![]() | Le mythe de Pyrame et Thisbé | |||||||||
MythesPyrame et Thisbé Oeuvres littéraires Théophile de Viau Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Th. de Viau - Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)
Scène 1 Je sais bien, cher ami, que ton sage dessein Est de m'ôter la flamme et la mort hors du sein, De ramener à soi ma pauvre âme égarée Qui s'est depuis deux ans d'avec moi séparée ; Mais sache que mon âme abhorre ta raison, Que je prends tes conseils pour une trahison, Et d'abord que tu viens à me parler d'éteindre Ce feu dont nuit et jour je ne fais que me plaindre, Malgré le sentiment que j'ai de mon erreur Et de ton amitié, ta voix me fait horreur ; Je te hais si tu es ennemi de mon aise ; Il faut que ton esprit à mon humeur se plaise, Que tu perdes le soin de censurer mes pleurs, Que ton affection consente à mes malheurs, Et que ton jugement mette son industrie A conserver mon mal. Disarque Mon Dieu, quelle furie ! Pyrame Autrement je te tiens barbare et sans pitié. Disarque Que vous connaissez mal les fruits de l'amitié ! Pyrame Je veux que mon ami, sans feinte et sans réserve, Dedans ma passion me complaise et me serve. Disarque Eh quoi, si votre ami vous avait vu courir Dans un danger mortel ? Pyrame Qu'il me laissât mourir. Le plus sanglant dépit que la Fortune livre A des désespérés, c'est les forcer de vivre. Disarque Il est vrai qu'un désir une fois emporté Vers un funeste amour a plus de fermeté ; On rétracte plutôt le dessein légitime D'une bonne action que le projet d'un crime ; Le mal a plus d'appas, et ce qui plus nous nuit Avecque plus d'adresse et de vigueur nous suit. Vous courez obstiné ce semble à votre perte, Quelque difficulté qui vous y soit offerte ; Vos parents, obligés d'un naturel devoir, Vous opposent ici leur absolu pouvoir. Pyrame C'est par où mon désir davantage se pique. J'aime bien à forcer une loi tyrannique. Amour n'a point de maître, et vos empêchements Ne me sont désormais que des allèchements. C'est une occasion de me montrer fidèle, C'est prouver à Thisbé que j'ose tout pour elle. N'as-tu point quelquefois pris garde à sa beauté, Toi qui par-dessus tous aimes la nouveauté, Toi qui depuis les bords d'où le soleil se lève Jusqu'aux flots reculés où la clarté s'achève, Des objets les plus beaux as fait juges tes yeux, En as-tu reconnu qui puissent plaire mieux ? Disarque Il est certain qu'elle a quelque chose de rare. Pyrame Dis qu'elle a quelque chose à tenter un barbare. Celui que ses regards ne peuvent pas toucher, Il a des duretés de souche et de rocher. Disarque Voilà bien des discours de la mélancolie. Pyrame Je crois que ta raison vaut moins que ma folie, Et que tu viens à tort me plaindre et m'accuser D'une erreur où les Dieux se voudraient abuser. Ne m'en parle jamais, ta résistance est vaine, Et si tu n'as juré de t'acquérir ma haine, Si tu n'as résolu de rompre avecque moi, Dedans ma passion ne me fais plus la loi. Tu voudrais que j'aimasse à la façon commune, Et qu'un lâche dessein de faire ma fortune M'amenât dans le but de tes intentions. Disarque Je voudrais gouverner un peu vos passions, Et vous sauver l'esprit du danger et du blâme. Pyrame Est-ce à toi, je te prie, à gouverner mon âme ? Ce coeur fut-il par toi là-dedans enfermé ? Laisse faire à Nature, elle me l'a formé ; C'est d'elle dont Thisbé se vit aussi formée Pour enflammer ce coeur, et pour en être aimée, N'ayant tous deux qu'un but de peine et de plaisir, Semblables de l'humeur, de l'âge et du désir ; Et si j'osais flatter encore mon visage, On nous pourrait tous deux connaître en une image. C'est le premier