Mythes
Hérodiade Salomé
Oscar Wilde
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Copyright Aspirateurs | Oscar Wilde - Salomé (1893)  Entre Salomé. SALOME Je ne resterai pas. Je ne peux pas rester. Pourquoi le tétrarque me regarde-t-il toujours avec ses yeux de taupe sous ses paupières tremblantes ?... C'est étrange que le mari de ma mère me regarde comme cela. Je ne sais pas ce que cela veut dire... Au fait, si, je le sais.
LE JEUNE SYRIEN Vous venez de quitter le festin, princesse ?
SALOME Comme l'air est frais ici ! Enfin, ici on respire ! Là-dedans il y a des Juifs de Jérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des Egyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah ! que je déteste les Romains ! Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs.
LE JEUNE SYRIEN Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse ?
LE PAGE D'HERODIAS Pourquoi lui parler ? Pourquoi la regarder ?... Oh ! il va arriver un malheur.
SALOME Que c'est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait une toute petite fleur d'argent. Elle est froide et chaste, la lune... Je suis sûre qu'elle est vierge. Elle a la beauté d'une vierge... Oui, elle est vierge. Elle ne s'est jamais souillée. Elle ne s'est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.
LA VOIX D'IOKANAAN Il est venu, le Seigneur ! Il est venu, le fils de l'Homme. Les centaures se sont cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les feuilles dans les forêts.
SALOME Qui a crié cela ?
SECOND SOLDAT C'est le prophète, princesse.
SALOME Ah ! le prophète. Celui dont le tétrarque a peur ?
SECOND SOLDAT Nous ne savons rien de cela, princesse. C'est le prophète Iokanaan.
LE JEUNE SYRIEN Voulez-vous que je commande votre litière, princesse ? Il fait très beau dans le jardin.
SALOME Il dit des choses monstrueuses, à propos de ma mère, n'est-ce pas ?
SECOND SOLDAT Nous ne comprenons jamais ce qu'il dit, princesse.
SALOME Oui, il dit des choses monstrueuses d'elle.
UN ESCLAVE Princesse, le tétrarque vous prie de retourner au festin.
SALOME Je n'y retournerai pas.
LE JEUNE SYRIEN Pardon, princesse, mais si vous n'y retourniez pas il pourrait arriver un malheur.
SALOME Est-ce un vieillard, le prophète ?
LE JEUNE SYRIEN Princesse, il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.
SALOME Le prophète... est-ce un vieillard ?
PREMIER SOLDAT Non, princesse, c'est un tout jeune homme.
SECOND SOLDAT On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c'est Elie ?
SALOME Qui est Elie ?
SECOND SOLDAT Un très ancien prophète de ce pays, princesse.
UN ESCLAVE Quelle réponse dois-je donner au tétrarque de la part de la princesse ?
LA VOIX D'IOKANAAN Ne te réjouis point, terre de Palestine, parce que la verge de celui qui te frappait a été brisée. Car de la race du serpent il sortira un basilic, et ce qui en naîtra dévorera les oiseaux.
SALOME Quelle étrange voix ! Je voudrais bien lui parler.
PREMIER SOLDAT J'ai peur que ce soit impossible, princesse. Le tétrarque ne veut pas qu'on lui parle. Il a même défendu au grand prêtre de lui parler.
SALOME Je veux lui parler.
PREMIER SOLDAT C'est impossible, princesse.
SALOME Je le veux.
LE JEUNE SYRIEN En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.
SALOME Faites sortir le prophète.
PREMIER SOLDAT Nous n'osons pas, princesse.
SALOME, s'approchant de la citerne et y regardant. Comme il fait noir là-dedans ! Cela doit être terrible d'être dans un trou si noir ! Cela ressemble à une tombe... (à un soldat) Vous ne m'avez pas entendue ? Faites-le sortir. Je veux le voir.
SECOND SOLDAT Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.
SALOME Vous me faites attendre.
PREMIER SOLDAT Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire ce que vous nous demandez... Enfin, ce n'est pas à nous qu'il faut vous adresser.
SALOME, regardant le jeune Syrien. Ah !
LE PAGE D'HERODIAS Oh ! qu'est-ce qu'il va arriver ? Je suis sûr qu'il va arriver un malheur.
SALOME, s'approchant du jeune Syrien. Vous ferez cela pour moi, n'est-ce pas, Narraboth ? Vous ferez cela pour moi ? J'ai toujours été douce pour vous. N'est-ce pas que vous ferez cela pour moi ? Je veux seulement le regarder, cet étrange prophète. On a tant parlé de lui. J'ai si souvent entendu le tétrarque parler de lui. Je pense qu'il a peur de lui, le tétrarque. Je suis sûre qu'il a peur de lui... Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en avez peur ?
LE JEUNE SYRIEN Je n'ai pas peur de lui, princesse. Je n'ai peur de personne. Mais le tétrarque a formellement défendu qu'on lève le couvercle de ce puits.
SALOME Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma litière sous la porte des vendeurs d'idoles, je laisserai tomber une petite fleur pour vous, une petite fleur verte.
LE JEUNE SYRIEN Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.
SALOME, souriant. Vous ferez cela pour moi, Narraboth. Vous savez bien que vous ferez cela pour moi. Et demain quand je passerai dans ma litière sur le pont des acheteurs d'idoles je vous regarderai à travers les voiles de mousseline, je vous regarderai, Narraboth, je vous sourirai, peut-être. Regardez-moi, Narraboth. Regardez-moi. Ah ! vous savez bien que vous allez faire ce que je vous demande. Vous le savez bien, n'est-ce pas ?... Moi, je sais bien.
LE JEUNE SYRIEN, faisant un signe au troisième soldat. Faites sortir le prophète... La princesse Salomé veut le voir.
LE PAGE D'HERODIAS Oh ! comme la lune a l'air étrange ! On dirait la main d'une morte qui cherche à se couvrir avec un linceul.
LE JEUNE SYRIEN Elle a l'air très étrange. On dirait une petite princesse qui a des yeux d'ambre. A travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite princesse.
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