![]() | La guerre de Troie | ||||||
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Personnages
Les deux premiers actes à Sparte ; le troisième, à Nauplie, pendant la saison des bains. | |||||||
Acte I - L'oracle A Sparte. - Une place publique. - Au fond, le temple de Jupiter. - Devant le temple, un perron de cinq ou six degrés. - De chaque côté du perron, un trépied allumé. Scène 1 Au lever du rideau, des hommes et des femmes, inclinés devant le temple, présentent des offrandes : fleurs, fruits, laitage, cages d'osier avec des tourterelles, etc., etc. - Les fleurs dominent. ChoeurVers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux. A toi nos voeux ! Nous voici tous A tes genoux ! Dieu, souverain des dieux, toi, dont la barbe est d'or, Ecoute nos accents, ô Jupiter Stator ! Vers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux, etc. Pendant la dernière partie du choeur, la porte du temple s'est ouverte. Paraît Calchas suivi de Philocôme. - Mélodrame à l'orchestre pendant que le peuple dépose les offrandes sur les marches du temple. Calchas regarde les offrandes et ne cache pas son mécontentementTrop de fleurs, trop de fleurs, trop de fleurs ! Le peuple sort, après les offrandes déposées. Scène 2 Plus personne... Pas de frais inutiles !... (Il éteint un trépied, Philocôme éteint l'autre.) Fais rentrer les offrandes, Philocôme. Philocôme Oui, grand augure. Sur l'ordre de Philocôme, deux esclaves emportent les offrandes dans le temple. CalchasDe piètres offrandes, en vérité... deux tourterelles, une amphore de laitage, trois petits fromages, des fruits très peu, et des fleurs beaucoup. Toutes ces guirlandes nous encombrent en pure perte... Il est passé, le temps des troupeaux de boeufs et de moutons... Voilà où en sont les sacrifices !... Les dieux s'en vont ! les dieux s'en vont ! Philocôme Pas tous, seigneur ! voyez Vénus... Calchas Elle lutte, je ne dis pas le contraire, elle lutte... J'ai lu dans le Moniteur de Cythère le chiffre exact des offrandes du mois dernier... c'est énorme ! Philocôme Il doit faire de bonnes affaires, le grand augure de Vénus ! Calchas Le fait est qu'il n'y en a plus que pour elle, depuis que, grâce au berger Pâris, elle a battu Junon et Pallas dans le concours du mont Ida... Tandis que ce pauvre Jupiter, le père des dieux et des hommes cependant, il est dans une baisse !... Que de fleurs !... que de fleurs !... Enfin... tu porteras ce bouquet de roses à la petite Mégara, la joueuse de flûte qui demeure près du temple de Bacchus... Philocôme, qui a pris le bouquet Oui, seigneur. Calchas Et le tonnerre ?... A-t-on rapporté le tonnerre ? Philocôme Pas encore. Calchas Comment, pas encore ? Philocôme Non, seigneur... mais je l'attends. Calchas Nous ne pouvons nous passer de tonnerre aujourd'hui... la journée sera chaude : la fête d'Adonis présidée par notre gracieuse souveraine... puis l'assemblée des rois et, en leur présence, le concours des jeux d'esprit... Philocôme Sans compter l'imprévu !... Calchas Une pareille journée ne se passera pas sans oracle... et il n'y a pas d'oracle sans tonnerre... il me faut mon tonnerre. Philocôme Le forgeron Euthyclès m'a bien promis... et le voici !... Euthyclès entre par la droite, portant une plaque de tôle. Scène 3 Allons donc, Euthyclès, allons donc... tu es en retard... Euthyclès C'est que j'ai été obligé de finir une besogne très pressée... une commande du bouillant Achille. Calchas Je sais... je sais... une bottine cuirassée, pour ce talon qui l'inquiète toujours... Euthyclès Justement ! Calchas Il m'a parlé de ça... il était enchanté ! Euthyclès Et puis, si vous croyez qu'il n'y avait pas d'ouvrage... Il était dans un joli état, votre tonnerre !... Il faut que vous tapiez là-dessus comme un sourd !... Calchas C'est Philocôme qui tape !... Il tape dur, et il a raison ! Il faut frapper l'imagination des peuples !... Marche-t-il bien maintenant ? Euthyclès Ecoutez plutôt !... Il agite la plaque de tôle. Calchas, se précipitant sur luiVeux-tu bien finir ?... Le peuple va croire que c'est Jupiter... Il faut ménager ces effets-là !... Euthyclès Pardon... je ne savais pas !... Calchas, regardant à gauche Allons, la journée commence !... Voici venir la plus belle moitié de Sparte, les pleureuses d'Adonis conduites par notre gracieuse souveraine... Euthyclès Ah ! ah !... C'est aujourd'hui l'anniversaire... Calchas Oui... c'est à pareil jour que Vénus, courant au secours d'Adonis, déchira ses petits pieds et de son sang divin fit la couleur des roses, blanches avant cet événement. Cette légende est poétique... Allons, Philocôme, dépêchons-nous d'aller remettre le tonnerre à sa place, il n'est que temps. (Euthyclès, en emportant le tonnerre, l'agite encore par mégarde.) Chut ! donc, malheureux !... Ils montent tous les trois les marches du temple et disparaissent. Scène 4 Entrée des Pleureuses d'Adonis, par la gauche ; puis Hélène, accompagnée de deux suivantes. ChoeurC'est le devoir des jeunes filles, Rejetons des grandes familles, De soupirer de temps en temps, Sur la mort des beaux jeunes gens ! Hélène Adonis, nous versons des larmes, Sur ton sort ! Et toi, Vénus, vois nos alarmes : L'amour se meurt, l'amour est mort ! I Amours divins ! ardentes flammes !Vénus ! Adonis ! gloire à vous ! Le feu