appas dont mon coeur soupira, C'est le premier espoir dont Amour m'attira, Cher espoir dont mon âme heureusement se flatte, Car son oeil favorable à mes regards éclate, Me comble de faveur. Bref je suis assuré D'un amour mutuel : elle me l'a juré. Mes lèvres dans ses mains en ont cueilli le gage, Et, pour le confirmer d'un plus pressant langage, Ses pensers me l'ont dit, ses yeux en sont témoins, Car dans tous nos discours la voix parle le moins. Nous disons d'un trait d'oeil à nos âmes blessées Bien plus qu'un livre entier n'exprime de pensées, Et des soupirs de feu, d'elle à moi repassant, Mieux que nul confident s'expliquent à nos sens. Nous n'avons pas besoin que d'autres s'introduisent A traiter nos amours ; les arbitres nous nuisent. Le meilleur confident ne sert jamais si bien Que dans notre intérêt il ne mêle le sien ; Selon sa fantaisie il avance ou recule L'aveugle mouvement d'un pauvre esprit qui brûle ; Pour moi, je ne saurais souffrir un gouverneur ; J'aime mieux réussir avec moins de bonheur. Les soins de la prudence ont trop d'inquiétude ; Mon âme n'a d'objet sinon ma servitude, Où je trouve mon bien ; mieux qu'en ma liberté, Et que j'aime sans doute autant que la clarté. Disarque Puisque c'est une peste à vos os attachée, Une flèche mortelle en votre coeur fichée, C'est en vain que l'on prend le soin de vous guérir. Pyrame Guérir on ne le peut sans me faire mourir. Disarque Au moins prenez bien garde, en cettes amour furtive, Qu'un funeste succès à vos desseins n'arrive. Vous êtes épiés, et de loin et de près, Par des yeux vigilants qu'on y commet exprès. Pyrame Toute leur diligence est assez inutile ; L'âme des amoureux n'est pas si peu subtile ; Nous savons bien choisir et le temps et le lieu Où même ne saurait nous découvrir un Dieu. Ne t'en mets point en peine, et seulement endure, Si tu me veux aimer, que ma fureur me dure. Adieu, laisse-moi seul m'entretenir ici. Voilà la nuit qui vient, le ciel est obscurci, Ma maîtresse m'attend. Afinb de me complaire, L'autre soleil s'en va quand celui-ci m'éclaire. Privés de tous moyens de nous parler ailleurs, Et ne pouvant venir à des accès meilleurs, Une petite fente en cette pierre ouverte, Par nous deux seulement encore découverte, Nous fait secrètement aller et revenir Les propos dont Amour nous laisse entretenir ; Car c'est le lieu par où nos passions discrètes Donnent un peu de jour à nos flammes secrètes. Ici, cruels parents, malgré vos dures lois, Nous faisons un passage à nos timides voix ; Ici nos coeurs ouverts malgré vos tyrannies Se font entrebaiser nosa volontés unies. Conseillers inhumains, pères sans amitié, Voyez comme ce marbre est fendu de pitié, Et qu'à notre douleur le sein de ces murailles Pour receler nos feux s'entrouvre les entrailles, Que l'air se prostitue à nos contentements ; L'air, le plus rigoureux de tous les éléments, Le père des frimas, la source des orages, A plus d'humanité que vos brutaux courages. Mais j'entends quelque bruit, c'est elle sans faillir. Je sens tous mes esprits d'aise me défaillir. Elle ne ment jamais, et ferait conscience De charger son amant de trop de patience. Je vois comme elle approche et marche à pas comptés, Soupçonneuse, élançant ses yeux de tous côtés. Scène 2 Es-tu là, mon souci ? Pyrame Qui vous a retenue ? Aujourd'hui pour le moins vous êtes prévenue, Vous arrivez plus tard que je ne fis hier. Thisbé Il est vrai que j'ai tort, je ne le puis nier ; Mais quand je t'aurai dit ce qui m'a dû contraindre, Je crois que tu seras obligé de me plaindre ; Je te ferai pitié, car je ne pense pas Que le mal qu'on m'a fait soit moins que le