![]() | Le mythe de Pyrame et Thisbé | |||||||||
MythesPyrame et Thisbé Oeuvres littéraires Théophile de Viau Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Th. de Viau - Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)
Scène 1 Syllar, je suis troublé d'un funeste présage, Un glaçon de frayeur m'étreint tout le courage, Pensant à tel dessein je me remets aux yeux Les justes jugements des hommes et des Dieux. Syllar Quoi ! tu manques de coeur ! Deuxis Je sens, de la contrainte En ce que j'entreprends, et non pas de la crainte. Syllar Je connais ton courage, et c'est la cause aussi Qui fait que je t'emploie en cette affaire ici. Deuxis Il est beau de tenter une mort légitime Pour quelque grand exploit et qui se fait sans crime ; On appelle courage un esprit généreux Qui n'est point inhumain comme il n'est point peureux Qui meurt sur une brèche, et dont les funérailles Se font chez l'ennemi sous un bris de murailles ; Le trépas est louable ou ignominieux, Selon que le sujet est lâche ou glorieux ; Mais pense à quelle fin nous avons pris l'épée, A quel exploit sera notre main occupée ! Quoi ! sans être offensés nous nous voulons venger ! Quand on n'a point de haine on n'en saurait forger. Syllar Notre commission donne toute licence. Deuxis On ne peut sans remords s'en prendre à l'innocence ; Il ne nous a rien fait, nous le voulons tuer. Syllar La volonté du Roi se doit effectuer. Deuxis Si quelque excès léger contentait sa colère, Je crois que justement on lui pourrait complaire ; Mais en un fait semblable, en une trahison, Chacun le peut dédire avec trop de raison. Syllar En dédisant son Roi, quelque juste apparence Que puisse prendre un peuple, il commet une offense ; Comme les Dieux au Ciel, sur la terre les Rois Etablissent aussi des souveraines lois ; Ils partagent égaux ce que le monde enserre : Les Dieux sont Rois du Ciel, les Rois Dieux de la terre ; Jupiter d'un clin d'oeil fait les astres mouvoir, Et nos Princes sur nous ont le même pouvoir ; A la grandeur des Dieux leur grandeur se figure, Comme au vouloir des Dieux leur vouloir se mesure. Deuxis Il leur faut obéir si leur commandement Imite ceux des Dieux qui font tout justement. Syllar Enquérir leur secret tient trop du téméraire ; C'est aux Rois à le dire, et à nous à le faire ; S'il a mal commandé, l'homicide commis Tombera sur sa tête, et nous sera remis : Le devoir ignorant rend une âme innocente. Deuxis Mais connaissant le mal, il faut qu'elle y consente. Un devoir ignorant ? Eh quoi, ne vois-tu pas Qu'on brasse à l'innocent un perfide trépas, Que l'Enfer un pareil n'en saurait faire naître ? Syllar Sache qu'un serviteur doit obéir au maître. Considérant de près et l'honneur et le droit, Tout le monde sans doute ici nous reprendroit ; Mais nous sommes forcés, le Prince le fait faire ; Il lui faut obéir, c'est un point nécessaire. Deuxis Et pourquoi nécessaire ? Il vaut mieux encourir Sa disgrâce éternelle. Syllar Il vaut donc mieux mourir ? Deuxis J'aimerais mieux la mort qu'une honteuse vie De remords criminels incessamment suivie. Quand le chien des Enfers avecque ses abois Vient troubler les vivants, ils sont morts mille fois ; Mais mourant pour l'honneur, on court par les brisées D'un bienheureux repos dans les Champs Elysées ; Les esprits, dépêtrés des vicieux discords Qu'ils ont avec nos sens, joyeux quittent nos corps. Syllar Quelque si doux accueil que Mercure prépare, Crois qu'un homme se trouble alors qu'il se sépare, Que les corps trépassés, d'une pierre couverts, Changent les os en poudre et la charogne en vers, Que les esprits errants par les rives funèbres D'un Cocyte inconnu ne sont plus que ténèbres. Qu'on soit bien dans ce règne où Pluton tient sa Cour, C'est un compte ; il n'est rien de si beau que le jour. Le moindre chien vivant vaut mieux que cent cohortes De tigres, de lions ou de panthères mortes. Bien que pauvre sujet je préfère mon sort A celui-là d'un Prince ou d'un Monarque mort. Crois-moi, suis mon conseil, ne donnons point nos têtes Pour