brûlant vos folles âmes, Hélas ! ce feu n'est plus en nous ! Ecoute-nous, Vénus la blonde, Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde ! II Les temps présents sont plats et fades ;Plus d'amour ! plus de passion ! Et nos pauvres âmes malades Se meurent de consomption... Ecoute-nous, Vénus la blonde, Il nous faut de l'amour, n'en fut-il plus au monde ! C'est le devoir des jeunes filles, Rejetons des grandes familles, De soupirer de temps en temps Sur la mort des beaux jeunes gens ! Pendant ce choeur, toutes les femmes montent les marches du temple. Calchas, qui vient d'en sortir, les reçoit et les fait entrer. Au moment de mettre le pied sur la première marche, Hélène s'arrête et retient Calchas qui l'invitait à entrer. Scène 5 Un mot, grand augure ! Calchas Volontiers, fille de Léda !... mais le sacrifice... Hélène Le sacrifice attendra. Calchas Qu'est-ce que c'est encore ?... voyons. Hélène Vous allez dire que je suis folle... Calchas Oh ! reine... le respect... Hélène L'affaire du mont Ida... j'y pense sans cesse... Ce bois mystérieux, ces trois déesses, cette pomme et ce berger... ce berger, surtout... Vous n'avez pas de nouveaux détails ? Calchas Non... je regrette... Hélène Est-il vrai que, pour remercier ce berger, Vénus lui ait promis l'amour de la plus belle femme du monde ? Calchas Cela paraît officiel. Hélène Mais... la plus belle femme du monde... Calchas C'est vous, reine, c'est vous, assurément ! Hélène, passant à droite Taisez-vous... taisez-vous !... car, si cela était... Calchas Eh bien ! reine ?... Hélène Elle !... toujours elle !... Calchas Qui, elle ? Hélène La main de la fatalité, qui pèse sur moi ! Calchas Ça... c'est vrai... Hélène Ma naissance, d'abord... vous la connaissez... Calchas Qui ne la connaît pas ? RONDEAU D'ORPHEE AUX ENFERS Ce cygne traqué par un aigle, Que Léda sauva dans ses bras... Hélène Ce cygne-là... c'était mon père ! l'aigle, c'était Vénus !... Cruelle Vénus !... Vous voyez bien, Calchas, que je ne suis pas une femme ordinaire... Et cependant j'aurais voulu... savez-vous, grand augure, ce que j'aurais voulu être ?.. Calchas Non, fille de Jupiter. Hélène J'aurais voulu être une bourgeoise paisible, la femme d'un brave négociant de Mitylène... Au lieu de cela, voyez quelle destinée !... A seize ans, enlevée par ce petit fou de Thésée, pendant que je dansais avec abandon dans le temple de Diane. Calchas Ce fut votre début... Hélène Oui, et depuis... mais vous les connaissez... aussi bien que toute la Grèce, les égarements involontaires de ma jeunesse... Enfin, après tant de naufrages, j'ai pu croire que j'arrivais au port... Calchas C'était Ménélas !... Hélène Oui... bon et excellent homme !... J'ai tout fait pour l'aimer... Je n'ai pas pu... je n'ai pas pu... Calchas Qu'est-ce que vous voulez ?... quand on ne peut pas !... Hélène Lorsque, au milieu de cent rivaux, il se présenta pour disputer ma main, ce fut lui que je choisis, ce fut à lui que j'octroyai... le trône de Sparte... ma dot, une dot royale... car, enfin, c'est moi qui l'ai fait roi de Sparte... Calchas Je le crois incapable de l'oublier. Hélène Et moi donc !... pauvre cher !... Et quand je pense que Vénus a promis à ce berger l'amour de la plus belle femme du monde... quand je pense que je suis probablement... Calchas Oui, probablement ! Hélène Qu'est-ce qu'il va devenir, ce bon et excellent homme ? Calchas Dame ! si Vénus l'ordonne... Hélène Qu'est-ce que je vous disais ?... la fatalité !.. Calchas C'est une excuse ! Hélène Et on m'accusera cependant... Calchas Oui. Hélène passant à gauche. Et quand je traverserai la foule, du haut de mon char, j'entendrai, comme tout à l'heure, une voix qui sortira des rangs du peuple et qui dira : «Ce n'est pas une reine, c'est une cocotte !...» Calchas «Cocotte», grande reine !... Hélène Oui !... et après tout, il avait raison, cet homme... Mais est-ce ma faute ?... moi, la fille d'un oiseau, est-ce que je puis être autre chose qu'une cocotte ? Un air de flûte se fait entendre au dehors. Calchasqui a regardé à droite. Entrez, entrez vite, grande reine : voici le jeune prince Oreste. Hélène Mon coquin de neveu ! Calchas Oui... il vient de ce côté, et en assez fâcheuse société. Hélène Il ne faut pas trop lui en vouloir, à lui non plus... on n'est pas impunément de la race des Atrides... Entrons ! Elle commence à gravir les marches du temple. Calchas la suit. Des cris de : «Calchas ! ohé Calchas !» se font entendre au dehors. Calchas Entrez vite, grande reine ; je reste pour empêcher votre neveu d'aller plus loin... Il serait capable de faire irruption dans le temple et d'y troubler la majesté du sacrifice. Hélène Il est gai. Calchas Oui, mais je connais ses farces et je les redoute. Hélène, se retournant vers la droite avant d'entrer dans le temple Tiens ! il est avec Parthénis... Elle s'habille bien, cette Parthénis ! Il n'y a que ces femmes-là pour s'habiller avec cette audace ! Elle entre dans le temple. Scène 6 Et dire que c'est le fils d'Agamemnon, le fils de mon roi !... Entrée d'Oreste, entrée vive et bruyante. Une petite troupe de joueuses de flûte et de danseuses accompagne Oreste, Parthénis et Léaena. Toute la bande se précipite sur Calchas et l'enveloppe. TousOhé ! Calchas ! ohé ! Oreste, à Calchas I Au cabaret du