trépas. Pyrame Comment ! vous a-t-on fait quelque injure, mon âme ? Quelqu'un en son absence a-t-il blessé Pyrame ? Un Dieu ne le pourrait avec impunité. Thisbé Cette offense n'était que l'importunité D'une vieille hideuse et sotte créature, Qui m'a tout aujourd'hui mis l'âme à la torture, Qui m'a fait tant de lois, m'a tant donné d'avis, Et tant réitéré d'inutiles devis, Qu'on tarirait plutôt l'humidité de l'onde Que cette humeur chagrine en caquets si féconde. Pyrame Dites-moi, je vous prie encore, en quoi tendait Le discours où plus fort la vieille s'étendait ? Thisbé De rendre une parfaite et pleine obéissance A ceux à qui je dois le bien de ma naissance, De ne me dispenser de prendre aucun plaisir Que leur commandement ne me le vînt choisir, Surtout de bien défendre, et l'esprit, et l'oreille, Des pointes dont amour un jeune sang réveille, Que les jeunes esprits n'ont rien de dangereux Au prix que d'écouter un conseil amoureux, Que même au plus heureuxb cet appas est funeste, Que c'est un précipice, un poison, une peste. Pyrame Elle vous a donc fait l'amour bien odieux. Thisbé Elle me l'a dépeint comme il est dans ses yeux. Pyrame Etranges changements où tombe la Nature ! Un pauvre corps usé qui n'est que pourriture, Une vieille à qui l'âge a séché les humeurs, A qui les sens gâtés ont perverti les moeurs, Un sang gros et pesant, toujours froid comme glace, Si ce n'est qu'une fièvre échauffe un peu sa masse, Un tronc de nerfs et d'os d'artifice mouvant, Qu'on ne saurait nommer qu'un fantôme vivant, Persécute toujours d'une jalouse envie Les passe-temps heureux de notre jeune vie. Ces vieillards dont l'esprit et le corps abattu Erigent l'impuissance en titre de vertu, Eux-mêmes qui le cours de la nature suivent, Qui selon l'appétit de leur vieillesse vivent, Prétendent contre nous forcer l'ordre du temps, Et que nous soyons vieux en l'âge de vingt ans, Nos moeurs par leur exemple imprudemment censurent, Alléguant ce qu'ils sont et non pas ce qu'ils furent. Au moins, ma chère vie, en ce sot entretien Je crois que cet esprit n'a rien pu sur le tien. Thisbé Ces discours m'ont passé plus loin qu'une nuée. Pyrame Ta bonne volonté n'est pas diminuée ? Thisbé Elle a crû davantage, on n'a fait que jeter Du souffre dans la flamme afin de l'irriter. Je suis d'un naturel à qui la résistance Renforce le désir, l'espoir et la constance. Je crois qu'on me verrait mourir autant de fois Qu'on me force d'ouïr ces importunes voix, Sinon que mon amour de plus en plus persiste Et brûle davantage alors qu'on lui résiste. Et je n'ai rien de cher comme une occasion De tout ce qui saurait nourrir ma passion, Puisqu'au divin objet dont je suis amoureuse Le sort veut que je sois parfaitement heureuse, Que tu mérites bien l'inviolable foi, Que jusques au tombeau je garderai pour toi. Pyrame Et moi, si le tombeau laissait encore aux âmes Quelque petit rayon de leurs défuntes flammes, Je n'aurais autre feu que toi dans les Enfers, Et dedans leurs prisons je n'aurais que tes fers. Mais parmi nos discours nous ne prenons pas garde Que ce doux entretien dont Amour nous retarde, S'il n'est bien ménagé nous manquera bientôt. Thisbé Hélas ! ne pourrons-nous jamais dire qu'un mot ! Les oiseaux dans les bois ont toute la journée A chanter la fureurs qu'Amour leur a donnée ; Les eaux et les zéphyrs quand ils se font l'amour Leur rire et leurs soupirs font durer nuit et jour. Pyrame Il se faut retirer de crainte qu'il n'arrive Que de ce peu de bien encore on ne nous prive. Thisbé Dans une heure au plus tard je reviens donc ici. Pyrame Et moi je serai mort si je ne viens aussi. | |||||||||