préserver autrui ; ne soyons pas si bêtes. Deuxis Mourrions-nous pour cela ? Syllar Crois-tu vivre un moment Après t'être moqué de son commandement ? Deuxis Mais le Roi craint-il point la justice plus haute ? En nous faisant mourir il découvre sa faute ; Nos têtes ne sauraient venir sur l'échafaud Sans y faire montrer son criminel défaut. Syllar Pour nous exterminer quand ils en ont envie, Les Rois ont cent moyens pour nous ôter la vie ; Nos jours sont dans leurs mains, ils les peuvent finir, Ils peuvent le plus juste innocemment punir ; Quelque tort que ce soit quand un Roi nous accuse, Sa grande autorité ne manque point d'excuse ; Contre le Prince, aux droits il ne se faut fier : Le prétexte plus faux le peut justifier. Outre qu'au Souverain la perte de deux hommes Ne se doit reprocher de deux tels que nous sommes ; Plusieurs qui ne sont point ainsi religieux Et qu'un si grand secret rendrait trop glorieux, Ces mouvements du Roi ne craindront pas de suivre. Après cela crois-tu qu'il nous souffrît de vivre ? Nous ne saurions fuir de son bras irrité L'injure d'un supplice à demi mérité. Deuxis Il faut donc se bannir, et bien loin, d'un Empire A tous les gens de bien le moins sûr et le pire. Syllar Voyageant l'univers de l'un à l'autre bout, Nous ne saurions fuir : les Rois courent partout ; Ils ont de longues mains qui partout ce bas monde, Sans se mouvoir d'un lieu, touchent la terre et l'onde. Deuxis Tu dis vrai, ta raison me rend ores confus. Syllar Coupables vers le Roi de ce couard refus, C'est fait de nous aussi ; faisant ce qu'il commande, Sans doute après cela notre fortune est grande ; Ces royales faveurs nos esprits soûleront Et dans nos cabinets des flots d'or couleront. Deuxis L'or, ce métal sorcier, corrompt tout par ses charmes; Devant lui prosterné, l'honneur met bas les armes ; Il n'est si fort rempart de justice ou de foi Qu'il ne brise ; il ne craint ni piété ni loi. L'or peut tout, même alors que son appas s'adresse A des hommes vaillants que la misère presse, Comme moi, malheureux, que l'horreur de la faim Contraint à désirer ce détestable gain. Monstre de pauvreté, ta dent est plus funeste Que le feu plus cuisant et la plus forte peste; Le meurtrier que la peur bourrelle incessamment Au prix de tes forçats est puni doucement ; Dans les plus grands remords des faits les plus infâmes, Savoir qu'on a du bien console fort les âmes ; L'argent purge le crime et nous guérit de tout. Syllar A la fin tout va bien, je vois qu'il se résout. Deuxis Le sort en est jeté : mon âme est exposée A ce qu'il te plaira ; je vois l'affaire aisée. Syllar Il ne faut seulement que le guetter ici. Deuxis Le voilà, ce me semble. Syllar Il me le semble aussi. Deuxis Donnons en même temps. Pyrame On ne me peut surprendre ! Assassins vous saurez si je me sais défendre ; Bien que seul contre deux je vous ferai sentir Qu'on ne se prend à moi qu'avec du repentir. Deuxis O Dieux ! je suis blessé. Pyrame Si ta main n'est meilleure, Ce lâche et traître sang tu vomiras sur l'heure : Ton sort comme le sien pend au bout de ce fer. Syllar Fuyons, je crois que c'est un fantôme d'Enfer. Deuxis O Dieux ! que je fais bien ici l'expérience Qu'il ne faut rien tenter contre sa conscience. Pyrame Conscience ! Voleur, je crois que le remords Ne te presse qu'en tant que tu vas voir les morts, Que tu sens la frayeur d'une peine éternelle Recueillir en mourant ton âme criminelle. Deuxis Ah ! si vous me laissiez un peu la liberté De vous parler avant que perdre la clarté. Pyrame Que me saurais tu dire ? Deuxis Une chose sans doute Qui vous pourrait servir. Pyrame Il faut que je l'écoute. Qu'est-ce ? Deuxis Ce qu'on pourrait à peine deviner. Le Roi nous a contraints de vous assassiner. Pyrame O Ciel ! que m'as-tu dit ! mais faut-il croire un traître ? Deuxis Je vous dis ce qui est. Pyrame Mais ce qui ne peut être. Dieux ! tout mon sang se trouble ; il est vrai que le Roi Aime, à ce qu'on m'a dit, en même lieu que moi. Hélas ! je suis perdu, mon mal est sans remède ; Contre mon