LabyrintheCette nuit, j'ai soupé, mon vieux, Avec ces dames de Corinthe, Tout ce que la Grèce a de mieux. (Présentant à Calchas Parthénis et Léaena). C'est Parthénis et Léeena, Qui m'ont dit te vouloir connaître. Calchas, passant entre les deux femmes Pouvais-je m'attendre à cela ? Mesdames, j'ai bien l'honneur d'être... Oreste C'est Parthénis et Léaena ! Tous C'est Parthénis et Léaena ! Danses autour de Calchas sur un accompagnemeut de flûtes et de cymbales. Tsing la la, tsing la la !Tsing la la, tsing la la ! Oreste, passant près de Calchas II C'est avec ces dames qu'OresteFait danser l'argent à papa ; Papa s'en fiche bien, au reste, Car c'est la Grèce qui paiera... C'est Parthénis et Léaena, Qui m'ont dit te vouloir connaître. Calchas Pouvais-je m'attendre à cela ? Mesdames, j'ai bien l'honneur d'être... Tous C'est Parthénis et Léaena. (Reprise plus vive de la danse.) Tsing la la, tsing la la!Tsing la la, tsing la la! A la fin des couplets, Calchas se trouve prisonnier au milieu du groupe formé par les femmes et les danseuses. OresteDonc, Calchas, voici ce qui nous amène. Je reconduisais ces dames, au son de la musique, quand de loin elles ont aperçu votre tunique abricot... «Ah ! le bel homme! s'est écriée Parthénis. - Son nom ? a dit Léaena. - Calchas ! ai-je fait. - Calchas ? l'illustre Calchas ? - Lui-même ! - Nous le voulons voir de près». J'ai crié : «Ohé ! Calchas !» Tu sais le reste. (à Parthénis et à Léaena.) Mesdames, voici le Calchas demandé ! Calchas, le grand augure ! Calchas, l'oracle officiel ! Calchas, le confident de papa !... Comment le trouvez-vous ? Parthénis Bien. Léaena Très bien. Calchas Trop bonnes, en vérité, belles dames !... mais un sacrifice très pressé... Léaena Un sacrifice, aujourd'hui ? Parthénis A quelle occase ? Calchas, allant à Parthénis Tiens ! vous parlez Argos ? Parthénis Quand ça me vient !... Oreste Ce dialecte a de l'avenir. Calchas, s'oubliant A l'occase, alors, à l'occase de la fête d'Adonis. Léaena C'est la fête d'Adonis ? Parthénis Mais nous en sommes, de la fête d'Adonis ! Léaena Nous sommes de toutes les fêtes ! Parthénis Une jolie fête que celle dont nous ne serions pas... Léaena Raisonnez un peu, bon Calchas : la fête d'Adonis, c'est un peu la fête de Vénus, n'est-ce pas ? Eh bien, si c'est la fête de Vénus, il me semble... Parthénis Nous devrions avoir des places réservées... Calchas Je ne dis pas... mais il a été décidé que, seules, les femmes du monde... Oreste Les femmes du monde ?... Calchas Oui, seigneur. Oreste Elles voudraient garder Adonis pour elles toutes seules ! Calchas Je ne dis pas cela... je dis qu'il a été décidé... Des ordres supérieurs... Léaena Que Pluton les emporte, ceux qui ont donné ces ordres supérieurs !... et entrons. Tous Oui, oui, entrons. Ils remontent. Calchas, les arrêtantSeigneur, je vous en conjure... Vous me placez entre mon respect et mon devoir... je ne puis... La fête est présidée par la reine elle-même... Oreste Ma tante, ma tante Hélène ?... Ah ! voyons, je l'aime bien, ma tante Hélène... mais elle aurait tort de faire la sévère, car elle a eu des aventures... Calchas Seigneur !... Oreste Je sais bien qu'elle se rattrape en disant que c'est la fatalité !... mais, après tout, ces dames aussi, c'est la fatalité ! Parthénis Ça, c'est bien vrai. Ainsi, moi, ce désir insensé qui m'est venu de m'engager dans la troupe de Thespis et de monter sur son chariot, pour y jouer les grues... c'est la fatalité ! Léaena Et moi, donc !... cette rencontre faite aux bains de mer de Nauplie, ce jeune philosophe, qui m'a enseigné la sagesse et qui m'a fait comprendre que le beau et le bon, c'était la même chose... fatalité aussi ! Oreste Et moi !... pourquoi est-ce que je sens là qu'il y aura dans mon existence des événements prodigieusement dramatiques ?... ces furies que j'entrevois là-bas... là-bas... et, plus tard, ce tas de tragédies... dont je serai le héros... fatalité ! Calchas Eh bien, et moi donc !... moi qui ne demanderais pas mieux que de vous laisser entrer là dedans et de rire un brin avec vous, pourquoi est-ce que je suis obligé de vous répéter que, décidément ?... c'estla fatalité ! Oreste Ne vous fâchez pas... nous nous inclinons devant elle et nous partons... En avant la musique ! Au revoir, Calchas !... bien des choses à ma tante ! Tous Au revoir, Calchas ! (Sortie sur la reprise du choeur.) Tsing la la, tsing la la !Tsing la la, tsing la la ! Ils sortent par la gauche. Calchasles regardant s'éloigner. Tsing la la... Et dire que c'est le fils d'Agamemnon, le fils de mon roi !... Oh ! folle, folle jeunesse !... Du reste, ils sont dans le vrai ! Et si j'avais suivi ma vocation... moi aussi, j'aurais été homme déplaisir !... (Avec un soupir.) Les dieux ne l'ont pas voulu !... Au sacrifice !... au sacrifice !... En même temps qu'Oreste sortait par la gauche avec son cortège, Pâris entrait par la droite, vêtu en berger, le bâton à la main, le chapeau de paille dans le dos. - Il a monté les degrés du temple ; il va sonner, mais, apercevant Calchas en scène, il s'arrête. Scène 7 Un mot... N'êtes-vous pas le grand augure de Jupiter ? Calchas Oui, c'est moi, Calchas ! Pâris Calchas... c'est bien cela... J'allais sonner. Calchas Je ne vous dis pas non... mais je suis occupé... un sacrifice déjà