris, si, par lassitude de mes maux, j'allais céder la place à l'oppresseur ? Je ne peux désormais vivre avec honneur ni mourir sans honte. Je vous en conjure, sénateurs, par vous-mêmes, par vos enfants, par vos ancêtres, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans mon malheur, opposez-vous à l'injustice, et puisque le trône de Numidie vous appartient, ne souffrez pas qu'il soit plus longtemps souillé par le crime et par le sang de notre famille». XV. Après qu'Adherbal eut cessé de parler, les ambassadeurs de Jugurtha, comptant plus sur leurs largesses que sur la bonté de leur cause, répondirent en peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté ; qu'Adherbal, vaincu après avoir été l'agresseur, venait se plaindre du tort qu'il n'avait pu faire ; que Jugurtha priait le sénat de ne pas le croire différent de ce qu'on l'avait vu à Numance, et de le juger plutôt sur ses actions que sur les paroles de ses ennemis. Adherbal et les ambassadeurs s'étant retirés, le sénat passe sur-le-champ à la délibération. Les partisans de Jugurtha et beaucoup d'autres, corrompus par l'intrigue, tournent en dérision les paroles d'Adherbal, et par leurs éloges exaltent le mérite de son adversaire. Leur influence sur l'assemblée, leur éloquence, tous les moyens sont épuisés pour pallier le crime et la honte d'un vil scélérat, comme s'il se fût agi de leur propre honneur. Il n'y eut qu'un petit nombre de sénateurs qui, préférant aux richesses la justice et la vertu, votèrent pour que Rome secourût Adherbal, et punît sévèrement le meurtre de son frère. Cet avis fut surtout appuyé par Emilius Scaurus, homme d'une naissance distinguée, actif, factieux, avide de pouvoir, d'honneurs, de richesses, mais habile à cacher ses défauts. Témoin de l'éclat scandaleux et de l'impudence avec lesquels on avait répandu les largesses du roi, il craignit, ce qui arrive en pareil cas, de se rendre odieux en prenant part à cet infâme trafic, et contint sa cupidité habituelle.
XVII. Mon sujet semble exiger que je dise quelques mois sur la position de l'Afrique et sur les nations avec lesquelles nous avons eu des guerres ou des alliances. Quant aux pays et aux peuples que leur climat brûlant, leurs montagnes et leurs déserts rendent moins accessibles, il me serait difficile d'en donner des notions certaines. Pour le reste, j'en parlerai très brièvement. Dans la division du globe terrestre, la plupart des auteurs regardent l'Afrique comme la troisième partie du monde, quelques-uns n'en comptent que deux, l'Asie et l'Europe, et comprennent l'Afrique dans la dernière. Elle a pour bornes, à l'occident, le détroit qui joint notre mer à l'Océan ; à l'orient, un vaste plateau incliné, que les habitants nomment Catabathmon. La mer y est orageuse, les côtes offrent peu de ports, le sol y est fertile en grains, abondant en pâturages, dépouillé d'arbres : les pluies et les sources y sont rares. Les hommes y sont robustes, légers à la course, durs au travail : à l'exception de ceux que moissonne le fer ou la dent dee bêtes féroces, la plupart meurent de vieillesse, car rien n'y est plus rare que d'être emporté par la maladie. En revanche, il s'y trouve quantité d'animaux, d'espèce malfaisante. Pour ce qui est des premiers habitants de l'Afrique, de ceux qui sont venus ensuite, et du mélange de toutes ces races, je vais, au risque de contrarier les idées reçues, rapporter en peu de mots les traditions que je me suis fait expliquer d'après les livres puniques, qui venaient, dit-on, du roi Hiempsal ; elles sont conformes à la croyance des habitants du pays. Au surplus, je laisse aux auteurs de ces livres la garantit des faits. XVIII. Les premiers habitants de l'Afrique furent les Gétules et les Libyens, nations farouches et grossières, qui se nourrissaient de la chair des animaux sauvages et broutaient l'herbe comme des troupeaux. Ils ne connaissaient ni le frein des moeurs et des lois, ni l'autorité d'un maître. Sans demeures fixes, errant à l'aventure, leur seul gîte était là où la nuit venait les surprendre. A la mort d'Hercule, qui périt en Espagne, selon l'opinion répandue en