Roi quel Dieu puis-je trouver qui m'aide ? Deuxis Voyez de vous conduire en cela sagement ; Maintenant je trépasse avec allégement. Pyrame L'enfer te soit propice, et sa nuit malheureuse Pour un si bon remords te soit moins rigoureuse. Au reste, il faut fuir, c'est le meilleur conseil, Sans faire plus ici ni repos, ni sommeil. Quand le courroux des Rois fait éclater leurs âmes, C'est pis dix mille fois que torrents et que flammes. Il faut s'ôter delà, mais de nécessité. Thisbé, vous m'en avez souvent sollicité, Vous m'avez dit cent fois que vous seriez heureuse De suivre loin d'ici ma fortune amoureuse, Que vous craigniez ce Prince, et que de son amour Quelque malheur au nôtre arriverait un jour. Il y faudra pourvoir et si l'humeur hardie De ce courage ardent ne s'est pas refroidie, Nous nous affranchirons de ses cruelles lois, Et nous n'aurons que nous de parents ni de Rois. Scène 2 A cet affront le sang au visage me monte ; Que ma condition souffre aujourd'hui de honte, Sachant que de ma part tu lui voulais parler ! Messager En vain cent fois le jour vous m'y feriez aller. Le Roi Que Thisbé n'a point fait semblant de te connaître ? Messager Sire, tout aussitôt qu'elle m'a vu paraître, Détournant ses regards, surprise à l'impourvu, Ainsi qu'elle aurait fait d'un serpent qu'elle eût vu, Elle s'est engagée en une compagnie A faire des discours d'une suite infinie Jusqu'à tant qu'elle a pu se dérober de moi. Le Roi Traiter si rudement la passion d'un Roi ! Faut-il que nous ayons, fils des Dieux que nous sommes, Le sentiment semblable au vulgaire des hommes ? Ingrate ! si faut-il que je te mette un jour Dans le choix d'éprouver ma haine ou mon amour. Tu sauras que je règne et que la tyrannie Me peut bien accorder ce que l'Amour me nie. Ce beau fils dépêché, si ton coeur ne démord, Tu te pourras bien voir sa compagne à la mort. Mais voici de retour mon fidèle ministre ; Je lis dessus son front quelque rapport sinistre ; Il craint de m'aborder. Parle et lève les yeux. Syllar L'affaire va très mal. Le Roi Je n'attendais pas mieux. Syllar Mon compagnon est mort, et moi, couvert de plaies, Vous viens faire rapport de ces nouvelles vraies. Nous avions à peu près l'ouvrage exécuté Que le peuple en fureur dessus nous s'est jeté, Et d'armes et de cris une croissante suite A peine m'a donné le loisir de la fuite. Le Roi C'est trop, je vois qu'Amour se moque de mes voeux, Que le Ciel par dessein défend ce que je veux ; Je suis au désespoir, mon âme est trop gênée ; J'ai gardé dans le sein la mort toute une année, Mes malheurs vont sans fin l'un l'autre se suivant ; La saison de l'hiver n'a jamais tant de vents, Jamais tant de frimas, ni de froid, ni de grêle, Qu'il ne fasse en trois mois quelque beau jour pour elle ; Jamais vieillard caduc ne s'est si mal porté 9u'il n'ait eu dans l'année quelque heure de santé ; Eole quelquefois tient tous les vents en bride Et fait voir aux nochers le front des eaux sans ride, Et l'astre le plus fier et plus malin des Cieux Jamais de mon destin n'a détourné ses yeux. Ce traître me donna le sceptre et le courage, Pour me donner les maux avecque plus d'outrage. Mais je me plains en vain, le Ciel n'a point de tort : Tout homme de courage est maître de son sort ; Il range la Fortune à son obéissance, Son devoir ne connaît de loi que sa puissance, Même quand c'est un Roi qui n'a d'autre devoir Que de jouir des droits d'un souverain pouvoir. Non, non, mon jugement n'est plus sur la balance. Syllar, tous mes conseils vont à la violence. Retente une autre fois encor tout le dessein, Va dans son lit lui mettre un poignard dans le sein, Dis que c'est de ma part, fais-toi donner main forte Pour forcer la maison ; dis que c'est moi, n'importe ; Controuve quelque crime afin de l'accuser : En mon nom tu pourras tout dire et tout oser. Syllar Que la fureur des Rois est une chose étrange ! Ils veulent que le Ciel à leur humeur se range, Que tout leur fasse joug. En ce cruel désir S'il se servait d'un autre il me ferait plaisir. | |||||||||