fort en retard... Pâris Le sacrifice attendra. Je viens pour affaire pressante. Calchas Si vous croyez que je me dérange comme ça, pour le premier berger venu !... Pâris, très digne J'ai besoin de vous. Calchas, s'animant Pourquoi faire ?... Vous allez peut-être me demander de vous tirer les cartes ? Il y a dans les faubourgs de petits oracles pour les bergers... Je suis, moi, l'oracle des salons ! Pâris, le retenant Vous n'avez pas reçu une lettre de Vénus ? Calchas Pas le moins du monde ! Pâris C'est singulier... la colombe est partie devant moi... Elle aura rencontré quelque ramier !... C'est terrible pour ça, les colombes !... ça ne rencontre pas plus tôt un ramier que... Eh bien, voilà !... Calchas Vous savez que je n'y crois pas du tout, à votre lettre de Vénus et à votre colombe ! Pâris Vous n'y croyez pas ?... Eh bien, regardez !... Il montre la droite. - Musique très douce à l'orchestre. CalchasQuoi ? Pâris Là-bas... dans l'azur... ce petit point noir qui grossit, grossit, grossit... Calchas, regardant Eh bien, c'est un pierrot. Pâris C'est ma colombe... et c'est ma lettre. Calchas Eh ! mais... le fait est... La colombe, arrivant de la droite, vient s'abattre sur le doigt de Pâris ; elle bat des ailes et tient une lettre dans son bec. PârisVous voyez !... Calchas Il est vrai !... Pâris Prenez la lettre... elle est pour vous. La colombe agite ses ailes. Calchas, prenant la lettreEh bien, qu'est-ce qu'elle a ? Pâris Elle demande s'il y a une réponse... (A la colombe.) Non, il n'y en a pas. (La colombe s'envole vers la gauche. - La suivant des yeux.) Tiens, elle prend une autre direction... elle a une autre commission, sans doute... Cette Vénus a une correspondance !... Calchas, regardant la lettre Le timbre de Cythère !... De Vénus... c'est bien de Vénus !... Il mouille le timbre, le décolle et le met dans une petite boîte. PârisQu'est-ce que vous faites donc ? Calchas C'est pour l'album de timbres de la petite princesse Hermione... elle fait collection. Pâris Ah ! très bien ! Calchas, ouvrant la lettre Vous permettez ?... Pâris Comment donc !... Calchas, lisant. - Pendant cette lecture,le mélodrame continue à l'orchestre. Homme de vingt ans, à la tête blonde, Un berger viendra ; Au nom de Vénus, qui sortit de l'onde, Calchas l'entendra. A ce doux berger, dont Vénus proclame Le goût merveilleux, Vénus a promis la plus belle femme Qui soit sous les cieux. Lors, quand paraîtra la divine Hélène, Fille de Léda, Calchas au berger montrera la reine, En disant : «Voilà !» Fin du mélodrame. PârisVoilà ! Calchas Quoi ! ce serait vous ce Pâris, le fils du roi Priam ?... On ne parle que de vous à Sparte... et dans toute la Grèce !... (L'examinant.) C'est vous qui avez prononcé ce fameux jugement ? Pâris Moi-même ! Calchas Ainsi, vous avez vu la déesse ?... Pâris Un peu !... Calchas, lui donnant une poussée . Coquin !... Pardonnez, prince !... Pâris Faites donc, faites donc ! Calchas Si ce n'était pas abuser, je vous prierais... Pâris De quoi ? Calchas De me donner un léger aperçu... Pâris, lui tapant sur le ventre Farceur !... Pardonnez, grand augure ! Calchas Ne vous gênez pas !... Eh bien ? Pâris Voici l'aperçu. I Au mont Ida trois déessesSe querellaient dans un bois : Quelle est, disaient ces princesses, La plus belle de nous trois ? Evohé ! que ces déesses, Pour enjôler les garçons, Evohé ! que ces déesses Ont de drôles de façons ! II Dans ce bois passe un jeune homme,Un jeune homme frais et beau ; Sa main tenait une pomme... Vous voyez bien le tableau. Evohé ! que ces déesses, etc., etc. III Holà ! hé ! le beau jeune homme,Un instant arrêtez-vous, Et veuillez donner la pomme A la plus belle de nous... Evohé ! que ces déesses, etc., etc. IV L'une dit : J'ai ma réserve,Ma pudeur, ma chasteté. Donne le prix à Minerve : Minerve l'a mérité !... Evohé ! que ces déesses, etc., etc. V L'autre dit : J'ai ma naissance,Mon orgueil et mon paon ; Je dois l'emporter, je pense : Donne la pomme à Junon !... Evohé ! que ces déesses, etc., etc. VI La troisième, ah ! la troisième...La troisième ne dit rien. Elle eut le prix tout de même... Calchas, vous m'entendez bien ! Evohé ! que ces déesses, Pour enjôler les garçons, Evohé ! que ces déesses Ont de drôles de façons ! Calchas, lui donnant une poignée de main Mon compliment !... Vénus ordonne...j'obéirai... avec regret, je ne vous le cache pas... Mélénas n'est pas un souverain pour moi... c'est un ami... Cependant, je vous le répète, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, j'obéirai... Mes oracles, mon tonnerre et moi, sommes tout à votre service... Faut-il vous présenter tout de suite à la reine ? Pâris Soit ! mais sans lui dire qui je suis... Je désire garder le plus strict incognito, jusqu'au moment où la situation sera favorable à un coup-de-théâtre. Scène 8 La porte du temple s'ouvre, et descendent lentement, deux à deux, les femmes qui viennent de pleurer Adonis. - Le mélodrame joué pendant la lecture de la lettre reprend pendant ce défilé. - Les femmes passent sans donner aucune attention au berger, qui, de son côté, les regarde à peine. Mais quand Hélène paraît, la dernière, sur les marches du temple, elle est frappée de la beauté du berger. Emotion de Pâris à la vue de la reine. Calchas, bas, à Pâris en lui montrant