Afrique, son armée, composée d'hommes de toutes les nations, se trouva sans chef, tandis que vingt rivaux s'en disputaient le commandement : aussi ne tarda-t-elle pas à se disperser. Dans le nombre, les Mèdes, les Perses et les Arméniens passèrent en Afrique sur leurs navires, et occupèrent les contrées voisines de notre mer (10). Les Perses s'approchèrent davantage de l'Océan. Ils se firent des cabanes avec les carcasses de leurs vaisseaux renversés ; le pays ne leur fournissait point de matériaux, et ils n'avaient pas la faculté d'en tirer d'Espagne, ni par achat ni par échange, l'étendue de la mer et l'ignorance de la langue empêchant le commerce. Insensiblement ces Perses se mêlèrent aux Gétules par des mariages, et comme, dans leurs fréquentes excursions, ils avaient changé souvent de demeures, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de Numides. Encore aujourd'hui, les habitations des paysans numides, appelées mapales, ressemblent assez, par leur forme oblongue et par leurs toits cintrés, à des carènes de vaisseaux. Aux Mèdes et aux Arméniens se joignirent les Libyens, peuple plus voisin de la mer d'Afrique que les Gétules, qni étaient plus sous le soleil, et tout près de la zone brûlante. Ils ne tardèrent pas à bâtir des villes, car, n'étant séparés de l'Espagne que par un détroit, ils établirent avec ce pays un commerce d'échange. Les Libyens altérèrent peu à peu le nom des Mèdes ; et, dans leur idiome barbare, les appelèrent Maures (11). Ce furent les Perses dont la puissance prit surtout un accroissement rapide : et bientôt l'excès de leur population força les jeunes gens de se séparer de leurs pères, et d'aller, sous le nom de Numides, occuper, près de Carthage, le pays qui porte aujourd'hui leur nom. Les colons anciens et nouveaux, se prêtant un mutuel secours, subjuguèrent ensemble, soit par la force, soit par la terreur de leurs armes, les nations voisines, et étendirent au loin leur nom et leur gloire : particulièrement ceux qui, plus rapprochés de notre mer, avaient trouvé dans les Libyens des ennemis moins redoutables que les Gétules. Enfin, toute la partie inférieure de l'Afrique fut occupée par les Numides, et toutes les tribus vaincues par les armes prirent le nom du peuple conquérant, et se confondirent avec lui. XIX. Dans la suite, des Phéniciens, les uns pour délivrer leur pays d'un surcroît de population, les autres par des vues ambitieuses, engagèrent à s'expatrier la multitude indigente et quelques hommes avides de nouveautés. Ils fondèrent, sur la côte maritime, Hippone, Hadrumète et Leptis. Ces villes, bientôt florissantes, devinrent l'appui ou la gloire de la mère patrie. Pour ce qui est de Carthage, j'aime mieux n'en pas parler que d'en dire trop peu, puisque mon sujet m'appelle ailleurs. En venant de Calabathmon, qui sépare l'Egypte de l'Afrique, la première ville qu'on rencontre le long de la mer est Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles la ville de Leptis, ensuite les Autels des Philènes, qui marquaient la limite de l'empire des Carthaginois du côté de l'Egypte ; puis viennent les autres villes puniques. Tout le reste du pays, jusqu'à la Mauritanie, est occupé par les Numides. Très près de l'Espagne sont les Maures ; enfin, les Gétules au-dessus de la Numidie. Les uns habitent des cabanes ; les autres, plus barbares encore, sont toujours errants. Après eux sont les Ethiopiens, et plus loin, des contrées dévorées par les feux du soleil. Lors de la guerre de Jugurtha, le peuple romain gouvernait par ses magistrats presque toutes les villes puniques, ainsi que tout le territoire possédé en dernier lieu par les Carthaginois. Une grande partie du pays des Gétules et de la Numidie, jusqu'au fleuve Mulucha, obéissait à Jugurtha. Le roi Bocchus étendait sa domination sur tous les Maures : ce prince ne connaissait les Romains que de nom, et nous-mêmes nous ne l'avions jusqu'alors connu ni comme allié ni comme ennemi. En voilà assez, je pense, sur l'Afrique et sur ses habitants, pour l'intelligence de mon sujet.
Suite de la Guerre de Jugurtha
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