HélèneLors, quand paraîtra la divine Hélène, Fille de Léda, Calchas au berger montrera la reine, En disant : Voilà ! Toutes les femmes sortent par la gauche, Hélène reste seule. - Un je ne sais quoi la retient près de ce bel inconnu. Scène 9 Calchas ! Calchas, s'approchant Grande reine ! Hélène, montrant Pâris Quel est ce beau jeune homme ? Calchas Un étranger... Hélène Je ne sais dans quel rang le hasard l'a placé, Mais je sais que son front est brillant de génie, Et que jamais plus fier visage n'a passé Dans le rêve éclatant d'une reine endormie ! Calchas Des vers, princesse ? Hélène Sont-ce des vers ?... je ne sais... cela m'est venu tout naturellement en le voyant... Sa profession ?... Calchas Berger. Hélène Berger ! Calchas Il me l'a dit, du moins. Hélène Bien heureuses les bergères, si ce n'est qu'un berger !... Mais en est-ce vraiment un ?... Calchas Je ne sais... mais s'il vous plaît de le lui demander vous-même... Hélène C'est une idée, ça !... Laisse-nous, bon Calchas : ce sont les dieux qui ont parlé par ta voix. Je vais l'interroger ! Calchas, à part, regardant Hélène et Pâris Puisque Vénus l'ordonne !... c'est la fatalité ! Il rentre dans le temple. Scène 10 à part. Pourquoi suis-je troublée ainsi ?... Je suis troublée, comme s'il allait se passer quelque chose de fatal !... Pâris, à part La voilà donc, cette femme dont l'amour m'a été promis !... Allons, allons, Vénus fait bien les choses... Merci, Vénus !... Hélène Beau jeune homme !... Pâris Princesse ?... Hélène N'es-tu vraiment qu'un mortel ?... Les dieux parfois s'amusent à se présenter à nos yeux sous un déguisement... Pâris, modestement Je ne suis qu'un mortel... Hélène Pas possible !... Pâris Et pas déguisé du tout, je vous assure. Hélène Un berger ? Pâris Un berger ! Hélène, avec une douce ironie Où donc est ton troupeau ? Pâris, montrant la droite Tout là-bas, là-bas, là-bas, dans la montagne. Hélène Ah ! pourquoi l'as-tu quitté ?... comment te trouves-tu ici ?... Pâris On m'a dit qu'il allait y avoir un concours... je me suis fait inscrire, et je suis venu dans l'espoir de me faire remarquer. Hélène, avec éclat Par ta beauté ? Pâris, modestement Par mon intelligence. Hélène N'oublions pas ta beauté... Je ne te le dirais pas, si tu étais autre chose qu'un berger... mais, avec toi, ça n'a pas de conséquence : tu es crânement beau !... Pâris à part. O Vénus !... (Haut.) Princesse... Hélène Très beau de face... Voyons de profil... De trois quarts, maintenant... (Pâris lui tourne presque le dos). Il est naïf... il a tout pour lui... Non, de trois quarts par ici... (Pâris se retourne.) Lève un peu la tête... n'ouvre pas la bouche... Admirable ! Pâris, à part O Vénus ! Hélène C'est beau, un beau berger !... Ferme la bouche. (Contemplation muette et un peu prolongée.) Mais... je m'oublie à t'admirer... quelle heure as-tu, toi, au soleil ?... Pâris, regardant en l'air Trois heures vingt-cinq. Hélène, regardant en l'air d'un autre côté Déjà !... moi, j'ai deux heures quarante. Pâris Vous retardez. Hélène S'il est trois heures vingt-cinq, la cérémonie va commencer dans un instant. Cruelle chose que l'étiquette !..., une reine n'a pas plutôt admiré un berger pendant cinq minutes que, crac !... l'étiquette arrive et les sépare. Pâris Malgré la séparation, il y aurait peut-être un moyen de correspondre. Hélène très émue. De correspondre !... et lequel ? Pâris Un regard, qui de la prunelle du berger oserait monter jusqu'à la souveraine splendide... un autre regard, qui de la prunelle de la souveraine splendide daignerait descendre jusqu'à l'humble pasteur. Hélène, avec mélancolie Ils appellent ça faire de l'oeil, à Corinthe ! Hélène et Pâris se regardent très longuement en silence. Les premières notes de la marche des Rois se font entendre. Calchas, sortant du temple et s'approchant d'HélèneReine, le cortège ! Hélène, à Pâris Il faut nous séparer !... Je voudrais te revoir. Pâris Oh ! vous me reverrez ! Calchas, à Hélène Reine, voici les rois qui viennent pour la cérémonie. Hélène Allons ceindre le diadème et remettre un peu de rouge sur mes cheveux. Elle sort par la droite. CalchasElle a raison... ça se fait beaucoup, à Sparte. Pâris disparaît dans la foule qui envahit la scène. Scène 11 Calchas, v'là le cortège à papa ! Tout le monde entre par la gauche. Oreste se place dans le coin à gauche avec Calchas. Marche et choeurVoici les rois de la Grèce ! Il faut que chacun s'empresse De les nommer par leur nom... Ménélas, homme tranquille Avec le bouillant Achille Et le grand Agamemnon. Pendant le choeur, on a disposé des sièges à droite. Les rois entrent successivement ; les deux Ajax paraissent les premiers. Les deux AjaxCes rois remplis de vaillance, C'est les deux Ajax... Ajax deuxième Etalant avec jactance Leur double thorax... Ajax premier Parmi le fracas immense Des cuivres de Sax. Les deux Ajax Ces rois remplis de vaillance, C'est les deux Ajax ! Choeur Ces rois remplis de vaillance, C'est les deux Ajax ! Achille, entrant Je suis le bouillant Achille, Le grand Myrmidon, Combattant un contre mille, Grâce à mon plongeon. J'aurais l'esprit bien tranquille, N'était mon talon... Je suis le bouillant Achille, Le grand Myrmidon ! Choeur Voici le bouillant Achille, Le grand Myrmidon ! Ménélas, entrant Je suis le mari de la reine, Le roi Ménélas ! Je crains bien qu'un jour Hélène, Je le dis tout bas, Ne me fasse de la peine... N'anticipons pas !... Je suis le mari de la reine, Le roi Ménélas ! Choeur C'est le mari de la reine, Le roi Ménélas ! Agamemnon, entrant Le roi barbu qui s'avance, C'est Agamemnon ! Et ce nom seul me dispense D'en dire plus long : J'en ai dit assez, je pense, En disant mon nom... Le roi barbu qui s'avance, C'est Agamemnon ! Choeur Le roi barbu qui s'avance, C'est Agamemnon ! Calchas, qui est sorti un instant par la droite, ramenant Hélène La reine ! Reprise du Choeur Voici les rois de la Grèce ! Il faut que le choeur s'empresse De les nommer par leur nom : Ménélas, homme tranquille, Avec le bouillant Achille, Et le grand Agamemnon ! Pendant cette reprise, les rois saluent Hélène et prennent place à droite : Agamemnon, Hélène et Ménélas s'asseyent sur des sièges préparés pour eux ; les autres rois restent debout à la droite d'Agamemnon. Calchas, Oreste, Parthénis et Léaena sont à gauche. Quatre musiciens sont placés sur les marches du temple. Le peuple et les gardes sont groupés au fond. Calchas à Oreste. Prince... Oreste Eh bien ! quoi ? Calchas Allez prendre place. Oreste Plus souvent !... Je reste ici pour chauffer le discours à papa : c'est convenu avec lui. Calchas Ah ! c'est différent... Agamemnon Allons, Calchas, voyons, voyons ! Y sommes-nous ? Calchas Oui, roi des rois. Agamemnon se levant La séance est ouverte. Je donne la parole au roi Ménélas... Allez, je vous la donne. Oreste Bravo ! Agamemnonà Oreste Trop tôt, cher enfant, trop tôt !... Il se rassied. Ménélas se levant Je devais présider cette fête... Je n'ai pas l'habitude des luttes oratoires... je serais charmé que mon beau-frère Agamemnon voulût bien me suppléer dans cette tâche difficile... (A Agamemnon.) Vous me l'avez donnée, je vous la rends... Profond silence. Ménélas se rassied. Oreste à ceux qui l'entourent C'est un four, ça !... mais vous allez entendre papa !... Agamemnon se levant Rois et peuples de la Grèce, il ne s'agit pas aujourd'hui, comme dans nos luttes habituelles, de lancer le disque d'une main sûre ou de diriger un char dans la carrière. Cette journée est spécialement consacrée aux choses de l'intelligence... Des hommes forts, nous en avons... le bouillant Achille est fort, les deux Ajax sont forts... et moi-même... Ce que nous n'avons pas, ce sont des gens d'esprit ! Le peuple C'est vrai ! c'est vrai ! Agamemnon La Grèce s'abrutit ! Le peuple C'est vrai ! c'est vrai ! Oreste Vive adhésion !... Agamemnon Pourquoi le caractère imposant de cette solennité m'empêche-t-il d'adresser la parole à Parthénis et à Léaena, quej'aperçois là-bas ?... «Voyons, leur dirais-je, vous qui connaissez tant de monde, voyez-vous beaucoup de gens d'esprit ?...» Je suis bien sûr qu'elles me répondraient : «Nous voyons des guerriers, des architectes, des marchands, des sculpteurs, des poètes, des philosophes, des gens de lettres... mais pour des gens d'esprit, nous n'en voyons jamais». Parthénis et Léaena C'est vrai ! c'est vrai ! Oreste Un peu vif, mais profond ! Agamemnon Et, par les dieux immortels, cependant, il doit y en avoir quelque part, des gens d'esprit !... C'est afin de les découvrir que nous avons institué ce concours... Les rois, les poètes, les bergers... Hélène très émue, se levant Les bergers !... où donc est-il ? Agamemnon Vous dites, princesse ?... Hélène Rien ! Agamemnon Veuillez vous asseoir, chère enfant. (Hélène se rassied. - Continuant.) Les rois, les poètes, les bergers, tous sont également admis à se disputer le prix... C'est un concours en partie liée... il y aura donc trois épreuves : une charade, un calembour et des bouts-rimés !... Le vainqueur recevra des mains de la reine une couronne de feuilles de pin... J'avais d'abord pensé à une couronne d'or... mais je me suis dit : «Pour des gens d'esprit... du pin, c'est bien assez !...» Oreste Economie pour le budget ! Agamemnon Et maintenant, jeunes élèves, élancez-vous dans la carrière... disputez-vous-la, cette modeste et glorieuse couronne... Et vous, fanfares, sonnez pour l'éloquence du roi des rois, en attendant que vous sonniez pour le triomphe du lauréat... Allez, la musique ! Applaudissements prolongés. Oreste se faisant remarquer par son enthousiasme et allant embrasser Agamemnon Bravo, papa, bravo !... La Phocéenne ! la Phocéenne ! Tous La Phocéenne ! Les musiciens placés sur les marches du temple exécutent une fanfare comme dans les distributions de prix. - Cette fanfare est fausse et criarde. Agamemnon Nous commençons sans perdre une minute... Peuples de la Grèce, écoutez la charade... Roi Ménélas, veuillez en donner lecture. Ménélas recevant des mains d'Agamemnon un pli cacheté et se levant De grand coeur. Agamemnon pendant que Ménélas brise le cachet Vous voyez, messieurs, les cachets sont intacts. Il se rassied. Ménélas lisant CHARADE Mon premier se donne au malade...Achille triomphant «Se donne au malade...» je sais ce que c'est ! je sais ce que c'est ! Voix nombreuses N'interrompez pas ! n'interrompez pas ! Agamemnon légèrement gouailleur Vous savez ce que c'est ? Achille Pardieu, oui !... ce n'est pas difficile... «se donne au malade...» Mouvements divers. Agamemnon C'est de mauvais goût ce que vous dites... et puis, ce n'est pas ça du tout !... Reprenez, roi Ménélas. Ménélas lisant Mon premier se donne au malade ; Mon deuxième, c'est vous ou moi... Le troisième de ma charade Convient aux gens de qui l'emploi Est d'aller, quand la nuit arrive, Partout ramasser les haillons, Les chiffons. La foule, d'un seul cri Hotte ! hotte ! hotte ! Agamemnon se levant Eh bien ! oui... le troisième c'est Hotte... Allons, l'abrutissement n'est pas aussi complet que nous pouvions le croire... Continuez, roi Ménélas ! Il se rassied. Ménélas continuant Mon quatrième est une rive Où manque l'air absolument. Mon tout par les chemins s'en va comme le vent. J'ai dit. Silence. Il se rassied. Agamemnon Eh bien, allez-y, jeunes athlètes ! Ajax premier Anecdotique ! Ajax deuxième Emmailloté ! Achille Gibelotte ! Ils répètent les mots tous les trois ensemble. Voyons... procédons par ordre... Qui est-ce qui a dit : «anecdotique» ? Ajax premier Moi, Ajax premier. Agamemnon Comment expliquez-vous ?... âne, d'abord ? Ajax premier Eh bien ! le roi Ménélas a dit : «C'est vous ou moi !» Ménélas à Agamemnon Il va un peu loin !... Agamemnon avec bonhomie Vous auriez peut-être raison, s'il s'agissait de la deuxième syllabe, mais il s'agit de la première : «se donne au malade...» (Regardant Ajax premier qui s'avance.) Pauvre homme !... (Ajax deuxième fait reculer Ajax premier.) Passons à un autre !... Qui a dit : «emmailloté» ? Ajax deuxième Moi, mais je le retire... Agamemnon Eh bien, si j'ai un conseil à donner à celui qui a dit : «gibelotte», c'est d'en faire autant ! Achille Cela vaudrait la peine d'être discuté... car, enfin, il y a hotte, dans «gibelotte», il y a hotte ! Murmures. Agamemnon Allons, à de plus malins !.... Eh bien ! personne ?... Chacun cherche, la tête dans ses mains. A ce moment, Pâris sort de la foule. Hélène avec un cri, se levant Ah !... lui !... Agamemnon, se levant aussi Quoi, reine ? Hélène Regardez ! Agamemnon Un berger !... Que veux-tu, jeune berger ? Pâris très simplement Dire le mot de la charade. Achille Jeune présomptueux !... Agamemnon Il est certain que cela serait d'un fâcheux exemple après que des rois... Parle, cependant, parle. Il se rassied ainsi qu'Hélène. Pâris Mon premier se donne au malade : loch... Ménélas regardant sur le papier Oui... oui ! Pâris Mon deuxième, c'est vous ou moi : homme ! Ménélas de même Oui ! oui ! Pâris Le troisième de ma charade Convient aux gens de qui l'emploi Est de ramasser les chiffons... Achille vivement Hotte !... Agamemnon Tout le monde l'a dit. Achille à Pâris Je t'attends au quatrième. Pâris M'y voici !... Il est bête, le quatrième, mais il n'est pas difficile... une rive sans r.. ive !... Loch, homme, hotte, ive. Achille vivement Locomotive !... j'ai trouvé ! Pâris Oui, locomotive... Et c'est très fort d'avoir trouvé ça quatre mille ans avant l'invention des chemins de fer. Achille triomphant C'est moi qui l'ai dit ! Agamemnon se levant. Achille, vous devenez insupportable !... Taisez-vous !... Le berger a gagné la première manche ! Hélène à part Vainqueur ! Il est vainqueur ! Achille Je soutiens que... Agamemnon Silence ! (à Pâris.) Ton nom, jeune vainqueur ? Pâris Si ça ne vous fait rien, je ne le dirai qu'après les bouts-rimés. Agamemnon A ton aise !... Il se rassied. Oreste Fanfare, fanfare pour l'inconnu !... Le peuple Fanfare ! La musique exécute de nouveau la fanfare. Pâris se retire dans la foule. Agamemnon après la fanfare Chaud ! chaud !... passons au calembour ! Posez la question, roi Ménélas. Voici le calembour ! Il lui remet un pli cacheté. Ménélas se levant, ouvre et lit ; il paraît troublé et hésitant. La question... la question... Agamemnon Eh bien, quoi ? Ménélas Elle est étrange, la question ! Le peuple Parlez ! parlez ! Ménélas lisant Quelle différence y a-t-il entre des cornichons et Calchas ? Le peuple, d'un cri unanime Il n'y en a pas ! Calchas furieux et s'avançant Comment ! il n'y en a pas ?... Cherchez autre chose ! Achille Non, il n'y en a pas, il n'y en a pas !... J'ai trouvé, cette fois ! Agamemnon à Ménélas C'est peut-être la réponse... cette unanimité... Ménélas consultant le papier Non, ce n'est pas la réponse... Elle est là, la réponse, je la vois !... si je ne la voyais pas, je croirais moi-même... Agamemnon voyant reparaître Pâris Le berger ! le berger !... Grand silence. Achille à part Lui ! toujours lui !... Ménélas à Pâris Vous savez la différence ? Pâris Oui. Ménélas Eh bien, vous êtes un malin ! Pâris modestement Je m'adresse à Calchas et je lui dis : La différence n'est pas maigre Entre des cornichons et toi ! Ils sont confits dans du vinaigre... Calchas est confident du roi. Agamemnon après un temps Ah !... ah !... j'ai compris !. Ménélas comprenant à son tour, après un nouveau temps Ah !... ah !... admirable !... Calchas comprenant, après un nouveau temps Ah !... ah !... très délicat ! Il serre la main de Pâris avec effusion. Agamemnon A vous la seconde manche !... Quant à votre nom... Pâris Je préfère toujours attendre... Agamemnon Très bien ! Pâris se retire de nouveau dans la foule. Oreste Fanfare ! fanfare pour l'inconnu ! Tous Fanfare ! Nouvelle exécution de la fanfare. Agamemnon Chaud ! chaud ! les bouts-rimés ! les bouts-rimés ! la dernière épreuve !... Roi Ménélas, donnez connaissance des quatre rimes ! Il lui donne un papier. Ménélas se levant Les voici, messieurs !... (Lisant.) Chaîne - poids - peine - trois... Elles sont un peu faciles... mais pour un premier concours... Il se rassied. Agamemnon Allez-y, mes poètes !... hop là !... hop là ! Tâchons d'enfoncer le berger. Calchas On redemande les rimes. Ménélas se relevant et avec aigreur Chaîne - poids - peine - trois. Il se rassied. Achille A moi, à moi !... Agamemnon Vous avez du zèle, bouillant Achille... Jusqu'à présent ce zèle n'a pas été heureux... Enfin, voyons ! Achille Attachez-moi avec une grosse (soulignant) chaîne, mettez-moi sur le dos une quantité considérable de... Agamemnon Ce ne sont pas des vers, mon ami... Achille Pourquoi ça ?... Agamemnon Alors, c'est une éducation à faire... nous ne sommes pas ici pour vous enseigner la prosodie. (Ajax deuxième lève la main.) A vous, Ajax deuxième... je présume que c'est bien pour dire des vers... Ajax deuxième Pas pour autre chose... Ce n'est qu'un quatrain. Agamemnon Naturellement ! Ajax deuxième avec lyrisme Toute chaîne A deux poids, Toute peine En a trois. Agamemnon après un temps Comprenez-vous, roi Ménélas ? Ménélas Pas du tout !... mais c'est harmonieux. Agamemnon Je vous demande pardon, mon petit Ajax... auriez-vous la bonté de recommencer ? Ajax deuxième Toute chaîne A deux poids... Agamemnon achevant Toute peine En a trois. C'est doux à l'oreille, et ça ne veut rien dire du tout... Vous ferez école, mon ami, vous ferez école... Mais à un autre... Ajax premier s'avançant timidement Hotte ! Agamemnon Otez-le !... ôtez-le ! On fait reculer Ajax premier. Voix, dans la foule Assez de rois !... Le berger ! le berger! Pâris reparaissant On me demande ? Hélène vivement Oui, oui ! Pâris Je m'adresse au roi Ménélas... Ménélas se levant Je consens... Il se lève et passe au milieu. Pâris ... Ainsi qu'à ma souveraine. Hélène se levant et allant à Pâris Parle ! parle !... Tout le monde descend, entourant Hélène, Pâris et Ménélas, qui se trouvent sur le devant de la scène, - Pâris au milieu. Pâris Et je leur dis : Quand on est deux, l'hymen est une chaîne Dont il est malaisé de supporter le poids : Mais on la sent peser à peine, Quand on est trois. Hélène Ah ! délicieux ! délicieux ! La foule Bravo ! bravo ! Agamemnon Qu'en dites-vous, roi Ménélas ? Ménélas allant à Agamemnon «Quand on est trois...» Je fais mes réserves sur le fond, mais quant à la forme... (Amèrement.) je suis obligé de convenir que c'est bien tapé ! Agamemnon A vous, jeune berger, le troisième et dernier pompon !... Finale ChoeurGloire au berger victorieux ! Il est vraiment ingénieux. Gloire au berger victorieux ! Achille bouillant de colère Vaincu par un berger !... Agamemnon Quel est donc ce quidam ? Pâris Ce quidam est Pâris, le fils du roi Priam. Hélène éperdue, à part 0 ciel ! l'homme à la pomme ! Pâris L'homme à la pomme ! Tous L'homme à la pomme ! Ménélas avec une satisfaction marquée, allant à Pâris Ainsi, vous êtes gentilhomme ? Vraiment j'en suis bien aise... Hélène avec chagrin Eût de sa noble main Posé le vert laurier sur le front d'un vilain. (A Hélène.) Couronnez-le, madame. Il lui remet la couronne. Hélène avec élan, allant à Pâris Ah ! de toute mon âme. Elle le couronne. Le choeur, pendant le couronnement Gloire à Pâris victorieux ! Il est vraiment ingénieux ! Ménélas à Pâris Et maintenant j'espère que, ce soir, Dans nos royales demeures Nous aurons celui de vous voir. Hélène avec sentiment Nous dînons à sept heures... Nous nous mettons à table à sept heures. Pâris Fille de Jupiter, je ne l'oublierai pas. Hélène à part, passant près de Ménélas C'est la fatalité qui le met sur mes pas ! Calchas bas, à Pâris Eh bien ! es-tu content ? Pâris bas, en montrant Ménélas Je le serais bien davantage Si Ménélas était absent. Calchas bas Je vais arranger ça. (Se précipitant vers le temple, dont il ouvre la porte.) Philocôme, à l'ouvrage ! Formidable coup de tonnerre. - Saisissement général. Agamemnon Bon ! la foudre gronde ! Et voilà le monde Tout interloqué ! Choeur Ce coup de tonnerre Annonce à la terre Un communiqué. Calchas sur le parvis du temple et comme taquiné par une main invisible Depuis les pieds jusqu'à la tête Je sens comme un frémissement !... Finis, Jupiter ! que c'est bête ! Choeur Ecoutons tous, c'est le moment. Calchas comme inspiré Les dieux décrètent par ma voix, Par ma voix Jupiter décrète Qu'il faut que Ménélas aille passer un mois... Ménélas s'approcbant de Calchas, (parlé) Où donc ?.. Calchas Dans les montagnes de la Crète. Ménélas Allons, bon ! partir pour la Crète ! Hélène Allez, partez pour la Crète... Le peuple, à Ménélas Allez, partez pour la Crète ! Ménélas Que diable vais-je faire en Crète ? Hélène à Ménélas Va-t'en, mon loulou, Va-t'en n'importe où. (A elle-même.) Le roi plaintif qui s'embarque Est bien imprudent, Et le peuple entier remarque Que, dans un moment, Il sera pour ce monarque Fâcheux d'être absent... Le roi plaintif qui s'embarque Est bien imprudent. Tous Le roi plaintif qui s'embarque Est bien imprudent. Choeur général Pars pour la Crète, Va, pars, que rien ne t'arrête, Ni flots ni tempête... Gagne, Ménélas, le pays lointain, Où te mène, hélas ! la voix du destin ! Tableau. - Adieux de Ménélas et d'Hélène. - Joie de Pâris. | |||||||